vendredi 13 janvier 2017

Et mes yeux se sont fermés


Comment une adolescente française peut-elle se décider en quelques semaines à quitter sa famille, ses études, sa vie pour partir en Syrie et rallier Daech ? Nous savons que ce scénario encore invraisemblable il y a deux ou trois ans est devenue une réalité, multipliée au féminin comme au masculin. Des articles, des livres, souvent fondés sur des témoignages, ont été publiés qui décrivent le processus désigné sous le terme « d’embrigadement » qui conduit, encore aujourd’hui, à ces départs en forme de fugue, prenant de court tout l’entourage familial et amical.

Patrick Bard a décidé d’écrire, à destination de la jeunesse, une sorte de docu-fiction racontant par le menu ce processus. Dans une courte postface, il explique pourquoi il a « voulu écrire l’histoire de Maëlle » : parce qu’en janvier 2015, son ami Michel Renaud a péri dans les locaux de Charlie Hebdo ; parce qu’un garçon proche de sa fille s’est engagé dans le djihad en Syrie.


Comprendre, c’est souvent essayer d’entourer, de cerner, de trouver des causes, de juger, même. Patrick Bard a fait le choix de se glisser dans la peau de chaque personnage, lui laissant le soin de faire le récit des événements pour mieux épouser son point de vue : Maëlle, l’adolescente qui se convertit en ligne sur Facebook et va se faire appeler Ayat, Jeanne sa jeune sœur qu’elle essaye d’entraîner à sa suite, sa mère Céline, qui n’a rien vu venir, son petit copain Hugo, Souad, la musulmane estomaquée par cette copine convertie qui lui donne des leçons sur sa religion, Frédéric Da Silva, un des enseignants de Maëlle, qui est très bonne élève, Aïcha qui travaille au sein d’une cellule de désembrigadement, Redouane le « mari » trouvé en Syrie, Amina la complice du voyage aller, restée là-bas, etc. Tous à tour de rôle racontent l’histoire telle qu’ils l’ont vécue. Le livre est donc comme un miroir à facettes qui tournerait autour de Maëlle pour la refléter, mais c’est aussi un prisme qui décompose son chemin de vie intime. Et parce que c’est, au final, l’histoire d’un aller avec retour, que la vie va peut-être gagner la partie, c’est un livre qui, avec toutes ses questions irrésolues, ouvre les yeux et porte un espoir. Un livre à mettre entre toutes les mains.

Et mes yeux se sont fermés - Patrick Bard - Syros (208 pages, 14,95 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:15)

vendredi 6 janvier 2017

Papa et maman sont dans un bateau



Je vous ai déjà présenté deux livres qui parlaient de la famille : Dysfonctionnelle, d’Axl Cendres et Le pays qui te ressemble, de Fabrice Colin.  Pour compléter, en voici un troisième et dernier, écrit par Marie-Aude Murail, l’auteur jeunesse orléanaise bien connue. Papa et maman sont dans un bateau, c’est son titre, nous raconte l’histoire d’une famille presque normale, les Doinel, un papa, une maman, une ado, Charline et un garçon, Esteban. Ils sont de profil sur la couverture, mais vous serez très vite au cœur de l'un ou l'autre grâce à la caméra cachée de l’auteur.

Et hop, un petit tour à la Maternelle de Nadine Doinel, institutrice de son état, où l'on découvre que, même chez les bouts de chou, l'évaluation est devenue le sport favori de l'Éducation nationale.
Et on enchaîne avec Une matinée sous les bombes : la collégienne Charline alias Charlie, fan de mangas, est en Troisième et il y pleut comme en 14 du gérondif, de l'amphigourique et du mémorandum secret. Galerie tendre et désopilante d'une brochette d'enseignant(e)s survolté(e)s et d’ados à l'heure des embrouilles en ligne.

Au fait, Charline l'otaku va-t-elle craquer pour Aubin, son encombrant et rustique voisin de classe, celui qu'elle a surnommé en secret le kolkhozien ? Il y a de l’amour dans l’air même si Aubin ne cesse de gémir pendant les cours, butant sur les consonnes comme il bute ce qu'il veut être : « mais à qqquoi ça va me ssservir tttout ça puisque je veux faire pppâtissier ?! »

Le frère, Esteban, en butte lui à divers harcèlements qu’il doit conjointement à sa petite taille et à son statut de bon élève, doit faire un tour par la case psychologue. Sensible, il sera aussi le premier à remarquer ce grand blond balourd qui s'incruste dans la chambre de sa sœur sous divers prétextes scolaires...

