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vendredi 3 mai 2024

Mes amis devenus



 Voilà, j'ai commencé ce livre hier soir, j'ai éteint ma lampe à regret pour dormir et je l'ai terminé  ce matin. Avait-il bercé ma courte nuit ? Je ne sais, mais il m'a cueilli au réveil et ne m'a pas lâché. Et je m'aperçois, oh, scandale que depuis toutes ces années, je ne vous avais jamais présenté un seul ouvrage de Jean-Claude Mourlevat, l'un des auteurs jeunesse français les plus célèbres, justement couronné en 2021 du prix international Astrid Lindgren. Il a dernièrement inauguré chez Gallimard une série, Jefferson, qui met en scène un hérisson détective. Mais vous avez sûrement entendu parler de ses premiers romans, à la fin des années 90 : La balafre, L'enfant Océan, La rivière à l'envers, etc. 

Mes amis devenus, c'est le titre que je viens de lire de lui, n'est pas précisément un livre paru dans une collection pour la jeunesse mais je crois qu'il peut plaire à n'importe quel adolescent qui se retrouvera dans ce « Club de Cinq » pour grands.

Quand le roman commence, Silvère vient à Ouessant ouvrir une maison qu'il a louée pour quelques jours. A l'instigation de Jean, un ami de collège que Silvère n'a jamais perdu de vue car il a toujours été comme un frère pour lui, cinq amis, trois garçons et deux filles, je devrais dire trois hommes et deux femmes, sont tombés d'accord pour se retrouver et passer cinq jours ensemble sur l'île, quarante ans après s'être quittés. Ils sont convenus de venir seuls, sans leurs attaches actuelles éventuelles, maris femmes ou enfants, provisoirement mises hors jeu pour la durée du séjour.

A 17 h, Silvère est donc arrivé au port en bicyclette et il guette l'arrivée du ferry qui lui amène Jean, Lours', Luce et Mara. Il les attend le cœur battant, battu par le passé qui lui revient par vagues, se demandant s'il les reconnaîtra, s'ils le reconnaîtront. C'est dans cette attente que Silvère, le narrateur, glisse le récit de son enfance et de son adolescence bientôt mêlé à celles des quatre ami·es qui vont le rejoindre. Commence une longue analepse qui arpente les territoires puissants de la famille, de l'amitié et des premières amours.

Mes amis devenus est un authentique roman d'apprentissage. Silvère, qui raconte, en est le personnage central, brûlé intérieurement à la pensée qu'il va revoir Mara, son amour d'adolescence, le premier, le seul peut-être, « passion immédiate et dévorante », qui lui a échappé. C'est cette corde tendue de Silvère à Mara qui vibre tout au long du roman, résonance du passé dans le présent de ces retrouvailles. Qu'est-ce qui reste du bonheur des premiers commencements, des galères, des fous-rires, des trahisons aussi, que le temps a repeints des couleurs chaudes et dégradées de l'automne, en ce début d'octobre.

Chacune des journées passées va avoir sa tonalité au fil des relectures et révélations que chacun va faire de sa vie ultérieure à l'aune de ses débuts, revisités.

C'est un roman qui pourrait céder à la nostalgie, à l'amertume de la complainte Pauvre Rutebeuf interprétée jadis par Léo Ferré, à laquelle Jean-Claude Mourlevat a emprunté son titre. « Que sont mes amis devenus/que j'avais de si près tenus/Et tant aimés ? ♫». Si ces sentiments peuvent effleurer le lecteur d'un certain âge – j'emploie volontairement cet euphémisme -  touchant en lui des zones sensibles de son passé, nul doute que ce livre fournira aux plus jeunes des repères pour situer ce qu'ils éprouvent et expérimentent aujourd'hui en l'inscrivant dans un horizon temporel élargi.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:00) :

Mes amis devenusJean-Claude Mourlevat – 2016 - Fleuve éditions (218 pages, 17,90 €)

vendredi 15 mars 2024

Le cri du corps

 


C’est un récit impressionnant que nous livre Alexandre Chardin dans Le cri du corps. Un récit de fureur, de souffrance et de rédemption, mené tambour battant par un « je », prénommé Adam comme le premier homme.

