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vendredi 28 juin 2024

Le soleil est nouveau chaque jour

 

Ils avaient la tête en vrac à force de soirées fumette et alcool. Le monde tel qu'il était ne leur plaisait guère mais ils attendaient qu'il change. Et puis un beau jour, ils se sont décidés à conjuguer le verbe agir au présent. Ils ont répondu à un appel lancé sur Internet, ils ont traversé la France dans la vieille Clio de Fatou et ils se sont retrouvés perchés à quinze mètres de hauteur, dans des cabanes posées sur de vieux chênes promis à l'abattage, rejoignant un combat entamé par d'autres.

L'enjeu : protéger un beau morceau de forêt de Lorraine, promis à la destruction par un projet d'entrepôt géant porté par une multinationale américaine et un maire d'une petite commune séduit par la promesse de quelques dizaines d'emplois plus ou moins précaires.

Leur seule chance de réussir : mobiliser la presse et l'opinion en faveur de leur cause avant que la police n'entreprenne de les déloger.

En écrivant Le soleil est nouveau chaque jour, Eric Pessan a composé une sorte de manuel du parfait petit zadiste, mais vu de l'intérieur, puisque c'est Thomas, l'un des protagonistes, qui raconte cette aventure collective. Il est arrivé de Nantes avec Fatou, Antoine et surtout Klara, une jeune réfugiée ukrainienne, avec laquelle il est en couple depuis quelques mois.

Ils ont prévu de tenir trois semaines, en emportant des vivres en conséquence. Thomas tient une sorte de journal de l'occupation, mais l'auteur a pris soin de casser une narration trop linéaire. Il décrit notamment l'évolution de Thomas dans son environnement familial, avec un père très engagé dans sa commune, qui est à l'évidence son modèle, quoique cet engagement n'ait laissé que la portion congrue à sa relation avec ses enfants, Thomas et sa sœur Julie.

Nous sommes à l'ère du portable, des réseaux, qui permettent de communiquer, de poster des films, des commentaires sur l'action entreprise sans qu'il soit nécessaire de redescendre à terre. C'est le soleil, ce soleil nouveau chaque jour selon le mot d'Héraclite*, qui recharge les téléphones.

Et bientôt l'action des seize jeunes gens, cinq filles et onze garçons, va être connue des journalistes et du grand public. L'intervention des gendarmes est guettée. Les jeunes comptent sur le fait qu'un assaut serait trop dangereux et à l'évidence ce n'est pas cette option qui est prise. Du moins au début.

Les jeunes activistes vont vite mesurer la versatilité des médias qui ne se nourrissent que de nouveautés. Ils vont essayer néanmoins d'entretenir leur intérêt en variant interviews, récits. Obtiendront-ils gain de cause, en l'occurrence l'arrêt du projet ? Et la cohésion du groupe, celle des couples - celui que forme Thomas et Klara - résisteront-elles à l'usure du temps, aux conditions atmosphériques, à la pression policière ?

Vous le saurez en lisant le livre d'Éric Pessan qui nous livre là un passionnant roman d'apprentissage, la radiographie d'un engagement et une leçon de politique donnée par la jeune génération. Indispensable en ces temps de fièvre démocratique.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:58) :



Le soleil est nouveau chaque jourÉric Pessan – Médium+ de l'école des loisirs (186 pages, 14 €)

* fragment 88 dans l'édition de Marcel Conche aux PUF

vendredi 14 juin 2024

Le pays de sable

 



Avec Le pays de sable, l'école des loisirs vient d'éditer la sixième des Histoires naturelles de Xavier-Laurent Petit. Comme le souligne la présentation de l'éditeur, chacun de ces livres est « à la croisée de la fiction et du documentaire », sortes d'aventures écologiques auxquelles ses jeunes personnages sont confrontés, à la rencontre d'une nature tantôt accueillante tantôt sauvage, qui paraît souvent menacée.

Je vous avais présenté ici même, il y a déjà cinq ans, Les loups du clair de Lune, qui se passait en Tasmanie, la grande île au sud-est de l'Australie. Le pays de sable où Xavier-Laurent Petit nous entraîne cette fois, c'est le Sahara mauritanien.

Khadija revient au pays après quinze années d'absence. Elle a fait ses études en France, est devenue médecin, s'est mariée, mais son fils Yani n'a jamais rencontré son grand-père Hassen Ibn Alhamazen que tout le monde appelle dans son pays Mossi, qui veut dire  « Maître »

Yani a dix ans, il est très impressionné par ce grand-père, qui très vite veut l'emmener en expédition dans le désert. Évidemment, Mossi tiendrait à partir seul avec son petit-fils, il a tant de choses à rattraper avec lui. Et puis, il est question d'une initiation, entre hommes, à la vie du désert. Khadija, qui en connaît les dangers, va-t-elle laisser Yani partir sans elle ?

Une fois cette question résolue, Yani se retrouve embarqué au cœur du désert où il va découvrir le métier de son grand-père : chamelier et la vie par 50° C, la soif, la faim, les étoiles qui guident les caravanes la nuit..

Yani va s'apercevoir à son corps défendant que le désert n'est jamais entièrement désert et surtout qu'il n'est pas peuplé que de gens recommandables...

Mossi met à l'épreuve son petit-fils comme s'il voulait en faire son successeur et l'ajouter à la lignée familiale des chameliers, de père en fils. Ce n'est pas tout à fait le projet de Yani ni de sa mère, mais en quelques jours, Yani va faire des découvertes fondamentales qui lui serviront toute sa vie. Mise à l'épreuve elle aussi par son père, Khadija n'aura de cesse de lui démontrer qu'elle a conservé en elle ses enseignements, répétant, comme une antienne filiale : « Abba, je n'ai rien oublié ».

Xavier-Laurent Petit dépayse radicalement son jeune héros et nous avec lui, nous offrant un superbe roman d'apprentissage et une leçon de dépouillement de soi.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:28) :

Le pays de sable (Histoires naturelles)Xavier-Laurent Petit – Neuf de l'école des loisirs (203 pages, 12 €) 

vendredi 24 mai 2024

Les enfants de Chatom

 



Nous sommes en 1928, à Chatom, un petit village sans histoire en Alabama. Du moins, apparemment sans histoire, car s'il n'y en avait vraiment aucune, Thomas Lavachery n'aurait rien eu à vous raconter, à part que Miss Ruffo l'institutrice, fume la pipe.

Dans un village, il y a toujours un homme ou une femme, qui vit un peu à l'écart, qui n'embête personne et que personne n'embête. Chatom n'échappe pas à cette règle, grâce à Stumpy Malone, un bûcheron géant qui vit tout seul dans une cabane vide et froide. Tout le monde a bien remarqué qu'à l'approche de l'hiver, il disparaît pour reparaître au printemps, mais nul ne sait où il va et nul n'a jamais osé le lui demander. À chacun ses affaires!

Mais un beau jour, Sam Harriott, quatorze ans, se met au défi de percer le secret de Stumpy, aidé par Alice, la fille du drugstore. Il commence à surveiller ses allers et venues, comptant bien le filer quand il sortira de sa maison pour aller s'enfouir on ne sait où. Seulement un jour, Stumpy disparaît de nouveau, tel un magicien, sans laisser de traces. Ce que Sam et Alice vont découvrir dépassera tout ce qu'ils avaient imaginé, au point qu'ils s'engagent l'un et l'autre à ne rien révéler aux gens du village.

