Dans le bus magique de Marie Boulic
« Elle »
est assise dans son autobus, le nez plongé dans Melville, quand,
levant la tête, elle voit « Lui » monter, ce qui
lui occasionne d'emblée, page une, « une petite descente
d'organes », comme dirait
son amie Scarlett. Pourquoi tant d'émotion pour une histoire
pliée, finie, terminée depuis dix-huit mois ? Commence alors
un drôle de duel, entre « elle » et « lui »
que Charlie - « elle » s'appelle Charlie – aurait pu
intituler « Coincée dans un bus avec mon ex » si elle en
avait fait un roman. L'ex, « Lui », s'appelle Raphaël et
comme il ne l'a pas aperçue d'emblée, il finit par s'asseoir en
face d'elle, par hasard on va dire (mais on sait bien ce qu'il faut
penser du hasard).
Marie
Boulic met en scène ces retrouvailles forcées par glissements
progressifs, passant de deux monologues intérieurs à l'échange,
inévitable, inéluctable et embarrassant au possible. Narratrice ô
combien omnisciente, elle se place à tour de rôle dans la tête de
chacun, s'amusant à les voir reprendre langue intime l'un avec
l'autre dans cet espace ô combien collectif qu'est un autobus aux
heures de pointe. Drôle de huis-clos ouvert sur le monde où le
passé va devoir se reconjuguer au présent parce que ces deux-là
n'ont jamais cessé de s'aimer malgré la chose violente qui les a
séparés.
Cette
chose-là est au milieu d' « Eux », une autre
focale qu'emploie l'autrice qui nous fait entrer peu à peu dans ce
qui a précédé cette rencontre impromptue, la séparation, si
proche si lointaine, le coup de foudre initial, en intercalant dans
ce face à face, des analepses qui nous font découvrir les premiers
pas du couple. Ce qui lui permet d'offrir à son récit deux
styles bien différents : celui des vers libres, qui accueillent
le maelstrom des émotions, des mots qui brûlent au-dedans, des cassures du langage quand celui-ci, après avoir hésité, s'élance dans la parole
pour enflammer le bus ; celui de la prose plus sage qui raconte,
explique, sorte de petit chœur antique portatif qui nous ramène aux
origines du couple et de ce qui l'a fait et défait.
La
dernière fois qu'on s'est aimés aurait pu s'appeler La place
vide, signalée page 188, cette place où aucun des deux ne peut
ni ne veut s'asseoir, car c'est la place de la « chose »
qui est entre eux et qui les a déchirés. Dans le titre, « dernière »
sonne comme « dernière irrévocable », comme si le
théâtre de la vie pouvait fermer définitivement ! Mais non !
Car la dernière fois qu'on s'est aimés, c'était tellement bien,
qu'on n'a rien oublié et même, qu'on va recommencer. Encore frissonnants...
En
cette rentrée littéraire, le roman de Marie Boulic ne serait-il pas
le plus beau plaidoyer qui soit en faveur du réarmement
amoureux ?
La dernière fois qu'on s'est aimés - Marie Boulic - septembre 2024 - Sarbacane (231 pages, 15,50 €)
NB : En trois romans, Nos étés sauvages, Le chant du bois ( Grand prix SGDL du roman jeunesse 2024) et maintenant La dernière fois qu'on s'est aimés, Marie Boulic s'est imposée dans la LJ comme une nouvelle voix qui "ne chante pas pour passer le temps".