Mais le clou, c'est chez Darfeuille, l’entreprise de transports routiers que dirige Marc, le père. L'espèce d'atelier protégé et soudé que lui, l'ancien bad boy, a constitué au fil des ans et qui est devenu l'agence n° 1 du groupe va-t-il exploser sous les coups de boutoir du néo-manager fils à papa envoyé par les racheteurs hollandais ? Est-ce que la belle et diaphane Saskia, la femme du nouveau patron, aidera Doinel à sauver les meubles ? Pas sûr. De toute façon, il y aura de la casse, à l’heure de la mondialisation.

Alors, faut-il fuir ce monde qui nous étreint et ne nous ressemble plus ? La famille peut-elle être encore pour chacun de ses membres un refuge contre l’adversité ? Quand le gros temps semble faire exploser les rôles parentaux et les masques de l’enfance, que reste-t-il d’elle ? Combien de temps papa et maman vont-ils tenir dans le bateau ? Vous aussi, en lisant ce livre, vous serez peut-être tentés par une yourte mongole que mère, fille, père et fils, tour à tour, ont entraperçue dans les pages de Psychologie magazine et qui se met à les faire rêver d’ailleurs et de lendemains.

Le livre de Marie-Aude Murail traverse avec humour la richesse et le tragique de la vie moderne, de la société de consommation et de l’absurde qui pointe dans notre quotidien. Le cœur se serre souvent, puis le rire éclate, sans temps mort.

Voyons un peu comment démarre la matinée dans la classe maternelle de Nadine Doinel, en compagnie de Rolande, l'Atsem, la dame qui assiste les tout-petits...

Pour écouter cette chronique et un extrait du livre lu (à 2:42) :

Papa et maman sont dans un bateau - Marie-Aude Murail - l'école des loisirs (294 pages, 11,20 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:35) :

vendredi 16 décembre 2016

Le pays qui te ressemble


La dernière fois, je vous ai annoncé que nous parlerions de la famille, et je vous avais présenté Dysfonctionnelle, d’Axl Cendres. Je continue aujourd’hui.

Avec son roman Le pays qui te ressemble, Fabrice Colin, a lui, tenté et réussi une échappée des terres imaginaires et science-fictionnelles dans lesquels il a construit jusqu’ici l’essentiel de son œuvre. Et le résultat est une suite de péripéties souvent hilarantes, bâties autour d’un secret de famille. Pourquoi les deux jumeaux de 15 ans, Jude et Lucy, s’embarquent avec leur père pour un long voyage assez pittoresque et mouvementé, financé entièrement par leur grand-mère, l’excentrique Marilyne ?. C’est ce que Lucy, promue narratrice par Fabrice Colin, raconte. Le père, qui vient de perdre sa femme, ignore pendant les trois quarts du livre le but exact de cette expédition, que lui cachent ses enfants et sa belle-mère au prix de contorsions alternativement comiques et dramatiques. Un peu dépressif, il se laisse mener à Rome, Montreux, Oxford, Hong-Kong. Fabrice Colin noue progressivement les fils de l’intrigue. 

En fait, c’est une quête, voire une enquête que conduisent les jumeaux et leur grand-mère. Que cherchent-ils exactement ? Vous le saurez en lisant le livre. Si cette famille-là fonctionne et dysfonctionne, c’est évidemment en raison du deuil qui vient de la frapper : l’épouse et mère vient de disparaître. Mais c’est aussi parce que ce deuil en cache un autre, ce fameux secret de famille qui est le ressort de tant de romans. Il y a un fantôme, fantôme que deux psychanalystes, Torok et Abraham, ont défini un jour de la meilleure façon qui soit : « le travail dans l’inconscient du secret inavouable d’un autre. » 

Un dernier conseil avant que je ne vous lise un extrait : surtout, évitez la quatrième de couverture, qui détruit en quinze lignes une grande partie du suspense habilement mis en place par l’auteur. 

Au début du livre Lucy est chez sa psy. En fait Lucy est ici ce qu’on appelle « le patient désigné », celui qui, dans une famille, se soigne à la place de tous les autres qui en auraient bien plus besoin, père, mère frères et sœurs !

Le pays qui te ressemble - Fabrice Colin - Albin Michel Jeunesse - 2015 (304 pages, 14 €).