Gens du village qui vont bientôt être tous occupés à recueillir et protéger un étrange garçon qui a le pouvoir de faire bouger des objets à distance. Thomas arrive au village visiblement traumatisé, en fuite, tout amaigri, apeuré mais Miss Ruffo va le prendre sous son aile pour le requinquer. Seulement voilà, Thomas, orphelin, était tombé sous l'emprise d'un monstre qui exploitait son talent et qui ne va avoir de cesse de le retrouver pour se remplir à nouveau les poches de dollars. Est-ce que tout le village mobilisé réussirait à protéger Thomas si d'aventure l'affreux Pankraz Kolff retrouvait sa trace ? Thomas en doute. Et vous qu'en pensez-vous ?
Je vous laisse le découvrir et je vous laisse aussi frémir sur le sort de Sam dont la tête dure va croiser une balle de base-ball non moins dure.

Thomas Lavachery raconte avec talent les riches heures d'un village solidaire dans l'adversité. On pense parfois à Mark Twain, à cette Amérique des gens simples qui se serraient les coudes et dont l'institutrice, le docteur et le curé, pour originaux qu'ils fussent chacun, suffisaient bien à leur bonheur, sans qu'il soit besoin d'un shérif.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:27) :



Les enfants de Chatom – Thomas Lavachery – Medium de l'école des loisirs – 2024 (205 pages, 13 €)


vendredi 29 mars 2024

Un zoo à soi

 


Vous connaissez peut-être Thomas Lavachery, l'écrivain belge dont l'école des loisirs a publié les aventures en huit tomes de Bjorn le Morphir, une série d'héroïque fantaisie. J'ai découvert et lu d'une traite un livre très personnel, autobiographique, où il relate comment il a passé son enfance au milieu d'une véritable ménagerie. La faute, ou plutôt la grâce à son père, élevé chez Decroly, le Célestin Freinet belge, et passé par le scoutisme, deux écoles de liberté et de plein air qui lui ont donné le goût de l'observation des animaux et de la nature. 

Thomas Lavachery rapporte d'ailleurs une anecdote qui en dit long sur cette éducation paternelle. Un jour, la famille est à table et un moineau se pose sur la rampe de l'escalier qui mène au jardin. Le père s'exclame, avec toute la précision ornithologique qui était la sienne : « Tiens, un accenteur mouchet », là où toute la famille n'avait vu qu'un vulgaire piaf. 

Les compagnons à poil et à plumes n'ont pas manqué à Thomas. Cela ne l'a pas mithrisatisé toutefois et il se désole d'être devenu sur le tard allergique même à son chat préféré, un chartreux nommé Panku, dont il ne se séparerait pourtant pour rien au monde. 

Le petit livre de Thomas Lavachery dévide le bestiaire d'une vie, la place qu'y ont pris des animaux de toutes sortes, parfois improbables dans une maison, comme un écureuil ou une chèvre, sans oublier les vivariums, toutes bestioles adoptées au fil du temps par ses parents, « dans la plus merveilleuse insouciance », se souvient-il.

Quand une petite sœur, elle aussi adoptée, est arrivée au foyer, venant de Corée, son regard émerveillé sur le zoo familial a semblé l'agrandir encore. Mee-Kyong s'est attachée très vite à tous les animaux de la maison Lavachery, au point d'entrer comme apprentie dans une animalerie, dès l'âge de 15 ans.

Thomas Lavachery, dont on sait par ailleurs les talents de bédéiste, a illustré chacun de ses chapitres d'une image taillée à la pointe du crayon, portraits précis des animaux qu'il a côtoyés, parmi lesquels il a glissé celui de son père et de sa petite sœur, auxquels son livre rend un hommage aussi attendri que vibrant. En rappelant tous les animaux de sa vie par leur nom, c'est aussi toute sa famille qu'il convoque avec eux, recomposant l'arche de Noé dans laquelle il a grandi.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:22) :

Un Zoo à soiThomas Lavachery – Medium de l'école des loisirs (123 pages, 7,80€)

vendredi 1 mars 2024

La tarte aux escargots

illustration de la couverture : Agnès Maupré

Brigitte Smadja nous a quittés il y a tout juste un an, le 15 février 2023. Mais les écrivains jeunesse, quand ils ont un éditeur fidèle, n’abandonnent pas leurs enfants, qu’ils soient de chair ou de papier. En atteste la réédition ce mois-ci, par l’école des loisirs, de La tarte aux escargots, un livre publié en 1995, largement nourri par les souvenirs de l’autrice et de son entrée en sixième.

Brigitte Smadja l’a confié à Sophie Chérer : elle écrit « à la place de l’enfant qu’elle invente ». C’est sa force. Mais dans La tarte aux escargots, Lili, c’est elle, la gamine de onze ans qui quitte son appartement de la rue de la Goutte d’Or, prend le métro toute seule jusqu’à la place de Clichy pour rallier le lycée Jules-Ferry. Le jour de la rentrée, elle est si petite que la surveillante générale croit qu’elle s’est trompée et la renvoie vers l’école primaire d’à côté... Mais le second jour, Lili montre sa blouse beige où sont brodés son nom et sa classe et elle va se retrouver avec deux petites bourgeoises, Irène et Laetitia, qui sont amies, et Luisa Peret, prolétaire comme elle, qui a le même duffle-coat que Lili, offert par la mairie…

Lili a une maman mais plus de papa et deux petits frères, Renzi et Vanni, qui l’occupent pas mal. Comme sa mère travaille, elle joue la maman-bis et ce n’est pas de tout repos, notamment quand Vanni se fait découper une oreille à la récré.

Laetitia est une mademoiselle Je-sais-tout qui n’a de cesse de rabaisser Lili en toute circonstance. Mais Lili ne se laisse pas faire et surtout elle trouve en Luisa une alliée de classe qui s’interpose à deux ou trois reprises pour la protéger. Laetitia finit par se tenir à carreau même si elle continue à nourrir une jalousie permanente envers Lili, qui s’accroît encore quand Mme Vigier invite Lili à entrer dans la chorale du collège qui va chanter à la Sorbonne.

L’invitation d’anniversaire envoyée par Irène passe mal aux yeux de Laetitia, mais Lili s’y rend, non s’en avoir contemplé quelques jours auparavant dans l’évier de son voisin un troupeau d’escargots en train de dégorger, qui l’a passablement dégoûtée. Dans l’appartement cossu d’Irène qui donne sur le parc Monceau, Lili n’est pas très à l’aise. Mais quand elle voit arriver la tarte Tatin, elle n’a plus qu’une idée, s’enfuir, rentrer chez elle...

Les tableaux successifs qui composent La tarte aux escargots nous transportent au milieu des années 60. Le livre est largement autobiographique : le père de l’autrice, qui tenait à Tunis le restaurant du casino de La Goulette, est décédé. Sa mère quitte le paradis tunisien avec ses trois jeunes enfants pour atterrir dans un deux-pièces de la rue de la Goutte d’Or dans le XVIIIe. Comme l’écrit Sophie Chérer, la petite fille de 8 ans devient « du jour au lendemain orpheline, mère de famille et travailleuse immigrée ». L’école de la République, où elle est bonne élève, va la sauver.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:51) :


La tarte aux escargotsBrigitte Smadjaneuf de l’école des loisirs (98 pages, 7,50 €)



vendredi 26 janvier 2024

NEB

 


Avec ce nouveau roman, Caroline Solé a retrouvé peu ou prou les thèmes qu'elle avait travaillés dans La pyramide des besoins humains, livre dans lequel un jeune garçon en butte à la violence paternelle décide de fuguer à Londres où il devient SDF avant d'être pris dans l'engrenage d'un jeu de téléréalité.

Dans NEB, nous découvrons Alex, 16 ans et demi, qui vit avec son père et qui devient accro au jeu éponyme que lui a fait découvrir Double J, un camarade de lycée. Ce jeu en réseau qui draine rapidement plus de 100000 joueurs et joueuses de par le monde s'avère particulièrement addictif, d'autant qu'il semble réussir particulièrement à Alex, qui ne cesse de grimper dans la hiérarchie et entre bientôt dans le Top 50. Bien sûr le jeu empiète rapidement sur son travail scolaire, sur ses nuits, et Alex entre en guerre avec son père qui veut lui confisquer régulièrement son téléphone. 

