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vendredi 2 février 2024

Comment devenir un château fort

 


Quelle belle découverte que ce second roman ado de Catherine Verlaguet ! On l'a connue pour son adaptation théâtrale de Oh, boy ! le roman de Marie-Aude Murail, pièce qui remporta le Molière jeune public en 2010 et poursuit une carrière ininterrompue à ce jour.

Dans Comment devenir un château fort, l’autrice a imaginé trois hommes, un père et ses deux garçons, Guillaume et Pierre, dit Pierrot, brutalement privés d’une mère et d’une épouse qui choisit de vivre entre le ciel et l’eau, quelque part en Méditerranée. Pour Pierrot, bientôt 16 ans, le départ de « maman » est un véritable électrochoc, auquel s’ajoute un déménagement voulu par le père qui a préféré changer de décor quand sa femme a décidé de s’en retirer.

L’ordre maternel qu’imposait Isabelle avec sa tendre fermeté se dissout rapidement. Étienne, le père, n’a guère les moyens d’imposer le sien. La bière que maman interdisait au cadet, le Pierre en question se met à en boire et la renomme la « bière t’avais qu’à pas partir », première émancipation en forme de petite vengeance intime. Pierre entre en Seconde dans un nouveau lycée où il ne connaît personne et s’accroche inexplicablement à Anna, une fille aussi taiseuse que lui, dont il est incapable de dire si elle est laide ou jolie, gaie ou triste. Mais voilà, jusqu’ici, il ne s’était pas intéressé aux filles, et ça aussi, ça pourrait changer. 

Comme personne ne s’occupe d’eux au lycée, Anna et Pierre se retrouvent à devoir faire ensemble un exposé sur Oscar Wilde, ce qui va les rapprocher. Le jour où Anna vient travailler dans la chambre de Pierre, les choses se compliquent. Contre toute attente – l’attente de Pierre, bien sûr – Anna prend l’initiative et veut lui rouler un patin : fiasco pour Pierre qui, débordé, s’emmêle les pinceaux, se trouble et renvoie Anna chez elle, l’éconduisant avec une muflerie certaine. Mais Pierrot, à sa décharge, ne connaît pas encore ce mot.

Son frère Guillaume, lui, à 19 ans, sait ce qu'il veut dire pour une fille et c'est lui qui va ramasser la mise en consolant Anna, au grand dam de Pierrot. Petit jeu à trois douloureux pour Pierre, qui se met à détester cordialement son frère. Retrouvera-t-il Anna ? D'autant qu'il découvre un jour avec épouvante que la mère d’Anna le trouble bien davantage. La très attirante Mme Béron rejouera-t-elle le blé en herbe avec lui ? Désarroi.

Bref, sans maman, privé de mode d’emploi des filles, concurrencé fortement par son grand frère, avec un père qui ne voit rien car discrètement abîmé dans son chagrin, il se jette dans les bras consolants de Jen, que tout le lycée surnomme élégamment la « fille aux gros seins ». C'est avec elle qu'il aura sa première fois… en plusieurs fois ! Pour découvrir, quand Jen commence à lui parler littérature, qu’une fille peut ne pas se réduire à être une poitrine confortable et un con accueillant.

Catherine Verlaguet s’est glissée dans la peau de Pierre avec un mélange manifeste de délectation et de sensibilité. Son texte au je déploie un regard attendri sur ce trio masculin, plein de tact et d’empathie pour ces petites choses fragiles que sont les hommes, qu’elle secoue un peu au passage. Son roman d’apprentissage est parfois cru mais offre un contrefeu salutaire à des ados souvent chamboulés par le porno qui se déverse sur eux à longueur d’écran. En osant une scène où, pris d’une pulsion subite, Pierre décide un dimanche d’aller... à la messe, dont il ignore tout, Catherine Verlaguet s’est aussi aventurée là où peu d’auteurices contemporaines jugent utile de se risquer. Pierre va rater la messe, mais croise un prêtre dialoguant avec des futurs mariés, qui l’abordera, et Pierre, écrit l’autrice, quitte l’église « tout seul, léger, comme si je sortais de ma propre maison. »

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:42) :


Comment devenir un château fort - Catherine Verlaguet - Rouergue, collection doado - 2024 (186 pages, 13,90 €)

vendredi 10 novembre 2017

16 nuances de première fois

Bien des nuances autour de ce moment délicat et impérieux, attendu et redouté, lorsque filles et garçons sortent définitivement de l'enfance.




