vendredi 26 octobre 2018
Ueno Park
L’année dernière, Antoine Dole nous avait donné le sombre Naissance des cœurs de pierre. En cette rentrée, il nous offre une sorte de carnet de voyage au Japon : huit portraits saisissants d'adolescent•e•s japonais•e•s au temps d'hanami, la floraison des cerisiers.
Il y a Ayumi, la jeune hikikomori qui, cloîtrée dans sa chambre depuis deux ans, se décide à sortir de chez elle lorsqu’une fleur séchée de cerisier, qu’elle avait glissée dans un cahier à la mort de son grand-père, s’en échappe, comme une invitation.
Sora, lui, s’est maquillé pour disparaître derrière une apparence qu’on dirait féminine mais qui retrouve une tradition des grands acteurs du théâtre japonais d’autrefois. Son ami Shigeru l’attend pour le photographier, photos qui rejoindront le compte Instagram de Sora, où celui-ci s’offre à ses admirateurs.
Et il y a Fuko la jeune leucémique qui glisse dans son fauteuil roulant poussée par sa grande sœur. Elle vit peut-être, elle, son dernier printemps mais voudrait justement laisser à sa sœur le souvenir d’un sourire parmi les fleurs.
Et puis encore Natsuki, qui a vendu sa culotte 4000 yens à un homme d'une cinquantaine d'années qui l'a abordée dans un petit chemin près de son école et qui, depuis, pratique le Enjo kōsai avec quelques amies, à l'insu de ses parents.
Et Haruto, Daïsuké, Aïri, Nozomu, comme autant de monades solitaires propulsées dans la foule tokyoïte.
Antoine Dole nous propose un échantillon total de la jeunesse japonaise confrontée au carcan d’une société aux apparences modernes et pourtant secrètement figée.
Sans se connaître, ces jeunes gens, qui, écrit l’auteur, "survivent dans le silence des choses", s'acheminent tous vers les arbres en fleurs d'Ueno Park, au cœur de Tokyo, chacun coincé dans son histoire et ses tourments. Que viennent-ils y chercher ? Se rencontreront-ils ? Vont-ils trouver une forme d'apaisement en honorant, bon gré mal gré, cette tradition printanière de la société japonaise ? Ce rituel va-t-il les configurer à une société qui, sinon, ne leur fera aucun cadeau ? Ou ce moment rose pâle va-t-il mettre à nu leurs révoltes intimes et jusqu'ici muettes, comme autant de pétales écarlates ?
Chacun de ces personnages, en apparence si éloignés de notre monde, prend vie devant nous et nous saisit dans une sorte d’urgence qui nous touche. Le temps des cerisiers en fleur pourrait-il suspendre nos détresses intimes en nous renvoyant nous aussi vers la vie et son obstinée renaissance ?
Écouter cette chronique (extrait lu à 2:28)
Ueno Park – Antoine Dole – Actes Sud junior (119 pages – 13,50 €)
vendredi 19 octobre 2018
POV
Addict au cybersexe à 16 ans
C’est le deuxième roman pour adolescents de Patrick Bard que je vous présente. Vous vous souvenez peut-être de ce récit très documenté, Et mes yeux se sont fermés, où l’auteur racontait l’embrigadement d’une jeune fille, son départ en Syrie comme djihadiste et son retour en France. Avec POV, acronyme de l’anglais Point Of View, qui désigne une méthode de tournage en caméra subjective, Patrick Bard aborde un tout autre genre d’arraisonnement par internet, qui va conduire un jeune adolescent au seuil de la mort, lui aussi.
C’est en essayant de télécharger un film de Spiderman en streaming que, Lucas, 16 ans, tombe pour la première fois, de fenêtres de pub en liens parasites et sans qu’il l’ait vraiment voulu, sur une vidéo porno qui s’incruste sur l’écran de son ordinateur. La scène le fascine, comme une brutale initiation. Ce frisson initial, inédit, il va désormais chercher à le répéter à l’infini, plaisir solitaire à la clé. Progressivement, le cybersexe envahit ses nuits, puis ses jours, sature son corps et son esprit. Il dort en classe, ses résultats scolaires dégringolent et ses parents ne comprennent pas ce qui arrive à leur fils de plus en plus renfermé, ou agressif quand ils essayent de discuter avec lui.