Le jour où son père met sa menace à exécution, Alex découvre le lendemain matin par son pote Double J que NEB a été hacké : tous les internautes sont devant un écran noir. C'est justement la veille des vacances et le père d'Alex l'a inscrit sans rien lui demander à un stage dénommé "Digital Détox". Au programme : cours d'anglais et déconnexion numérique. Départ immédiat pour Londres via un bus et un ferry qui lui éviteront le tunnel sous la Manche : Alex est claustrophobe. Alex ne sait pas encore qu'au bout du voyage, ce sont les pirates qui ont interrompu le jeu qui l'attendent... Et nous lecteurs ne sommes pas au bout de nos surprises !

Caroline Solé nous introduit dans le domaine secret des hackers qui font trembler le monde de l'informatique, menace diffuse et tous azimuts, qui plane en permanence sur les applications et les réseaux. Dans ce monde clandestin, il y a des bons et des méchants, qui ne se distinguent pas toujours vraiment les uns des autres, indistinction du bien et du mal que l'œuvre au noir de l'illustratrice Gaya Wisniewski suggère avec une grande force graphique. La révolution du Web aura-t-elle lieu avec NEB 2 et grâce à ses Robins des bois d’un nouveau genre ? L'enfer numérique est lui aussi pavé de bonnes intentions. L'autrice ménage quelques rebondissements à son conte d'avertissement, et la fin du roman qui ouvre une histoire d'amour laisse augurer une suite. D'autant que la réapparition de Christopher Scott, le héros de La pyramide des besoins humains fait désormais entrevoir une trilogie. Le combat des pirates ne semble pas terminé.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:30) :



NEB - Caroline Solé, illustré par Gaya Wisniewski - Medium+ de l'école des loisirs - 2024 (279 pages, 15 €)

vendredi 24 novembre 2023

Tout va bien



 Ce n'était peut-être pas une bonne d’idée de se marier en Ukraine le jour du déclenchement de l’opération militaire spéciale de Vlad-le-Mauvais ! C’est pourtant ce qu’ont voulu Oksana et Oleksandr, deux officiers de l’armée ukrainienne. En guise de robe de mariée, Oksana porte un treillis, des Rangers boueuses et une Kalachnikov mais au dernier moment, tante Dascha a apporté une brassée de fleurs de prunier et a pu lui tresser une couronne de mariée. La petite Nastja est très fière de sa grande sœur quand le maire et le père Nikolaï, à peine descendus de leur 4X4, marient les jeunes militaires en deux formules et une bénédiction. La fête est malheureusement vite interrompue par les premiers bombardements qui forcent Oksana à troquer précipitamment sa couronne de fleurs contre un casque et à partir à toute vitesse vers le front, avec son mari à peine épousé.

Après ce prologue de fête-malgré-tout, Xavier-Laurent Petit a voulu retracer dans ce nouveau roman, intitulé ironiquement Tout va bien, les premiers jours  de la guerre russo-ukrainienne, subie par une famille d’artistes,  lui pianiste et elle contrebassiste. Leur fille Nastja a une dizaine d’années. Il y aussi la tante Dasha qui s’est mise immédiatement à confectionner des cocktails Molotov dans sa cuisine et surtout la grand-mère, Babusja qui a perdu la tête et chantonne à longueur de journée des comptines enfantines.

L’auteur nous fait vivre l’irruption brutale de la guerre, les premiers bombardements qui vont décider très vite le père à mettre sa famille à l’abri en lui faisant passer la frontière à l’Ouest du pays. Chacun entasse quelques affaires dans la Dacia, y compris la contrebasse de Polina, et c’est la route de l’exode, un voyage interminable dans les bouchons, le froid, avec la grand-mère qui, dans le fond de la voiture, chante imperturbablement ses comptines. Car il n’était pas question de l’abandonner sous les bombes. Pas plus qu’il ne sera question pour le pianiste d’abandonner la lutte.

Peut-on mettre la guerre en roman ? Xavier-Laurent Petit a choisi de raconter non la guerre mais ses dégâts collatéraux. Il explique dans un « dernier mot », à la fin du livre, comment ce récit est né, s’est imposé à lui après une rencontre en collège en mars 2022, du côté de Saint-Nazaire. Tout est faux et tout est vrai mais ses mots ont bien plus de poids que toutes les images que nous avons vues depuis vingt et un mois. Car c’est Nastja qui raconte la guerre à hauteur d’enfance. 

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:42) :


Tout va bienXavier-Laurent Petit – l’école des loisirs (252 pages - 12,50 €)


vendredi 17 novembre 2023

Quand j'étais soldate

édition 2002
édition 2015


Paru en 2002, ce livre était resté longtemps dans ma bibliothèque sans que je l’ouvre. Il arrive ainsi qu’un livre attende son heure sur une étagère et cette attente est parfois fort longue. La durée qui sépare son arrivée de sa lecture a toutes sortes de raisons qui appartiennent à notre histoire de lecteur et à celle du livre. Pourquoi l’avions-nous abandonné sur un rayonnage ? Est-ce lui qui nous appelle quand son heure est venue ? Et si oui, quel cri pousse-t-il pour que nous l’interprétions comme une soudaine injonction : « Lis-moi ! »

En l’occurrence, la réponse est assez simple. La réactivation brutale par le Hamas, le 7 octobre dernier, du conflit israélo-palestinien, réveil d’un volcan jamais éteint depuis 1948, m’a jeté comme beaucoup devant les chaînes d’information, sur les réseaux sociaux, devant cette guerre virtuelle des images, parallèle à celle bien réelle et cruelle que se livrent les combattants des deux camps. Au bout d’un mois, j’ai éprouvé le besoin de me brancher autrement sur cette actualité terrible : en lisant.

Je me suis alors rappelé les récits que Valérie Zenatti avait écrits pour l’école des loisirs, consacrés à sa vie en Israël : Quand j’étais soldate et Une bouteille dans la mer de Gaza, paru en 2005, l’un autobiographique et l’autre imaginé. 

En 1988, Valérie Zenatti vit en Israël depuis cinq ans. Née à Nice en 1970, elle a 18 ans et à 18 ans là-bas, les filles comme les garçons intègrent Tsahal, « l’armée du peuple », « la deuxième armée du monde » dit-on, pour faire leur service militaire pendant deux années, deux longues années. Quand j’étais soldate est le récit de cette intégration et des moments forts vécus par cette jeune fille, dont le service militaire va faire une femme et une pleine citoyenne de son pays d’adoption. 

Quand l’autrice est appelée sous les drapeaux, le premier soulèvement - en arabe « intifada » - des Palestiniens dans les territoires occupés vient de commencer, à Gaza puis en Cisjordanie. C’est la « guerre des pierres », frondes contre fusils, pierres contre balles qui, à l’époque, sont encore, parfois, en caoutchouc.

Valérie a deux amies, Yulia et Rahel, nées en URSS et quand le livre commence c’est cette amitié qui la porte et les emporte ensemble vers le bac. Dernier baroud scolaire avant que la conscription ne les sépare. Mais très vite le récit se centre sur le déroulement du service militaire et Valérie Zenatti nous en donne une vision intérieure très prenante, nous livrant toutes les étapes à franchir et tous les états d’âme, les rêves et les doutes qui travaillent la jeune fille qu’elle était, à travers des extraits du journal qu’elle a tenu à l’époque et qu’elle intègre dans son récit rédigé une douzaine d’années plus tard. Devenir un matricule. Porter un uniforme. Se réveiller à quatre heures et demie. Apprendre le maniement des armes. Tirer à balles réelles. Devoir se promener en ville, un pistolet-mitrailleur Uzi en bandoulière. Continuer à espérer la paix. Et au milieu de tout ça, tenter de retenir Jean-David qui, Valérie ne s’y résigne pas, s’éloigne d’elle.

