jeudi 3 septembre 2026

Regarde

 



Je suis devant la fenêtre, au cou de maman et je pointe un doigt interrogateur vers le paysage : "Ba ?". Tout un monde s'y encadre, le monde du dehors offert à moi qui suis dedans. Mais oui, "ba !" dit tout ce que je vois et que maman nomme. Maman c'est Dieu qui nomme et crée en même temps : le jardin et les collines derrière. "Regarde :" Je n'ai qu'une envie, c'est que maman continue alors je l'interroge. "Ba ?" Maman a le temps, maman prend le temps. Et elle me répond : "Regarde, les hirondelles, les nuages". Alors je renchéris : "Ba ?". C'est un jeu entre nous deux. Je voudrais qu'elle nomme les choses à l'infini, tandis que le jour baisse, un chat, des fleurs, et que la Nuit s'avance - "Nuit" - et qu'apparaît sa majesté la Lune - "Lune" - et qu'il faut dire "bonne nuit" à tout ce que l'on quitte jusqu'au lendemain.

Cet album de Brune Bottero, servi par le dessin de Lauranne Quentric, est une vraie réussite. Il s'ouvre comme une fenêtre plein écran sur le monde extérieur, coloré, en une succession de pleines pages solidement cartonnées que même un tout-petit pourra "relire" tout seul, en les tournant à son rythme, en avant, en arrière, désignant de son index les choses vues chaque jour, en attendant que maman ou papa pose sur elles le mot juste, au seuil de la nuit.



Regarde - Brune Bottero - illustré par Lauranne Quentric - éditions La Partie - 2026 (album cartonné 28 x 15, 28 pages, 18 €)



dimanche 22 février 2026

La plume de Marie

 

À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en compagnie de leurs enfants, Thomas et Margot, auxquels se sont ajoutés plus tard Sophie et Félicien, petit dernier encore dans les bras de Miss Ferguson, la gouvernante anglaise.

Nous sommes en 1650, et monsieur le Baron annonce la venue de... Pierre Corneille, lui-même, l'illustre homme de théâtre ! Marie est la seule qui s'émerveille de ce privilège : bien plus douée que les enfants Rochecourt, elle connaît toutes ses pièces par cœur. Mais elle sait hélas qu'elle devra rester à sa place et ne pourra guère approcher l'auteur du Cid pendant son séjour chez les Rochecourt. À moins que... par quelques ruses de déguisement et complicité des enfants du baron et d'un jeune valet, elle ne puisse prendre leur place en telle ou telle occasion.

Il n'en faut pas plus pour que Marie trousse en cachette une petite pièce en vers qui croque, avec malice et en cinq actes, la vie quotidienne au château du temps de Pierre Corneille. Hélas, le maître parisien risque de ne rien savoir des talents cachés de la fille d'une simple servante, dont le baron lui-même ignore tout. À moins que...

Clémentine Beauvais est aussi à l'aise au XVIIe siècle qu'à notre époque. Elle en épouse la langue pour nous y transporter et démontrer que les filles ne sont pas bonnes qu'à marier. A dire vrai, elles sont bonnes à tout faire, ce qui ne laisse pas d'étonner jusqu'à aujourd'hui.

La plume de Marie - Clémentine Beauvais - Talents hauts - 2026 (107 pages, 12,90 €)

dimanche 7 décembre 2025

L'amour a bien des mystères

 


La parution d'un album d'Yvan Pommaux est toujours un événement. Il nous propose cette fois, en compagnie de sa fidèle coloriste et épouse, Nicole Pommaux, une nouvelle enquête de son détective préféré, John Chatterton, déployée sur 64 pages de grand format. 

Tout commence par un appel au secours lancé par Margarite à une certaine Katy K'tak, et qui parvient entre les mains de John sous la forme d'une lettre tombée d'une fenêtre du grand et richissime parfumeur Marcos Métik. Margarite est à la fois sa fille et son égérie et elle est amoureuse du "nez" de Métik, celui qui invente les parfums qui ont fait le succès de son boss. Ce "nez" s'appelle René Nufar. Il a tout pour lui, sauf qu'il s'agit... d'un crapaudin un peu ingrat et qui sent le marécage. Question de standing, Métik refuse que sa fille Margarite se marie avec René, mariage qu'il verrait comme une mésalliance. Pour sa fille, il  faudrait un Prince charmant. Raison pour laquelle il a décidé de la séquestrer et de la tenir éloignée de son "nez" dont son entreprise ne peut pourtant pas se passer... 

