mercredi 16 octobre 2024

Francœur - À nous la vie d'artiste !

 


Comment devient-on artiste ?

Vous avez 12 ans et vous écrivez, tantôt des poèmes, tantôt ce que votre mère appelle « tes petits romans » ; vous en avez 17, la comédie vous tente mais vous ne vous trouvez pas assez jolie ; vous avez vingt ans et vous revenez ébloui d'une exposition consacrée à Suzanne Valadon et c'est décidé, vous serez peintre... Mais qui pourrait guider vos premiers pas vers cette vie d'artiste dont les feux s'allument déjà dans vos yeux ? Ne cherchez plus, lisez Francœur. La célèbre autrice Anna Dupin va vous prendre par la main et vous serez cette jeune fille ou ce jeune homme qui lui confie ses espoirs et ses doutes, qui l'interroge et à qui elle répond avec... l'histoire de sa vie !

Cette réponse en trente-sept lettres comme autant de chapitres conte en effet la vie tourmentée et heureuse d'une fratrie qui traverse le cœur battant du XIXe siècle, la bohème et la révolution perdue de 1848 et mille autres événements et péripéties de l'époque. Les Dupin sont quatre, Anna l'aînée, les jumeaux Isidore et Marceau et la benjamine, Olympia. Leur père, Marie-Gaston, est un artiste-peintre monté à Paris depuis son Berry natal, persuadé qu'il était d'y trouver la gloire, et où il n'a fait qu'entraîner sa femme dans la mort, ses enfants dans la misère, jusqu'à les abandonner. Son leitmotiv dépité restera : « Un artiste ne devrait jamais se marier, ne devrait jamais  avoir d'enfants ! »

Anna la rêveuse se retrouve donc chef de famille, couturière, échappe de justesse aux griffes du comte d'Ardillon, s'habille en homme, tâte du journalisme révolutionnaire, entrevoit dans un atelier un modèle nu qui va hanter ses nuits des années durant et elle va devenir une romancière célèbre, à l'instar de George Sand, principale inspiratrice de nos deux autrices. Sous nos yeux, les jumeaux grandissent eux aussi. Isidore, le bélier, force de la nature, sera peintre. Marceau le petit mouton fragile deviendra poète. Quant à Olympia, un moment disparue, elle reviendra sur scène et comme ses frères et sœur, aussi attendris qu'excédés par elle, ne savent pas quoi en faire, elle sera la plus grande comédienne de son temps, un personnage qui, lui, doit beaucoup à Sarah Bernhardt.

« À nous la vie d'artiste ! » L'énergie de ce roman d'apprentissage, Marie-Aude Murail l'a puisée dans sa propre famille d'artistes, dans la jeunesse de sa fille Constance à qui elle a entrepris, depuis la septième saison de Sauveur & Fils, de transmettre sa plume. Trois femmes du XIXe siècle et plusieurs poètes, dont le propre père de Marie-Aude Murail, Gérard Murail, les ont inspirées, la peintre Rosa Bonheur étant la troisième outre les deux déjà citées, George et Sarah. Isidore va en effet devenir au masculin ce peintre animalier que fut Rosa Bonheur, dont le succès qu'elle eut de son temps n'a d'égal que l'oubli dans lequel elle était tombée. 

C'est en découvrant son château à Thomery, à l'occasion du lancement du tome 2 de la BD inspirée de Miss Charity, que Marie-Aude Murail a eu l'idée de réfléchir à la condition d'artiste en composant cette fratrie inspirée. Comme le XXIe siècle l'accable périodiquement, elle s'est réfugiée pour cela une nouvelle fois au XIXe, ainsi qu'elle le fait régulièrement depuis que Dickens l'y a introduite. Et elle y a entraîné sa fille.
Nos deux autrices se sont amusées à disséminer dans leur roman épistolaire des notes de bas de page plus ou moins sérieuses visant à créer des effets de réel, d'autant plus que certaines des références sont tout ce qu'il y a de plus historique. Le résultat est clair : il n'est de vérité que romanesque et artistique, devant laquelle la grande, la sage et folle Histoire, doit s'incliner !
Mère et fille achèvent en cette fin d'octobre 2024 le tome 2 de Francœur, où nous ferons enfin connaissance, au printemps prochain (le 21 mai 2025, précisément) avec cette mystérieuse correspondante et cette vie de château qui nous est promise à la fin du premier tome. Un autre pan de l'histoire de France, le Second empire, nous y attend aussi, puisqu'Anna Dupin alias Francœur écrit ses lettres entre 1860 et 1863.

