vendredi 16 novembre 2018

Milly Vodović



Dans Tous les héros s’appellent Phénix, paru à l’école des loisirs en 2016, Nastasia Rugani décrivait le lent enfermement d’une adolescente, Phénix, harcelée et battue par son beau-père. Une forme de salut pointait pourtant à la fin du roman, parce qu’un lien indestructible existait entre Phénix et sa petite sœur Sacha, dont on ne savait plus dire au terme de l'histoire laquelle avait protégé l’autre.

Avec Milly Vodović, notre autrice s’est résolue à sacrifier son héroïne sur l’autel de la littérature. Elle s’en explique dans le n° 2 des Nouvelles de Polynie, bulletin de la collection dirigée par Chloé Mary. Nastasia Rugani y récuse par avance le roman qui fait du bien et les fins heureuses. Le bonheur existe au quotidien, c’est celui-là qu’il faut montrer, même si – ou parce que - il est enserré entre des extrémités nécessairement tragiques : pour la plupart des humains, le néant d'où nous venons et la mort qui nous attend. D'où ces quelques fleurs candides ou inquiétantes sur le fond noir de la vie, comme l’illustre bien la couverture dessinée par Jeanne Macaigne. Car pour Nastasia, les fictions qui se terminent en apothéose ne promettent au lecteur qu’une chose : un retour bien morne dans une réalité déprimante, aussi difficile que la redescente après un shoot.

Ce plaidoyer pour une fiction réaliste, mieux vaut sans doute  l’avoir lu avant de découvrir et de suivre Milly Vodović, « cette étrange petite personne âgée d’une douzaine d’années », si l’on veut cueillir en route les quelques fleurs semées par sa créatrice. Il y en a, heureusement, dans ce roman noir français dépaysé lui aussi en Amérique.

Milly est en effet née américaine dans une famille bosniaque, amputée du père mort à Sarajevo. Cette famille étrangère, blessée et transplantée en Géorgie, est en butte à une hostilité sourde de tout ce que le pays compte comme beaufs racistes et islamophobes de tous âges. Dans la scène inaugurale du roman, c’est une frêle Milly qui se révèle soudain en justicière de son frère Almaz, persécuté et humilié par Swan Cooper et son ami Douglas.
On espère qu'avec ce prologue, le personnage de Milly, au seuil de l'adolescence, va imposer sa fragilité et devenir la petite femme puissante de sa tribu d'immigrés. Mais, après cette courte victoire, c'est le versant tragique de la vie qui s'affirme très vite avec l'assassinat d'Almaz. Milly enquête, Milly se débat dans Birdtown, tantôt accueillante, tantôt hostile, croisant parfois le fantôme de "Mamaz", le frère chéri. 

La mort d'Almaz la fait grandir brutalement au milieu d'une ville qui s'insinue et se rêve en elle comme ces cauchemars poisseux dont on voudrait se défaire sans s'obliger à se réveiller. C'est dans ses séquences quasi-oniriques que la nouvelle écriture de Nastasia Rugani se révèle, bien plus riche et chargée que celle qui tendait son précédent roman, comme si une autre voix que la sienne - américaine ? -  s'était levée en elle, à l'appel des grand·e·s écrivain·e·s du Sud.

A la fin, la scène initiale sera rejouée, pour un autre dénouement, celui par lequel une vie s'échappe en laissant à ceux qui restent les traces ineffaçables de son passage. Et d'un roman à ses lecteurs.

Écouter cette chronique (extrait lu à 3:09) :



Errata : Pour les auditeurs et auditrices de RCF Loiret, je signale deux erreurs que j'ai commises dans ma chronique et que Nastasia Rugani a bien voulu me faire remarquer : 1°/ l'héroïne de Tous les héros s'appellent Phénix se nomme bien entendu... Phénix, et non Érika (qui est sa mère dans le roman) ; 2°/ Milly vit en Géorgie, et non en Alabama. J'ai corrigé le texte.

Milly Vodović – Nastasia Rugani – éditions MeMo, collection grande polynie (220 pages, 16 €)



vendredi 9 novembre 2018

Le visiteur de minuit

L'idée du Diable




A force de reclasser le mal dans l’abstraction des idées morales ou des forces obscures, nous avions peut-être oublié qu’il pouvait prendre, au moins dans nos cauchemars, la figure familière du diable. Le plus effrayant aspect de ce fidèle serviteur est sans doute son efficacité, quand il se met au service de nos désirs caressés en secret.