Pommaux met en images ce drame cornélien, poussant devant lui toute une galerie de personnages, musiciens, détectives véreux et bien sûr John qui, rapidement, va tomber sous le charme de Katy, la petite chatte blanche amie de Margarite et de René. À eux deux - leur tandem se forge pendant l'histoire - vont-ils réussir à dénouer la situation ? Yvan Pommaux nous promène dans la ville nouvelle de Boidormant et la villa luxueuse du parfumeur puis dans son faubourg inondé, vestige d'une ancienne crue qui l'avait dévasté et où s'est réfugié notre crapaudin indésirable. Dans cette société bigarrée d'animaux multicolores, Margarite est la seule "humaine- témoin" et cela se remarque à peine, entourée qu'elle est par un bestiaire ami...

Il y a beaucoup à voir et à raconter dans cette album, dont les plus petits feront leur miel, une fois introduits dans l'imaginaire fertile d'Yvan Pommaux par leurs (grands)-parents, une grande sœur ou un grand frère...


L'amour a bien des mystères - Une enquête de John Chatterton - Yvan Pommaux - couleurs de Nicole Pommaux - novembre 2025 - l'école des loisirs (album 27 X 30 de 64 pages, 19,90 €) Pour 5-8 ans... et bien plus !


jeudi 4 décembre 2025

Un petit peu malheureusement


Omer est à l'internat. Il partage sa chambre avec Daniel, qui regarde beaucoup la télé, ce qu'il doit supporter avec d'autres travers. Pour Omer, les autres ont beaucoup de travers, notamment ceux qu'il nomme les pires, dont celui de ne pas voir que l'Apocalypse arrive. 

C'est pour demain mais Omer le surdoué a La Solution : non pour l'éviter mais pour faire en sorte que le monde d'après soit peuplé uniquement des êtres qu'Omer aura choisis et pris le temps de découper avec son casque laser, bien vissé sur sa tête, pour les copier-coller. Ses élus, en quelque sorte. Au moment du Reboot, soyez rassurés, Omer contrôlera la situation.

À part ça, Omer a un père, avec qui il partage un goût profond pour l'art. Ils ont tous les deux dans la tête une galerie de tableaux en commun. Avec sa mère, c'est plus compliqué, le souci, la sollicitude, tout ça. Omer ne doit pas beaucoup la rassurer. 

Ah, il y a aussi Daphné. Omer l'a remarquée, la suit des yeux et peut-être pourrait-elle le remarquer lui aussi, Omer, pour qu'il se décide à la découper, elle aussi.

Puis Omer passe en Terminale. L'Apocalypse n'est plus qu'une question de jours... Pour qui ?

Selon le même procédé utilisé pour sa Géographie de la peur, Claire Castillon nous immerge dans la psyché d'un adolescent dont elle porte de bout en bout le soliloque étrange, ponctué de quelques rares échanges avec ses parents, les enseignants, ses condisciples. C'est fascinant, envoûtant, inquiétant. Interviewée par Raphaële Botte pour Télérama, l'autrice explique que son "personnage était d'abord un enfant tueur en série [qui] avait un drôle de rapport avec sa mère, avec ses meurtres, avec ses copines.". Elle a bifurqué. Mais Omer en a gardé quelque chose : sa "voix", obsédée et obsédante. Une fois le livre refermé, on reprend pied dans la réalité, avec le leitmotiv d'Omer dans la tête : "un petit peu malheureusement". Et très impressionné.


 Un petit peu malheureusement - Claire Castillon - Gallimard Scripto - septembre 2025 (159 pages, 11,50 €)

lundi 27 octobre 2025

L'appel de la brume


1920, Belle-Île-en-Mer

Une petite fille sort de chez elle en pleine nuit, une lampe à pétrole à la main. Elle doit marcher un bon kilomètre pour aller débloquer la sirène de brume qui prend le relai du phare aveuglé par le brouillard.

C'est la première fois. Alice a huit ans. D'habitude, c'est Pierre son grand frère qui dépannait leur père, le gardien perché 52 m plus haut. Mais Pierre est parti à la guerre en 1918 et n'est pas encore revenu, porté disparu après la fin des combats. Alice doit donc affronter seule la brume, la nuit et ses fantômes qui vont l'accompagner jusqu'à la sirène.

Le chemin que suit Alice lui vaut parcours initiatique, comme toutes les premières fois menées jusqu'au bout. Alice donne la main à sa peur, alimentée par les légendes de l'île autant que par les gueules cassées revenues du front. Images et imagination s'entre-nourrissent tandis que la brume a dérobé ses formes à la nature environnante.

Restent les sons ouatés de l'océan qui se rapproche, seul repère qui guide la petite Lili. Alice grandit à chaque pas qu'elle fait et lorsqu'au retour, elle aura rejoint son père en haut du phare, elle aura décidé avec lui qu'il n'est plus temps d'attendre Pierre, mais de le rechercher.

Chapitre après chapitre, Marie Boulic nous fait cheminer avec son Alice, qui égrène ses peurs et les surmonte les unes après les autres. Au bout de la nuit, n'est-ce pas une autre Alice qui est née ?