Sébastien, le père, va découvrir le pot aux roses le jour où son fils doit lui avouer que son portable et son ordinateur, sans lesquels il ne peut plus vivre, semblent définitivement « plantés ». Sébastien, qui travaille dans une société d’informatique, confie à un collègue le soin de ressusciter les deux appareils. Ce collègue va lui faire découvrir à quoi son fils passe ses nuits en lui dévoilant l’historique de ses consultations, et les films et les images stockées sur le disque dur.
Choqués, les parents croiront néanmoins qu’une confrontation avec leur fils, dont ils obtiendront la « promesse d’arrêter », peut suffire. Mais ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que pour Lucas, il s’agit d’une véritable addiction. Le chemin va donc être long, jalonné d’un épisode tragique : la première partie du livre s’appelle « Disparaître ». C’est pendant un séjour dans une clinique de rééducation et de sevrage que Lucas réapprendra à « faire battre le cœur », titre de la seconde partie.
Visiblement documenté, Patrick Bard a réussi à bâtir un roman qui est un conte d’avertissement âpre. « Il ne faut qu’une demi-seconde à Google pour rechercher et proposer à l’internaute qui en fait la demande 1 250 000 vidéos de pénétration anales. » Le milieu qui produit ces films, les conditions de vie des hommes et des femmes qui se plient à ces séquences pornographiques, sont brièvement décrits, sans fards mais sans complaisance non plus. « Le porno, c’est 68 millions de requêtes par jour ».
La tâche des parents face à une telle situation n’est pas aisée. Il y a des signaux d’alarmes, comme la fatigue excessive, la difficulté à se lever le matin, la baisse des résultats scolaires, le mutisme et l’agressivité croissants. Face à ses parents, père ou mère, l’adolescent est toujours dans le déni. Il leur avouera à la rigueur qu’il « joue » un peu trop sur son ordinateur, mais tant que le diagnostic précis n’est pas posé, rien ne peut être entrepris.
POV est un livre dur mais utile. On suit l’itinéraire de Lucas comme on lirait un thriller. La tempête intime qui a failli le détruire va s’apaiser au bord de la mer, dans cet établissement de soins où Lucas devra accepter la rencontre et l’échange pour se retrouver enfin, blessé à jamais mais vivant.
Écouter cette chronique (extrait lu à 3:36) :
POV, Point Of View – Patrick Bard – Syros (236 pages, 15,95 €)
vendredi 12 octobre 2018
Chaque chose en son temps
Critique de la déraison guerrière
« Chaque chose en son temps » : le titre du nouveau roman de Lorris Murail sonne comme une sentence de l'Ecclėsiaste. Mais qu'arriverait-il justement si les choses se mettaient à traverser le temps, décidant de ne plus rester dans le leur et de communiquer entre elles ?
Avec ce livre, Lorris Murail, grand expert ès science fiction, commémore à sa façon le centenaire de la Grande Guerre. Nous sommes en 1915. Reine est une jeune femme dont le père est au front et dont la mère et le petit frère se sont repliés vers l'arrière du pays, devant l’avancée menaçante des troupes allemandes. Restée seule pour garder la maison familiale, elle s’est mise au service, pour gagner sa vie, d'un étrange personnage, un savant qui vit reclus à l’écart du village et la considère comme une simple domestique, tout juste bonne à l'approvisionner et à tenir son ménage. Louis Nikolic est serbe mais nul ne sait comment il a atterri là. Il couvre son tableau noir d’équations incompréhensibles pour Reine et vit en permanence dans un fourbi de papiers et de livres. Surtout il a interdit à Reine d'accéder dans une aile de la maison, celle où il se livre à ses expériences.
Un siècle plus tard - il avait suffi de tourner la page pour passer de 2015 en 1915 - nous avions découvert Blaise et Quentin, son frère cadet, aux prises avec les Klingons, « une des races les plus anciennes de l'univers mais probablement la plus impitoyable. » On l’aura deviné, les frères Vermeulen vivent chez leurs parents une vie imaginaire et parallèle que les heures de repas interrompent à peine. Projeté en permanence dans le futur, Blaise n’est donc pas étonné outre mesure le jour où, descendant dans le sous-sol de la maison familiale pour y nourrir son chat, il découvre un « minitrou », comme il va l’appeler, dans la terre battue de la cave. Matou ne réapparaît pas, seule reste son écuelle. Expérimental, Blaise devine vite qu'il ne s'agit pas d'un puits comme les autres, à la force d’attraction effrayante que celui-ci exerce sur tout ce qui en frôle le bord. Il y lance une pièce qui est avalée sans un bruit par ce gouffre sans fond. S’agit-il d’un trou noir ? Les Klingons ont-ils creusé un tunnel dans l'espace-temps pour envahir la Terre ?