L’autrice nous plonge au cœur de la vie quotidienne d’une jeune soldate à la fin du XXe siècle, nous révélant peu à peu ce que les Israéliens doivent à leur passage par l’armée. À l’heure où certains pays européens rétablissent un service militaire national – la Suède récemment – il peut interroger le choix qu’a fait la France en 1997 de le supprimer. Mais ce livre n’explique évidemment pas pourquoi ni comment Tsahal vient de faillir à son devoir de défendre le pays, ni pourquoi la paix semble s’être encore éloignée, 30 ans après les accords d’Oslo.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:35) :


Quand j’étais soldate – Valérie Zenatti – l’école des loisirs – 2002 (336 pages, 8,50 €) 


vendredi 10 novembre 2023

La saison des disparus



 Aimez-vous les romans de Jane Austen ? Appréciez-vous les romans policiers ? Si vous répondez oui à ces deux questions, vous devriez A-DO-RER La saison des disparus, un livre de Matthieu Sylvander qui conjugue admirablement ces deux atmosphères a priori si différentes.

Côté Austen, nous avons évidemment deux jeunes filles de la bonne – quoique provinciale – société anglaise, qui s’apprêtent avec fébrilité à entamer leur première Social Season à Londres. Cette saison particulière, qui s’ajoute aux quatre que nous connaissons bien est celle pendant laquelle l’Angleterre rassemble à Londres tout ce qu’elle compte de ladies et de gentlemen afin d’y renouer les liens tissés au cours des précédentes Seasons. C’est une succession de présentations à la cour royale, de réceptions, de bals et de sorties, destinées à faire se rencontrer des célibataires méritants et des jeunes filles à marier, sous l’œil exercé d’une parentèle vigilante.

Les sœurs Morwood, Eleanor et Eliza, deux brunes piquantes, qui vivent dans leur manoir d’Applefall Mansion, sont évidemment parées de toutes les grâces mais affichent aussi quelques petites différences. Si Eleanor, à peine 18 ans, a appris le français, le piano et lu tout Jane Austen, sa mère ayant décidé qu’elle devait lui ressembler en tout point, Eliza, d’un an et demi sa cadette, a été initiée par son père au calcul infinitésimal et fait preuve d’un débordement d’énergie que les mathématiques ne parviennent pas toujours à canaliser.

Tout est prêt pour que les sœurs Morwood débarquent à Londres accompagnées par leur mère, lorsqu’une série d’incidents vont les remettre entre les mains de Daisy Backburn, leur tante, une célibataire apparemment endurcie. Mais l’histoire va démontrer le contraire, pour la plus grande liberté de ses deux nièces qui vont être lâchées dans Londres.

Une fois à Londres, la Season semble répondre à tous les vœux des deux jeunes filles, et l’accueil des époux Petticoat va leur fournir une base confortable pour leurs raids sur le grand monde. Rapidement, des jeunes gens plus ou moins fortunés vont s’intéresser aux deux sœurs et tout serait allé de mieux en mieux si la curiosité d’Eliza ne s’était pas emparée d’un inquiétant fait divers : la disparition d’enfants dans plusieurs villes d’Europe. Y aurait-il sur le continent un ogre et si oui, pourquoi l’Angleterre serait-elle épargnée par lui ?

Lors d’une soirée donnée par la duchesse de Kenthumberland, qui est traditionnellement le clou de la Season, Éliza et Éléanor son confrontées à un mystérieux Valaque de Valachie,  le comte Munte, qui offre à l’assemblée un spectaculaire numéro de dressage d’abeilles. De mystérieux, ce comte doué de pouvoirs occultes va devenir inquiétant. Jusqu’au moment où il enlève Éléanor pour forcer sa sœur Éliza à le suivre dans une entreprise utopique et terrifiante issue de son cerveau délirant.

C’est alors que la saison se clôt brutalement pour les deux sœurs, l’une partant à la poursuite de l’autre, jusqu’en France et bientôt en Valachie, accompagné de trois fidèles, Victor le journaliste français du Daily Morning qui en pince pour Éliza, Mylord le costaud riche qui aime  Éléanor et dont la disparition lui est insupportable et Ben, son ami d’enfance et de collège qui se ferait tuer pour lui.

Matthieu Sylvander a retrouvé la douce ironie, souvent piquante, parfois toute en sous-entendus, qui caractérise l’univers de Jane Austen. Au point qu’on croirait parfois lire une traduction d’un roman anglais. En lui ajoutant une intrigue policière, l’auteur pimente singulièrement la deuxième partie de son livre d’une course poursuite haletante à travers la France et l’Europe centrale.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:50) :


La saison des disparus – Matthieu Sylvander – l’école des loisirs – 2023 (460 pages, 17,50 €)



vendredi 27 octobre 2023

Manu et Nono chez Ursule


Catharina Valckx est une autrice-illustratrice de livres pour enfants. Née aux Pays-Bas, elle a passé une partie de son enfance en France et elle a écrit et illustré de nombreux livres, notamment pour les plus jeunes lecteurs. 

Une de ses séries les plus récentes, éditée à l’école des loisirs dans la collection Moucheron, met en scène deux copains, Manu et Nono, une oie blanche et une petite boule de plumes noires d’espèce indéterminée, qui vivent ensemble dans une maison au bord d’un lac. Six histoires ont déjà été publiées et cette semaine j’ai décidé de vous présenter Manu et Nono chez Ursule.

Il faut vous préciser d’emblée que Manu et Nono sont assez gourmands. Aussi, lorsqu’Ursule, qui est très chouette, les invite à venir prendre le thé chez elle, ils n’hésitent pas une seconde : elle aura sûrement fait un excellent gâteau, comme d’habitude.

Ils sont déjà en route quand ils s’aperçoivent qu’ils n’ont pas pensé à apporter un cadeau à Ursule. Ça ne se fait pas d’arriver les mains vides quand on est invité ! Heureusement, ils arrivent à hauteur d’un parterre de fleurs bleues splendides et Manu va les cueillir. Malheureusement les fleurs vont disparaître pour une raison que vous découvrirez dans l’histoire. Manu et Nono les remplacent avantageusement par un fer à cheval que leur a offert Charlot. Mais va-t-il vraiment, comme il en a la réputation, porter bonheur à Ursule ?

Vous le saurez en lisant Manu et Nono chez Ursule, une bonne lecture apaisante du soir, loin du bruit et de la fureur du monde. Les illustrations de l’autrice sont directes et touchantes comme l’est son petit tandem de volatiles qui parlent. Elle convient donc tout à fait à des enfants qui commencent à lire tout seuls  - la collection Moucheron est d’ailleurs sous-titrée « Je peux lire ! » -   ou des plus petits qui vous écouteront raconter cette histoire à voix haute, assis sur vos genoux, ou dans leur lit, les yeux déjà mi-clos…

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:12) :

Manu et Nono chez UrsuleCatharina Valckx – collection Moucheron de l’école des loisirs – 2021 (43 pages, 6,00 €)


vendredi 29 septembre 2023

Le souffle du puma

 


En 1999, une équipe co-dirigée par l’archéologue américain Johan Reinhard gravit les pentes du Llullaillaco, un volcan de la Cordillère des Andes, situé à la frontière de l’Argentine et du Chili, et qui culmine à 6000 m d’altitude. Elle découvre sur son flanc, trois momies d’enfants, parfaitement conservées. Tout indique qu’ils appartiennent au peuple inca et qu’ils ont été conduits là 500 ans auparavant depuis Cuzco. L’un des enfants est en fait une jeune fille de 13 ans, que les archéologues baptisent la Doncella, aux côtés des deux autres, plus jeunes, la Niña del Rayo et el Niño.

