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vendredi 11 novembre 2022

Les sœurs Hiver



« Hiver, vous n’êtes qu’un vilain ! »
Charles d’Orléans

En se présentant sur son site, Jolan Chloé Bertrand déclare hardiment qu’il a fait un pacte  avec un démon du Grand Nord. Il n’est pas sûr que ce fût un choix judicieux mais de ce moment, il a entendu, venus du cercle polaire, les appels entêtants du vent chargé de flocons et des hurlements des chiens.

En conséquence de quoi, Les sœurs Hiver, son roman paru cette année, nous plonge dans un pays rude de Vikings, de dieux et de trolls où règne depuis des années un froid que plus rien ne fait céder, pas même un bon feu. Naguère encore, il y avait deux hivers, la Grande et la Petite, car ces hivers-là sont sœurs mais, pour des raisons inexpliquées, la petite sœur Hiver semble avoir disparu et avec elle l’hiver « doux et léger, qui rosit les joues », l’hiver « des batailles de boules de neige et des glissades en luge ». Depuis quinze ans, autant dire une éternité sous les ciels polaires, ne reste que sa grande sœur implacable faite de blizzards, de tempêtes et de nuits glaciales.

Dans la Grande Halle du village de Brume, qui ressemble à la coque d’un bateau renversé, les gens se rassemblent habituellement pour boire et manger et se tenir au chaud. Le matin, il n’y a jamais personne. Mais ce jour-là, la Grande Halle est toute bruissante de conversations indignées. Chaque famille déplore la disparition d’un objet qui lui était précieux. Si les soupçons se portent un instant sur Alfred, un jeune orphelin aussi facétieux que chapardeur, l’ampleur des vols le disculpe rapidement. Les villageois doivent se rendre à l’évidence : les trolls sont de retour, ce sont eux qui ont discrètement pillé les maisons de Brume.

Ragnar, l’oncle d’Alfred, va se porter volontaire pour partir à la recherche des trolls et de leur butin. Mais lorsque Frid la voyante laisse entendre à Alfred que Ragnar, s’il part seul, ne reviendra pas vivant, Alfred décide de l’accompagner et de veiller sur lui, du haut de ses dix ans. Discrètement, car il sait bien que Ragnar ne voudra jamais de lui à ses côtés pour une expédition qui va s’avérer sûrement périlleuse.

Jolan Chloé Bertrand nous entraîne dans une aventure qu’il ne faut lire qu’enveloppé dans un plaid confortable tant le froid qui y règne risque de se communiquer au lecteur ou à la lectrice qui s’y absorberait. La forêt glaciale réserve à nos deux aventuriers sont lot de pièges et de maléfices et au final de révélations. Retrouveront-ils les trésors du village ? Alfred finira-t-il transformé lentement mais sûrement en renard ? La petite sœur Hiver reviendra-t-elle apporter douceur et légèreté aux Vikings de Brume ? Il faudra pour cela régler bien des conflits entre puissances rivales aux pouvoirs insoupçonnés. Ce roman froid dehors mais chaud dedans peut constituer pour les plus jeunes lecteurs une bonne porte d’entrée dans ce qu’on appelle désormais les littératures de l’imaginaire.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:28) :


Les sœurs Hiver - Jolan C. Bertrand - Neuf de l’école des loisirs (228 pages, 12,00 €)

 

mercredi 24 août 2022

Les Facétieuses

Trouble dans le roman jeunesse ou Les facéties de Clémentine Beauvais.



Peut-on lire la recette d'un gâteau et le déguster en même temps ? Le trouve-t-on meilleur d’avoir pu contempler la pâtissière à l'œuvre derrière sa vitrine ? Il appartiendra à chaque lecteur et lectrice des Facétieuses, le nouveau roman de Clémentine Beauvais, de répondre à  ces questions.  Et à d'autres encore car notre autrice trouble bien des règles du jeu romanesque, en posant d'emblée que le livre que nous ouvrons n’est sûrement pas un roman, même si c'est écrit sur la couverture. « Une enquête, une recherche, un récit », suggère-t-elle, faisant mine d'hésiter sur le pacte fictionnel qu'elle entend passer avec nous.

