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samedi 22 juillet 2023

Thierry Magnier, « hardeur » malgré lui ?

 

Un livre pour la jeunesse jugé pornographique



Alors que l’opération Partir en livre, lancée comme tous les étés par le Centre national du livre (CNL) pour inciter la jeunesse à lire pendant les vacances, menaçait de s’assoupir sous la canicule, le ministre de l’Intérieur vient à lui seul de relancer l’intérêt pour la lecture en interdisant par arrêté en date du 17 juillet « de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs, la publication intitulée Bien trop petit de Manu Causse éditée par la maison d'édition Thierry Magnier. » L’éditeur incriminé aurait fait d’une de ses collections pour la jeunesse un nouveau cheval de Troie, un petit poney rose qui dissimulerait le puissant étalon noir de la pornographie.

Depuis une loi de juillet 1949, modifiée notamment en 2011, le secteur de la littérature jeunesse, la « LJ », est soumis à une commission de surveillance et de contrôle des publications pour la jeunesse, englobant l’enfance et l’adolescence jusqu’à 18 ans. Les livres destinés à ce public doivent obéir à un cadre que fixe la loi. La commission peut aller jusqu’à demander au ministre de l’Intérieur d’interdire la vente d’une publication (art. 14 de la loi) qui outrepasserait ce cadre.

C’est sur la base d’un avis de cette commission que le ministre a pris son arrêté,  en « considérant que l'ouvrage « Bien trop petit » de Manu Causse, manifestement destiné à la jeunesse, contient, à travers le récit d'une fiction imaginée par le personnage principal - notamment en pages 61 et 62, 85 et 86, 90 à 94, 105 à 108, et 158 à 160 - la description complaisante de nombreuses scènes de sexe très explicites ; » et que « dès lors que ce récit constitue un contenu à caractère pornographique, présentant de ce fait un danger pour les mineurs qui pourraient l'acquérir ou le consulter », il convenait de l’interdire aux mineurs.

Qu’en est-il ? L’éditeur Thierry Magnier a développé une collection au titre bizarrement désuet (gaullien ?), « L’ardeur », qui abrite des livres que l’éditeur présente ainsi :

« LIRE, OSER, FANTASMER, trois mots qui résument l’ambition de la collection L’Ardeur. Depuis ses débuts, notre maison est fière de défendre une littérature courageuse qui s’intéresse à l’adolescence telle qu’elle est, avec ses zones d’ombres, ses excès, ses émotions exacerbées. Mais l’adolescence est aussi une période où le corps se métamorphose, où la vie sexuelle commence. Quoi de plus logique, alors, que d’ouvrir notre catalogue à des textes qui parlent de sexualité, de désir, de fantasme. L’Ardeur se pose résolument du côté du plaisir et de l’exploration libre et multiple que nous offrent nos corps. »

De nombreuxses auteurices jeunesse ont fait une incursion dans cette collection, dont la très respectée Susie Morgenstern. On peut évidemment s’interroger sur l’opportunité de créer une telle « spécialité », un peu racoleuse, au sein d’une maison d’édition jeunesse. Il existe en fait aujourd’hui assez peu d’ouvrages destinés aux adolescents qui fassent l’impasse sur le sexe et ses avatars, sexualité qui est quand même la grande affaire de cet âge, nonobstant les prophètes du No Sex à venir. Et les dits adolescents qui veulent « s’informer » peuvent piocher tout à loisir dans la littérature générale, que rien ne leur interdit. Mais enfin, au marketing, rien d’impossible…

Manu Causse, qui avait déjà publié dans la collection « L’Ardeur » Le point sublime, a donc récidivé avec Bien trop petit. La 4ème de couverture de son livre le présente ainsi :

Grégoire est à deux doigts de ne plus jamais sortir de sa chambre. Tout, plutôt que retourner au lycée où un camarade de vestiaires s’est moqué de la taille de son sexe.