Pour réécouter cette chronique sur RCF Loiret (extrait lu à 2:24) :


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vendredi 9 décembre 2016

Dysfonctionnelle



Puisque nous sommes dans le temps de Noël, je vous propose, à partir de trois livres assez différents, de vous montrer au cours des semaines à venir quel parti les auteurs pour la jeunesse tirent du thème de la famille. Je vous dois un avertissement liminaire : littérairement parlant, celle-ci ne se conforme pas forcément au modèle « Un papa, une maman » que la Manif pour tous a tenté naguère de faire breveter. Est-ce la nécessité d’éprouver des personnages dans des situations plus romanesques ? Toujours est-il que les auteurs contemporains, sans renier ce qui fait l’ancrage vital de la plupart des enfants et adolescents, ne peuvent pas ne pas prendre en compte la diversité nouvelle des configurations familiales, décomposées, recomposées, pour le meilleur et pour le pire.  Ce pourquoi la famille reste envers et contre tout le lieu de vie tout à la fois le plus tendre, le plus tragique et le plus comique.

Commençons aujourd’hui par la famille « dysfonctionnelle ». Dysfonctionnelle, c’est le titre d’un roman, paru en 2015 chez Sarbacane. La dédicace qu’y a inscrite son auteure, Axl Cendres vaut tous les résumés : « A toutes les familles dysfonctionnelles qui ne marchent pas « comme il faut » mais qui tiennent debout quand même. » C’est l’histoire d’une tribu bigarrée, quatre filles (aînées) et trois garçons, kabylo-polako-judéo-catholiques. C’est aussi la rencontre entre Sarah, une princesse des beaux-quartiers et une bergère surdouée de Belleville, la narratrice. La bergère en question, Fidèle, dite Fifi, ex-Bouboule car elle a abusé du Nutella dans sa jeunesse, a été dotée par sa créatrice d’une folle énergie qui la fait passer par tous les états de la matière. 
La traversée, de l’enfance à l’entrée dans la vie adulte, est mouvementée. Les univers ethnico-religieux se télescopent dans un joyeux foutoir, pied-de-nez à une laïcité coincée. Le tragique de l’Histoire ressurgit périodiquement : de la mémoire brûlée des camps nazis qui hante périodiquement la mère, juive polonaise convertie au catholicisme aux atrocités du GIA dans l’Algérie des années 90. Au bilan des genres, les filles s’en tirent plutôt mieux que les garçons. L’amour supporte tout, y compris un paternel proéminent derrière le comptoir de son bar Au Bout Du Monde, aussi fidèle que bancal (nombreux passages par la case prison), musulman modèle kabyle, saucisson et sauvignon compris. C’est l’une des rares figures masculines qui ne soit pas démonétisée, avec laquelle Fifi entretient des rapports aussi fusionnels que virils. Au dénouement, happy end, la rencontre de l’intelligence et de la beauté aura facilité grandement les choses. Dysfonctionnelle est un conte de filles entre fées ou un conte de fées entre filles. Vous choisirez la formule qui vous convient quand vous l’aurez lu.

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:59) :



Dysfonctionnelle - Axl Cendres - Sarbacane X' (306 pages, 15,50 €)

vendredi 2 décembre 2016

Le bain de Berk



Dans son livre consacré à l’album, intitulé sobrement Lire l’album [1], Sophie Van der Linden note que ce qui est sans doute le premier livre placé entre les mains d’un enfant, bien avant qu’il ne parle et a fortiori qu’il ne lise, est d’emblée une école de l’image. L’enfant apprend d’abord à lire les images, qui sont les premières à lui faire signe, bien avant les chiffres et les lettres.

Cet album, souvent, va être tenu à quatre mains : deux petites, encore maladroites, pressées de se glisser entre les feuilles, en avant, en arrière, de les froisser - « attention ! » - voire de les déchirer - « oh non, regarde ce que tu as fait ! » - et deux grandes qui aident l’enfant à apprivoiser ce drôle d’objet coloré, dépliant, qui semblait inerte lorsqu’il était sagement posé sur son étagère, en deux dimensions, mais qui tout à coup s’ouvre en 3D, s’anime et se multiplie, aussi fragile qu’un papillon, aussi inusable qu’un galet. Notons au passage une première caractéristique de l’album qui découle de cette situation : il a deux destinataires, un enfant  et un adulte. L’album doit donc s’adresser et plaire aux deux et son créateur aura dû, pour y parvenir, déployer son art à deux niveaux d’écriture, aussi bien d’ailleurs dans le registre des mots que dans celui des images.

