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vendredi 7 juin 2024

Demain n'aura pas lieu

 


« Et vous, que feriez-vous s'il vous restait trois jours à vivre ? » Dans les remerciements qui servent de postface à son roman, Iuna Allioux explique que c'est cette question posée pendant une conversation entre amis qui a mis en route l'écriture de ce qui est devenu Demain n'aura pas lieu. Précisons tout de suite, car cette question pourrait être sujette à bien des interprétations, que l'héroïne du roman n'est pas condamnée par quelque maladie ou par une sentence de mort qui lui aurait été signifiée. Non, plus simplement, c'est le monde vivant qui va disparaître, grillé par notre soleil, ce bon vieux soleil qui aura été si longtemps notre bienfaiteur. Et la météo semble formelle : il gonfle, les astrophysiciens l'ont confirmé, et c'est pour dans trois jours. Il fait si chaud, de plus en plus chaud, qu'on ne peut pas douter, pour une fois, que cette prévision se réalise. Le suspense n'est pas là.

Asumi est une jeune adolescente née au Japon et venue en France à l'âge de sept ans avec sa mère, prénommée Gin. Maxence est son meilleur ami depuis leur première rencontre à l'école. Asumi a un autre ami très cher, un ryukin, nommé Dak-Ho, un poisson qui vit dans un grand bassin où elle aime le rejoindre, sous l'eau. Dernier trait d'Asumi : elle s'évanouit souvent et ces évanouissements sont en général précédés, accompagnés, suivis de séquences oniriques où elle semble revivre des événements du passé dont elle n'a pas la clé. Elle pourrait faire sienne cette phrase tirée d'une lettre écrite à Rodin par Camille Claudel : « il y a toujours quelque chose d'absent qui me tourmente ».

La première absente, c'est sa mère qui, dans cette période cruciale, prend l'avion pour le Japon, laissant sa fille seule à Paris. Son travail l'appelle impérativement à Tokyo. Alors que chacun n'a qu'une hâte, c'est de se rapprocher des siens, hâte qui sature tous les moyens de transport, Gin est partie. Asumi ressent douloureusement ce départ. Heureusement, il y a Bo-Wang le restaurateur ami, Maxime et sa famille et Dak-Ho, le ryukin. Et surtout il y a Ji Eunji, un écrivain coréen dont Asumi est tombée amoureuse, de cet amour de tête que la distance nourrit et exténue à la fois. Elle lui a écrit, il lui a répondu et sa réponse est pour Asumi le plus précieux des viatiques. Quand elle apprend qu'il est en France, à Paris, elle fait tout pour le rencontrer. Y parviendra-t-elle ?

Curieusement, ce roman qui met en scène les trois derniers jours de l'humanité ne ressemble pas à un film-catastrophe ou apocalyptique, qui pourrait nourrir légitimement quelque éco-anxiété. Tout se passe comme si les destinées individuelles devenaient moins tragiques d'être prises dans une même fatalité, la fin collective de l'humanité. Parce qu'aussi à la faveur des événements qui se précipitent, des révélations sur son histoire personnelle vont lever les secrets qui entravaient Asumi et l'autoriser enfin à aimer et à être aimée. Juste avant la fin du monde.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:00) :



Demain n'aura pas lieu – Iuna Allioux – Sarbacane – (196 pages, 15 €)

vendredi 20 octobre 2023

Histoire de la fille qui ne voulait tuer personne

 


Grand Prix de l'Imaginaire 2024

Fermez les yeux et imaginez. Nous sommes en 2069. Rouen est la capitale française de la Fédération européenne depuis que Paris a dû être abandonnée. Au début de ce que tout le monde nomme désormais la Décennie terrible, la fièvre de Marburg a décimé le monde, tuant 15 % de la population et provoquant une refondation politique de l’Europe ravagée par le virus. Ce monde nouveau n’est pas parfait. Il est même profondément inégalitaire car la Fédération a laissé tout une partie de la population à l’extérieur, dans une zone misérable baptisée le Dehors, où vivent aussi beaucoup d’opposants à la fédération, qu’on nomme les « zops ».

L’héroïne de l’histoire, Ada Veen, a 17 ans. C’est elle « la fille qui ne voulait tuer personne », dont Jérôme Leroy conte l’histoire. De cet auteur, je vous avais présenté ici une trilogie, Lou après tout, parue en 2019-2020, une dystopie dont on retrouve ici certains éléments d’ambiance et de décor. 

Ada Veen est une « fille de », en l’occurrence de Clara Klein-Veen, vice-gouverneur de l’État français. On apprend rapidement qu’un référendum d’initiative populaire a provoqué le rétablissement de la peine de mort, largement contre l’avis de son actuelle présidente, Agnès Cœur, compagne de la Refondatrice, Vigdis Mendoza. Ce rétablissement a toutefois été assorti d’une condition terrible : que ce soit non pas un bourreau professionnel qui l’applique, mais un citoyen tiré au sort dans le pays. Loterie monstrueuse et écrasante responsabilité que celle d’appuyer sur un bouton et d’assister en direct à la mort du condamné, retransmise par la télévision.