Tout commence par une énième bagarre, aussi absurde que nécessaire, comme il s’en livre périodiquement entre gamins de cités rivales, à coups de battes, de barres de fer, de boules de pétanque et de couteaux de plus en plus longs. Cette fois-là, c’est Adam, l’un des plus jeunes, qui reste cloué au sol. Quand les policiers arrivent, toute sa bande s’est enfuie et quelque chose en lui décide de ne pas répondre, de ne pas ouvrir les yeux, de rester le nez collé dans l’herbe du terrain de foot où il est tombé, à faire le mort, pour de faux bien sûr, pour le plaisir « d’emmerder les keufs », d’entendre la sirène des pompiers, de se laisser porter comme un paquet inerte de civière d’ambulance en lit d’hôpital, roulant à toute vitesse dans les rues et dans ces couloirs blancs qui sentent le lino et le désinfectant. Comme sur des roulettes !

À 14 ans, Adam aime en vrac les roues arrière, le foot, les potes, Fifa, et puis, l’intruse dans cette liste, la fille Lison, une fille de l’autre côté, de l’autre collège des beaux quartiers, pas celui des cailleras où Adam brille sans peine tant la concurrence au tableau noir est faible. Pour l’heure, Lison n’est pour Adam qu’un prénom saisi au vol, un regard aussi qui lui a flanqué un drôle de frisson, et quelques histoires qu’il commence à se raconter autour de deux ou trois choses qu’il ne sait pas d’elle.

Seulement voilà, à l’hôpital, è finita la commedia ! Adam a poussé un grand cri, le cri du corps qui l’a lâché, ce corps nouveau qu’il va devoir apprivoiser, affrontant la pitié dangereuse qu’il inspire. Heureusement, il y a Anouk, l’infirmière que les ruades mentales d’Adam ne rebutent pas. Heureusement, il y a Mouss, le seul de la bande qui n’a pas lâché Adam mais qui prend cher pour tous les autres. Heureusement, il y a surtout Nora, la grande sœur qui prend le relais d’un mère défaite, Nora qui cherche et trouve des solutions pour aménager la vie d’après.

Obligé de changer de collège pour une bête mais vitale question d’ascenseur, voilà Adam qui se retrouve chez les bourges ! Mais chez les bourges, il y a Lison justement. Comment va-t-elle réagir face à cet Adam nouveau, qui a perdu cinquante bons centimètres dans l’affaire et que tout le monde regarde de haut ou de biais, un peu beaucoup gêné ? Tout le monde ? Sauf Lison, qui, elle, regarde Adam dans les yeux. Et ça, c’est peut-être un morceau de chance dans le malheur d’Adam.

Alexandre Chardin a écrit un livre coup de poing et coup de cœur qui nous fait traverser un drame à toute allure et nous redit à sa façon cette phrase à la con que détesterait sûrement Adam : « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ».

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:52) :


Le cri du corpsAlexandre Chardin – X’ de Sarbacane (124 pages, 13,50 €)


vendredi 16 février 2024

Pleurer pour un rien, c'est déjà beaucoup



Lundi 5 février, j’ai reçu de chez l’éditeur Sarbacane un gros roman rose à la couverture pleurnicharde, à paraître le surlendemain. 

Mardi 6, j’ai vu le film de Stephen Frears, Philomena. Dans l’Irlande des années 50, Philomena n’avait guère eu le choix. Enceinte à 16 ans, mise à la porte par son père, elle accouche dans une institution catholique où elle trime durement pour finalement voir son fils partir à l’âge de 4 ans, vendu à de riches Américains. 50 ans plus tard, elle enquête avec un journaliste pour retrouver sa trace. Un long détour par l’Amérique la ramènera, enfin apaisée, au cimetière du couvent de Roscrea où Anthony était né…

Mercredi 7, j’ai terminé le premier roman de Chloé Lume, Pleurer pour un rien, c’est déjà beaucoup, un livre moins rose que sa couverture. Son héroïne, Adèle, est une lycéenne de dix-sept ans qui vit en France au XXIe siècle. Mais comme Philomena soixante-dix ans auparavant, elle vient de découvrir qu’elle est enceinte et pour l’heure, enfermée dans ses toilettes, il n’y a qu’elle et son test de grossesse qui le savent.

Commence alors pour elle un long itinéraire hanté d’abord par trois  questions : comment le dire ? À qui ? Et dans quel l’ordre ? Comment, Adèle, comprend vite qu’elle ne saura pas faire de périphrases et lâchera d’un coup « je suis enceinte » à 1°/ Nilo, l’amoureux co-responsable de son état 2°/ Olga sa meilleure amie.

Côté famille, ça va être plus compliqué. On approche du 13 février, date sur laquelle plane une « petite ombre », comme l’appelle Adèle en secret : Ambre, une toute petite sœur, morte à quatre mois de la mort subite du nourrisson. Cet ombre-là a fait taire un chagrin qui ne s’est jamais échangé entre père, mère, frère et sœur et qui a enfoui tous les autres : à côté, ils ne faisaient jamais le poids. Depuis la mort d’Ambre, toute la famille vit au Bois dormant, réduite au silence.