Deuxième caractéristique de l’album : il y a un rapport d’interdépendance entre les images et le texte. Cette interdépendance s’exprime de plusieurs façons, elle n’est presque jamais de simple redondance entre le texte et l’image, tenus pourtant de s’illustrer l’un l’autre. L’image « dit » parfois des choses que le texte ne peut articuler ; de son côté le texte peut délimiter l’image, la compléter ou en révéler certains aspects absents ou invisibles. Texte et image sont comme deux puissances qui se sont alliées et se fondent dans le livre, sans jamais se confondre. D’ailleurs entre texte et image, il peut y avoir une distance, ironique, celle qui s’exerce à plein dans la caricature de presse mais qui prend généralement des teintes plus douces dans l’album. Le texte est aussi une sorte de guide au royaume des images : c’est Roland Barthes qui formule le plus clairement cette fonction : « Le texte, écrit-il, dirige le lecteur entre les signifiés de l’image »[2].

Troisième caractéristique de l’album. L’interdépendance du texte et de l’image que je viens d’évoquer a partie liée avec le rapport de dépendance de l’enfant à l’adulte. Si l’image est accessible à la simple vue, l’écrit est un trésor encore caché que seul peut délivrer la voix de celui qui sait lire. C’est donc avec le concours de l’adulte, qui peut d’ailleurs être une grande sœur ou un grand frère, que l’enfant met en place sa lecture du monde via l’album, ou plus exactement sa découverte du monde en tant que chose à décrire, à mettre en paroles, paroles qu’il saura un jour retrouver dans les mots. L’apprentissage de la lecture commence donc bien en deçà de la rencontre des mots écrits : dans la face à face avec l’image. C’est ainsi que l’enfant de nos contrées apprend à se représenter une girafe et à dire le mot « girafe » bien avant qu’il puisse en croiser une dans la vie réelle. Ce monde imaginaire, qui s’enrichit tous les soirs et flotte au-dessus de son lit avant qu’il ne s’endorme, se constitue peu à peu en lui, paroles et images entrelacées, sons et couleurs, enrichi de tout ce qui est perçu avant même de pouvoir être nommé.

Cet imaginaire en voie de constitution est à la racine de son autonomie à venir et de sa curiosité, en bref de tous ses apprentissages futurs. Hors de l’album, point de salut. Cette autonomie vis-à-vis de l’adulte s’ébauche très tôt, quand l’enfant commence à se raconter des histoires dans sa tête, en jouant seul ou avec d’autres. Et quand il se saisit lui-même des livres pour « lire comme un grand » lors même qu’il en est encore incapable et qu’il ne fait que mimer cette activité.

Ces bonnes paroles étant dites, passons aux travaux pratiques et ouvrons l’album de Julien Béziat, intitulé Le bain de Berk, publié en septembre dernier par Pastel, filiale belge de l’école des loisirs. Ou plutôt : examinons-le. Sur la couverture, il y a de l’eau, beaucoup d’eau, d’où émerge un bec jaune, deux yeux, une tête coiffée d’un bonnet. Au dos, sur ce qu’on appelle la 4ème de couverture, cinq paires d’yeux nous dévisagent, émergeant de ce qui semble être le bord d’une baignoire, ce que confirme le petit texte exclamatoire qui sert d’appât au jeune lecteur en lui faisant soupçonner une bêtise, texte à dire d’une voix bien adulte : « Mais qui a encore mis de l’eau partout dans la salle de bains ! ».

C’est bien évidemment la porte d’une salle de bains que l’on ouvre en tournant la page pour entrer dans le bain de Berk le canard. L’incipit de l’album, en français ses premiers mots, annonce en même temps un drame et une structure narrative complexe : « L’autre jour, un truc terrible est arrivé dans mon bain. C’est Berk, mon doudou, qui me l’a raconté ». Le narrateur, vraisemblablement un enfant, rapporte une histoire que lui a racontée son doudou. Les doudous, comme chacun sait, parlent. La baignoire apparaît par la porte entrebâillée. Sur un bord sont posés trois jouets de bain inertes, comme tous les jouets de bain du monde. Les deux pages suivantes déploient les acteurs du drame à venir : non pas trois mais quatre jouets de bain et le doudou Berk posé à la hâte sur le bord d’en face. L’histoire va réveiller ses cinq personnages mais je ne vous révélerai pas la suite, vous laissant la découvrir. Je dirai seulement que Julien Béziat développe un récit proprement haletant, qui se termine dans un éclat de rire… éclaboussant, c’est le moins qu’on puisse dire. Vous relirez ce livre cent fois sans vous lasser.