Qui les a emmenés jusque-là, comment sont-ils morts, pourquoi ? L’enquête commence mais très vite les archéologues sont convaincus que les trois enfants ont été laissés là en offrande aux dieux, selon un rite sacrificiel inca. Les analyses montrent que la jeune fille avait bu de l’alcool de maïs et qu’elle mâchait des feuilles de coca que les Andins utilisent notamment pour combattre le mal d’altitude.

De cette découverte hors du commun, l’imagination de l'autrice Laurine Roux s’est emparée pour reconstituer l’itinéraire tragique de ces trois enfants. Comment avaient-ils été choisis et préparés pour cette destinée ? Pouvaient-ils y échapper si ce choix était un honneur sacré pour eux et pour leurs familles ? Patiemment, l’autrice invente le décor, les personnages et elle choisit d’emblée une jeune fille, Poma, que la vie appelle bien plus fort que la mort, comme s’il y avait eu un quatrième enfant élu, qui ne serait pas parvenu au terme de ce funeste voyage.

En contrepoint de cette reconstitution historique, Laurine Roux tisse un second récit, contemporain celui-ci. Astrid Blomberg, son autre héroïne, est une jeune scientifique suédoise, qui, à l’issue de ses études médecine, a atterri un peu par hasard dans le service de médecine légale du professeur Nyström. Le vieux professeur n’aurait pas donné cher de cette brindille confrontée à longueur de journée à des autopsies. Et pourtant. Astrid s’est prise de passion pour ses macchabées qu’elle dissèque en bavardant avec eux. Oui, en bavardant. Alors quand le musée d’archéologie de haute montagne de Salta invite le professeur Nyström à venir ausculter les trois momies, il n’hésite pas longtemps avant de proposer à sa jeune disciple de se projeter à l’autre bout du monde. Au Pérou.

Laurine Roux nous conte en alternance le destin des enfants inca et leur rencontre, cinq cents en plus tard, avec Astrid Blomberg, qui va tenter de pénétrer les secrets que recèlent les trois momies, en bavardant avec elles, bien sûr. Floresca Montalban, la directrice du musée pourrait bien lui mettre des bâtons dans les roues mais Carlos l’assistant, un grand géant timide, va se révéler être sympathique, très sympathique, même. Pendant que Poma marche vers son destin, marche ponctuée par les apparitions, réelles ou rêvées, d’un mystérieux puma, Astrid parle, observe, prélève, analyse et pourrait bien, de surcroît, tomber amoureuse...

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:59) :



Le souffle du puma - Laurine Roux - l'école des loisirs - 2023 (211 pages, 15 €)

vendredi 14 avril 2023

Sauveur & fils saison 7



Chères auditrices et chers auditeurs, je suis particulièrement heureux de vous présenter le livre du jour : Sauveur & fils, saison 7, dans les librairies depuis mercredi dernier. Heureux pour des raisons tout à fait personnelles que vous me permettrez de partager avec vous. La première de ces raisons, c'est qu'aujourd'hui est la date anniversaire de mon mariage avec l'autrice de cette série dont vous avez sûrement déjà entendu parler. Cinquante ans, noces d'or ! La deuxième de ces raisons, c'est que Marie-Aude Murail a écrit cette saison 7 avec notre fille, Constance, qui fait ainsi ses débuts en littérature. J'avais écrit en 2018 un court texte, Le mari de l'auteure, dans lequel je racontais cette singulière aventure : avoir assisté et participé - modestement - à l'éclosion d'un écrivain. Je vais devoir ajouter un codicille, Le père de l'autrice. La troisième raison est que le livre m'est dédicacé.

Cette parenthèse familialo-centrée ouverte et refermée, quel intérêt pourriez-vous trouver à acheter et à lire cette nouvelle saison des aventures du plus célèbre psychologue orléanais ? Je ne doute pas que si vous avez lu les six premières, vous allez vous précipiter sur la septième, redoutant déjà qu'elle ne soit la dernière. Tranchons tout de suite cette question : pour l'heure, les autrices n'y répondent ni oui ni non. Que sera sera.

Une autre interrogation pourrait tourmenter celleux qui, tout juste revenus de Mars après 7 ans de voyage interplanétaire, n'auraient jamais entendu parler de Sauveur. Faut-il avoir lu les six premières saisons pour goûter la septième ? Non, les sept volumes de la série se lisent indépendamment, chacun étant précédé d'un court résumé qui campe la situation et les personnages. Le résumé qui ouvre la saison 7 est d'ailleurs étoffé car trois années se sont écoulées depuis la saison 6. Mais attention : si vous lisez la septième, vous risquez de vouloir vous jeter sur la série : les cinq premiers ont été édités au format poche, deux fois moins cher, et le sixième le sera le 21 juin prochain, pour le plus grand bonheur de votre portefeuille.

Donc, malgré tout, si vous arrivez de la planète Mars : Sauveur & fils, c'est l'histoire d'un psychologue de quartier, Sauveur Saint-Yves, né en Martinique comme son fils Lazare, aussi orphelin que son père est veuf. On suit Sauveur conduisant un certain nombre de thérapies, souvent des enfants ou des adolescents, qui reviennent de semaine en semaine. Sauveur a aussi une vie privée qui au fil des saisons, s'est étoffée : de veuf, il est passé au statut de marié, avec Louise, une journaliste de La République du Centre, qui a deux enfants d'un précédent mariage, Alice et Paul, Paul étant l'ami de Lazare. Ce qui devait arriver arriva, Louise a profité des trois années d'interruption de la série pour avoir un troisième enfant, avec Sauveur bien sûr. Il y a donc désormais au 12 rue des Murlins, une petite métisse, Léopoldine, dont la coiffure donne à Louise du fil à retordre, c'est le cas de le dire. La "VéPé" de Sauveur - VP pour "vie privée" - a recueilli aussi au fil des saisons un adolescent, Gabin, un petit garçon orphelin, Grégoire, un vieux légionnaire, Jovo, un chat diabétique, Miou, deux hamsters et deux cochons d'Inde... On pourrait s'y perdre mais l'école des loisirs a demandé à Anne Beauchard de dessiner la maison du psychologue en coupe, dessin qui vous servira de carte pour vous orienter entre tous ces personnages et leurs lieux de vie.  

La saison 7 recommence le 8 novembre 2021 et se déroule comme les précédentes sur 5 semaines et quelque 300 pages. On y retrouve entre autres Ella devenue Elliott, Koslowski en état végétatif chronique ; on y découvre Alma qui a demandé à Sauveur de l'aider à animer un cercle de parole pour hommes violents en milieu carcéral, Ariane, une  enseignante en burn-out, Luther, un ado disgracié aidant sa mère... Mais ce qui se passe au 12 rue des Murlins ne se réduit pas à un catalogue de troubles psychiques ou de difficultés psycho-sociales. La vie continue à sourdre, de façon intense, à tous les moments privés ou professionnels que traversent les héros de cette série. La source n'est pas tarie, venez y boire !