Marie-Aude Murail a écrit cette histoire en 1986 à une période chahutée de sa vie. Pour cette raison, s’y reflètent sans doute ses tourments de l’époque mais aussi leur résolution progressive. Ce texte était destinée à J’aime Lire et elle avait proposé comme titre L’idée du Diable mais la rédaction de Bayard tiqua et Le visiteur de minuit paru plus conforme à l’esprit de la maison, même si le Diable y gardait sa place. Comme elle a pris l’habitude de le faire avec toutes ses rééditions, l’autrice a retravaillé, n’étant plus contrainte par le strict gabarit du magazine.

Le récit tient en quelques mots même si son déroulement est plus complexe qu’il n’y paraît. Nous sommes à Londres, en 1854, où vit Jason Anderson un homme riche et puissant mais qui est le plus malheureux du monde car sa femme est morte et Beatrix, sa fille unique, qui a neuf ans, se meurt à son tour. Son argent n’y peut rien et il enrage de voir que le vieux Mac Neil, son jardinier, a quinze enfants tous bien portants, et notamment le jeune Fergus, son petit dernier, qui a l’âge de Beatrix et vit avec son père. 

Une nuit, Jason reçoit une étrange visite, dont il ne voudra pas savoir s’il l’a appelée ou non de ses vœux. Toujours est-il qu’à la suite de cette rencontre, une succession d’événements semble indiquer que la promesse faite par ce mystérieux personnage est en voie d’exaucement. A quel prix monstrueux ? C’est bien ce qui finit par tourmenter Jason qui, sous prétexte d’avoir des affaires à régler, part en voyage jusqu’au printemps fatidique, fuyant autant le terme fixé par les médecins à la vie de Beatrix que les effets annoncés de la promesse diabolique…

En donnant aux magnifiques acryliques de Christel Espié l’écrin d’un album de très grand format 29 X 36 cm, l’éditeur Albin Michel jeunesse a permis que ce récit, qui se joue des codes du conte traditionnel, souffle intensément le chaud et le froid, la neige et les feux de cheminée, la misère impuissante des riches et la gaieté désarmante des pauvres et par-dessus tout, l’enfance et l’amour rédempteurs.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:31) :



Le visiteur de minuit - Marie-Aude Murail & Christel Espié - album - Albin Michel jeunesse (32 pages, 18 €)

vendredi 2 novembre 2018

Méto



Une île entre le ciel et l’eau. C’est dans cette sorte d’indétermination géographique,  isolée de tout qu’Yves Grevet a planté il y a dix ans sa trilogie, rééditée par Syros dans un volume unique de 885 pages, richement illustré par Thomas Ehretsmann. A dire vrai, L’île était le titre du second volet. C’est tout un univers qu’a construit l’auteur, de toutes pièces, et qui commence par La maison et se termine par Le monde.

Yves Grevet a expliqué qu’il n’avait aucun projet précis quand il a entamé ce qui allait être une trilogie, juste une scène inaugurale : un dortoir, la nuit, où le seul craquement d’un lit réveille soixante-quatre garçons, immédiatement tétanisés par la peur. C’est de ce commencement ténu qu’il a progressivement créé son univers romanesque et déployé son récit, en cercles concentriques, telle une onde se propageant à la surface d’un lac sombre, toujours menaçant.

Que font ces adolescents dans cette maison ? Pourquoi portent-ils tous des prénoms latins, Rémus, Octavius, Claudius… ? Qui sont ces « Césars » numérotés qui font régner une discipline implacable sur toutes les activités de cet étrange pensionnat qui semble tombé de nulle part ? Que leur apprend-on et que leur cache-t-on ? Quel est le projet exact du mystérieux Jove, maître des lieux ?

Pour les plus jeunes, le confort et la sécurité de la maison semblent remédier aux désordres de leur petite enfance, dont ils n’ont pourtant guère de souvenirs. Mais pour les plus grands, Méto en tête, l’adolescence ouvre les questions fondamentales : qui suis-je, d’où viens-je et où nous conduit-on ? Ils sont plusieurs à vouloir secouer les œillères qu’on leur a posées pour les faire grandir sans discussion vers un avenir pourtant opaque.