Je n’ai qu’un conseil à donner à celui qui lira l’histoire Le bain de Berk à voix haute : qu’il s’entraîne auparavant en répétant plusieurs fois :
« gléglégligliglangleuglin », « chéchéchichichancheuchin » et « blébléblibliblanbleublin »

Le bain de Berk - Julien Béziat - Pastel (40 pages, 13,50 €)

En podcast sur RCF Loiret (je vous raconte - comme je peux - l'album à 3:43...) :







[1] Lire l’album, Sophie Van der Linden, L’atelier du poisson soluble, 2006.
[2] In L’Obvie et l’Obtus, Essais critiques III, p. 31 cité par Sophie Van der Linden, p. 90

vendredi 25 novembre 2016

iM@mie


En matière de littérature pour la jeunesse, choisir un livre à lire ou à offrir n’est pas plus facile que dans le monde des grands. Mais comme dans celui-ci, les prix décernés chaque année peuvent permettre de repérer les bons livres sortis, sinon toujours les meilleurs. Certes il n’y a pas le battage médiatique qui accompagne chaque automne les prix Goncourt, Renaudot ou Femina. Mais certains prix jeunesse se distinguent par la qualité de leur jury ou par le procédé de désignation des lauréats. Trois exemples parmi d’autres : les Prix Sorcières sont attribués chaque année par un jury de libraires professionnels, regroupés au sein de l’Association des libraires spécialisés jeunesse ; le prix des Incorruptibles, lui, se veut comme son nom l’indique, libre de toute influence et ce sont les jeunes eux-mêmes qui votent pour le livre qu’ils ont préféré : ils étaient plus de 400 000 en 2015-2016 ! Ajoutons que tous les ans, début décembre, se tient le salon du livre et de la presse jeunesse, aussi connu sous le nom de salon de Montreuil. Y sont décernés désormais des « pépites » - auparavant c’étaient des « totems » - choisies cette année parmi une sélection de 36 titres répartis en 8 catégories (il y a aussi des documentaires et des livres audio). Partout en France, beaucoup de salons du livre organisent localement des prix qui ont deux fonctions : faire lire les jeunes et attirer les auteurs présélectionnés…

Si je mentionne aussi le prix Chronos, c’est que l’auteure dont je veux vous parler aujourd’hui l’a reçu en 2016 pour son livre iM@mie. C’est un prix de littérature original qui s'attache, je cite, à « faire réfléchir les jurés sur le parcours de vie et la valeur de tous les temps de la vie, les souvenirs, les relations entre les générations, la vieillesse et la mort, les secrets de famille ainsi que la transmission des savoirs. » Dans iM@mie, l’auteure, Susie Morgenstern, la plus américaine des Françaises, se livre largement dans le personnage d’une grand-mère chargée par sa fille d’accueillir Sam, un ado bien doué mais trop accro aux jeux vidéo pour envisager raisonnablement de préparer chez lui son bac de français. On n’est pas sérieux quand on a 16 ans. Bien tranquille dans sa retraite niçoise, Martha pèse le pour et le contre. Certes elle s’entend très bien avec Sam, mais avoir ce jeune Parisien à demeure nuit et jour, hériter la responsabilité de le conduire jusqu’au bac, elle ne sait pas si c’est le rôle d’une grand-mère, si elle tiendra le coup, si même elle le souhaite. En bref, selon la l’expression qu’affectionne Susie elle-même, Martha hésite à la perspective de devoir « grand-merder » à temps plein.

En une série de très courts chapitres, qui ressemblent aux vignettes extraites d’un journal intime, Susie nous conte les relations affectueuses et tumultueuses d’une mamie avec son petit-fils. Car bien sûr, Martha a dit oui à sa fille et Sam débarque chez elle, sans ordinateur ni portable, pour un long sevrage d’électronique. Pour sa cure, il est bien tombé : sa grand-mère, veuve depuis vingt ans, n’a jamais touché un ordinateur de sa vie et n’a même pas la télé. Mais elle aime la musique – Sam est pianiste - fait très bien la cuisine – Sam est un ado gourmand - et sa maison est tapissée de livres – Sam en a un certain nombre à lire pour son examen. Tout ceci pourrait bien compenser cela.