En 1915, Reine vient de découvrir dans le laboratoire de Nikolic dévasté par une explosion, un étrange canon pointé vers le ciel, qui a découpé une trouée dans l'espace, plus noire que la nuit la plus noire. Est-ce un télescope, une arme secrète ? Dans l'immédiat Reine n'a pas le temps de s'interroger. Elle fait évacuer le savant gravement commotionné vers le village, mais elle le cherche en vain le lendemain, après avoir passé la nuit dans la maison éventrée pour la protéger d'éventuels pillards. Nikolic se trouve-t-il au château que la marquise à transformé en hôpital ? Pour s'en assurer autant que pour occuper utilement ses journées puisqu'elle a provisoirement perdu son employeur, Reine s'engage comme infirmière…
Murail décrit la guerre de façon incidente mais non moins suggestive. Il n'a pas eu l'intention, il le dit dans une sorte de bref envoi à la fin de son roman, d’ajouter quoique ce soit aux récits des Dorgelès, Barbusse ou Remarque. Mais en donnant la parole aux blessés, aux estropiés, aux morts en sursis, à ceux qui en sont revenus et appréhendent de repartir dans les tranchées en compagnie des poux et des rats, il fait voir, à l'arrière, presque à froid, les effets les plus terribles de la guerre, plus saisissants encore que les assauts pris dans l'ivresse de la violence meurtrière.
Tandis que le sentiment qu'elle éprouvait sans le savoir pour Louis se dévoile peu à peu, l’infirmière rencontre un autre blessé, le sergent Cathala, instituteur dans le civil et profondément pacifiste. C'est avec lui, et nous avec elle, que Reine va découvrir la tragédie de cette guerre, dont Cathala va être le guide, lors d’une expédition initiatique dans des tranchées provisoirement abandonnées et devenues décor de la mort qui est passée là.
La guerre et les hommes se révèlent en même temps pour Reine. C'est déjà beaucoup. Mais quand la machine infernale de Nikolic va s’avérer être une porte sur son propre destin, quels choix va-t-elle faire, contre toute vraisemblance, avec son jeune complice de l'an 2015 qui est entré en communication avec elle ?
On ne révélera pas tout mais Murail pousse à fond le paradoxe temporel. Il alterne et juxtapose les jeux de deux gamins du XXIe siècle ignorant tout de l’Histoire et les découvertes brutales et accélérées que fait la jeune femme sur le monde présent et à venir, sur les mouvements de son âme et de son corps. Reine, à l’aube de sa vie adulte, s’interroge, « sur les étonnants pouvoirs que, peut-être, on lui avait confiés. Pouvait-elle sauver ces deux hommes [ le savant et l’instituteur]. ? L’un du mal qui le dévorait, l’autre de la détresse qui le rongeait ? Et surtout en avait-elle le droit ? »
C’est une nouvelle fois un splendide portrait de femme, ni ange ni sorcière, que Lorris Murail propose dans ce livre, qu’on pourra lire aussi bien au collège qu’au lycée, à tous les âges à vrai dire. Et l’auteur de révéler dans son envoi quel fut le sens véritable de son projet, à quelques mois des élections européennes : « Voilà ce que je voulais dire : après tant de sang et de larmes versés, cette Europe détestable, nous nous devons de l’aimer. Le reste, c’est la vie, avec ses mystères, ses amours et ses peurs. »
Écouter cette chronique :
Écouter un extrait (chapitre 14, pp. 259-263) :
Pour accomplir la promesse faite à un jeune soldat qu'il n'a pas su préserver de la mort, le sergent Cathala entraîne Reine dans une sorte de visite guidée des tranchées, d'où la guerre et les hommes se sont provisoirement absentés, en y laissant leurs marques toutes fraîches...
Cliquer ici.
Chaque chose en son temps – Lorris Murail – Gulf stream éditeur (341 pages, 16,50 €)
vendredi 5 octobre 2018
Io - pour l'amour de Zeus
Clémentine Beauvais, qui vient de publier Brexit romance, nous offre quasi-simultanément chez l’éditeur Nathan, dans une collection qui revisite les « histoires noires de la mythologie », un autre petit bijou littéraire, Io, sous-titré « pour l’amour de Zeus ».
