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vendredi 24 mai 2024

Les enfants de Chatom

 



Nous sommes en 1928, à Chatom, un petit village sans histoire en Alabama. Du moins, apparemment sans histoire, car s'il n'y en avait vraiment aucune, Thomas Lavachery n'aurait rien eu à vous raconter, à part que Miss Ruffo l'institutrice, fume la pipe.

Dans un village, il y a toujours un homme ou une femme, qui vit un peu à l'écart, qui n'embête personne et que personne n'embête. Chatom n'échappe pas à cette règle, grâce à Stumpy Malone, un bûcheron géant qui vit tout seul dans une cabane vide et froide. Tout le monde a bien remarqué qu'à l'approche de l'hiver, il disparaît pour reparaître au printemps, mais nul ne sait où il va et nul n'a jamais osé le lui demander. À chacun ses affaires!

Mais un beau jour, Sam Harriott, quatorze ans, se met au défi de percer le secret de Stumpy, aidé par Alice, la fille du drugstore. Il commence à surveiller ses allers et venues, comptant bien le filer quand il sortira de sa maison pour aller s'enfouir on ne sait où. Seulement un jour, Stumpy disparaît de nouveau, tel un magicien, sans laisser de traces. Ce que Sam et Alice vont découvrir dépassera tout ce qu'ils avaient imaginé, au point qu'ils s'engagent l'un et l'autre à ne rien révéler aux gens du village.

Gens du village qui vont bientôt être tous occupés à recueillir et protéger un étrange garçon qui a le pouvoir de faire bouger des objets à distance. Thomas arrive au village visiblement traumatisé, en fuite, tout amaigri, apeuré mais Miss Ruffo va le prendre sous son aile pour le requinquer. Seulement voilà, Thomas, orphelin, était tombé sous l'emprise d'un monstre qui exploitait son talent et qui ne va avoir de cesse de le retrouver pour se remplir à nouveau les poches de dollars. Est-ce que tout le village mobilisé réussirait à protéger Thomas si d'aventure l'affreux Pankraz Kolff retrouvait sa trace ? Thomas en doute. Et vous qu'en pensez-vous ?
Je vous laisse le découvrir et je vous laisse aussi frémir sur le sort de Sam dont la tête dure va croiser une balle de base-ball non moins dure.

Thomas Lavachery raconte avec talent les riches heures d'un village solidaire dans l'adversité. On pense parfois à Mark Twain, à cette Amérique des gens simples qui se serraient les coudes et dont l'institutrice, le docteur et le curé, pour originaux qu'ils fussent chacun, suffisaient bien à leur bonheur, sans qu'il soit besoin d'un shérif.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:27) :



Les enfants de Chatom – Thomas Lavachery – Medium de l'école des loisirs – 2024 (205 pages, 13 €)


vendredi 19 mai 2023

Tout Ella

 



Quand le livre commence, Ella est en train de passer son permis et en descendant de la voiture, elle n’est pas entièrement sûre que les petites blagounettes dont elle a émaillé son examen de conduite aient plu à l’inspectrice. Et surtout, elle est à la veille des résultats du bac, qui n’a été qu’une simple formalité pour Maya, celle qu’elle nomme l’extra-terrestre, tant ses talents sont multiples. Ella espère qu’un peu de son amie surdouée a déteint sur elle pendant l’année scolaire. Et puis il y a Ben qui complète le trio, un garçon aussi réservé que charmant, dont Maya est amoureuse en secret, un secret dont Ella est la seule dépositaire. Ce dépôt secret va devenir très embarrassant pour Ella quand Ben lui révèle que oui, c’est sûr maintenant, il préfère les garçons…Doit-elle le dire à Maya et dissiper les illusions de sa meilleure amie ?