Alors comment lâcher cette bombe sur sa mère, sur Aurélien son frère aîné, sur son père : « je suis enceinte » ? Adèle ne sait pas. Et tant qu’elle ne sait pas, elle sera incapable de répondre à la question que faire de cette idée de bébé qui pourrait naître à son tour ?

Chloé Lume nous propulse dans la tête d’Adèle, sous la peau d’Adèle, dans son corps même, là où la mécanique de la vie s’est mise en route, imperturbable. À coups de courts chapitres, d’une page ou deux, écrits en vers libres, qui déversent certains mots comme des cailloux qu’on ne peut pas éviter, des pierres sur lesquelles Adèle achoppe, l’autrice nous conte le lent cheminement de la jeune fille, entourée de l’amour impuissant de Nilo, de l’amitié bouleversée d’Olga, vers le choix final qu’elle devra faire, seule mais pas solitaire. Heureusement, nous ne sommes pas dans l’Irlande de Philomena.

Le premier roman de Chloé Lume aurait pu s’appeler Tous les chagrins que l’on tait. Il s’en dégage à la lecture une force que la couverture quelconque et le titre un peu mièvre ne doivent surtout pas vous faire manquer. Un roman informé et utile qui laisse son héroïne cheminer en conscience entre pro-choix et pro-vie, sans rien esquiver.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:23) :


Pleurer pour un rien, c’est déjà beaucoupChloé Lume – Sarbacane – 7 février 2024 (331 pages, 17 €)


vendredi 17 novembre 2023

Quand j'étais soldate

édition 2002
édition 2015


Paru en 2002, ce livre était resté longtemps dans ma bibliothèque sans que je l’ouvre. Il arrive ainsi qu’un livre attende son heure sur une étagère et cette attente est parfois fort longue. La durée qui sépare son arrivée de sa lecture a toutes sortes de raisons qui appartiennent à notre histoire de lecteur et à celle du livre. Pourquoi l’avions-nous abandonné sur un rayonnage ? Est-ce lui qui nous appelle quand son heure est venue ? Et si oui, quel cri pousse-t-il pour que nous l’interprétions comme une soudaine injonction : « Lis-moi ! »

En l’occurrence, la réponse est assez simple. La réactivation brutale par le Hamas, le 7 octobre dernier, du conflit israélo-palestinien, réveil d’un volcan jamais éteint depuis 1948, m’a jeté comme beaucoup devant les chaînes d’information, sur les réseaux sociaux, devant cette guerre virtuelle des images, parallèle à celle bien réelle et cruelle que se livrent les combattants des deux camps. Au bout d’un mois, j’ai éprouvé le besoin de me brancher autrement sur cette actualité terrible : en lisant.

Je me suis alors rappelé les récits que Valérie Zenatti avait écrits pour l’école des loisirs, consacrés à sa vie en Israël : Quand j’étais soldate et Une bouteille dans la mer de Gaza, paru en 2005, l’un autobiographique et l’autre imaginé. 

En 1988, Valérie Zenatti vit en Israël depuis cinq ans. Née à Nice en 1970, elle a 18 ans et à 18 ans là-bas, les filles comme les garçons intègrent Tsahal, « l’armée du peuple », « la deuxième armée du monde » dit-on, pour faire leur service militaire pendant deux années, deux longues années. Quand j’étais soldate est le récit de cette intégration et des moments forts vécus par cette jeune fille, dont le service militaire va faire une femme et une pleine citoyenne de son pays d’adoption. 

Quand l’autrice est appelée sous les drapeaux, le premier soulèvement - en arabe « intifada » - des Palestiniens dans les territoires occupés vient de commencer, à Gaza puis en Cisjordanie. C’est la « guerre des pierres », frondes contre fusils, pierres contre balles qui, à l’époque, sont encore, parfois, en caoutchouc.

Valérie a deux amies, Yulia et Rahel, nées en URSS et quand le livre commence c’est cette amitié qui la porte et les emporte ensemble vers le bac. Dernier baroud scolaire avant que la conscription ne les sépare. Mais très vite le récit se centre sur le déroulement du service militaire et Valérie Zenatti nous en donne une vision intérieure très prenante, nous livrant toutes les étapes à franchir et tous les états d’âme, les rêves et les doutes qui travaillent la jeune fille qu’elle était, à travers des extraits du journal qu’elle a tenu à l’époque et qu’elle intègre dans son récit rédigé une douzaine d’années plus tard. Devenir un matricule. Porter un uniforme. Se réveiller à quatre heures et demie. Apprendre le maniement des armes. Tirer à balles réelles. Devoir se promener en ville, un pistolet-mitrailleur Uzi en bandoulière. Continuer à espérer la paix. Et au milieu de tout ça, tenter de retenir Jean-David qui, Valérie ne s’y résigne pas, s’éloigne d’elle.

