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vendredi 22 mars 2024

Les étincelles invisibles

 


Nous sommes à Juniper, un petit village écossais proche d’Edimbourg. Adeline, dite Addie, a 11 ans et deux sœurs jumelles plus grandes, Nina et Keedie. Keedie vient d’entrer à la fac et Nina, pour l’heure, est YouTubeuse beauté. Addie est autiste et grâce à elle, nous allons découvrir de l’intérieur ce que vit une autiste, quel est son rapport au monde et aux autres et comment se manifeste sa différence.

En cours avec Mlle Murphy, Addie apprend un jour qu’au Moyen âge, les habitants de Juniper ont accusé des femmes de sorcellerie, les ont torturées et les ont soumises à une épreuve qui les conduisait soit à la noyade soit à la pendaison, ne leur laissant dans tous les cas aucune chance.

Cette histoire bouleverse Addie. Elle devient obnubilée par le sort de ces femmes qui ont été oubliées. Est-ce parce que leur marginalité lui rappelle la sienne ? Elle décide de soumettre au conseil du village une proposition : ériger un mémorial en l’honneur de la cinquantaine d’entre elles qui ont péri d’une manière aussi atroce, par la faute des villageois de l’époque et des autorités ecclésiales.

Si elle rencontre d’abord le scepticisme du conseil et surtout l’opposition de son président, qui ne voit pas l’intérêt pour son village de remuer cette vieille histoire, Addie ne va pas lâcher l’affaire, soutenue par sa famille et par Audrey, une nouvelle, une Anglaise qui arrive dans sa classe, en provenance de Londres et qui va devenir peu à peu son amie. Sa première amie.

Dans sa famille, Addie peut compter sur une alliée, qui la comprend pour ainsi dire de l’intérieur : Keedie est autiste elle aussi et pour cette raison se sent plus proche de sa petite sœur que de sa jumelle, Nina. Et surtout, ce qui aura une importance pour la suite du récit d’Elle McNicoll, Keedie a eu la même institutrice qu’Addie, la redoutable Mlle Murphy…

Le livre s’appelle Les étincelles invisibles. C’est par cette appellation poétique que l’autrice, elle-même autiste, décrit les sensations qu’elle éprouve quand les situations qu’elle doit affronter provoquent une surstimulation de toute sa personne, conduisant à des réactions excessives souvent incompréhensibles pour son entourage, incapable d’en repérer les causes. Les autistes ressemblent à des écorchés vifs, hypersensibles aux sons, aux bruits, au toucher. Les contacts corporels, les manifestations d’affection que nous, les « neurotypiques », trouvons naturelles, déclenchent en eux des réactions imprévisibles. D’une façon générale, les autistes sont « trop » et c’est ce « trop » qu’Elle McNicoll nous fait découvrir au fil de son roman en suivant parallèlement deux trames : les démêlées d’Addie, proches du harcèlement, avec son enseignante et certaines élèves qui ne la supportent pas ; son combat pour obtenir de son village qu’il érige ce mémorial dédié aux sorcières de Juniper.

Le livre d’Elle McNicoll est plus qu’une simple leçon d’empathie et de tolérance vis-à-vis des autistes. En nous faisant vivre de l’intérieur la vie de l’une d’entre elles, il nous fait prendre conscience de tout ce que nous avons peut-être bridé nous aussi de notre sensibilité pour paraître « normaux », nous intégrer à la société et la supporter, jusqu’à parfois renoncer à être nous-mêmes. Addie a une expression pour ça : « faire le caméléon ». Autrement dit, pour nous, les neurotypiques, se résigner au conformisme.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:13) :


Les étincelles invisiblesElle McNicoll – traduit de l’anglais par Dominique Kugler - Medium de l’école des loisirs (207 pages, 13,50 €)


vendredi 24 février 2023

Les désaccordés



Ce livre pourrait commencer par une des plus célèbres chansons d’Antonio Carlos Jobim : Desafinado. Sur un rythme syncopé de bossa nova, vous entendez d’abord la voix doucement alanguie et entêtante de João Gilberto, avant que le saxophone de Stan Getz n’emplisse vos oreilles du son plein, cuivré et chaud du Brésil qui danse en rêvant.

Desafinado, c’est la chanson que Zoé apprend à jouer au ukulélé. Desafinado, c’est « désaccordé » et justement Zoé se sent désaccordée ces temps-ci. C’est sa vie qui sonne faux, tiraillée entre tête et cœur, corps et âme, famille et amis, profs et parents.

Depuis que sa maman est morte, il manque une corde à Zoé. Et puis avec un père professeur de ukulélé qui déménage sans cesse, Zoé n’arrête pas de se faire des amis et de les perdre, de défaire et refaire sa vie en faisant et défaisant ses valises. Mais cette fois, son père va peut-être trouver un poste plus stable, dans un conservatoire, et Zoé va pouvoir se poser. Enfin.

Alors, une nouvelle fois, elle se lance et le hasard de la rentrée la place à côté d’une fille aux cheveux rasés, qui lui fait penser à une chanteuse irlandaise des années 80, Sinéad O’Connor. Gloria lui révèle vite les raisons de son apparence : elle suit une chimio. Zoé et Gloria sont accordées avant même de se connaître.

Dans les couloirs, Zoé a croisé un garçon qui lui a lancé sans raison un « toi, je t’aime pas », en guise de mot d’accueil. Et qui traite ouvertement Gloria de « galeuse ». Ugo est le rebelle du collège. Pathétique. Sans doute désaccordé lui aussi. Zoé va s’efforcer de l’éviter, aussi longtemps qu’il lui sera possible.

Une orpheline en duo avec son père, une copine qui se bat contre un cancer, et un garçon en colère contre la terre entière : Anne Cortey a réuni dans son roman Les désaccordés les ingrédients classiques d’un roman d’adolescents dont elle découpe et entrelace avec délicatesse les dialogues et les tranches de vie, collège, famille, amitié, premiers sentiments amoureux. C’est une musique déjà entendue mais qu’on a plaisir à se repasser, comme une chanson de Jobim. L’autrice insère dans son récit des confessions de ses trois héros, qui font entrevoir sous les masques les raisons et la vérité de chacun. Les désaccordés est enfin un beau livre, sous sa couverture pelliculée à rabats, décorée par Cyril Pedrosa, auquel l’éditeur a demandé deux autres doubles pages, deux cadeaux qui surgissent au cœur de la lecture.

Pour écouter cette chronique ( extrait lu à 02:35):

Les désaccordés - Anne Cortey - 2023 - l'école des loisirs (191 pages, 13,50 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...