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vendredi 16 juin 2023

Sous les étoiles de Bloomstone Manor




 « Personne ne veut d’une fille qui essaie de réfléchir comme un homme ». Il se trouve qu’Agathe Langley, tout juste 19 ans au seuil du XXe siècle anglais, n’a pas eu besoin d’un modèle masculin pour s’éprendre de physique et d’astronomie et risquer ainsi de décourager l’un après l’autre les prétendants que lui présentent ses parents. Son père, qui « ferait n’importe quoi pour s’attirer les faveurs de la bonne société » fait tout pour décourager la vocation scientifique de sa fille, qui a en outre le mauvais goût de parler dans la dite société et même de répondre sans qu’on l’y ait autorisée. Shocking !

Mais quand Agathe rencontre Lord Stone dans sa demeure, le Bloomstone Manor, elle sait très vite qu’elle va trouver dans cet ancien professeur de physique un appui sûr qui va se concrétiser quand il l’encourage à se présenter à un concours organisé par la Royal Society. Avec la complicité de sa gouvernante Miss Davies, elle passe quelques jours, invitée chez l’aristocrate, qui, autre originalité, gratifie son personnel de maison de relations scandaleusement cordiales. Lord Stone héberge aussi chez lui un garçon qu’il présente comme un cousin, Adrian, aussi épris de littérature qu’Agathe l’est de sciences. Les deux jeunes gens ne sont pas indifférents l’un à l’autre mais rivaliseraient de près s’ils participaient à un autre concours, de timidité celui-là.

Lord Stone n’a ni femme ni maîtresse déclarée, mais des amies délicieuses, telle Iris, sa voisine, mal mariée à un lord beaucoup plus vieux qu’elle. À vrai dire, la situation affective de Stone semble entourée d’un halo de mystère, sur laquelle Adrian ne jette aucune lumière. Tenant ses parents à distance autant que le permettent les conventions de l’époque, Agathe profite de l’hospitalité renouvelée de Lord Stone pour s’atteler à son concours, dévorant  livres après livres, noircissant d’équations ses carnets, jusqu’à trouver son sujet : conjecturer par le raisonnement et les mathématiques l’existence d’une nouvelle planète du système solaire, jusqu’ici inconnue, nommée Planet X.

L’opiniâtreté d’Agathe réussira-t-elle à vaincre les obstacles et les préjugés dont souffraient toutes les femmes à l’époque ? La découverte des sentiments qu’elle éprouve pour Adrian va-t-elle bouleverser ses habitudes de travail au point de la détourner du concours ? Qui est vraiment Lord Stone ?

Ce premier roman de la française Mary Orchard brosse un récit enlevé des mœurs anglaises de l’époque, à cheval entre l’univers d'Orgueil et préjugés de Jane Austen et celui de Miss Charity, de Marie-Aude Murail. Bloomstone Manor est un refuge et un paradis au sein d’une société de classe anglaise si corsetée qu’elle vient de condamner Oscar Wilde à deux ans de prison. Dans ce refuge, Agathe va s’épanouir, intellectuellement, amoureusement, jusqu'à l'intrépidité. Mary Orchard a écrit une romance d’apprentissage résolument féministe et optimiste, entourée providentiellement d'hommes et de femmes qui vont encourager son épanouissement.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:17) :


Sous les étoiles de Bloomstone ManorMary Orchard – Casterman – 2023 (395 pages, 16,90 €)


vendredi 26 mai 2023

Jeanne d'Arc



L’éditeur Oskar a créé une collection intitulée « Elles ont osé » dans laquelle il a publié quelques portraits de femmes hors du commun, de Dorothy Counts à Greta Thunberg, de Joséphine Baker à Gisèle Halimi. J’y ai découvert pendant les dernières journées johanniques que nous venons de vivre, un petit livre d’une centaine de pages consacré à Jeanne d’Arc, sous-titré « Une jeune fille libre au Moyen-Âge ». Ce livre était en vente au musée des Beaux-Arts d'Orléans.