Tout ça ne ferait jamais qu’un commencement d’histoire, s’il n’y avait aussi Zaza. Zaza, c’est Rosa, la grand-mère d’Ella, son refuge et surtout le seul lien qui lui reste avec son père, mort quand elle avait 8 ans. C’est Zaza qui comble tous les jours le trou, la faille, laissée dans le cœur d’Ella par ce père parti trop tôt. Et là, pour la première fois, de façon totalement incompréhensible, Zaza est aux abonnées absentes. Disparue sans un mot, évanouie dans la nature, elle qui n’aurait jamais oublié d’appeler Ella pour savoir jeudi si elle avait eu son permis et vendredi si elle avait eu son bac. Ce vide est insupportable pour Ella. Il faut retrouver Zaza à tout prix et elle réussit à entraîner Ben et Maya dans sa recherche en collant Ben au volant de la voiture de sa grand-mère, direction Saint-Malo.

Sara Émilie Simone, dont Tout Ella est le premier roman, et les éditions Sarbacane nous proposent une comédie du passage à l’âge adulte aussi alerte que  réjouissante. Le permis de conduire et le baccalauréat restent sans doute les deux dernières épreuves emblématiques qui marquent ce passage, la première sanctionnant le droit à l’évasion et la seconde clôturant le long parcours des études secondaires qui évoque pour beaucoup la plaisanterie attribuée à Woody Allen : « l’éternité c’est long, surtout vers la fin ». Mais pour Ella, le passage s’opérera vraiment à travers cette quête angoissée de Zaza disparue, jusqu'à son dénouement.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:16) :


Tout Ella - Sara Émilie Simone - Sarbacane (209 pages, 16,50 €)

vendredi 21 avril 2023

A-pop-calypse



La cité Joyeux est composée de deux tours, passablement délabrées et partiellement vidées de leurs habitants, construites au siècle dernier par un architecte qui leur a donné son nom mais pas la gaieté que celui-ci suppose. Les deux tours sont reliées par une passerelle qui enjambe un canal d’où émanent de douteuses effluves : le moins qu’on puisse dire est que le décor planté en bordure de périphérique par Anne Schmauch, l’autrice d’A-pop-calypse , ne fait pas rêver. 

Mais A-pop-calypse, c’est d’abord l’histoire d’une disparition. Jean, le grand frère de Roméo, s’est mystérieusement évanoui depuis un an, au cours d’une soirée où Roméo se trouvait aussi. Donc, depuis un an, désemparé mais pas désespéré, Roméo, 20 ans, qui vit seul avec sa mère, attend son retour, zonant au pied des tours, en compagnie de son copain Zbeul et de deux filles Carmen et Miranda, dont ils sont amoureux, la réciproque étant moins sûre.

Avant de disparaître de la vie de Roméo, son grand frère lui a fait un étonnant cadeau : le théâtre complet de Racine dans lequel Roméo, qui a eu le temps de l’apprendre par cœur, puise de temps à autre des vers de circonstance, légèrement décalés et donc carrément comiques. Roméo, qui aime la volcanique Miranda – mais en secret car il juge que Miranda ne peut pas l’aimer en retour - entretient le lien avec sa belle à coups de sms : des devinettes qui sont autant de défis qu’ils se lancent, en forme de « Monsieur et Madame ont un fils - ou une fille - comment l’appellent-ils ? » 

Les ascenseurs étant définitivement en panne, Roméo, confit dans son attente fraternelle et amoureuse, se fait de l’argent de poche en montant des packs d’eau à quelques vieux résidents qui n’ont pas eu les moyens de quitter leur appartement, pendant que son pote Zbeul vit d’un mi-temps à la piscine municipale. 

Mais quand une vieille excentrique restée seule au 22ème et dernier étage de la tour B, avertit Roméo qu’elle a des choses à lui dire sur son frère, le cœur de Roméo s’emballe et c’est au bord du malaise qu’il grimpe les étages pour se retrouver haletant devant la porte d’Imogène.