L’adolescent en est à présent persuadé : sa vie est fichue, il finira seul – et sans doute puceau. Il se plonge dans le seul plaisir qu’il lui reste : l’écriture. Max Egrogire et Chloé Rembrandt, ses personnages de fanfiction, lui font oublier sa détresse.

Mais leurs aventures imaginaires attirent l’attention. À travers une étrange correspondance qui se tisse alors, Grégoire va découvrir que désir et plaisir sont peut-être moins liés à son anatomie qu’il ne le croyait…

Ma médiathèque a placé ce livre dans son « Fonds Jeunes Adultes » :



C’est un livre de 400 pages, publié le 21 septembre 2022, au sein duquel la commission a donc identifié 16 pages à caractère « pornographique », qui sont en fait les fanfictions que Grégoire, le héros malheureux de cette histoire, écrit pour se défouler. Je n'ai pas lu le roman de Manu Causse. Si je lis les extraits de Bien trop petit, publiés par ActuaLitté comme pièces à conviction (extraits fondant la décision du ministre de l'Intérieur), il s'agit de morceaux s'apparentant à de la romance glauque (« dark romance » en anglais) imaginés par le jeune héros, et nullement de scènes vécues par les personnages dans la réalité du roman. Il s’agit d’histoires dans l’histoire. Et on ne peut pas prendre des parties, si j’ose dire, pour le tout. D'une fantaisie sexuelle à sa réalisation, il y a certes une voie racoleuse (bis repetita), mais qu’une simple lecture n’oblige personne à emprunter.

Reste qu’à mon avis, il doit y avoir aussi en LJ, sur cette voie, un seuil, qui ressortit à la morale et au Code pénal, c'est-à-dire au souci de l'autre et à la connaissance des interdits. La LJ a sans doute quelque obligation d'aider ses lecteurices à identifier clairement ce seuil dans ses romans d'apprentissage ou ses contes d'avertissement. C'est me semble-t-il l'esprit de la loi de 49 qui encadre légitimement les publications destinées à la jeunesse. Dans le cas présent, il me semble toutefois évident que l'arrêté résulte d'une lecture « fondamentaliste », extractive, qui confond description et incitation (voire excitation, qui sait ?), incapable de restituer les extraits incriminés dans l'économie générale du roman.

Mais puisqu’il y a une commission et un ministre, il n’est peut-être pas mauvais qu’ils rappellent leur existence de temps à autre sur ce sujet, fût-ce à contretemps. On ne peut pas faire n’importe quoi dès lors qu’on prétend écrire « pour la jeunesse ».  C’est peut-être dommage que ce zèle institutionnel protecteur soit tombé sur Manu Causse, à moins que cela ne relance ses ventes, selon l'effet habituel de toute censure culturelle en France.

En tout cas, Julie Le Douarin, l'une des lectrices de la très sérieuse Revue des livres pour enfants de la BnF [1], qui, elle, a compris ce qu’elle lisait, contrairement à la commission et au ministre, n’a visiblement pas sauté au plafond avant d’écrire sa recension, gratifiant même l'ouvrage de Manu Causse, qu'on a déjà personnellement apprécié ici ou , de deux souriants (smileys en anglais) :




 



[1] RLPE n° 329, avril 2023, p. 49

vendredi 19 octobre 2018

POV

Addict au cybersexe à 16 ans



C’est le deuxième roman pour adolescents de Patrick Bard que je vous présente. Vous vous souvenez peut-être de ce récit très documenté, Et mes yeux se sont fermés, où l’auteur racontait l’embrigadement d’une jeune fille, son départ en Syrie comme djihadiste et son retour en France. Avec POV, acronyme de l’anglais Point Of View, qui désigne une méthode de tournage en caméra subjective, Patrick Bard aborde un tout autre genre d’arraisonnement par internet, qui va conduire un jeune adolescent au seuil de la mort, lui aussi.