C’est l’histoire épouvantable d’une jolie mineure de 16 ans, séduite par Zeus, le maître volage et transformiste de l’Olympe, qui n’en est pas à son coup d’essai, et châtiée par Héra, l’épouse éternellement bafouée du susdit, qui condamne la pauvre Io à être changée en vache, puis poursuivie par un taon qui ne cesse de la piquer cruellement. Dans sa fuite éperdue, Io doit abandonner sa terre natale en franchissant le Bosphore. Elle fait le tour de la Méditerranée en galopant et aboutit, pauvre immigrante harassée, en Égypte. La vengeance d’Héra cessera-t-elle un jour de s’exercer ?
En s’emparant du mythe d’Io pour le réécrire, Clémentine Beauvais réussit un livre étonnamment moderne, coulant son écriture directe et précise dans la chaleur de l’été grec pour en rapporter un splendide portrait de jeune fille devenant femme. Ce « devenir femme » c’est un destin qui pourrait accabler Io mais dont elle transforme chaque moment, chaque étape, en manifestation de sa liberté d’aimer et de vivre. Clémentine Beauvais nous raconte cette histoire incroyable avec le naturel et l’allant d’un Giraudoux juvénile.
D’avoir fait Io la narratrice de sa propre histoire nous vaut de saisissantes scènes, vécues de l’intérieur, comme par exemple celle où Io se transforme en vache. Elle va s’éprouver au quotidien dans ce corps animal qu’elle fait sien, dans une forme de jouissance ruminante qui l’étonne à peine et qui ne rebutera pas Zeus, toujours amoureux d’elle. Lequel Zeus se sent malgré tout un peu responsable, sinon coupable, de ses ennuis. Ce Dieu jouisseur et cynique, ce mâle blanc occidental hétéronormé qui a fait d’Io une femme, n’est peut-être pas entièrement mauvais. En tout cas, Io ne peut s'empêcher de continuer à l'aimer.
Quant à Héra, elle n’est pas tant jalouse de sa jolie et jeune prêtresse qu’envieuse de la liberté que Io s’invente et affermit à chaque épreuve que la femme de Zeus lui inflige. Prise dans le casse-noix pervers du couple divin, Io va s’épanouir, contre toute attente, au fil d’un formidable roman d’apprentissage.
Clémentine Beauvais a révélé sur son blog qu’elle avait écrit ce petit livre de commande parallèlement à son Brexit romance. Dans les riches annexes qui présentent les sources multiples du mythe d’Io, elle nous apprend aussi qu’elle « baigne dans la mythologie grecque depuis son plus jeune âge car son père, à qui ce roman est dédié, lui racontait chaque soir une histoire avant d’aller dormir ». C’est donc bien avant de séduire Io que Zeus, le roi des dieux, avait enlevé la petite Clémentine sous les apparences de son papa, pour la conduire bien loin dans son Olympe anglais où elle séjourne désormais.
Écouter cette chronique (extrait lu à 3:08) :
Io, pour l’amour de Zeus – Clémentine Beauvais – Nathan, collection ‘Histoires noires de la mythologie’ (125 pages, dont 26 pages de dossier sur le mythe d’Io, 5,95 €)
vendredi 28 septembre 2018
Dancers
Il y a, on le sait, parmi les écrivains pour la jeunesse, une proportion non négligeable et naturelle d’enseignants. Côtoyer à longueur d’année des enfants ou des adolescents ne leur donne pas d’emblée une supériorité littéraire sur leurs confrères et consœurs, mais elle leur procure sûrement une familiarité et une empathie particulières avec leur public. J’en vois la preuve administrée une nouvelle fois par Jean-Philippe Blondel, qui écrit aussi pour les adultes, et qui est professeur d’anglais dans un lycée près de Troyes. Je vous avais présenté son précédent roman, Le groupe, qui nous proposait de vivre de l’intérieur un atelier d’écriture dans un lycée.
Il revient en cette rentrée littéraire avec Dancers qui raconte de mars à juin la vie d’un trio d’adolescents, une fille et deux garçons, Anaïs, Adrien et Sanjeewa. Les itinéraires de chacun, bien différents, les conduisent tous les trois au même cours de danse, leur passion commune. Ils vont s’y mesurer les uns aux autres, s’aimer, se confronter, se séparer pour se retrouver dans une ultime synthèse, quand la danse aura su transcender, par la perfection et l’authenticité du seul mouvement, les balbutiements et les conventions de leurs premiers émois amicaux et amoureux.