Quelle bonne idée que ce recueil de nouvelles écrites à parité stricte par 8 auteurs et 8 autrices jeunesse, et coordonné par Manu Causse et Séverine Vidal ! Tous ont su restituer les peurs, les émotions et le si vif désir éprouvés par les adolescent.e.s lors de leur « première fois ». On aura compris qu’il ne s’agit ici ni du premier tour de manège, ni même de la première cigarette fumée en cachette.

C’était une bonne idée car entre les manuels de SVT assortis de manipulations de préservatif sous l’égide de l’infirmière scolaire et les images gavantes de YouPorn, il y a assurément place pour des récits initiatiques racontant sans fards et sans complaisance ce passage obligé vers l’âge adulte. Bien des romans pour la jeunesse l’évoquent, mais pas avec cette concentration et cette intensité. Dans ce livre, qu’on pourrait qualifier de « spécialisé », on ne pense qu’à ÇA, comme 100 % des ados à partir d’un certain âge !

Dans sa préface, Alain Héril, psychanalyste, rappelle une évidence : « la première relation sexuelle marque une sortie définitive de l’enfance ». Soulignant que l’âge moyen du premier rapport n’a guère varié depuis trente ans – 16 ans et trois mois pour les garçons, 16 ans et 6 mois pour les filles – il prend soin aussi de souligner qu’il n’y a pas – et c’est heureux - de mode d’emploi universel de la chose…

A quel point chaque expérience est singulière, côté fille comme côté garçon, les 16 histoires en fournissent la plus parfaite des illustrations. Chaque auteur.e a choisi un angle original, parfois même une forme audacieuse, à l’instar de Clémentine Beauvais qui imagine une discussion entièrement par sms, coupures de réseau incluses, entre deux amies, l’une, en camping dans un trou perdu, qui raconte son « expérience » à l’autre, dévorée par l’impatience de savoir ce que sa copine a vécu. C’est constamment comique et très sérieux à la fois. Antoine Dole, lui, a construit une vraie nouvelle avec sa chute, « la goutte de lumière » finale, chère à Barbey d’Aurevilly, qui fait relire instantanément toute l’histoire depuis le début. Il y a des premières fois en rêve sinon de rêve, d’autres manigancées à trois et qui finissent à deux, il y a un miroir qui raconte, il y a une première fois qui tourne en prochaine fois, des initiatrices providentielles pour garçons timides, clichés  de la suédoise blonde avec accent ou de la grande sœur de la copine, etc.

On saura gré à ces jeunes écrivaines et écrivains non seulement d’avoir appelé un chat un chat, sans périphrase pudibonde, mais encore d’avoir enchâssé leurs jeunes chats et chattes dans de vraies rencontres, fussent-elles un peu foireuses, notamment celles qui se déroulent à la faveur de soirées lycéennes, abondamment enfumées et alcoolisées pour noyer le poisson. Sur le sujet, on les créditera aussi d’avoir raconté des histoires sans nous raconter d’histoires : la première fois est une aventure intensément désirée ET une épreuve redoutée. Elle ouvre pour la vie entière une boîte de Pandore, celle de la libido, de ses joies et de ses errances. Elle peut se passer assez mal, sans vrai consentement côté fille – mais on pourrait parler aussi de la pression de conformisme macho qui s’exerce sur les garçons. A quoi consentent-t-ils, eux aussi ? Un ou deux récits ont ici valeur de conte d’avertissement, en particulier Mon beau miroir, d’Emmanuelle Urien. C’est pourquoi chaque jeune lecteur et lectrice pourra en tirer des leçons utiles, même si sa première fois à lui ou à elle, avec toute sa force et toute sa singularité, viendra à coup sûr les balayer.

Quant aux lecteurs adultes – tout ce qui se passe ici est évidemment hors de leur regard et de leur juridiction - ces récits réactiveront sûrement leurs souvenirs et leur feront peut-être reconsidérer la manière dont leur propre première fois a pu éclairer ou assombrir, en tout cas colorer encore aujourd’hui, la suite de leur vie sexuelle et amoureuse.

16 nuances de première fois, coordonné par Manu Causse et Séverine Vidal propose, dans l’ordre d’apparition des textes de : Clémentine Beauvais, Benoît Broyart, Hélène Rice, Arnaud Tiercelin, Antoine Dole, Emmanuelle Urien, Axl Cendres, Manu Causse, Rachel Corenblit, Cécile Chartre, Driss Lange, Taï-Marc Le Thanh, Gilles Abier, Sandrine Beau, Chrysostome Gourio et Séverine Vidal. Ce livre est publié aux éditions Eyrolles (190 pages, 14,90 €)

En podcast sur RCF Loiret :



La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...