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vendredi 23 mai 2025

Francoeur - À nous la vie de château !

 



"À nous la vie de château !" L'exclamation toute de joie conquérante, qui sous-titre le second volume de la correspondance d'Anna Dupin, alias Francoeur, avec la mystérieuse jeune fille qui veut percer les secrets d'une autrice consacrée, fait évidemment écho à celle du premier, tout aussi joyeuse et insouciante : "À nous la vie d'artiste !" Anna poursuit ses échanges, on connaîtra bientôt le prénom de son interlocutrice, dont le portrait se dessine peu à peu en creux, dans les questions et les réponses que fait Anna à des lettres que pourtant nous ne lirons jamais. Une partie du charme du roman épistolaire des Murail, mère et fille, réside justement dans le halo que dessine la jeune absente autour des lettres d'Anna.
Le premier opus s'était refermé sur la réapparition d'Olympia, "enlevée" à ses frères et sœur par la baronne Stiff et celui-ci s'ouvre logiquement sur les débuts de la petite sœur dans la vie et singulièrement dans le théâtre,  puisque nos autrices ont cette fois pris pour modèle Sarah Bernhardt, la Divine. Et nous avons le plaisir de découvrir le personnage d'Olympia, comédienne-née à la ville comme à la scène, cynique ou naïve, s'interrogera souvent Anna, qui va faire enrager sa fratrie avec ses caprices de future diva, fratrie consumée par le remords de l'avoir si longtemps "oubliée" dans le couvent où la baronne l'avait placée, et prête de ce fait à tout lui céder pour se faire pardonner.
D'emblée, l'irruption d'Olympia donne un coup de fouet à ce second volume, qui va ne cesser de caracoler jusqu'à faire retrouver à la fratrie ses racines berrichonnes, et ce fameux château d'Âpresort, au nom prédestiné, dont les soirées rappelleront celles de Nohant à ceux qui ont découvert ailleurs la vie de George Sand.
Les Dupin n'échapperont pas aux nouveaux soubresauts de la vie politique française avec cette fois le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte devenant Napoléon III. Au sein de la fratrie, Marceau le poète aura un destin singulier qu'on se gardera bien de dévoiler ici.

Nos autrices mère et fille auront pris un plaisir renouvelé à vivre à travers leurs personnages. D'autant qu'ici, il y a une mise en abyme directe. Ce qu'Anna fait découvrir de son art à sa jeune correspondante, Constance l'aura forgé en écrivant avec Marie-Aude ce double roman de transmission et d'apprentissage croisés. C'est pourquoi d'ailleurs il revenait à Constance d'avoir à écrire la dernière lettre, la seule retrouvée de la mystérieuse apprentie poète, pour boucler la saga des Dupin. 

Francoeur - À nous la vie de château ! - Marie-Aude Murail et Constance Robert-Murail - l'école des loisirs - 21 mai 2025 (427 pages, 19 €)

mercredi 16 octobre 2024

Francœur - À nous la vie d'artiste !

 


Comment devient-on artiste ?

Vous avez 12 ans et vous écrivez, tantôt des poèmes, tantôt ce que votre mère appelle « tes petits romans » ; vous en avez 17, la comédie vous tente mais vous ne vous trouvez pas assez jolie ; vous avez vingt ans et vous revenez ébloui d'une exposition consacrée à Suzanne Valadon et c'est décidé, vous serez peintre... Mais qui pourrait guider vos premiers pas vers cette vie d'artiste dont les feux s'allument déjà dans vos yeux ? Ne cherchez plus, lisez Francœur. La célèbre autrice Anna Dupin va vous prendre par la main et vous serez cette jeune fille ou ce jeune homme qui lui confie ses espoirs et ses doutes, qui l'interroge et à qui elle répond avec... l'histoire de sa vie !

Cette réponse en trente-sept lettres comme autant de chapitres conte en effet la vie tourmentée et heureuse d'une fratrie qui traverse le cœur battant du XIXe siècle, la bohème et la révolution perdue de 1848 et mille autres événements et péripéties de l'époque. Les Dupin sont quatre, Anna l'aînée, les jumeaux Isidore et Marceau et la benjamine, Olympia. Leur père, Marie-Gaston, est un artiste-peintre monté à Paris depuis son Berry natal, persuadé qu'il était d'y trouver la gloire, et où il n'a fait qu'entraîner sa femme dans la mort, ses enfants dans la misère, jusqu'à les abandonner. Son leitmotiv dépité restera : « Un artiste ne devrait jamais se marier, ne devrait jamais  avoir d'enfants ! »

Anna la rêveuse se retrouve donc chef de famille, couturière, échappe de justesse aux griffes du comte d'Ardillon, s'habille en homme, tâte du journalisme révolutionnaire, entrevoit dans un atelier un modèle nu qui va hanter ses nuits des années durant et elle va devenir une romancière célèbre, à l'instar de George Sand, principale inspiratrice de nos deux autrices. Sous nos yeux, les jumeaux grandissent eux aussi. Isidore, le bélier, force de la nature, sera peintre. Marceau le petit mouton fragile deviendra poète. Quant à Olympia, un moment disparue, elle reviendra sur scène et comme ses frères et sœur, aussi attendris qu'excédés par elle, ne savent pas quoi en faire, elle sera la plus grande comédienne de son temps, un personnage qui, lui, doit beaucoup à Sarah Bernhardt.

« À nous la vie d'artiste ! » L'énergie de ce roman d'apprentissage, Marie-Aude Murail l'a puisée dans sa propre famille d'artistes, dans la jeunesse de sa fille Constance à qui elle a entrepris, depuis la septième saison de Sauveur & Fils, de transmettre sa plume. Trois femmes du XIXe siècle et plusieurs poètes, dont le propre père de Marie-Aude Murail, Gérard Murail, les ont inspirées, la peintre Rosa Bonheur étant la troisième outre les deux déjà citées, George et Sarah. Isidore va en effet devenir au masculin ce peintre animalier que fut Rosa Bonheur, dont le succès qu'elle eut de son temps n'a d'égal que l'oubli dans lequel elle était tombée. 

C'est en découvrant son château à Thomery, à l'occasion du lancement du tome 2 de la BD inspirée de Miss Charity, que Marie-Aude Murail a eu l'idée de réfléchir à la condition d'artiste en composant cette fratrie inspirée. Comme le XXIe siècle l'accable périodiquement, elle s'est réfugiée pour cela une nouvelle fois au XIXe, ainsi qu'elle le fait régulièrement depuis que Dickens l'y a introduite. Et elle y a entraîné sa fille.
Nos deux autrices se sont amusées à disséminer dans leur roman épistolaire des notes de bas de page plus ou moins sérieuses visant à créer des effets de réel, d'autant plus que certaines des références sont tout ce qu'il y a de plus historique. Le résultat est clair : il n'est de vérité que romanesque et artistique, devant laquelle la grande, la sage et folle Histoire, doit s'incliner !
Mère et fille achèvent en cette fin d'octobre 2024 le tome 2 de Francœur - À nous la vie de château !, où nous ferons enfin connaissance, au printemps prochain (le 21 mai 2025, précisément) avec cette mystérieuse correspondante et cette vie de château qui nous est promise à la fin du premier tome. Un autre pan de l'histoire de France, le Second empire, nous y attend aussi, puisqu'Anna Dupin alias Francœur écrit ses lettres entre 1860 et 1863.

Francœur - À nous la vie d'artiste ! - Marie-Aude Murail & Constance Robert-Murail - Medium+ de l'école des loisirs (408 pages, 19 €)




La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...