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jeudi 4 décembre 2025

Un petit peu malheureusement


Omer est à l'internat. Il partage sa chambre avec Daniel, qui regarde beaucoup la télé, ce qu'il doit supporter avec d'autres travers. Pour Omer, les autres ont beaucoup de travers, notamment ceux qu'il nomme les pires, dont celui de ne pas voir que l'Apocalypse arrive. 

C'est pour demain mais Omer le surdoué a La Solution : non pour l'éviter mais pour faire en sorte que le monde d'après soit peuplé uniquement des êtres qu'Omer aura choisis et pris le temps de découper avec son casque laser, bien vissé sur sa tête, pour les copier-coller. Ses élus, en quelque sorte. Au moment du Reboot, soyez rassurés, Omer contrôlera la situation.

À part ça, Omer a un père, avec qui il partage un goût profond pour l'art. Ils ont tous les deux dans la tête une galerie de tableaux en commun. Avec sa mère, c'est plus compliqué, le souci, la sollicitude, tout ça. Omer ne doit pas beaucoup la rassurer. 

Ah, il y a aussi Daphné. Omer l'a remarquée, la suit des yeux et peut-être pourrait-elle le remarquer lui aussi, Omer, pour qu'il se décide à la découper, elle aussi.

Puis Omer passe en Terminale. L'Apocalypse n'est plus qu'une question de jours... Pour qui ?

Selon le même procédé utilisé pour sa Géographie de la peur, Claire Castillon nous immerge dans la psyché d'un adolescent dont elle porte de bout en bout le soliloque étrange, ponctué de quelques rares échanges avec ses parents, les enseignants, ses condisciples. C'est fascinant, envoûtant, inquiétant. Interviewée par Raphaële Botte pour Télérama, l'autrice explique que son "personnage était d'abord un enfant tueur en série [qui] avait un drôle de rapport avec sa mère, avec ses meurtres, avec ses copines.". Elle a bifurqué. Mais Omer en a gardé quelque chose : sa "voix", obsédée et obsédante. Une fois le livre refermé, on reprend pied dans la réalité, avec le leitmotiv d'Omer dans la tête : "un petit peu malheureusement". Et très impressionné.


 Un petit peu malheureusement - Claire Castillon - Gallimard Scripto - septembre 2025 (159 pages, 11,50 €)

vendredi 28 octobre 2022

Les Éblouis



Pour un écrivain jeunesse devant sa page blanche, le choix d'un lieu et d'un temps pour faire évoluer ses personnages est crucial. Et quel endroit et quel moment plus emblématiques que l'internat d'un lycée le jour de la rentrée ? Des garçons et des filles soudainement libérés de la tutelle parentale vont devoir former bon gré mal gré une communauté de vie pendant une  année scolaire, livrés à eux-mêmes au milieu des inévitables sujétions de la scolarité, du règlement intérieur et des professeurs et cadres de l'établissement. Joies et désirs, peurs et attentes se mêlent dans les têtes et les cœurs. Car la rentrée est bien ce temps du commencement où tout semble possible, manière de page blanche elle aussi. C’est particulièrement vrai pour la figure du nouveau ou de la nouvelle qui va devoir prendre sa place parmi celles et ceux qui se connaissent déjà, et qui va faire l'objet de toutes les curiosités de la part des autres élèves jusqu'à en bouleverser parfois les jeux établis. « Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189… » : vous souvenez-vous de ce célèbre incipit ?

L'internat du collège-lycée de Jamet, qu'a imaginé l’autrice belge Aylin Manço pour son troisième roman Les Éblouis, obéit à ces spécifications. Mais quand Luce, la nouvelle, débarque à Jamet, elle semble, elle, n’avoir aucune appréhension. Elle a déjà décidé que ses « futurs amis y habitent » et que cet établissement qui n'a en apparence rien de merveilleux sera son « royaume ». Son prénom ne la prédestine-t-elle pas à illuminer ses camarades ? Aucun d’eux pourtant ne se doute encore qu'ils vont être tous éblouis par Luce, dont l’arrivée va réveiller aussi un jeune fantôme tourmenté, tandis que des pouvoirs surnaturels bien partagés investiront progressivement le cercle de ses condisciples. À quoi doivent servir ces pouvoirs ? Guidés par Luce, Alex, Élise, Justin, Nolan, Nour, Sara et Timo sauront-ils le découvrir et les maîtriser sans se détruire mutuellement ? 

L’autrice nous entraîne dans son récit telle une magicienne qui nous plongerait dans une malle à double fond. Celui-ci s'entrouvre peu à peu, d'où s'échappe par bribes l'histoire du lycée : la mort ancienne et tragique d'un élève, les mystères qui entourent la vie de la « Fondatrice » qui meurt à son tour la veille de cette rentrée. Un intertexte noue au présent les fils de ce passé qui s'y glisse lentement mais irrésistiblement, comme s’il voulait se répéter. Son onomastique nous en livre la trame secrète quand apparaissent les noms de François Sorel, d'Augustin alias Gus, de Frantz, d'Yvonne, au cœur d'une fête enchantée pour grands enfants, qui, pour Augustin, va faire rimer à jamais Jamet avec plus jamais.

Pendant que les cœurs adolescents s'enflamment et que les corps des filles et des garçons se cherchent avec la force indécise des premiers émois, recherche et sentiments que l’autrice raconte dans un beau mélange de pudeur et de crudité, une magie parallèle puissante se déploie dans le lycée jusqu’à l'explosion finale et libératrice. 

Aylin Manço a écrit une fanfiction du Grand Meaulnes aussi subtile qu'étonnante, qu'elle conduit jusqu'à son paroxysme avec une grande maîtrise. Par ce troisième roman, qui succède au déjà remarqué Ogresse, elle s’affirme sans aucun doute comme l’une des jeunes autrices qui vont compter désormais, au sein d'une littérature jeunesse francophone déjà si riche.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:21) :



Les Éblouis - Aylin Manço - Sarbacane X' - 2022 (382 pages - 18 €)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...