L’éducation reçue les laisse dans l’ignorance de pans entiers de la connaissance de la vie et du monde, jusqu’aux mots de père, mère, frère ou sœur. Ils sont même inconscients qu’il existe un autre sexe que le leur dans l’espèce humaine, et de la façon dont ils ont été conçus. Ici, il faut sans doute prévenir le lecteur et la lectrice : le féminin n'est introduit dans cette histoire virile qu'à dose homéopathique. Au point que la première femme que rencontrera Méto sur l'île, en sortant de la Maison, ne doit sa survie qu'à son travestissement en homme et que Méto échappera de peu à la mort en découvrant, sous le voile, sa véritable identité. Voir une femme et mourir...

Méto, 14 ans, est le narrateur unique et omniprésent de cette trilogie, son véritable et unique héros. Raison pour laquelle il devait lui donner son nom. Son goût croissant pour la liberté pourrait lui coûter cher, à lui et aux quelques amis sûrs qu’il va parvenir à rassembler autour de lui. Il va ouvrir les portes interdites, découvrir un à un les secrets de la Maison, jusqu’à provoquer une révolte qui l’en fera sortir, en guerrier vainqueur. Mais le chemin sera long et difficile pour transformer cette première victoire en triomphe définitif.

Méto est une dystopie qui finit bien. « Il faut parfois désobéir » conclut notre héros, quand il se rappelle le moment où il a ouvert les yeux alors qu’on lui ordonnait de les garder fermés. Et qu’il peut désormais entrevoir l’amour.

Écouter cette chronique (extrait lu à 3:12) :

Méto – Yves Grevet – Syros (885 pages, 26,95 €)

vendredi 26 octobre 2018

Ueno Park



L’année dernière, Antoine Dole nous avait donné le sombre Naissance des cœurs de pierre. En cette rentrée, il nous offre une sorte de carnet de voyage au Japon :  huit portraits saisissants d'adolescent•e•s japonais•e•s au temps d'hanami, la floraison des cerisiers.

Il y a Ayumi, la jeune hikikomori qui, cloîtrée dans sa chambre depuis deux ans, se décide à sortir de chez elle lorsqu’une fleur séchée de cerisier, qu’elle avait glissée dans un cahier à la mort de son grand-père, s’en échappe, comme une invitation.

Sora, lui, s’est maquillé pour disparaître derrière une apparence qu’on dirait féminine mais qui retrouve une tradition des grands acteurs du théâtre japonais d’autrefois. Son ami Shigeru l’attend pour le photographier, photos qui rejoindront le compte Instagram de Sora, où celui-ci s’offre à ses admirateurs.

Et il y a Fuko la jeune leucémique qui glisse dans son fauteuil roulant poussée par sa grande sœur. Elle vit peut-être, elle, son dernier printemps mais voudrait justement laisser à sa sœur le souvenir d’un sourire parmi les fleurs.

Et puis encore Natsuki, qui a vendu sa culotte 4000 yens à un homme d'une cinquantaine d'années qui l'a abordée dans un petit chemin près de son école et qui, depuis, pratique le Enjo kōsai avec quelques amies, à l'insu de ses parents. 

Et Haruto, Daïsuké, Aïri, Nozomu, comme autant de monades solitaires propulsées dans la foule tokyoïte.
  
Antoine Dole nous propose un échantillon total de la jeunesse japonaise confrontée au carcan d’une société aux apparences modernes et pourtant secrètement figée.

Sans se connaître, ces jeunes gens, qui, écrit l’auteur, "survivent dans le silence des choses", s'acheminent tous vers les arbres en fleurs d'Ueno Park, au cœur de Tokyo, chacun coincé dans son histoire et ses tourments. Que viennent-ils y chercher ? Se rencontreront-ils ? Vont-ils trouver une forme d'apaisement en honorant, bon gré mal gré, cette tradition printanière de la société japonaise ? Ce rituel va-t-il les configurer à une société qui, sinon, ne leur fera aucun cadeau ? Ou ce moment rose pâle va-t-il mettre à nu leurs révoltes intimes et jusqu'ici muettes, comme autant de pétales écarlates ? 

Chacun de ces personnages, en apparence si éloignés de notre monde, prend vie devant nous et nous saisit dans une sorte d’urgence qui nous touche. Le temps des cerisiers en fleur pourrait-il suspendre nos détresses intimes en nous renvoyant nous aussi vers la vie et son obstinée renaissance ? 