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 04:08) :


Sauveur & fils, saison 7 - Marie-Aude Murail, Constance Robert-Murail - l'école des loisirs (314 pages, 17,50 €) 

Pour découvrir autrement mère et fille, on pourra écouter le podcast (66 mn) Des femmes et un Dieu, réalisé par Mathilde Hallot-Charmasson, après leur première collaboration littéraire amorcée lors de la réédition de Jésus, comme un roman (Bayard)

vendredi 31 mars 2023

Histoire de la ville endormie


La semaine dernière, avec Les sœurs Lakotas de Benoît Séverac, je vous parlais d’une fuite, celle de trois sœurs Amérindiennes à travers les États-Unis ; cette semaine je devrais plutôt parler d’une fugue

Un beau matin d’hiver, tous les enfants d’un village enneigé sortent de leur maison en cachette et échappent à leurs parents pour aller explorer leur ville, jadis engloutie dans une vallée inondée par un déluge et désormais prise dans les glaces. À l’époque, le traumatisme avait été tellement grand et brutal, que les enfants en sont restés muets. 

Mais aujourd’hui, ils se sont mystérieusement décidés à partir et cheminent sans parole, à la queue-leu-leu, dans la neige et le froid, jusqu’à un grand lac gelé dont la surface translucide laisse deviner la ville ancienne, conservée sous l’eau, avec ses maisons et ses clochers, sa mosquée et ses écoles…

Les enfants décident de casser la glace, comme font parfois les pêcheurs, et c’est Gabriel le plus intrépide qui va s’élancer dans l’eau froide et descendre, descendre, de plus en plus profond, jusqu’au point de tirer la cloche de l’école. Que va-t-il trouver d’autre ? Je vous laisse le découvrir.

Marie Chartres, l’autrice, a écrit un conte fait pour être lu à voix haute aux plus jeunes enfants et qui s’inscrit résolument dans cette tradition et ses riches résonances, celle de l’imaginaire du déluge et de son dénouement, celle des enfants frappés par un sort qu’il faudra bien lever, celle des paysages hivernaux où dorment tant de récits merveilleux qu’une voix suffit parfois à réveiller. Les illustrations de Junko Nakamura enveloppent joliment ce texte de leur contours rêveurs et colorés. L’école des loisirs a offert à l’autrice et à l’illustratrice l’écrin d’un beau livre relié à l’ancienne.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à  01:50) :



Histoire de la ville endormie - Marie Chartres - illustrations de Junko Nakamura - l'école des loisirs (54 pages, 11 €)

vendredi 17 mars 2023

Porté disparu



La disparition d’une personne, jeune ou adulte, est toujours un événement particulièrement traumatisant pour l’entourage. Si la maladie mortelle est une épreuve, si la mort accidentelle est un événement brutal, si le suicide plonge l’entourage dans l’incompréhension, les rites de deuil qui accompagnent ces décès les réinscrivent dans un certain ordre des choses, aussi dramatique fût-il, au prix d’un travail que le temps permet de poursuivre. Il n’en va pas de même avec une disparition, surtout si rien ne pouvait la laisser prévoir. Il s’ensuit une somme d’interrogations qui, ne recevant jamais de réponses, s’accumulent et s’enkystent dans un coin du cerveau et lestent jusqu’à la vie même de ceux qui portent alors un deuil impossible. Comme si désormais rien ne pouvait commencer, rien ne pouvait s’achever.

Ce sont des chiffres étonnants mais dont on ne parle presque jamais : en France, on estime que 40000 personnes disparaissent tous les ans. 30000 réapparaissent plus ou moins rapidement. 8 à 10000 ne sont jamais retrouvées dont quelque 800 jeunes. L’autrice Brigitte Giraud, qui a reçu en 2022 le prix Goncourt pour Vivre vite, un ouvrage autobiographique qui revenait, vingt ans après, sur la mort accidentelle de son mari, a fait paraître cette même année à l’école des loisirs un autre livre destiné, lui, à la jeunesse et intitulé Porté disparu

« Personne n’ose imaginer ce que signifie le mot « disparition ». C’est la pire des choses, ne pas savoir. Cela laisse supposer tant de scénarios. L’esprit ne se calme jamais… » C’est par ces mots que Camille, la première des narratrices à qui Brigitte Giraud confie son récit, exprime ce qu’elle éprouve en arrivant à Nice, en plein mois d’août. Six mois après la disparition de Livio avec qui  elle allait préparer le bac et dont elle était amoureuse en secret, elle essaie de retrouver sa trace dans la ville où se trouve la dernière demeure de Magnus Hirschfeld.

Car tout a commencé au mois de février précédent lorsque Livio a fait un exposé sur ce médecin allemand qui avait voulu résister au nazisme et en particulier aux lois réprimant l’homosexualité. Livio a scotché tous ses condisciples en profitant de son topo pour révéler, à 17 ans, sa propre orientation sexuelle. Mais les réactions violentes de deux élèves vont semer le désordre au lycée, dans l'esprit des parents et des enseignants, et sur les réseaux sociaux. Livio choisit alors de disparaître.

Brigitte Giraud, dans une construction assez simple, a donné la parole aux principaux protagonistes du drame, à tour de rôle. Camille, l’amie de toujours, Mme Martel la professeure d’histoire, Arthur, qui a mené avec Kenji la cabale contre Livio, la mère et le père de Livio, et jusqu’au dernier témoin, dont on ne révélera pas ici le nom. Mais derrière cette apparente simplicité, il y a une efficace construction romanesque qui fait se répondre ces voix parallèles. Chacune à leur place, elles s’interrogent sur le mystère de cette disparition et surtout sur la part de responsabilité que chacun porte, volontairement ou non. « Porté disparu » : le titre prend alors son sens plein. Et c’est un portrait en creux de Livio qui s’est tissé peu à peu lorsque l’ultime témoignage survient pour parachever le livre.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:22) :


Porté disparuBrigitte Giraud – l’école des loisirs – 2022 (164 pages, 12,00 €)


vendredi 24 février 2023

Les désaccordés



Ce livre pourrait commencer par une des plus célèbres chansons d’Antonio Carlos Jobim : Desafinado. Sur un rythme syncopé de bossa nova, vous entendez d’abord la voix doucement alanguie et entêtante de João Gilberto, avant que le saxophone de Stan Getz n’emplisse vos oreilles du son plein, cuivré et chaud du Brésil qui danse en rêvant.

Desafinado, c’est la chanson que Zoé apprend à jouer au ukulélé. Desafinado, c’est « désaccordé » et justement Zoé se sent désaccordée ces temps-ci. C’est sa vie qui sonne faux, tiraillée entre tête et cœur, corps et âme, famille et amis, profs et parents.

Depuis que sa maman est morte, il manque une corde à Zoé. Et puis avec un père professeur de ukulélé qui déménage sans cesse, Zoé n’arrête pas de se faire des amis et de les perdre, de défaire et refaire sa vie en faisant et défaisant ses valises. Mais cette fois, son père va peut-être trouver un poste plus stable, dans un conservatoire, et Zoé va pouvoir se poser. Enfin.

Alors, une nouvelle fois, elle se lance et le hasard de la rentrée la place à côté d’une fille aux cheveux rasés, qui lui fait penser à une chanteuse irlandaise des années 80, Sinéad O’Connor. Gloria lui révèle vite les raisons de son apparence : elle suit une chimio. Zoé et Gloria sont accordées avant même de se connaître.

Dans les couloirs, Zoé a croisé un garçon qui lui a lancé sans raison un « toi, je t’aime pas », en guise de mot d’accueil. Et qui traite ouvertement Gloria de « galeuse ». Ugo est le rebelle du collège. Pathétique. Sans doute désaccordé lui aussi. Zoé va s’efforcer de l’éviter, aussi longtemps qu’il lui sera possible.