L’autrice nous plonge au cœur de la vie quotidienne d’une jeune soldate à la fin du XXe siècle, nous révélant peu à peu ce que les Israéliens doivent à leur passage par l’armée. À l’heure où certains pays européens rétablissent un service militaire national – la Suède récemment – il peut interroger le choix qu’a fait la France en 1997 de le supprimer. Mais ce livre n’explique évidemment pas pourquoi ni comment Tsahal vient de faillir à son devoir de défendre le pays, ni pourquoi la paix semble s’être encore éloignée, 30 ans après les accords d’Oslo.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:35) :


Quand j’étais soldate – Valérie Zenatti – l’école des loisirs – 2002 (336 pages, 8,50 €) 


vendredi 5 mai 2023

Un meilleur meilleur ami



Aujourd’hui, place aux tout-petits !

« Ce matin, en me promenant, j’ai trouvé un meilleur ami. »

C’est par ces mots que commence le nouvel album de l’auteur-illustrateur Olivier Tallec. Pour la quatrième fois, il met en scène son écureuil aux yeux perpétuellement grands ouverts d’étonnement sur le monde qu’il découvre et invente.

Cette fois, notre écureuil est bien convaincu d’avoir trouvé son meilleur ami en la personne de Poc, un champignon avec lequel il va traverser un automne et un hiver. Poc n’est guère bavard, mais il n’est pas contrariant et surtout il est toujours partant pour faire des choses, comme regarder les feuilles tomber, contempler les premiers flocons de neige ou même fabriquer un bonhomme de neige.

Mais quand le printemps arrive, Momo s’invite auprès des deux amis. Momo est une sorte de mouche, bien sympathique elle aussi, bien meilleure que Poc en ricochets sur la rivière. Du coup, notre écureuil s’interroge. Ne serait-ce pas plutôt Momo son meilleur ami ? Est-ce qu’un meilleur meilleur ami, ça existe ? Il n’arrive pas à choisir. En fait il ne veut pas deux meilleurs amis, il n’en voudrait qu’un. Est-ce possible ? 

Seulement voilà, un beau matin, Günther s’invite auprès des trois amis. Günther est une sorte de souris qui semble vouloir s’installer elle aussi auprès des trois amis. Quelle casse-tête ? Peut-on vraiment avoir trois meilleurs amis ?

Olivier Tallec nous montre son écureuil en proie à des doutes existentiels sur l’amitié et l’on ne peut s’empêcher de sourire devant la dernière image qui semble les avoir résolus…

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 01:42) :


Un meilleur meilleur ami – Olivier Tallec – album Pastel (30 pages, 13,50 €)


vendredi 9 décembre 2022

Nos étés sauvages


Sans lutte
voler des souvenirs
à tue-tête

« Il ne vous a pas échappé, chères auditrices et auditeurs, que se tenait la semaine passée à Montreuil l’événement annuel le plus important pour la littérature jeunesse : le « SLPJ », le salon de la presse et de la littérature jeunesse en Seine-Saint-Denis. Tous les éditeurs français, des plus grands aux plus petits y donnent rendez-vous à leurs auteurs et autrices et à celleux qui les lisent et viennent acheter et faire dédicacer leurs livres préférés (et ceux qu’iels offriront à Noël).

Samedi dernier, donc, au hasard de mes déambulations dans les travées du salon, un peu ahuri comme chaque année par la profusion des offres, j’ai croisé la route de Marie Boulic, dont le premier roman vient d’être édité par Thierry Magnier et qui siégeait sagement derrière sa table, comme si elle n’attendait que moi.

Comme l’hiver approche, j’ai jugé immédiatement que Nos étés sauvages était un titre tout à fait de saison. La couverture montre deux jeunes plongeuses, une brune bien hâlée, à cheveux courts et une blonde diaphane à cheveux longs, qui lorgne vers son intrépide amie, comme si elle s’inquiétait déjà des profondeurs où celle-ci va l’entraîner.

Tous les étés, en effet, la blonde Ninon vient retrouver sur son île la brune Maïwenn, qui la pousse sans attendre vers l’océan pour y sauter et y nager, de plus en plus haut, de plus en plus loin : ce qu’elles nomment entre elles leurs « défis », sans qu’on sache vraiment de qui chaque défi tire sa force, de celle qui l’attend ou de celle qui le propose, de Nine ou de Maï, puisque la répétition des étés qui les a vues grandir a aussi diminué leurs prénoms.