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:28)

Ueno Park – Antoine Dole – Actes Sud junior (119 pages – 13,50 €)

vendredi 19 octobre 2018

POV

Addict au cybersexe à 16 ans



C’est le deuxième roman pour adolescents de Patrick Bard que je vous présente. Vous vous souvenez peut-être de ce récit très documenté, Et mes yeux se sont fermés, où l’auteur racontait l’embrigadement d’une jeune fille, son départ en Syrie comme djihadiste et son retour en France. Avec POV, acronyme de l’anglais Point Of View, qui désigne une méthode de tournage en caméra subjective, Patrick Bard aborde un tout autre genre d’arraisonnement par internet, qui va conduire un jeune adolescent au seuil de la mort, lui aussi.

C’est en essayant de télécharger un film de Spiderman en streaming que, Lucas, 16 ans, tombe pour la première fois, de fenêtres de pub en liens parasites et sans qu’il l’ait vraiment voulu, sur une vidéo porno qui s’incruste sur l’écran de son ordinateur. La scène le fascine, comme une brutale initiation. Ce frisson initial, inédit, il va désormais chercher à le répéter à l’infini, plaisir solitaire à la clé. Progressivement, le cybersexe envahit ses nuits, puis ses jours, sature son corps et son esprit. Il dort en classe, ses résultats scolaires dégringolent  et ses parents ne comprennent pas ce qui arrive à leur fils de plus en plus renfermé, ou  agressif quand ils essayent de discuter avec lui.

Sébastien, le père, va découvrir le pot aux roses le jour où son fils doit lui avouer que son portable et son ordinateur, sans lesquels il ne peut plus vivre, semblent définitivement « plantés ». Sébastien, qui travaille dans une société d’informatique, confie à un collègue le soin de ressusciter les deux appareils. Ce collègue va lui faire découvrir à quoi son fils passe ses nuits en lui dévoilant l’historique de ses consultations, et les films et les images stockées sur le disque dur.

Choqués, les parents croiront néanmoins qu’une confrontation avec leur fils, dont ils obtiendront la « promesse d’arrêter », peut suffire. Mais ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que pour Lucas, il s’agit d’une véritable addiction. Le chemin va donc être long, jalonné d’un épisode tragique : la première partie du livre s’appelle « Disparaître ».  C’est pendant un séjour dans une clinique de rééducation et de sevrage que Lucas réapprendra à « faire battre le cœur », titre de la seconde partie.

Visiblement documenté, Patrick Bard a réussi à bâtir un roman qui est un conte d’avertissement âpre. « Il ne faut qu’une demi-seconde à Google pour rechercher et proposer à l’internaute qui en fait la demande 1 250 000 vidéos de pénétration anales. » Le milieu qui produit ces films, les conditions de vie des hommes et des femmes qui se plient à ces séquences pornographiques, sont brièvement décrits, sans fards mais sans complaisance non plus. « Le porno, c’est 68 millions de requêtes par jour ». 

La tâche des parents face à une telle situation n’est pas aisée. Il y a des signaux d’alarmes, comme la fatigue excessive, la difficulté à se lever le matin, la baisse des résultats scolaires, le mutisme et l’agressivité croissants. Face à ses parents, père ou mère, l’adolescent est toujours dans le déni. Il leur avouera à la rigueur qu’il « joue » un peu trop sur son ordinateur, mais tant que le diagnostic précis n’est pas posé, rien ne peut être entrepris. 

POV est un livre dur mais utile. On suit l’itinéraire de Lucas comme on lirait un thriller. La tempête intime qui a failli le détruire va s’apaiser au bord de la mer, dans cet établissement de soins où Lucas devra accepter la rencontre et l’échange pour se retrouver enfin, blessé à jamais mais vivant.

Écouter cette chronique (extrait lu à 3:36) :

POV, Point Of View – Patrick Bard – Syros (236 pages, 15,95 €)

vendredi 12 octobre 2018

Chaque chose en son temps

Critique de la déraison guerrière 



« Chaque chose en son temps » : le titre du nouveau roman de Lorris Murail sonne comme une sentence de l'Ecclėsiaste. Mais qu'arriverait-il justement si les choses se mettaient à traverser le temps, décidant de ne plus rester dans le leur et de communiquer entre elles ?

Avec ce livre, Lorris Murail, grand expert ès science fiction, commémore à sa façon le centenaire de la Grande Guerre. Nous sommes en 1915. Reine est une jeune femme dont le père est au front et dont la mère et le petit frère se sont repliés vers l'arrière du pays, devant l’avancée menaçante des troupes allemandes. Restée seule pour garder la maison familiale, elle s’est mise au service, pour gagner sa vie, d'un étrange personnage, un savant qui vit reclus à l’écart du village et la considère comme une simple domestique, tout juste bonne à l'approvisionner et à tenir son ménage. Louis Nikolic est serbe mais nul ne sait comment il a atterri là. Il couvre son tableau noir d’équations incompréhensibles pour Reine et vit en permanence dans un fourbi de papiers et de livres. Surtout il a interdit à Reine d'accéder dans une aile de la maison, celle où il se livre à ses expériences.

