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jeudi 19 juin 2025

Le coeur, le corps & tout le reste



Jonas a 13 ans, les hormones le travaillent et la culpabilité aussi, mâtinée d'une forme de dégoût. Depuis que la pornographie s'est invitée dans sa tête, il ne pense plus qu'à ça et son addiction l'obsède. Maudit portable. Voyeur d'une main et branleur de l'autre, Jonas se demande s'il va s'en sortir et se sent immensément seul avec sa boîte de Kleenex.

Il vit avec son père, une cohabitation qui pourrait être pire mais qui manque de mots. En particulier, Jonas ne sait pas pourquoi sa mère l'a abandonné quand il avait quatre ans et il oscille entre désespoir et colère quand il retrouve ses albums de photos interrompus.

À dire vrai, Jonas oscille entre beaucoup de choses, des élèves lourdingues, des filles qui ne le calculent pas, beaucoup de rêveries et peu de réalités, dans la moyenne médiocrité d'une vie de collégien.

Et puis un beau jour, un chevreuil s'évade du Jardin des Plantes et met toute la ville en émoi. Et un autre jour, Jonas se retrouve assis à la cantine devant Lilou aux convictions véganes bien affirmées et, accessoirement, aux yeux très clairs. Il se passe enfin quelque chose.

Éric Pessan décrit crûment la réalité adolescente, ses élans intimidés, ses désarrois affirmés, ses désespoirs instantanés et parfois une lumière qui vient tout éclairer. Conte d'avertissement sur les ravages du cybersexe, Pessan entraîne Jonas moins loin que Patrick Bard son jeune héros, Lucas, dans POV. Mais il arrive toujours, comme le chantait Brassens, "l'âge où s'amuser tout seul ne suffit plus". Et c'est Mauriac qui écrivait : "Rien ne change davantage une vie que l'amour"...



Le cœur, le corps & tout le reste - Eric Pessan - Medium de l'école des loisirs - mai 2025 (155 pages, 13 €)

vendredi 15 septembre 2023

Écrire comme une abeille



Tous autrices jeunesse ! Non, mon accroche n’est pas fautive. Clémentine Beauvais a choisi dans son nouveau livre de contourner la lourdeur de l’écriture inclusive en employant un féminin générique qui, une fois n’est pas coutume, invisibilise les lectrices de sexe masculin dont je suis. Elle s'en explique dans une note liminaire. Si j’ai pu malgré tout la lire en toute sérénité, c’est sans doute que j'ai accepté de lui ouvrir la part féminine de ma psyché...

Bref, Clémentine Beauvais est cette talentueuse autrice pour la jeunesse dont je vous ai proposé ici tous les ouvrages dès leur sortie. Son dernier-né s’intitule Écrire comme une abeille. Le titre est tiré d’une citation de Philip Pullman, l’auteur anglais du cycle À la croisée des mondes, citation rappelée en exergue : « Lire comme un papillon, écrire comme une abeille ».

Je vous préviens tout de suite : ce n’est pas un roman. Le sous-titre le signale d'emblée : « La littérature jeunesse de la lecture à l'écriture ». C’est un ouvrage didactique. Car Clémentine Beauvais, tel le dieu Janus, a deux visages : celui de l’aimable et souriante autrice de romans à succès pour la jeunesse tels que Comme des images, Les petites reines, Songe à la douceur, Brexit Romance, Âge tendre et celui de l’austère-qui-se-marre-enseignante-chercheuse à l’université de York, en Grande-Bretagne, où son amour immodéré d’Harry Potter l’a, hélas pour nous,  déportée précocement.

Comme elle reste tout aussi immodérément attachée au Mont-d’Or truffé de gousses d’ail et de vin du Jura, on peut heureusement la voir fréquemment en France où elle écume salons, collèges et plateaux radio-télé à la recherche de son fromage préféré. Dernière touche biographique, elle ne se contente pas de créer, comme son idole Simone de Beauvoir, mais procrée, à ce jour deux garçons sans doute promis à un parfait bilinguisme, gardés soigneusement sous clé, à l’abri de leur déjà vedette de mère.

À l'origine...



... en 2014, Clémentine Beauvais avait déjà publié, en anglais, un ouvrage du même jus intitulé Writing for children course qui était comme son nom l’indique un cours destiné à celles et ceux qui désirent écrire des livres pour enfants et recherchent des conseils à cet effet. Dans le but avoué ou non - qui sait ? - de trouver la martingale qui a si bien réussi à Miss Rowling, la mère d’Harry Potter (encore lui !). C’est forte de cette première expérience que Clémentine Beauvais s’est lancée dans Écrire comme une abeille, sous la férule exigeante d’un connaisseur en la matière, Jean-Philippe Arrou-Vignod, auteur jeunesse, certes, mais aussi éditeur tout aussi jeunesse chez Gallimard jeunesse.

Que pouvez-vous attendre de la lecture de ce livre ? C’est d’abord un passionnant voyage à l’intérieur d’une autrice jeunesse, qui nous confie ses débuts obstinés d’écrivaine en herbe  – c’est vers la fin du livre – ses expériences plus ou moins douloureuses d'édition, qui nous gratifie aussi de toutes ses lectures intelligentes de ses confrères et consœurs, vivants ou morts - mais plutôt vivants - et qui nous fait découvrir pas à pas les spécificités de la littérature jeunesse.

Le livre de Clémentine Beauvais, même dans ses parties les plus théoriques, se lit comme un roman. L’expression si abondamment utilisée pour attirer le chaland rétif aux ouvrages théoriques n’est pas usurpée. Ecrire comme une abeille est truffé de plaisanteries pas gratuites, de jeux de mots qui vous sautent à l'esprit, évoquant les brusques écarts, apparemment aléatoires, de l’insecte butineur. Ce parti-pris donne au texte une légèreté inhabituelle dans ce type d’ouvrage, qui n’entame en rien le sérieux et la rigueur du propos mais « booste » - pardonnez cet anglicisme – sa lecture.

Plus encore, Clémentine Beauvais nourrit l’ambition démesurée, après avoir décortiqué une à une toutes les étapes qui conduisent à l’écriture d’un texte destiné à la jeunesse, de nous apprendre à en écrire un : le dernier chapitre d’Écrire comme une abeille nous propose, après avoir savamment papillonné pendant plus de 400 pages, un « retour à la ruche ». Sous la forme d’un court atelier d’écriture, cet ultime chapitre permettra à chaque lecteur ou lectrice d’auto-évaluer ses capacités à suivre les consignes d'une Clémentine soudainement muée en pédagogue inflexible, pour parvenir à un premier texte bouclé.

Si ce livre-manifeste, soigneusement édité par Gallimard, a le succès qu’il mérite, on ne peut redouter qu’une chose : l’attaque des clones de Clémentine qu'il aura produits et qui envahiront salons, vitrines des librairies jeunesse et jusqu’à vos rayonnages de bibliothèque. Mais cette attaque n’a-t-elle pas déjà commencé ? Je vous propose,  plutôt que de la craindre, de nous en réjouir. Vivent les abeilles !

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 04:28) :


Écrire comme une abeille - la littérature jeunesse de la lecture à l'écriture - Clémentine Beauvais - Gallimard jeunesse - 2023 (447 pages, 27,90 €)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...