L’autrice, Catherine Cuenca, a imaginé de multiplier les points de vue sur son héroïne, à différentes époques, faisant parler  celles et ceux qui avaient été témoins de l’étonnant parcours de la Pucelle, depuis l’époque des voix entendues à Domrémy jusqu’à celle de la réhabilitation officielle, 25 ans après sa mort sur le bûcher de Rouen. Cuenca fait aussi revivre Jeanne elle-même, dans la guerre contre les Anglais, dans l’autre champ de bataille aussi que fut celui du tribunal, face à l'évêque Cauchon.

Le XVème siècle est un monde d’hommes et la traversée fulgurante qu’accomplit Jeanne, cette jeune fille de 17 ans, dans ce monde-là reste stupéfiante, quelque cinq cents plus tard. Les voix divines qu’elle invoque à l’appui de ses démarches – rencontrer le roi en personne, prendre la tête d’une armée, savoir la galvaniser aux moments-clés – ne pouvaient sans doute être reçues qu’à une époque encore toute pénétrée par la mystique chrétienne. Cette pénétration est sans doute révolue aujourd’hui, sans préjuger de l’avenir du christianisme. Même si la cantate de l’Étendard réaffirmait encore à l’issue de la messe du 8 mai dans la cathédrale d’Orléans : « de nouveau consacrons l’alliance de notre épée avec la Croix. »

C’est néanmoins la grande réussite du petit livre de Catherine Cuenca que de nous proposer différentes vues sur Jeanne, jusqu’à celle de Jeanne sur elle-même et de nous faire entrer dans un début d’intelligence et de reconstitution de ce qu’elle fut et qui ne peut que fasciner encore aujourd’hui toutes les jeunes filles mais aussi tous les jeunes gens. Dans la rapidité, la précocité, l’efficacité de ce destin, il y a une indéniable dimension christique. Il n’y a pas jusqu’à sa brièveté qui ne puisse être comparée à celle de son Maître. Et c’est parce que l’aventure de Jeanne est unique elle-aussi dans l’Histoire qu’elle demeure inspirante à jamais, fût-ce au risque des récupérations nationalistes que l'on sait.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:34) :


Jeanne d’Arc – Une jeune fille libre au Moyen-Âge – Catherine Cuenca  - Oskar éditeur – 2021 (96 pages, 10,95 €)


vendredi 16 juillet 2021

Sainte Marguerite-Marie et moi

Un miracle de littérature




Clémentine Beauvais avait au moins mille mauvaises raisons de ne pas écrire ce livre consacré à la vie de Marguerite-Marie Alacoque, visitandine du XVIIe siècle, grande promotrice de la dévotion au sacré cœur de Jésus, canonisée en 1920, devenue aujourd'hui la figure de proue des "chacha" de Paray-le-Monial, les membres de l'Emmanuel, mouvement catholique charismatique. La 4ème de couverture en énumère quelques-unes : agnostique, non baptisée, féministe, écolo et végétarienne, à quoi il faudrait ajouter autrice pour la jeunesse à temps plus que partiel, enceinte, confinée comme tout le monde, enseignante-chercheuse en éducation et littérature anglaise à l'université d'York, où elle est soupçonnée de sympathie pour les Travaillistes (là, j’invente)… Où Clémentine Beauvais allait-elle donc trouver le temps et les motivations pour enquêter sur cette bonne sœur mystique, dont les écrits, de l’aveu même de son éditrice, Hélène Mongin, risquaient de lui apparaître « un chouïa flippants » - je cite - en tout cas à mille lieues des centres d’intérêt d’une jeune femme post-moderne ?

Si notre autrice a malgré tout relevé ce défi, c’est que le roman familial faisait de la sainte sa lointaine aïeule et qu’elle savait devoir tôt ou tard dissiper le brouillard qui entourait cette généalogie. Plutôt tôt que tard, car un héritier se présentait à l'improviste, et son arrière-grand-mère bien-aimée dépositaire dudit roman était en train d’en perdre la mémoire. La couverture du livre qui montre adossées l’une à l’autre, comme avant un duel, Marguerite-Marie en sainte et Clémentine enceinte, la première jonglant avec un cœur et la seconde un smartphone en main, condense bien tout ce qui les sépare a priori et que l’écriture va devoir réunir, dans la concurrence d'une double maternité : un enfant, un livre.