 L'appel de la brume - Marie Boulic - Thierry Magnier (106 pages, 12,90 €)

lundi 6 octobre 2025

Le baiser du soir

 ... ou l'attente engloutie.


C'est sans doute l'incipit le plus célèbre de la littérature française, ce fameux "Longtemps je me suis couché de bonne heure" qui vante les plaisirs prolongés du lit, du rêve, de l'insomnie, de ces bonheurs éphémères qui naissent de l'impuissance d'être couché, livré lié à sa seule imagination. Il faut lire plus avant quelques pages de La Recherche pour que Proust en retrouve la source dans le petit Marcel qui se consolait, à attendre le baiser du soir, d'avoir été envoyé au lit avant tout le monde. "Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit".*

Clémentine Beauvais, qui venait de relire Proust, a décidé de proposer un album qui recréerait cette scène emblématique, avec le concours, à l'image, de Camille Romanetto.

Peu de mots pour cette séquence du baiser du soir, étirée comme une attente qui pourrait se suffire à elle-même. Maman va-t-elle penser à s'arracher à la soirée, aux amis qui la retiennent, en bas, dans la lumière et le "tintement des verres", pour venir livrer son fils au silence d'une nuit qui ne peut commencer sans qu'elle ait déposé sur sa joue ce doux passeport pour le sommeil et les rêves ?

Est-ce le baiser qui est attendu ou bien maman, le message - quitus pour la journée écoulée - ou sa messagère ? Le baiser, au fil des pages, se personnifie, se fétichise dans sa répétition journalière mais aussi s'amenuise jusqu'à n'être plus qu'un point de bascule entre l'attente, l'espoir du baiser et l'après-baiser où tout se dissout immédiatement dans le devoir de la nuit qui vient : "Je dois dormir".
Au final, le baiser n'est rien, au regard de ce qui le précède et de ce qui le suit. Mais n'est-ce rien que ce rien qui délivre de tout ?

Camille Romanetto a baigné la voix intérieure du petit garçon dans une succession de halos lumineux où glissent, à la rencontre et comme ignorés l'une de l'autre, le "bruit léger" (Proust) de la robe de maman et l'attente inquiète et fidèle de son petit garçon, moment répété que le père du petit Marcel qualifiait de "rite absurde", moment pourtant fondateur de toute La Recherche. 

Le baiser du soir - Clémentine Beauvais - album illustré par Camille Romanetto - Sarbacane - 2025 (40 pages, 15,50 €)

* Du côté de chez Swann, in À la recherche du temps perdu, Marcel Proust, bibliothèque de la Pléiade, tome 1, p. 13

jeudi 19 juin 2025

Le coeur, le corps & tout le reste



Jonas a 13 ans, les hormones le travaillent et la culpabilité aussi, mâtinée d'une forme de dégoût. Depuis que la pornographie s'est invitée dans sa tête, il ne pense plus qu'à ça et son addiction l'obsède. Maudit portable. Voyeur d'une main et branleur de l'autre, Jonas se demande s'il va s'en sortir et se sent immensément seul avec sa boîte de Kleenex.

Il vit avec son père, une cohabitation qui pourrait être pire mais qui manque de mots. En particulier, Jonas ne sait pas pourquoi sa mère l'a abandonné quand il avait quatre ans et il oscille entre désespoir et colère quand il retrouve ses albums de photos interrompus.

À dire vrai, Jonas oscille entre beaucoup de choses, des élèves lourdingues, des filles qui ne le calculent pas, beaucoup de rêveries et peu de réalités, dans la moyenne médiocrité d'une vie de collégien.

Et puis un beau jour, un chevreuil s'évade du Jardin des Plantes et met toute la ville en émoi. Et un autre jour, Jonas se retrouve assis à la cantine devant Lilou aux convictions véganes bien affirmées et, accessoirement, aux yeux très clairs. Il se passe enfin quelque chose.

Éric Pessan décrit crûment la réalité adolescente, ses élans intimidés, ses désarrois affirmés, ses désespoirs instantanés et parfois une lumière qui vient tout éclairer. Conte d'avertissement sur les ravages du cybersexe, Pessan entraîne Jonas moins loin que Patrick Bard son jeune héros, Lucas, dans POV. Mais il arrive toujours, comme le chantait Brassens, "l'âge où s'amuser tout seul ne suffit plus". Et c'est Mauriac qui écrivait : "Rien ne change davantage une vie que l'amour"...



Le cœur, le corps & tout le reste - Eric Pessan - Medium de l'école des loisirs - mai 2025 (155 pages, 13 €)

Regarde

  Je suis devant la fenêtre, au cou de maman et je pointe un doigt interrogateur vers le paysage : "Ba ?". Tout un monde s'y e...