À partir de là tout part en vrille. Une fois révélés la tragédie qui hante Imogène et la vengeance terrible qu’elle projette, Roméo et sa bande vont se trouver entraînés dans une aventure qui vire au fantastique, jusque dans les profondeurs insoupçonnées des deux tours. Ils devront, entre autres bricoles, affronter des zombies éborgnés qui sortent ruisselants du canal, cambrioler une morgue pour y dérober un macchabée et se partager un rôti de teckel en guise d’exorcisme.

Cette comédie de banlieue, aussi déjantée que grand-guignolesque, flirte sans temps mort avec le rire et l'au-delà. Laissez-vous happer par son délire, vous ne le regretterez pas. 

Pour écouter cette chronique (extrait lu à  02:40) :


A-pop-calypse - Anne Schmauch - Sarbacane - 2023 (217 pages, 17 €)


 

vendredi 17 mars 2023

Porté disparu



La disparition d’une personne, jeune ou adulte, est toujours un événement particulièrement traumatisant pour l’entourage. Si la maladie mortelle est une épreuve, si la mort accidentelle est un événement brutal, si le suicide plonge l’entourage dans l’incompréhension, les rites de deuil qui accompagnent ces décès les réinscrivent dans un certain ordre des choses, aussi dramatique fût-il, au prix d’un travail que le temps permet de poursuivre. Il n’en va pas de même avec une disparition, surtout si rien ne pouvait la laisser prévoir. Il s’ensuit une somme d’interrogations qui, ne recevant jamais de réponses, s’accumulent et s’enkystent dans un coin du cerveau et lestent jusqu’à la vie même de ceux qui portent alors un deuil impossible. Comme si désormais rien ne pouvait commencer, rien ne pouvait s’achever.

Ce sont des chiffres étonnants mais dont on ne parle presque jamais : en France, on estime que 40000 personnes disparaissent tous les ans. 30000 réapparaissent plus ou moins rapidement. 8 à 10000 ne sont jamais retrouvées dont quelque 800 jeunes. L’autrice Brigitte Giraud, qui a reçu en 2022 le prix Goncourt pour Vivre vite, un ouvrage autobiographique qui revenait, vingt ans après, sur la mort accidentelle de son mari, a fait paraître cette même année à l’école des loisirs un autre livre destiné, lui, à la jeunesse et intitulé Porté disparu

« Personne n’ose imaginer ce que signifie le mot « disparition ». C’est la pire des choses, ne pas savoir. Cela laisse supposer tant de scénarios. L’esprit ne se calme jamais… » C’est par ces mots que Camille, la première des narratrices à qui Brigitte Giraud confie son récit, exprime ce qu’elle éprouve en arrivant à Nice, en plein mois d’août. Six mois après la disparition de Livio avec qui  elle allait préparer le bac et dont elle était amoureuse en secret, elle essaie de retrouver sa trace dans la ville où se trouve la dernière demeure de Magnus Hirschfeld.

Car tout a commencé au mois de février précédent lorsque Livio a fait un exposé sur ce médecin allemand qui avait voulu résister au nazisme et en particulier aux lois réprimant l’homosexualité. Livio a scotché tous ses condisciples en profitant de son topo pour révéler, à 17 ans, sa propre orientation sexuelle. Mais les réactions violentes de deux élèves vont semer le désordre au lycée, dans l'esprit des parents et des enseignants, et sur les réseaux sociaux. Livio choisit alors de disparaître.

Brigitte Giraud, dans une construction assez simple, a donné la parole aux principaux protagonistes du drame, à tour de rôle. Camille, l’amie de toujours, Mme Martel la professeure d’histoire, Arthur, qui a mené avec Kenji la cabale contre Livio, la mère et le père de Livio, et jusqu’au dernier témoin, dont on ne révélera pas ici le nom. Mais derrière cette apparente simplicité, il y a une efficace construction romanesque qui fait se répondre ces voix parallèles. Chacune à leur place, elles s’interrogent sur le mystère de cette disparition et surtout sur la part de responsabilité que chacun porte, volontairement ou non. « Porté disparu » : le titre prend alors son sens plein. Et c’est un portrait en creux de Livio qui s’est tissé peu à peu lorsque l’ultime témoignage survient pour parachever le livre.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:22) :