C’est en essayant de télécharger un film de Spiderman en streaming que, Lucas, 16 ans, tombe pour la première fois, de fenêtres de pub en liens parasites et sans qu’il l’ait vraiment voulu, sur une vidéo porno qui s’incruste sur l’écran de son ordinateur. La scène le fascine, comme une brutale initiation. Ce frisson initial, inédit, il va désormais chercher à le répéter à l’infini, plaisir solitaire à la clé. Progressivement, le cybersexe envahit ses nuits, puis ses jours, sature son corps et son esprit. Il dort en classe, ses résultats scolaires dégringolent  et ses parents ne comprennent pas ce qui arrive à leur fils de plus en plus renfermé, ou  agressif quand ils essayent de discuter avec lui.

Sébastien, le père, va découvrir le pot aux roses le jour où son fils doit lui avouer que son portable et son ordinateur, sans lesquels il ne peut plus vivre, semblent définitivement « plantés ». Sébastien, qui travaille dans une société d’informatique, confie à un collègue le soin de ressusciter les deux appareils. Ce collègue va lui faire découvrir à quoi son fils passe ses nuits en lui dévoilant l’historique de ses consultations, et les films et les images stockées sur le disque dur.

Choqués, les parents croiront néanmoins qu’une confrontation avec leur fils, dont ils obtiendront la « promesse d’arrêter », peut suffire. Mais ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que pour Lucas, il s’agit d’une véritable addiction. Le chemin va donc être long, jalonné d’un épisode tragique : la première partie du livre s’appelle « Disparaître ».  C’est pendant un séjour dans une clinique de rééducation et de sevrage que Lucas réapprendra à « faire battre le cœur », titre de la seconde partie.

Visiblement documenté, Patrick Bard a réussi à bâtir un roman qui est un conte d’avertissement âpre. « Il ne faut qu’une demi-seconde à Google pour rechercher et proposer à l’internaute qui en fait la demande 1 250 000 vidéos de pénétration anales. » Le milieu qui produit ces films, les conditions de vie des hommes et des femmes qui se plient à ces séquences pornographiques, sont brièvement décrits, sans fards mais sans complaisance non plus. « Le porno, c’est 68 millions de requêtes par jour ». 

La tâche des parents face à une telle situation n’est pas aisée. Il y a des signaux d’alarmes, comme la fatigue excessive, la difficulté à se lever le matin, la baisse des résultats scolaires, le mutisme et l’agressivité croissants. Face à ses parents, père ou mère, l’adolescent est toujours dans le déni. Il leur avouera à la rigueur qu’il « joue » un peu trop sur son ordinateur, mais tant que le diagnostic précis n’est pas posé, rien ne peut être entrepris. 

POV est un livre dur mais utile. On suit l’itinéraire de Lucas comme on lirait un thriller. La tempête intime qui a failli le détruire va s’apaiser au bord de la mer, dans cet établissement de soins où Lucas devra accepter la rencontre et l’échange pour se retrouver enfin, blessé à jamais mais vivant.

Écouter cette chronique (extrait lu à 3:36) :

POV, Point Of View – Patrick Bard – Syros (236 pages, 15,95 €)

vendredi 10 novembre 2017

16 nuances de première fois

Bien des nuances autour de ce moment délicat et impérieux, attendu et redouté, lorsque filles et garçons sortent définitivement de l'enfance.




Quelle bonne idée que ce recueil de nouvelles écrites à parité stricte par 8 auteurs et 8 autrices jeunesse, et coordonné par Manu Causse et Séverine Vidal ! Tous ont su restituer les peurs, les émotions et le si vif désir éprouvés par les adolescent.e.s lors de leur « première fois ». On aura compris qu’il ne s’agit ici ni du premier tour de manège, ni même de la première cigarette fumée en cachette.

C’était une bonne idée car entre les manuels de SVT assortis de manipulations de préservatif sous l’égide de l’infirmière scolaire et les images gavantes de YouPorn, il y a assurément place pour des récits initiatiques racontant sans fards et sans complaisance ce passage obligé vers l’âge adulte. Bien des romans pour la jeunesse l’évoquent, mais pas avec cette concentration et cette intensité. Dans ce livre, qu’on pourrait qualifier de « spécialisé », on ne pense qu’à ÇA, comme 100 % des ados à partir d’un certain âge !