Francœur - À nous la vie d'artiste ! - Marie-Aude Murail & Constance Robert-Murail - Medium+ de l'école des loisirs (408 pages, 19 €)




dimanche 6 octobre 2024

La dernière fois qu'on s'est aimés


Dans le bus magique de Marie Boulic

« Elle » est assise dans son autobus, le nez plongé dans Melville, quand, levant la tête, elle voit « Lui » monter, ce qui lui occasionne d'emblée, page une, « une petite descente d'organes », comme dirait son amie Scarlett. Pourquoi tant d'émotion pour une histoire pliée, finie, terminée depuis dix-huit mois ? Commence alors un drôle de duel, entre « elle » et « lui » que Charlie - « elle » s'appelle Charlie – aurait pu intituler « Coincée dans un bus avec mon ex » si elle en avait fait un roman. L'ex, « Lui », s'appelle Raphaël et comme il ne l'a pas aperçue d'emblée, il finit par s'asseoir en face d'elle, par hasard on va dire (mais on sait bien ce qu'il faut penser du hasard).

Marie Boulic met en scène ces retrouvailles forcées par glissements progressifs, passant de deux monologues intérieurs à l'échange, inévitable, inéluctable et embarrassant au possible. Narratrice ô combien omnisciente, elle se place à tour de rôle dans la tête de chacun, s'amusant à les voir reprendre langue intime l'un avec l'autre dans cet espace ô combien collectif qu'est un autobus aux heures de pointe. Drôle de huis-clos ouvert sur le monde où le passé va devoir se reconjuguer au présent parce que ces deux-là n'ont jamais cessé de s'aimer malgré la chose violente qui les a séparés.

Cette chose-là est au milieu d' « Eux », une autre focale qu'emploie l'autrice qui nous fait entrer peu à peu dans ce qui a précédé cette rencontre impromptue, la séparation, si proche si lointaine, le coup de foudre initial, en intercalant dans ce face à face, des analepses qui nous font découvrir les premiers pas du couple. Ce qui lui permet d'offrir à son récit deux styles bien différents : celui des vers libres, qui accueillent le maelstrom des émotions, des mots qui brûlent au-dedans, des cassures du langage quand celui-ci, après avoir hésité, s'élance dans la parole pour enflammer le bus ; celui de la prose plus sage qui raconte, explique, sorte de petit chœur antique portatif qui nous ramène aux origines du couple et de ce qui l'a fait et défait.

La dernière fois qu'on s'est aimés aurait pu s'appeler La place vide, signalée page 188, cette place où aucun des deux ne peut ni ne veut s'asseoir, car c'est la place de la « chose » qui est entre eux et qui les a déchirés. Dans le titre, « dernière » sonne comme « dernière irrévocable », comme si le théâtre de la vie pouvait fermer définitivement ! Mais non ! Car la dernière fois qu'on s'est aimés, c'était tellement bien, qu'on n'a rien oublié et même, qu'on va recommencer. Encore frissonnants...

En cette rentrée littéraire, le roman de Marie Boulic ne serait-il pas le plus beau plaidoyer qui soit en faveur du réarmement amoureux ? 


La dernière fois qu'on s'est aimés - Marie Boulic - septembre 2024 - Sarbacane (231 pages, 15,50 €)

NB : En trois romans, Nos étés sauvages, Le chant du bois ( Grand prix SGDL du roman jeunesse 2024) et maintenant La dernière fois qu'on s'est aimés, Marie Boulic s'est imposée dans la LJ comme une nouvelle voix qui "ne chante pas pour passer le temps".

Francœur - À nous la vie d'artiste !

  Comment devient-on artiste ? Vous avez 12 ans et vous écrivez, tantôt des poèmes, tantôt ce que votre mère appelle « tes petits romans » ;...