Si Adrien, Anaïs et Sanjeewa dansent et s’ils se retrouvent un beau jour dans le même cours, c’est sûrement pour guérir. Et s’ils ne savent pas exactement de quoi, ils vont l’apprendre au fil des mois, l’un par l’autre, Anaïs par Adrien puis par Sanjeewa, Adrien par Sanjeewa pour parvenir à ce miracle d’équilibre, un amour équilatéral, quand la danse aura su effacer tous les malentendus, loin de ces « mots [qui, le constatera Anaïs] sont parfois des bombes qui brisent les relations, les amitiés, les amours. »
Le trio formé par les trois adolescents m'a rappelé irrésistiblement Chloé, Bastien et Neville de 3000 façons de dire je t’aime, le roman de Marie-Aude Murail. Sauf qu'ici c’est la danse et non le théâtre, les corps avant les mots. Dans le théâtre, il s’agit de mettre les corps, leur forme et leur énergie, au service des mots. La danse, c’est le régime du muet, qui s’affranchit des mots pour dire autrement, avec d’autres signes, des choses qui vont d’ailleurs bien au-delà des possibilités de la langue. Du coup, aussi, c'est un peu plus compliqué à (d)écrire. Là où Murail pouvait laisser son narrateur dans l'ombre d'un "nous" au service d'un répertoire théâtral chargé à la fois de déguiser et de révéler les sentiments adolescents, Jean-Philippe Blondel opte pour un récit à focalisation multiple, très intérieur à des corps dont il faut épouser tantôt les mouvements tantôt les émois. C’est donc à tour de rôle qu’Adrien, Anaïs et Sanjeewa racontent leur histoire personnelle et commune.
Blondel fait vibrer intensément ces jeunes gens, « animés de sentiments contradictoires » comme parviendra à l’exprimer le mutique Adrien, mais ayant tous les trois trouvé dans la danse une certaine façon d’affronter la douleur d’exister, découverte propre à ce moment de la vie. En refermant ce livre, j’ai repensé aux mots de Claude Nougaro chantant La danse, mots qui valent aussi pour l'adolescence : « la danse est une cage où l’on apprend l’oiseau. »
Écouter cette chronique (extrait lu à 2: 52) :
Dancers - Jean-Philippe Blondel - Actes Sud junior - 163 pages, 13,90 €.
vendredi 21 septembre 2018
Ma vie a changé
En 1996, Marie-Aude Murail, qui venait de passer 37 des premières années de sa vie à Paris, arrivait à Bordeaux, découvrait les charmes de la province et l’Océan à trois quarts d’heure de chez elle. Elle ne prit pas immédiatement conscience du bouleversement que ce changement d’horizon allait imprimer dans son existence de femme, de mère et d’écrivain mais le premier livre qu’elle écrivit et publia un an après son arrivée s’appela naturellement Ma vie a changé.
Toujours au catalogue depuis vingt ans, ce livre vient d’être réédité par l’école des loisirs après que l’autrice l’a soigneusement relu et retravaillé, comme elle a pris l’habitude de le faire avec tous ces long-sellers que sont beaucoup de livres pour la jeunesse.
Toujours au catalogue depuis vingt ans, ce livre vient d’être réédité par l’école des loisirs après que l’autrice l’a soigneusement relu et retravaillé, comme elle a pris l’habitude de le faire avec tous ces long-sellers que sont beaucoup de livres pour la jeunesse.
Ce roman entraîne
une certaine Madeleine Bouquet, documentaliste de collège, dans une aventure
tout à fait fantastique puisqu’elle va être confrontée au monde astral, en la
personne d’un elfe de 22 centimètres qui s’est échappé de chez son voisin du
dessous.
Tout l’art
de notre autrice est d’imprimer aux éléments surnaturels de son récit une forme
d’évidence qui désarme l’incrédulité de Madeleine, pourtant affichée
dès les premières lignes, et celle du lecteur qui entre dans cette histoire
hautement invraisemblable comme on pénétrerait dans un roman naturaliste écrit
par Marcel Aymé.
Madeleine va
être aidée à faire ses premiers pas chez les elfes par son fils Constantin,
élève de cinquième dans son collège, qui est à un âge où l’on n’a pas encore
renoncé à croire ce qu’on voit tant que cela reste imaginable. C’est ainsi que
Timothée, ce petit être vert aux ailes diaphanes que l’on devine sur la
couverture, va imposer rapidement sa présence à la mère et au fils.