C’est d’ailleurs à un drôle d’échange que nous assistons entre la grand-mère et le petit-fils, une sorte de corruption croisée et pourtant vertueuse, d’où chacun va tirer des bénéfices inattendus. Comment Sam va découvrir que, contre toute attente, sa vie ne se réduit pas à passer le bac, comment Martha va s’extraire de son long veuvage en forme d’hivernage, vous le saurez en lisant iM@mie. Jeunes et moins jeunes en prendront de la graine.  Mamies et papys, vous découvrirez comment et pourquoi on peut devenir des i-mamies et des i-papys, i comme internet, bien sûr. Et Susie Morgenstern vous administrera une nouvelle fois la preuve que la littérature pour la jeunesse est, à tous les âges, un vrai remède à la mélancolie.

iM@mie - Susie Morgenstern - l'école des loisirs (199 pages, 14,80 €)

Un portrait de Susie Morgenstern ? Cliquez ici.

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 3:41) :

mercredi 23 novembre 2016

Sauveur & Fils, saison 2

Sur le front de la vie




Les « vacances » des lecteurs furent un peu longues depuis la sortie de la saison 1, le 13 avril dernier. Mais nous sommes en septembre et les consultations reprennent enfin rue des Murlins, dans le cabinet de Sauveur Saint-Yves, psychologue clinicien. Ella et Sauveur, eux, se retrouvent après la coupure de l’été, non sans émotion, partagée : en principe, un thérapeute n’a pas de patient préféré mais nous savons déjà que Sauveur est faillible et c’est d’ailleurs par et pour ses failles qu’il est aimé. Pour lui, chaque jour de la semaine a donc un prénom. Le lundi c’est Ella.

C’est grâce à Ella-Elliot que cette deuxième – et non seconde – saison se raccorde en douceur avec la première. Le lecteur qui découvrirait Sauveur en ce 9 novembre deviendra vite familier de la tribu qui s’est constituée autour de lui, sans avoir à lire le volume précédent.

D’autant que la dite tribu va s’enrichir de nouveaux personnages, côté clientèle et côté « VéPé », cette « vie privée » dont Lazare, le jeune fils de Sauveur, a été un acteur-clé pendant la saison 1. C’est lui, rappelons-le, dont la curiosité nous a entrouvert la porte du cabinet de Sauveur. Mais nous n’avons plus besoin de ce jeune témoin pour suivre les thérapies en cours et nouvelles, racontées par un narrateur plus omniscient que jamais. Omniscience bienvenue car vie professionnelle et vie privée de Sauveur s’emmêlent de plus en plus, débordé qu’il est par ses amours régulièrement contrariées par son métier, ses hamsters prolifiques et des squatters qui tapent l’incruste chez lui : le jeune Gabin, qui se verrait bien adopté et Jovo, un vieux légionnaire SDF qui lui aussi élirait volontiers domicile fixe rue des Murlins, fût-ce dans la cave. L’adresse est bonne, qu’on se le dise ! Le rythme des semaines, qui forme les chapitres, a été gardé au seuil de cet automne 2015, où nous allons découvrir aussi que Gabin est un fan de The Eagles of Death Metal…

Il y a dans la saison 2 comme une nouvelle fluidité. Roman choral diront certains ou plutôt désormais : roman « fluminal ». Tout y communique, êtres et situations, parce que le courant de la vie emporte Sauveur et ceux qui deviennent de plus en plus les « siens » dans une sorte de fleuve plus fort que tous les principes thérapeutiques et tous les cloisonnements sociétaux. Au seuil de la retraite, l’institutrice de Paul et Lazare, que nous voyons se débattre dans sa classe, vient trouver chez Sauveur un remède à ce qu’elle pense être son obsolescence pédagogique. Pendant qu’une famille de réfugiés syriens est interviewée par Louise pour La République du Centre, notre psy entreprend d’en soigner la fille, Raja, traumatisée par les exactions de Daech.


La vie avance son front têtu, simultanément blessé et guéri. Ouvrant les bras de son récit, Marie-Aude Murail pousse une nouvelle fois devant elle son petit monde qui se débat, diversement violenté, jusqu’à un concert qui n’est pas encore celui auquel tout le monde pense, un an après. Il faudra attendre le printemps 2017 et la saison 3 pour savoir ce que la musique peut vraiment sauver.

Sauveur & Fils, saison 2 - Marie-Aude Murail - l'école des loisirs (320 pages, 17 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...