Dans sa préface, Alain Héril, psychanalyste, rappelle une évidence : « la première relation sexuelle marque une sortie définitive de l’enfance ». Soulignant que l’âge moyen du premier rapport n’a guère varié depuis trente ans – 16 ans et trois mois pour les garçons, 16 ans et 6 mois pour les filles – il prend soin aussi de souligner qu’il n’y a pas – et c’est heureux - de mode d’emploi universel de la chose…

A quel point chaque expérience est singulière, côté fille comme côté garçon, les 16 histoires en fournissent la plus parfaite des illustrations. Chaque auteur.e a choisi un angle original, parfois même une forme audacieuse, à l’instar de Clémentine Beauvais qui imagine une discussion entièrement par sms, coupures de réseau incluses, entre deux amies, l’une, en camping dans un trou perdu, qui raconte son « expérience » à l’autre, dévorée par l’impatience de savoir ce que sa copine a vécu. C’est constamment comique et très sérieux à la fois. Antoine Dole, lui, a construit une vraie nouvelle avec sa chute, « la goutte de lumière » finale, chère à Barbey d’Aurevilly, qui fait relire instantanément toute l’histoire depuis le début. Il y a des premières fois en rêve sinon de rêve, d’autres manigancées à trois et qui finissent à deux, il y a un miroir qui raconte, il y a une première fois qui tourne en prochaine fois, des initiatrices providentielles pour garçons timides, clichés  de la suédoise blonde avec accent ou de la grande sœur de la copine, etc.

On saura gré à ces jeunes écrivaines et écrivains non seulement d’avoir appelé un chat un chat, sans périphrase pudibonde, mais encore d’avoir enchâssé leurs jeunes chats et chattes dans de vraies rencontres, fussent-elles un peu foireuses, notamment celles qui se déroulent à la faveur de soirées lycéennes, abondamment enfumées et alcoolisées pour noyer le poisson. Sur le sujet, on les créditera aussi d’avoir raconté des histoires sans nous raconter d’histoires : la première fois est une aventure intensément désirée ET une épreuve redoutée. Elle ouvre pour la vie entière une boîte de Pandore, celle de la libido, de ses joies et de ses errances. Elle peut se passer assez mal, sans vrai consentement côté fille – mais on pourrait parler aussi de la pression de conformisme macho qui s’exerce sur les garçons. A quoi consentent-t-ils, eux aussi ? Un ou deux récits ont ici valeur de conte d’avertissement, en particulier Mon beau miroir, d’Emmanuelle Urien. C’est pourquoi chaque jeune lecteur et lectrice pourra en tirer des leçons utiles, même si sa première fois à lui ou à elle, avec toute sa force et toute sa singularité, viendra à coup sûr les balayer.

Quant aux lecteurs adultes – tout ce qui se passe ici est évidemment hors de leur regard et de leur juridiction - ces récits réactiveront sûrement leurs souvenirs et leur feront peut-être reconsidérer la manière dont leur propre première fois a pu éclairer ou assombrir, en tout cas colorer encore aujourd’hui, la suite de leur vie sexuelle et amoureuse.

16 nuances de première fois, coordonné par Manu Causse et Séverine Vidal propose, dans l’ordre d’apparition des textes de : Clémentine Beauvais, Benoît Broyart, Hélène Rice, Arnaud Tiercelin, Antoine Dole, Emmanuelle Urien, Axl Cendres, Manu Causse, Rachel Corenblit, Cécile Chartre, Driss Lange, Taï-Marc Le Thanh, Gilles Abier, Sandrine Beau, Chrysostome Gourio et Séverine Vidal. Ce livre est publié aux éditions Eyrolles (190 pages, 14,90 €)

En podcast sur RCF Loiret :



La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...