Tout juste
sortie d’une douloureuse séparation, Madeleine ne va pas être insensible, en
parallèle à cette aventure, à la cour assidue et un peu désuète d’un professeur
de français, Jean-François Logé-Dangerre. Son collègue n’a certes pas tous les
charmes de Timothée, mais il affiche une taille tout à fait normale pour un
être humain. C’est finalement assez reposant pour notre héroïne, confrontée à
domicile aux inquiétants mais néanmoins irrésistibles attraits et pouvoirs de l’elfe.
Embarquez-vous
avec Madeleine, Constantin, Timothée et Jean-François, dans cette « fable
malicieuse » qui est aussi un « petit chef-d’œuvre d’humour »,
comme l’annonce la quatrième de couverture qui, pour une fois, ne survend pas son
contenu. Votre vie va changer.
Pour écouter cette chronique (extrait lu à 2:32) :
Pour écouter cette chronique (extrait lu à 2:32) :
Ma vie a changé - Marie-Aude Murail – l’école des
loisirs - 185 pages, 6,80 €.
vendredi 14 septembre 2018
François
La couverture est à la fois émouvante et impressionnante.
Barrée de ce simple prénom, François, la coupole de Saint-Pierre de Rome,
bleutée, fait ressortir le nom que s’est
choisi le cardinal Bergoglio en devenant pape, après la démission inattendue de
Benoît XVI. Au premier plan, le dessinateur a tracé la silhouette puissante et
solitaire du pape dans sa soutane blanche, le visage grave, le regard tourné
vers le sol comme s’il y cherchait un appui. Le vent fait voler un pan de son
étole, rappelant celui qui souffle sur l’Église aujourd’hui et singulièrement
sur l’homme qui est en charge de la guider depuis le 13 mars 2013, jour de son
élection.
C’est une biographie complète et passionnante de François que
propose en cette rentrée l’éditeur Les Arènes, sous la forme d’une bande
dessinée qui nous fait vivre de l’intérieur, par épisodes, le conclave qui a
conduit à désigner le cardinal argentin comme le premier pape issu du continent
américain. Entre chaque étape du conclave, la vie de Jorge Bergoglio est racontée
en détail, sans omettre les années noires de la dictature argentine que le
futur pape dut traverser comme provincial des Jésuites, au milieu d’une Église
dont le clergé et les principaux dignitaires étaient largement compromis avec
le pouvoir militaire du général Videla. Tous les membres de l’Église argentine
qui étaient engagés au côté des pauvres furent persécutés, parfois torturés et
tués, au nom de la lutte contre l’idéologie marxiste. Entre autres destinées
tragiques, sont rappelées celles des deux religieuses françaises, Alice Domon
et Léonie Duquet, assassinées en décembre 1977.
Confiant la narration à celui qui est son secrétaire
particulier depuis de longues années, Guillermo Karcher, la bande dessinée
entrelace habilement la vie passée et l’action présente de François, montrant
leur cohérence dans le temps. Elle relate comment le nonce apostolique à Buenos
Aires, en partance pour Rome, annonce à celui qui est loin de s’imaginer en
pape qu’il va être nommé évêque auxiliaire de la capitale argentine. C’est en
mai 1992, dans l’aéroport de Cordoba. Le scénariste met ces mots prémonitoires
dans la bouche du nonce : « Je ne sais pas comment vous faites,
Bergoglio… Mais vous êtes toujours élu sans rien demander. » Ce qui sera
encore le cas lors du conclave de 2013.
En lisant cette BD, d’aucuns trouveront peut-être le marié
trop beau, et ce biopic trop hagiographique. Nulle zone d’ombre dans ce
parcours d’un petit-fils d’immigrés italiens. C’est en effet son grand-père,
Angelo, qui, en 1929, vendit sa confiserie de Turin et s’embarqua avec ses six enfants pour
rejoindre ses frères déjà émigrés en Argentine. Il ne pouvait pas se douter
qu’un de ses petits-fils reviendrait un jour en Italie pour y être élu
successeur de Pierre. Mais en lisant le récit de cette vie, on acquiert la
certitude que celui qui a su traverser les épreuves de la dictature argentine
sans y laisser ni sa vie ni son âme, a sans doute toutes les qualités humaines
pour être aujourd’hui à la barre du navire Église et le guider entre les écueils
de ce temps.
Pour écouter cette chronique (extrait lu à 3:13) :
Pour écouter cette chronique (extrait lu à 3:13) :
François, Arnaud Delalande (scénario), Laurent Bidot (dessin), avec la collaboration d’Yvon Bertorello, Les Arènes BD, 95 pages, 20 €.
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