Une orpheline en duo avec son père, une copine qui se bat contre un cancer, et un garçon en colère contre la terre entière : Anne Cortey a réuni dans son roman Les désaccordés les ingrédients classiques d’un roman d’adolescents dont elle découpe et entrelace avec délicatesse les dialogues et les tranches de vie, collège, famille, amitié, premiers sentiments amoureux. C’est une musique déjà entendue mais qu’on a plaisir à se repasser, comme une chanson de Jobim. L’autrice insère dans son récit des confessions de ses trois héros, qui font entrevoir sous les masques les raisons et la vérité de chacun. Les désaccordés est enfin un beau livre, sous sa couverture pelliculée à rabats, décorée par Cyril Pedrosa, auquel l’éditeur a demandé deux autres doubles pages, deux cadeaux qui surgissent au cœur de la lecture.

Pour écouter cette chronique ( extrait lu à 02:35):

Les désaccordés - Anne Cortey - 2023 - l'école des loisirs (191 pages, 13,50 €)

vendredi 13 janvier 2023

Griffes

 

 


L'assassinat brutal de Vienna Apley, trois ans après celui de son frère, le juge Benedict Apley, provoque une vive émotion à Morgan's Moor, une bourgade du Northumberland anglais. Mais alors que le meurtrier du juge avait été rapidement identifié, jugé et pendu, le Chief constable George s'avère incapable de déterminer quelle arme a tué Mrs Apley, dans quelles circonstances le meurtre a été commis et surtout par qui. 

Le superintendant Linwood Tanybwlch et son jeune collaborateur Pitchum Daybright, fraichement émoulu de la Royal School of Studies in Criminology sont appelés en renfort depuis Londres, puisqu'ils travaillent tous les deux dans le Service des dossiers insolites et des intrigues non conventionnelles. À l'évidence, ce qui s'apparente à une nouvelle énigme de chambre close est faite pour eux.

Quand ils débarquent à Morgan's Moor en plein hiver pour mener l'enquête, ils croisent une intrépide patineuse, Flannery Cheviot, la fille des aubergistes, qui n'a pas la langue dans sa poche. Ni ses yeux d'ailleurs, qu'elle ne manque pas de braquer de façon fort peu discrète sur Pitchum, ce beau rouquin qui rougit pour un oui ou pour un non et dont elle décide d'emblée de raccourcir le prénom. Ce sera "Pitch" et cette familiarité déplaira longtemps au jeune policier. Nonobstant, Flannery  va devenir une auxiliaire aussi efficace qu'intempestive des deux enquêteurs, car elle laisse aussi traîner ses oreilles quand elle sert clients et clientes de l'auberge familiale.

Ce nouveau livre de Malika Ferdjoukh nous transporte aux confins de l'Angleterre, non loin de l'Écosse, pour nous plonger dans une intrigue policière à la complexité diabolique. S'il est question de griffes, c'est que la blessure mortelle au cou infligée au juge Apley, l'avait été par la prothèse du manchot Horton Palance, qui a été confondu sans peine par les enquêteurs. Mais la mort de Vienna Apley complique les choses et deux autres décès vont faire remonter à la surface quelques vieux secrets qui travaillaient le village depuis longtemps. Le prologue du roman en donne un aperçu.

Ce grand et beau livre, plein d'humour et d'amour mais aussi de scènes nocturnes particulièrement glaciales et effrayantes, est richement écrit et dialogué. Ses quelque 400 pages, émaillées de clins d'œil à Jane Austen ou Charles Dickens, se dégustent comme une délicate pâtisserie anglaise : avec lenteur et gourmandise, au-dessus d'un thé fumant. Et n'oubliez pas votre plaid, l'hiver est rude, là-haut !

Écouter cette chronique (extrait lu à 02:34 ) :



Griffes - Malika Ferdjoukh - Medium de l'école des loisirs - 2022 (439 pages, 17 €)


vendredi 2 décembre 2022

Les Vertuoses



 Les Vertuoses ! Qu’est-ce qui se cache derrière le titre du nouveau roman que Susie Morgenstern vient de coécrire avec une de ses petites-filles, Emma Gauthier ? De riches harmoniques, sûrement, puisqu’on entend tour à tour virtuose, vert, vertu, ose, des mots qui résonnent tout au long du récit qui suit Nina, une jeune collégienne dont la foi écologiste ne va cesser de s’affirmer pour déteindre sur son entourage familial et amical.

Tout commence pour Nina par une explosion personnelle, le jour où elle monte sur une table de la cantine pour apostropher ses camarades : « Par pitié, cessez de manger des animaux, cessez d’utiliser du plastique, de prendre la voiture pour rien, d’acheter des habits qui proviennent de l’autre bout de la planète, de prendre l’avion, de gaspiller de la nourriture, d’acheter des produits bourrés de pesticides, d’arracher les fleurs ! » Evidemment, tous ses camarades la trouvent folle, elle qui a toujours été une fille douce, posée sans histoire. Tous sauf deux, Antonin et surtout Yona, une nouvelle qu’elle ne connaît pas et qui va rapidement devenir sa meilleure amie.

La vie de Nina n’est pas simple. Si elle s’entend très bien avec Jean-Pierre, son père qui exploite une ferme bio, les choses sont beaucoup plus compliquées avec sa mère, Elisabeth, qui a quitté la maison et qui est passablement instable. D’ailleurs Nina découvre rapidement qu’elle a un demi-frère que sa mère lui avait caché. De son côté, Antonin vit avec un père violent, qui frappe sa mère, Geneviève. Les deux trouvent refuge chez Jean-Pierre, ce qui n’est pas pour déplaire à Antonin, qui aime Nina sans oser se déclarer. La ferme va encore s’emplir quand Jean-Pierre fait passer la frontière italienne à trois migrants qu’il accueille clandestinement chez lui.

Susie et Emma décrivent cette montée en puissance de la ferme qui devient une sorte de phalanstère où tout le monde trouve progressivement  sa place, non sans heurts, ni incompréhensions mais le tout dans un joyeux foutoir créatif. Tous les problèmes de la planète - incluant la préparation du brevet - semblent s’y être concentrés, mais aussi quelques solutions et deux ou trois histoires d’amour. Nina, Yona et Antonin forment au final un redoutable trio militant qui défendra contre vents et marées ses convictions écologiques.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:20) :


Les Vertuoses Susie Morgenstern & Emma Gauthier – Medium de l’école des loisirs (236 pages, 14 €)




vendredi 18 novembre 2022

À quoi reconnaît-on un enfant ?



Groarrr ! [c'est un rugissement] Vous l’aurez compris, aujourd’hui, on ne rigole pas. Nous sommes au cœur de la savane africaine et le rugissement que vous venez d’entendre est celui du roi des animaux, j’ai nommé le lion ! Celui de l’histoire imaginée par Nathalie Kuperman se nomme Léonard. Sa femme, enfin je veux dire sa lionne, se nomme Léonie et Léonard et Léonie ont eu ensemble un lionceau nommé Léon. Les parents ne se sont pas foulés pour le prénom. Nonobstant, Léon est parfaitement heureux entre papa et maman jusqu’au jour où le père lion décrète que son fils doit devenir grand et que pour cela, il lui faut tout simplement manger un enfant.

Evidemment, vous commencez à vous demander s’il s’agit bien là d’une histoire à lire au vôtre, celui du moins qui n’a pas encore été mangé, s’il ne va pas en faire d’épouvantables cauchemars et même concevoir une peur panique du prochain lion qu’il rencontrera (même si cette éventualité est pour le moins incertaine sous nos latitudes). Aussi,  avant de vous lancer, vous feuilletez discrètement les dernières pages du livre – oh, alors là, ce n’est pas bien du tout ! – pour vous assurer de son bon dénouement.

Mais revenons à notre récit. Maman lionne a protesté mollement devant cette nouvelle lubie de son mari, mais ce qui est dit, est dit : Léon fait son baluchon et après des adieux émouvants à ses deux parents, il part en quête d’un enfant à manger. 