L’histoire commence réellement quand Ada Veen est tirée au sort à son tour et se rebelle, refusant d’appliquer la sentence de mort. Elle, la Pionnière jusqu’ici modèle qui faisait la morale à tout le monde, elle qui, à l’âge de cinq ans, a dénoncé aux autorités son propre père qu’elle avait surpris en train de fumer, comportement absolument prohibé, n'a d'autre choix que de s’enfuir pour échapper à son devoir de citoyenne. Dans sa fuite, sa toute-puissante mère ne va pas être la dernière à lui mettre des bâtons dans les roues, car ses ambitions politiques pourraient être contrariées si le comportement hors-la-loi de sa fille éclatait au grand jour.

Ada doit d’abord s’enfuir dans le Dehors et elle va pouvoir le faire avec la complicité de Jason, un garçon dont elle est tombée amoureuse en dépit de l’infirmité dont il est affligé de naissance : il n’a qu’un œil dans un visage difforme. Mais il lit du Nerval, écrit de la poésie et fréquente un groupe qui s’est baptisé du nom du poète, le Gang Nerval.

Le récit à deux voix de Jérôme Leroy est celui de cette fuite, dramatique, vers la République libertaire du Portugal, dernier îlot de liberté et siège de la Douceur, une utopie déjà évoquée dans Lou après tout. Au passage, Ada retrouvera Boris, son grand-père, sorte de médecin sans frontières qui s’est mis au service des gens du Dehors. Elle aura aussi par lui des nouvelles de son père, dont elle ne savait qu’elle avait été le sort, après qu’elle l’avait dénoncé 12 ans auparavant. Les deux adolescents parviendront-ils au terme de leur périple ? C’est tout l’enjeu du roman, conduit par Jérôme Leroy avec le sens du suspense dramatique qu’on lui connaît.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:25) :


Histoire de la fille qui ne voulait tuer personne - Jérôme Leroy - 2023 - Syros (363 pages - 17,95 €)

vendredi 10 mars 2023

Scarlett et Novak




Dans la jungle urbaine, sous une pluie persistante, Novak court. Il est presque minuit. Il fait nuit et il n’y a pas un chat le long du fleuve. Une voix familière, féminine, l’informe de son rythme cardiaque, de la longueur de sa foulée. Si Novak court, ce n’est pas pour le plaisir, ce soir. Deux hommes sont à ses trousses, dont il soupçonne les intentions : lui voler son portable. Et ils se rapprochent, irrésistiblement. Au lieu de se mettre dans le rouge, Novak pourrait s’arrêter, dire « pouce » à ses poursuivants et leur tendre gentiment son téléphone. Ça lui éviterait peut-être de se faire tabasser, en plus.

Mais Novak tient à son smartphone plus qu’à tout autre chose. À sa vie même. D’ailleurs ce n’est pas un smartphone, mais un brightphone de dernière génération, relié à son cerveau par conduction osseuse. 

Là vous commencez à comprendre. Nous ne sommes pas en 2023 mais dans un futur pas si éloigné que ça. La fille qui parle dans la tête de Novak s’appelle Scarlett, une « IA », en clair une intelligence artificielle. C’est sa compagne de tous les instants, au point que sans elle il est perdu.

Alors Novak court, de plus en plus vite, pendant que Scarlett continue à lui transmettre les valeurs de ses paramètres vitaux et le renseigne sur l’identité de ses poursuivants, Boris Bershov et Davor Suker, 23 et 26 ans, de nationalité inconnue. Ils ne semblent guère répertoriés, ce qui est encore moins rassurant.

D'ailleurs Scarlett demande à Novak s’il a peur. À ses données physiologiques, elle soupçonne quelque chose d’anormal dans son comportement. Novak lui crie « aide-moi ! » mais Scarlett ne sait que répondre à cet appel au secours et se contente d’égrener ses battements par minute et le rythme de diminution de sa masse graisseuse.

Vous l’avez deviné, ça va mal se passer pour Novak. C’est Alain Damasio qui a écrit cette poursuite haletante qui ne laisse aucun répit au jeune adolescent, ni au lecteur. Scarlett et Novak, c’est un conte d’avertissement moderne. À peine futuriste, il pointe les conséquences de notre dépendance de plus en plus accrue aux smartphones, aux réseaux et aux nouveaux modes d’appréhension des autres et du monde que ces outils technologiques tendent à imposer. La dyade que forme Novak avec son IA va exploser et Novak va se trouver désemparé à un point qu’il n’avait jamais imaginé.

Dans la revue des livres pour enfants de janvier 2023, passionnant numéro qui est consacré aux dystopies, Alain Damasio forme le vœu que son petit livre, le premier pour la jeunesse, soit utilisé comme support pédagogique pour inventorier toutes les composantes de l’addiction au smartphone et imaginer toutes celles à venir, dans ce monde qui fabrique, à notre insu, notre consentement et notre asservissement.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à : ):

 


Scarlett et Novak - Alain Damasio - Rageot - 2021 (57 pages, 4,90 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...