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dimanche 6 octobre 2024

La dernière fois qu'on s'est aimés


Dans le bus magique de Marie Boulic

« Elle » est assise dans son autobus, le nez plongé dans Melville, quand, levant la tête, elle voit « Lui » monter, ce qui lui occasionne d'emblée, page une, « une petite descente d'organes », comme dirait son amie Scarlett. Pourquoi tant d'émotion pour une histoire pliée, finie, terminée depuis dix-huit mois ? Commence alors un drôle de duel, entre « elle » et « lui » que Charlie - « elle » s'appelle Charlie – aurait pu intituler « Coincée dans un bus avec mon ex » si elle en avait fait un roman. L'ex, « Lui », s'appelle Raphaël et comme il ne l'a pas aperçue d'emblée, il finit par s'asseoir en face d'elle, par hasard on va dire (mais on sait bien ce qu'il faut penser du hasard).

Marie Boulic met en scène ces retrouvailles forcées par glissements progressifs, passant de deux monologues intérieurs à l'échange, inévitable, inéluctable et embarrassant au possible. Narratrice ô combien omnisciente, elle se place à tour de rôle dans la tête de chacun, s'amusant à les voir reprendre langue intime l'un avec l'autre dans cet espace ô combien collectif qu'est un autobus aux heures de pointe. Drôle de huis-clos ouvert sur le monde où le passé va devoir se reconjuguer au présent parce que ces deux-là n'ont jamais cessé de s'aimer malgré la chose violente qui les a séparés.

Cette chose-là est au milieu d' « Eux », une autre focale qu'emploie l'autrice qui nous fait entrer peu à peu dans ce qui a précédé cette rencontre impromptue, la séparation, si proche si lointaine, le coup de foudre initial, en intercalant dans ce face à face, des analepses qui nous font découvrir les premiers pas du couple. Ce qui lui permet d'offrir à son récit deux styles bien différents : celui des vers libres, qui accueillent le maelstrom des émotions, des mots qui brûlent au-dedans, des cassures du langage quand celui-ci, après avoir hésité, s'élance dans la parole pour enflammer le bus ; celui de la prose plus sage qui raconte, explique, sorte de petit chœur antique portatif qui nous ramène aux origines du couple et de ce qui l'a fait et défait.

La dernière fois qu'on s'est aimés aurait pu s'appeler La place vide, signalée page 188, cette place où aucun des deux ne peut ni ne veut s'asseoir, car c'est la place de la « chose » qui est entre eux et qui les a déchirés. Dans le titre, « dernière » sonne comme « dernière irrévocable », comme si le théâtre de la vie pouvait fermer définitivement ! Mais non ! Car la dernière fois qu'on s'est aimés, c'était tellement bien, qu'on n'a rien oublié et même, qu'on va recommencer. Encore frissonnants...

En cette rentrée littéraire, le roman de Marie Boulic ne serait-il pas le plus beau plaidoyer qui soit en faveur du réarmement amoureux ? 


La dernière fois qu'on s'est aimés - Marie Boulic - septembre 2024 - Sarbacane (231 pages, 15,50 €)

NB : En trois romans, Nos étés sauvages, Le chant du bois ( Grand prix SGDL du roman jeunesse 2024) et maintenant La dernière fois qu'on s'est aimés, Marie Boulic s'est imposée dans la LJ comme une nouvelle voix qui "ne chante pas pour passer le temps".

vendredi 3 mai 2024

Mes amis devenus



 Voilà, j'ai commencé ce livre hier soir, j'ai éteint ma lampe à regret pour dormir et je l'ai terminé  ce matin. Avait-il bercé ma courte nuit ? Je ne sais, mais il m'a cueilli au réveil et ne m'a pas lâché. Et je m'aperçois, oh, scandale que depuis toutes ces années, je ne vous avais jamais présenté un seul ouvrage de Jean-Claude Mourlevat, l'un des auteurs jeunesse français les plus célèbres, justement couronné en 2021 du prix international Astrid Lindgren. Il a dernièrement inauguré chez Gallimard une série, Jefferson, qui met en scène un hérisson détective. Mais vous avez sûrement entendu parler de ses premiers romans, à la fin des années 90 : La balafre, L'enfant Océan, La rivière à l'envers, etc. 

Mes amis devenus, c'est le titre que je viens de lire de lui, n'est pas précisément un livre paru dans une collection pour la jeunesse mais je crois qu'il peut plaire à n'importe quel adolescent qui se retrouvera dans ce « Club de Cinq » pour grands.

Quand le roman commence, Silvère vient à Ouessant ouvrir une maison qu'il a louée pour quelques jours. A l'instigation de Jean, un ami de collège que Silvère n'a jamais perdu de vue car il a toujours été comme un frère pour lui, cinq amis, trois garçons et deux filles, je devrais dire trois hommes et deux femmes, sont tombés d'accord pour se retrouver et passer cinq jours ensemble sur l'île, quarante ans après s'être quittés. Ils sont convenus de venir seuls, sans leurs attaches actuelles éventuelles, maris femmes ou enfants, provisoirement mises hors jeu pour la durée du séjour.

A 17 h, Silvère est donc arrivé au port en bicyclette et il guette l'arrivée du ferry qui lui amène Jean, Lours', Luce et Mara. Il les attend le cœur battant, battu par le passé qui lui revient par vagues, se demandant s'il les reconnaîtra, s'ils le reconnaîtront. C'est dans cette attente que Silvère, le narrateur, glisse le récit de son enfance et de son adolescence bientôt mêlé à celles des quatre ami·es qui vont le rejoindre. Commence une longue analepse qui arpente les territoires puissants de la famille, de l'amitié et des premières amours.

Mes amis devenus est un authentique roman d'apprentissage. Silvère, qui raconte, en est le personnage central, brûlé intérieurement à la pensée qu'il va revoir Mara, son amour d'adolescence, le premier, le seul peut-être, « passion immédiate et dévorante », qui lui a échappé. C'est cette corde tendue de Silvère à Mara qui vibre tout au long du roman, résonance du passé dans le présent de ces retrouvailles. Qu'est-ce qui reste du bonheur des premiers commencements, des galères, des fous-rires, des trahisons aussi, que le temps a repeints des couleurs chaudes et dégradées de l'automne, en ce début d'octobre.

Chacune des journées passées va avoir sa tonalité au fil des relectures et révélations que chacun va faire de sa vie ultérieure à l'aune de ses débuts, revisités.

C'est un roman qui pourrait céder à la nostalgie, à l'amertume de la complainte Pauvre Rutebeuf interprétée jadis par Léo Ferré, à laquelle Jean-Claude Mourlevat a emprunté son titre. « Que sont mes amis devenus/que j'avais de si près tenus/Et tant aimés ? ♫». Si ces sentiments peuvent effleurer le lecteur d'un certain âge – j'emploie volontairement cet euphémisme -  touchant en lui des zones sensibles de son passé, nul doute que ce livre fournira aux plus jeunes des repères pour situer ce qu'ils éprouvent et expérimentent aujourd'hui en l'inscrivant dans un horizon temporel élargi.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:00) :

Mes amis devenusJean-Claude Mourlevat – 2016 - Fleuve éditions (218 pages, 17,90 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...