Léon a très vite un problème majeur : il n’a jamais vu un enfant, ne sait pas à quoi ça ressemble, ce qui va occasionner quelques épisodes comiques au long de son périple. Car il va croiser successivement quatre animaux différents qu’il prendra à chaque fois pour l’enfant à manger, mais chacun évidemment le détrompera. Je vous laisse deviner la fin.

Mine de rien, Nathalie Kuperman évoque grâce à Léon quelques problèmes d’éducation. À quel moment doit-on quitter ses parents pour découvrir le vaste monde ? Grandir implique-t-il de passer des épreuves initiatiques ? Est-ce le père qui doit en décider seul ? Faut-il manger de la viande humaine pour devenir un vrai lion ? Tout auteur qui fait parler des animaux se fait un peu fabuliste. Nathalie Kuperman, elle, nous laisser tirer les leçons de son histoire.

Les dessins colorés, tendres et stylisés de Soledad Bravi accompagnent l’odyssée de Léon, le petit lion. À quoi reconnaît-on un enfant ? sera peut-être le premier livre qu’un de vos enfants ou petits-enfants relira tout seul.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:45) :

À quoi reconnaît-on un enfant ?Nathalie Kuperman – illustré par Soledad Bravi – Mouche de l’école des loisirs (87 pages, 8,50 €)


 

vendredi 11 novembre 2022

Les sœurs Hiver



« Hiver, vous n’êtes qu’un vilain ! »
Charles d’Orléans

En se présentant sur son site, Jolan Chloé Bertrand déclare hardiment qu’il a fait un pacte  avec un démon du Grand Nord. Il n’est pas sûr que ce fût un choix judicieux mais de ce moment, il a entendu, venus du cercle polaire, les appels entêtants du vent chargé de flocons et des hurlements des chiens.

En conséquence de quoi, Les sœurs Hiver, son roman paru cette année, nous plonge dans un pays rude de Vikings, de dieux et de trolls où règne depuis des années un froid que plus rien ne fait céder, pas même un bon feu. Naguère encore, il y avait deux hivers, la Grande et la Petite, car ces hivers-là sont sœurs mais, pour des raisons inexpliquées, la petite sœur Hiver semble avoir disparu et avec elle l’hiver « doux et léger, qui rosit les joues », l’hiver « des batailles de boules de neige et des glissades en luge ». Depuis quinze ans, autant dire une éternité sous les ciels polaires, ne reste que sa grande sœur implacable faite de blizzards, de tempêtes et de nuits glaciales.

Dans la Grande Halle du village de Brume, qui ressemble à la coque d’un bateau renversé, les gens se rassemblent habituellement pour boire et manger et se tenir au chaud. Le matin, il n’y a jamais personne. Mais ce jour-là, la Grande Halle est toute bruissante de conversations indignées. Chaque famille déplore la disparition d’un objet qui lui était précieux. Si les soupçons se portent un instant sur Alfred, un jeune orphelin aussi facétieux que chapardeur, l’ampleur des vols le disculpe rapidement. Les villageois doivent se rendre à l’évidence : les trolls sont de retour, ce sont eux qui ont discrètement pillé les maisons de Brume.

Ragnar, l’oncle d’Alfred, va se porter volontaire pour partir à la recherche des trolls et de leur butin. Mais lorsque Frid la voyante laisse entendre à Alfred que Ragnar, s’il part seul, ne reviendra pas vivant, Alfred décide de l’accompagner et de veiller sur lui, du haut de ses dix ans. Discrètement, car il sait bien que Ragnar ne voudra jamais de lui à ses côtés pour une expédition qui va s’avérer sûrement périlleuse.

Jolan Chloé Bertrand nous entraîne dans une aventure qu’il ne faut lire qu’enveloppé dans un plaid confortable tant le froid qui y règne risque de se communiquer au lecteur ou à la lectrice qui s’y absorberait. La forêt glaciale réserve à nos deux aventuriers sont lot de pièges et de maléfices et au final de révélations. Retrouveront-ils les trésors du village ? Alfred finira-t-il transformé lentement mais sûrement en renard ? La petite sœur Hiver reviendra-t-elle apporter douceur et légèreté aux Vikings de Brume ? Il faudra pour cela régler bien des conflits entre puissances rivales aux pouvoirs insoupçonnés. Ce roman froid dehors mais chaud dedans peut constituer pour les plus jeunes lecteurs une bonne porte d’entrée dans ce qu’on appelle désormais les littératures de l’imaginaire.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:28) :


Les sœurs Hiver - Jolan C. Bertrand - Neuf de l’école des loisirs (228 pages, 12,00 €)

 

vendredi 4 novembre 2022

La fille du phare


La fille du phare se prénomme Émilia. Mais comme sa mère s’appelait aussi Émilia, ça énervait Augustus, le père, qui a décidé de surnommer sa fille Loupiote. La mère est morte, mais Loupiote est restée. C’est elle qui tous les soirs monte au sommet du phare car le gardien en titre, son père, n’a plus qu’une jambe. C’est donc elle qui allume la lanterne qui guide les marins toute la nuit.

Un soir de tempête, négligence de Loupiote, plus d’allumettes, le phare reste éteint, un bateau se fracasse sur les récifs. Arrachée à son père qui, de colère, l’a frappée devant témoins, Loupiote coupable et rejetée, doit rembourser les dégâts. Elle se retrouve placée dans la Maison Noire, auprès de Martha, une sorte de gouvernante un peu dépassée. Le vrai gouvernail, c’est l’Amiral, mais il est toujours en voyage et son absence plane sur la Maison. Il y a aussi Nick, un homme à tout faire, et Lennie, un garçon un peu simplet. Surtout Loupiote apprend bien vite qu’un être mystérieux, que tout le monde semble redouter, y compris Martha, vit au sommet d’une tour de la maison, dont il ne sort jamais. 

La curiosité de Loupiote sera plus forte que sa crainte et elle gravira un jour les escaliers pour franchir la porte fatidique qui la mettra, au bout d’une longue patience, en présence d’Edward, le monstre de la Maison Noire. Va s’ensuivre un long apprivoisement de cet enfant blessé dans sa chair.

Annet Schaap est une illustratrice néerlandaise reconnue et La fille du phare, qu’elle a également illustré, est son premier roman pour la jeunesse, qui a reçu d’emblée à sa parution en 2017 trois prix importants aux Pays-Bas. Maurice Lomré nous en offre une superbe traduction. La fille du phare a la saveur des contes d’autrefois qui l’effleurent à maintes reprises de leurs réminiscences intemporelles. Les allumettes manquantes de Loupiote font songer à la Petite fille aux allumettes d’Andersen, le monstre au sommet de sa tour pourrait être le double masculin de la fée Mélusine. On croise aussi des baraques foraines et des pirates de haute mer. 

Loupiote a gardé dans la tête la voix de sa maman qui la soutient dans chacune des découvertes et des épreuves qu’elle traverse et qui composent au jour le jour son destin. Rien ne va arrêter son apparente fragilité. Elle va jouer le rôle de révélateur pour chacun des personnages jusqu’ici enfermé dans une prison intime et dans un rôle étroit. De ce point de vue, la Maison Noire est un peu le château de la Belle au Bois dormant, où tout serait resté figé jusqu’à l’arrivée de Loupiote, qui, au final, aura dénoué le monde alentour d’elle.

Annet Schaap s’est laissée porter par des visions qui forment autant de tableaux successifs qui s’enchaînent sous sa plume. Il faut accepter de se laisser emporter comme Loupiote dans le flot de ces images jusqu’à ses derniers mots : « Tout va bien ».

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:52) :



La fille du phare - Annet Schaap - traduit du néerlandais par Maurice Lomré - l'école des loisirs (366 pages, 17 €)


 

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...