Ce trouble glissé dans l'acte de lire et de croire en ce qu’on lit, ne va cesser de se développer. Pourtant, en s'instaurant elle-même narratrice, on pourrait penser que notre autrice va nous raconter une histoire vraie, la sienne. D'ailleurs elle convoquera à intervalles réguliers des membres de sa famille à la rescousse pour donner quelque effet de réel à son texte : son père, sa sœur Agathe, un neveu juste né, pour l'ancrer aussi dans une réalité qui ne cesse de lui échapper. Elle nous expose aussi ses malheurs, ou supposés tels : chassée d’York par les Angliches, elle aurait trouvé refuge à Paris dans un studio qui appartiendrait à sa mère soi-disant défunte mais que sa sœur souhaite maintenant vendre (le studio, pas la mère). « Coincée en France, précise-t-elle à l’inénarrable Stéphane-Laurent de Contremouffe, je n’ai pas de vie sentimentale, je n’ai pas réussi à écrire le roman que je devais à mon éditeur », le dénommé Tibo Bérard qui vient de lâcher la maison d’édition où notre autrice a grandi (ça, c’est bien vrai). Ses finances sont au plus bas quand une mystérieuse metteuse en scène lui passe commande, aussi improbable que providentielle, d’un récit historique sur le destin de… Louis XVII. Elle s'en va donc enquêter sur la mort tragique du Dauphin, tout en restant tourmentée par la vraie commande de son vrai éditeur, un grand roman de fantasy qu’il attend pour la prochaine rentrée littéraire, commande qu’elle ne parvient pas à honorer.

C’est en s’aventurant à la recherche de « la marraine la bonne fée » de Louis XVII, cette marraine imaginaire des contes de notre enfance, que Clémentine Beauvais finit par nous coincer avec elle dans un univers où chaque événement, chaque séquence se trouvent entourés d’un halo de plus en plus fantastique. Convoquant ensemble les codes de la recherche universitaire et ceux de la féérie, produisant de fausses pages Wikipedia plus vraies que nature, elle entretient une collision permanente de particules réelles et imaginaires, dans une suite de scènes particulièrement réussies dont on ne citera que : la montée interminable dans l’ascenseur de la BnF en compagnie de Zacharie Rosen, et leur discussion sur les marraines la bonne fée trans (sic) auquel le jeune homme consacre sa thèse, l'échange serré avec l’historien réac Contremouffe autour d’un inattendu Pierre Bourdieu, la rencontre pseudo-torride avec Charles, un ex de la narratrice avec lequel il ne s’est jamais rien passé – mais ce rien est déjà beaucoup...ce même Charles qu’elle retrouvera dans une visite surréaliste du château de Versailles, autre séquence de choix. Tous ces échanges sont traversés de micro-événements et d'observations minuscules déposés par la palette tantôt impressionniste tantôt expressionniste de l’autrice, tendre ou violente à sa guise. Le temps et l’espace semblent se distendre en permanence pour loger dans la réalité l’impossible, le flou, le mou, comme dans un tableau de Dali, et les rendre vraisemblables. Et au final, au prix de multiples mises en abyme, Clémentine Beauvais aura bien écrit le livre de fantasy auquel elle semblait résister. 

L’an passé, elle nous avait invités à sa suite dans une enquête aussi sérieuse que palpitante sur sa sainte aïeule, Marguerite-Marie Alacoque. C’était déjà une autofiction audacieuse, non dénuée d'un inévitable narcissisme. Cette année, c’est dans la forêt des contes qu’elle nous entraîne, plus ou moins malgré elle si on l’en croit, forêt qu’elle découvre pour nous dans une scène finale digne des meilleurs d’entre eux. Les Facétieuses est un livre extra-ordinaire, qu'on lit le sourire continûment aux lèvres, en se pinçant de temps à autre pour s’assurer qu’on a bien lu ce qu’on a lu, quitte à le relire. Clémentine Beauvais s’y donne ouvertement à aimer, renouvelant le pari qu’elle avait fait dans son précédent livre, de lier plus étroitement encore son sort d'autrice-narratrice à ceux de ses personnages. De mon point de vue, c’est un pari plus que jamais réussi !

Pour écouter cette chronique :


 Les Facétieuses - Clémentine Beauvais - Sarbacane - 24 août 2022 (310 pages - 17,00 €)

PS : On peut aussi réécouter l'interview de Clémentine B. par Laurent Marsick (RTL)

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