Ce que la couverture annonce aussi, c’est qu’il va être question autant de l’autrice que de la Visitandine, qui vont se révéler l’une à l’autre et l’une par l’autre. Très rapidement, Clémentine Beauvais découvre que la future sainte a écrit ses mémoires non sans « réticences, résistances, répugnances », parce qu’on lui avait demandé instamment de le faire, « on » désignant ici un prêtre, le Père La Colombière, qui va littéralement inventer Marguerite-Marie en femme de lettres. L’autrice reconnaît, en miroir, dans les réticences, résistances et répugnances de son aïeule celles qu'elle éprouve à écrire ce livre sur elle. Cette reconnaissance a sans doute engendré un sentiment de solidarité entre femmes - la vierge et l'enceinte, la voilée et la féministe, l'exaltée et la pédagogue, etc. - dont l’éclair a troué le temps et l'espace. Malgré cela, Clémentine Beauvais sera poursuivie tout au long de l’écriture par un procès en légitimité qu’elle instruit devant nous, à ciel ouvert, on peut risquer cette expression dans le contexte. Ce procès contre elle-même nourrit heureusement un paradoxe fécond : loin de stériliser l’autrice, il soutient son enquête comme un aiguillon et l’aide à surmonter tous ses complexes qu’il dévoile un à un.

Pour l'essentiel, Clémentine Beauvais va découvrir en Marguerite-Marie - et donc nous révéler - une femme doublement moderne : « parce qu’elle veut brûler, et parce qu’elle va, malgré elle, écrire cette brûlure. » « C’est une exaltée » lâche sa grand-mère, mi-critique, mais cette exaltation va se communiquer à celle qui croyait pouvoir tenir la sainte à distance, comme un objet d’études littéraires, en professionnelle de la chose.

Cette mise à distance à laquelle Clémentine Beauvais renonce, par bienveillance de commande puis par amour et efficacité littéraire, elle la croise, curieusement, chez les cathos de l'Emmanuel et chez les commentateurs officiels de la sainte. Ils accompagnent et encadrent son projet mais en viendraient presque à suspecter l'enthousiasme croissant de leur employée, notamment pour les aspects les plus trash de la sainte. Du coup, elle se fait critique de celleux qui, par exemple, transforment le Sacré Cœur en simple « symbole » de l’amour divin. Et même elle s’en scandalise avec des majuscules dans le texte et force de points d’exclamations : « Mais NON !!! C’est pas juste un SYMBOLE ! » Car elle a bien lu ce qu’a écrit sa sœur qui rend compte d’un vécu éprouvé dans sa chair : Jésus a pris le cœur de Marguerite-Marie, l’a mis dans le sien avant de le replacer dans sa cage thoracique d'origine, opération à cœurs ouverts, sans anesthésie. Donc ça brûle. Vraiment. Jusqu'au bout, Il l'a promis, en plus, ce sadique.

C’est dans cet excès que Clémentine Beauvais rencontre son aïeule, c’est dans l’excès qu’elle l’aime et ce sont les comportements excessifs de la sainte qui procurent au livre les moments les plus comiques, sans la moindre trace de moquerie surplombante, grâce à une écriture parfaitement maîtresse d’elle-même et de son humour, mélange subtil de rigueur universitaire, d’esprit potache et d’understatement. En bonne phénoménologue – tout le phénomène, rien que le phénomène – menant une enquête serrée, autant littéraire que de terrain, l’autrice n’a gommé aucun épisode, des plus objectivement dégoûtants aux plus gore, mais chacun d’eux semble dilater la réalité en submergeant tous les préjugés, pour mieux rendre compte de l’instinct de grandeur, démesuré, propre à l’aventure mystique, à la rencontre avec le Christ telle que Marguerite-Marie Alacoque en a fait l'expérience unique et le récit. 