Un siècle plus tard - il avait suffi de tourner la page pour passer de 2015 en 1915 - nous avions découvert Blaise et Quentin, son frère cadet, aux prises avec les Klingons, « une des races les plus anciennes de l'univers mais probablement la plus impitoyable. » On l’aura deviné, les frères Vermeulen vivent chez leurs parents une vie imaginaire et parallèle que les heures de repas interrompent à peine. Projeté en permanence dans le futur, Blaise n’est donc pas étonné outre mesure le jour où, descendant dans le sous-sol de la maison  familiale pour y nourrir son chat, il découvre un « minitrou », comme il va l’appeler, dans la terre battue de la cave. Matou ne réapparaît pas, seule reste son écuelle. Expérimental, Blaise devine vite qu'il ne s'agit pas d'un puits comme les autres, à la force d’attraction effrayante que celui-ci exerce sur tout ce qui en frôle le bord. Il y lance une pièce qui est avalée sans un bruit par ce gouffre sans fond. S’agit-il d’un trou noir ? Les Klingons ont-ils creusé  un tunnel dans l'espace-temps pour envahir la Terre ?

En 1915, Reine vient de découvrir dans le laboratoire de Nikolic dévasté par une explosion, un étrange canon pointé vers le ciel, qui a découpé une trouée dans l'espace, plus noire que la nuit la plus noire. Est-ce un télescope, une arme secrète ?  Dans l'immédiat Reine n'a pas le temps de s'interroger. Elle fait évacuer le savant gravement commotionné vers le village, mais elle le cherche en vain le lendemain, après avoir passé la nuit dans la maison éventrée pour la protéger d'éventuels pillards. Nikolic se trouve-t-il au château que la marquise à transformé en hôpital ? Pour s'en assurer autant que pour occuper utilement ses journées puisqu'elle a provisoirement perdu son employeur, Reine s'engage comme infirmière…

Murail décrit la guerre de façon incidente mais non moins suggestive. Il n'a pas eu l'intention, il le dit dans une sorte de bref envoi à la fin de son roman, d’ajouter quoique ce soit aux récits des Dorgelès, Barbusse ou Remarque. Mais en donnant la parole aux blessés, aux estropiés, aux morts en sursis, à  ceux qui en sont revenus et appréhendent de repartir dans les tranchées en compagnie des poux et des rats, il fait voir, à l'arrière, presque à froid,  les effets les plus terribles de la guerre, plus saisissants encore que les assauts pris dans l'ivresse de la violence meurtrière.

Tandis que le sentiment qu'elle éprouvait sans le savoir pour Louis se dévoile  peu à peu, l’infirmière rencontre un autre blessé, le sergent Cathala, instituteur dans le civil et profondément pacifiste. C'est avec lui, et nous avec elle, que Reine va découvrir la tragédie de cette guerre, dont Cathala va être le guide, lors d’une expédition initiatique dans des tranchées provisoirement abandonnées et devenues décor de la mort qui est passée là.

La guerre et les hommes se révèlent en même temps pour Reine. C'est déjà beaucoup. Mais quand la machine infernale de Nikolic va s’avérer être une porte sur son propre destin, quels choix va-t-elle faire, contre toute vraisemblance, avec son jeune complice de l'an 2015 qui est entré en communication avec elle ?

On ne révélera pas tout mais Murail pousse à fond le paradoxe temporel. Il alterne et juxtapose les jeux de deux gamins du XXIe siècle ignorant tout de l’Histoire et les découvertes brutales et accélérées que fait la jeune femme sur le monde présent et à venir, sur les mouvements de son âme et de son corps. Reine, à l’aube de sa vie adulte, s’interroge, « sur les étonnants pouvoirs que, peut-être, on lui avait confiés. Pouvait-elle sauver ces deux hommes [ le savant et l’instituteur]. ? L’un du mal qui le dévorait, l’autre de la détresse qui le rongeait ? Et surtout en avait-elle le droit ? »