Pourtant, cet été-là, Nine arrive mystérieusement fatiguée. Elle ne veut pas se jeter tout de suite à l’eau. Elle procrastine sur la plage et nous sentons confusément avec Maï, qui le redoute, que rien peut-être ne sera plus comme avant entre les deux adolescentes. À coups d’analepses successives, « dix ans plus tôt, elles ont six ans » - c’est l’année de leur rencontre - jusqu’à « deux ans plus tôt, elles ont quatorze ans », ponctués de quelques haïkus, Marie Boulic nous raconte ce qui s’est noué tout au long de ces étés solaires et océaniques entre lesquels Nine et Maï grandissaient loin l’une de l’autre, dans l’impatience de se retrouver. 

Cet été-là, tiens, c’est nouveau, il y a aussi des garçons. Maï présente Raphaël à Nine, qui les observe. Puis il y a Maxime, un copain de Raphaël. Vont-ils changer la donne entre les deux amies ? Vont-ils modifier l’attitude des parents, ceux de Nine plus stricts, qui ont d’autres raisons aussi de veiller sur leur fille. Maï a sa réputation « d’excitée de service », « d’agitée », de « fofolle » incontrôlable…

Cet été-là, il y a donc une tension palpable, dont l’autrice tarde à nous révéler l’origine. Quand Maï lance son nouveau défi de nage en pleine mer, rejoindre la tour de l’île du Chien, Nine pourra-t-elle la suivre ? Marie Boulic déchaîne alors un de ces orages dont la côte bretonne a le secret et qui pourrait bien emporter à jamais les deux amies, malgré leurs combinaisons et leurs bouées de nageuses en haute mer…

Avec cet intense roman d’amitié et d’apprentissage, Marie Boulic effleure aussi la sauvagerie ordinaire des filles, de l’enfance à l’adolescence, leurs rires sous cape et leurs provocations complices. L’autrice nous prend fermement par la main, sans qu’on n’y prenne garde et nous impose de vivre avec ses héroïnes un crescendo solaire qui flirte avec la mort. On en ressort aussi heureux et grelottant que rincé et soulagé. Avec ce goût du sel et cette odeur du vent qui donnent envie de revenir l’année prochaine. N’est-ce pas, Marie Boulic ? »

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:45) :



Nos étés sauvages
Marie Boulic – éditions Thierry Magnier – 2022 (260 pages, 14,90 €)


vendredi 30 juillet 2021

Violante


Une élève qui débarque en classe peu après la rentrée et fascine d’emblée la narratrice, ça ne vous rappelle rien ? Et si je vous cite « Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189… » reconnaissez-vous la première phrase du Grand Meaulnes ?

Comme le héros d’Alain-Fournier, Violante s’empare de vous dès les premiers mots. Violante, avec un « a », Violanté en italien, c’est le nom aux multiples résonances d’une fille étrange et sauvage qui cache, sous une épaisse tignasse noire rabattue sur sa joue une tache rouge, large comme la paume d’une main, ce qu’on nommait autrefois une « envie », couleur lie de vin.

Le maître l’a fait asseoir près de vous, qui êtes bon•ne élève et ne ferez pas d’histoires avec cette voisine qui fait peur, et son mystère va vous envelopper peu à peu, vous l’aurez apprivoisée sans le vouloir, elle sera bientôt votre amie, et elle vous confiera un jour son formidable secret.

C’est une année pas comme les autres qui commence pour vous, une année avec Violante, jusqu’à la fête de cette petite école sur laquelle va se refermer le temps de l’enfance et avec elle, le cycle de Violante la petite sorcière.

Maryline Desbiolles démontre de façon éclatante dans ce livre court et dense ce que peut la littérature quand elle se plie au pouvoir incantatoire des mots répétés comme ceux d’une prière, une prière qui fore doucement et sans pitié les esprits et la nature, les cœurs et les corps pour faire surgir la vie de la profondeur où elle était enfouie.

Alors, comme dans le poème Nevermore de Paul Verlaine, que récite Violante, vous saurez répondre à cette « voix d’or vivant » qui vous demande « quel fut ton plus beau jour ? » : ce fut le jour où tu m’es apparu•e et je ne l’ai su que le jour où tu m’as quitté•e.


Écouter cette chronique (extrait lu à 02:08):



Violante – Maryline Desbiolles – illustré par Laurie Lecou - l’école des loisirs – 2021 (68 pages, 9,50 €)
 


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...