Parce que Clémentine Beauvais nous offre de cheminer avec elle à la recherche de la sainte, de sa sainte, nous vivons avec elle ses doutes, ses étonnements, la fabrication même de son texte comme si nous y participions nous-mêmes. Nonobstant l'inévitable tension narcissique du projet, qu'elle avoue volontiers, ou peut-être à cause même de cette tension, son livre est enveloppant, joyeux, drôle, enthousiasmant. C’est pour tout dire un vrai miracle littéraire, qu’elle sait parfaitement à qui attribuer dans les derniers mots de ses remerciements.

Pour écouter cette critique :


Sainte Marguerite-Marie et moi – Clémentine Beauvais – Quasar – 2021 (241 pages, 16 €) - à paraître le 25 août 2021.

PS : On lira avec profit l'interview de Clémentine Beauvais dans l'hebdomadaire La Vie. On peut également la retrouver dans l'émission L'esprit des Lettres.



vendredi 4 juin 2021

La capucine



Avec La capucine, son dernier roman paru, Marie Desplechin a remis sur le métier le portrait d’une époque qu’elle affectionne particulièrement : la fin du XIXe siècle français, à travers le personnage de Louise, une jeune fille de 13 ans qui travaille –durement – parmi les maraîchers de Bobigny, terre humide et fertile qui alimente « le ventre de Paris », immortalisé par Émile Zola.

L’autrice nous avait déjà donné Lucie, dans Satin grenadine puis Séraphine dans le livre éponyme. Pour ce troisième opus, elle nous offre encore un beau portrait d’adolescente, même si en 1885, l’adolescence n’existe guère : pour les filles de ce siècle finissant, l’enfance semble basculer directement dans l’âge adulte.

Comment Louise a atterri au milieu des champs de salades, de choux et de carottes de ce qu’on n’appelle pas encore la banlieue parisienne est conté en quelques pages. Placée à 11 ans chez un maraîcher qui l’exploite sans vergogne, elle se prend de passion pour ce métier. La nature l’a dotée heureusement d’une solide constitution et les hasards de la vie d’un génie tutélaire, Bernadette, la reine du confit. Bernadette se prend aussi pour la réincarnation de Victor Hugo et va se faire une réputation usurpée de médium chez les bourgeois, où elle a réussi à placer Clémence, la mère de Louise.

Chaque matin, avant l’aube, il faut charger de légumes le tombereau, qui, tiré par Bonasson, un vieux cheval qui connaît la route par cœur, va emmener le maître somnolent jusqu’aux Halles, à dix kilomètres de là, dans ce cœur où tout Paris vient trouver de quoi se nourrir. Gaston qui est veuf, a un fils, Albert, qui est un bon à rien doublé d’un fainéant. Il va vite se rendre compte que Louise est une travailleuse infatigable, qui aime son métier et le fait bien. Au fond, s’il arrivait à la marier à son drôle, cela ferait bien son affaire, au final.

Mais c’est sans compter avec le caractère de Louise, métisse à la crinière indomptable qu’Albert a surnommée la Scarole. Lassée par les brimades du fils et les exigences du père, Louise va fuguer pour retrouver sa mère chez les d’Argenton où celle-ci est domestique, au risque de se perdre dans Paris, elle qui ne connaît que le chemin qui la mène aux Halles.

Marie Desplechin nous plonge dans un monde effervescent où tout est en train de s’inventer : le socialisme, le féminisme et où l’on chante Dansons la capucine sur l’air de la Carmagnole révolutionnaire. Ses personnages vivent intensément dans cette époque où tout se transforme et s’accélère, et qui ressemble, par bien des aspects, à la nôtre. Le courage en plus.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:50) :

La capucine (Les filles du siècle) – Marie Desplechin – l’école des loisirs – 2020 (220 pages, 15 €)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...