C’est une nouvelle fois un splendide portrait de femme, ni ange ni sorcière, que Lorris Murail propose dans ce livre, qu’on pourra lire aussi bien au collège qu’au lycée, à tous les âges à vrai dire.  Et l’auteur de révéler dans son envoi quel fut le sens véritable de son projet, à quelques mois des élections européennes : « Voilà ce que je voulais dire : après tant de sang et de larmes versés, cette Europe détestable, nous nous devons de l’aimer. Le reste, c’est la vie, avec ses mystères, ses amours et ses peurs. »

Écouter cette chronique :



Écouter un extrait (chapitre 14, pp. 259-263) :

Pour accomplir la promesse faite à un jeune soldat qu'il n'a pas su préserver de la mort, le sergent Cathala entraîne Reine dans une sorte de visite guidée des tranchées, d'où la guerre et les hommes se sont provisoirement absentés, en y laissant leurs marques toutes fraîches...


Cliquer ici.

Chaque chose en son temps – Lorris Murail – Gulf stream éditeur (341 pages, 16,50 €)

vendredi 5 octobre 2018

Io - pour l'amour de Zeus



Clémentine Beauvais, qui vient de publier Brexit romance, nous offre quasi-simultanément chez l’éditeur Nathan, dans une collection qui revisite les « histoires noires de la mythologie », un autre petit bijou littéraire, Io, sous-titré « pour l’amour de Zeus ».

C’est l’histoire épouvantable d’une jolie mineure de 16 ans, séduite par Zeus, le maître volage et transformiste de l’Olympe, qui n’en est pas à son coup d’essai, et châtiée par Héra, l’épouse éternellement bafouée du susdit, qui condamne la pauvre Io à être changée en vache, puis poursuivie par un taon qui ne cesse de la piquer cruellement. Dans sa fuite éperdue, Io doit abandonner sa terre natale en franchissant le Bosphore. Elle fait le tour de la Méditerranée en galopant et aboutit, pauvre immigrante harassée, en Égypte. La vengeance d’Héra cessera-t-elle un jour de s’exercer ?

En s’emparant du mythe d’Io pour le réécrire, Clémentine Beauvais réussit un livre étonnamment moderne, coulant son écriture directe et précise dans la chaleur de l’été grec pour en rapporter un splendide portrait de jeune fille devenant femme. Ce  « devenir femme » c’est un destin qui pourrait accabler Io mais dont elle transforme chaque moment, chaque étape, en manifestation de sa liberté d’aimer et de vivre. Clémentine Beauvais nous raconte cette histoire incroyable avec le naturel et l’allant d’un Giraudoux juvénile.

D’avoir fait Io la narratrice de sa propre histoire nous vaut de saisissantes scènes, vécues de l’intérieur, comme par exemple celle où Io se transforme en vache. Elle va s’éprouver au quotidien dans ce corps animal qu’elle fait sien, dans une forme de jouissance ruminante qui l’étonne à peine et qui ne rebutera pas Zeus, toujours amoureux d’elle. Lequel Zeus se sent malgré tout un peu responsable, sinon coupable, de ses ennuis. Ce Dieu jouisseur et cynique, ce mâle blanc occidental hétéronormé qui a fait d’Io une femme, n’est peut-être pas entièrement mauvais. En tout cas, Io ne peut s'empêcher de continuer à l'aimer.

Quant à Héra, elle n’est pas tant jalouse de sa jolie et jeune prêtresse qu’envieuse de la liberté que Io s’invente et affermit à chaque épreuve que la femme de Zeus lui inflige. Prise dans le casse-noix pervers du couple divin, Io va s’épanouir, contre toute attente, au fil d’un formidable roman d’apprentissage.

Clémentine Beauvais a révélé sur son blog qu’elle avait écrit ce petit livre de commande parallèlement à son Brexit romance. Dans les riches annexes qui présentent les sources multiples du mythe d’Io, elle nous apprend aussi qu’elle « baigne dans la mythologie grecque depuis son plus jeune âge car son père, à qui ce roman est dédié, lui racontait chaque soir une histoire avant d’aller dormir ». C’est donc bien avant de séduire Io que Zeus, le roi des dieux, avait enlevé la petite Clémentine sous les apparences de son papa, pour la conduire bien loin dans son Olympe anglais où elle séjourne désormais.

Écouter cette chronique (extrait lu à 3:08) :

Io, pour l’amour de Zeus – Clémentine Beauvais – Nathan, collection ‘Histoires noires de la mythologie’ (125 pages, dont 26 pages de dossier sur le mythe d’Io, 5,95 €)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...