Porté disparuBrigitte Giraud – l’école des loisirs – 2022 (164 pages, 12,00 €)


vendredi 2 juillet 2021

L'ange obscur

 


Je ne sais pas vous, mais pour moi, l’été, c’est le temps des polars qu’on lit dans le train, entre une sieste et une baignade ou pendant les longs trajets monotones sur autoroute, si on a la chance d’avoir un conducteur ou une conductrice à bord. C’est pourquoi j’ai choisi de vous en présenter un pour cette dernière chronique de la saison 2020-2021, un roman que les ados accepteront sûrement de prêter à leurs parents après l’avoir dévoré.

Avec L’ange obscur, les éditions Syros viennent  en effet de nous offrir un deuxième policier de Danielle Thiéry. J’attendais la suite de Cannibale, de la même autrice, paru l’an dernier, qui, vous vous en souvenez peut-être, avait laissé en suspens le destin criminel d’une certaine Roxane. Celui-ci est réglé provisoirement en deux lignes dans le corps de cette nouvelle histoire : elle a été arrêtée avec son père et tous les deux sont incarcérés à la prison de Fleury-Mérogis. Le capitaine Marin et sa fille Olympe pourraient donc souffler un peu mais ils vont repartir dans une autre aventure dont ils se seraient bien passés. Mais pas nous : les lecteurs de polars sont de grands égoïstes.

Quand Olympe apprend qu’une équipe de tournage vient de débarquer à Épinal et recherche des figurants, elle n’hésite pas une seconde. Elle veut profiter à tout prix de cette opportunité et se présente avec son amie Salomé à l’hôtel où a lieu le casting. Anticipant un refus de son père, elle a choisi de se passer de l’autorisation de ses parents et donc de mentir sur son nom – elle emprunte le nom de sa mère – et sur son âge car en cette année du bac, elle est encore mineure.

La voilà retenue et mieux encore : pour une raison qu’elle ignore, elle va être sélectionnée par Gala Anton, l’assistante de production, pour jouer un des rôles principaux et donner la réplique à de vrais acteurs. D’autant plus vrais que dans le rôle titre, le producteur a engagé le principal protagoniste d’un fait divers tragique qui s’est déroulé dix ans auparavant et dont s’inspire étroitement le scénario. Vince de Mestre, c’est lui « l’ange obscur » qui vient de passer dix ans en prison pour un crime qu’il nie toujours avoir commis. Comme il est proche de la sortie, le juge d’application des peines a autorisé sa participation, dûment encadrée, au tournage du film. Quand Olympe commence à travailler avec lui les premières scènes, elle tombe amoureuse sans même s’en rendre compte de ce mauvais garçon à la gueule d’ange.

Mais voilà qu’un soir Vince s’évanouit dans la nature, alors que le jeune homme aurait dû réintégrer sa cellule en fin de journée. L’alerte est rapidement donnée et l’inquiétude croît quand on s’aperçoit qu’Olympe a disparu elle aussi. Vince va-t-il répéter le crime qu’il a commis, sur Olympe qui ressemble tant à sa première victime ? Ou bien alors Olympe amoureuse est-elle complice de sa fuite ? Le tournage est stoppé net et se transforme en thriller. 

Danielle Thiéry fait revivre l’effervescence et les aléas du cinéma en train de se faire avant de nous faire basculer dans une traque haletante contre un adversaire qui n’est peut-être pas celui qu’on croit. Comme dans toutes les disparitions, le temps est compté, en heures qui s’étirent puis en jours qui s’allongent. L’enquête se déploie dans toutes les directions possibles : le capitaine Anthony Marin ne néglige aucune piste et ne dormira pas avant d’avoir retrouvé sa fille.

L’ange obscur – Danielle Thiéry – Syros – 2021 (473 pages, 17,95 €)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...