lundi 13 mai 2013

Athènes autrefois puissante

Quand la séparation des parents est insupportable


Un homme quitte sa femme, des parents se séparent, une ado pète les plombs. Marie-Sophie Vermot tisse sur cette trame, hélas banale, un récit original, tout en allers et retours. Danaé - c'est le joli prénom de l'adolescente en question - marche sur un fil fragile, d'hôpital psy en lycée « spécialisé ». Clivée, en proie à des émotions ultra-violentes, elle ruse, avec ses grands-parents qui l'ont recueillie, pour ne pas se retrouver à nouveau attachée sur un lit et bourrée de neuroleptiques, au milieu des fous. Quand « un papa + une maman » ne servent plus à rien, quand on est « grillé » aux yeux de ceux qui sont sensés vous aimer inconditionnellement, quand toute bienveillance masque une surveillance, quand tout remonte et déborde à l'état brut, insomnies, sentiments, envie d'aimer comme de tuer, quel chemin suivre ? 

Florence offre à Danaé un havre provisoire, une parenthèse, mais rien de plus, alors que le monde des « adultes » alentour semble uniformément et définitivement hostile. Marie-Sophie Vermot nous met dans la peau de Danaé avec beaucoup d'efficacité. Peut-être lâche-t-elle son héroïne (et son lecteur) un peu trop abruptement ?

Athènes autrefois puissante - Marie-Sophie Vermot - l'école des loisirs (165 pages, ? €)

jeudi 27 octobre 2011

Je ne suis pas Eugénie Grandet

"Quand le sublime côtoie l'insignifiant"



Il y a de tout dans ce livre. Deux sœurs, Anne-Louise et Alice et c'est la petite qui parle de son aînée et qui découvre qu'elle doit s'affranchir de cette ombre tutélaire. Mais c'est un vide qui se profile. De se voir propulsée à son compte, Alice a tout à coup peur de rater sa vie, prise de vertige devant celle d'Eugénie Grandet, une vie de roman qu'elle n'a pas pu terminer par crainte de découvrir comment la sienne allait finir. Alice, heureusement, croise Alphonse, fleuriste en dehors des heures de lycée. Au hasard, elle agrippe sa main, plus ou moins maladroitement, mais plus ou moins définitivement aussi.

 Entre en scène une mamie revêche et inconnue, enterrée dans cette Creuse froide où la famille ne se rend qu'à reculons. Pourquoi aller voir quelqu'un qui ne m'aime pas ? se demande tout haut Alice. Son aînée la fait taire une dernière fois. A pied d'œuvre, Alice, plutôt que de rester à geler dans la vieille maison, s'entête à vouloir percer le mystère de cette vieille dame indigne, à forcer l'amour qui lui est dû, pense-t-elle. Quelque chose comme une récompense est au bout de son obstination, qui ressemble à la vérité. S'enchaîne alors une seconde histoire qui ne convoque plus Balzac mais Tchekhov. Max est l'ami metteur en scène d'Anne-Louise. Pour l'heure il vit dans la Cerisaie et rien ne peut l'en sortir. Sa pièce emmène tout ce petit monde au bout du monde, Dunkerque, un port où s'annonce un naufrage. Il faut faire face et comme dans la vie, quand le décor prévu part en fumée, en repenser un autre pour jouer malgré tout.

Alice a un don pour repérer des bribes d'objets qui traînent par terre. Avec eux, elle se fabrique des fétiches en forme de souvenirs immédiats, un passé composé comme un bouquet frais, qu'elle peut opposer à ses détresses présentes. Finalement, tout est léger. On suit avec plaisir cette jeune fille vibrionnante qui tombe amoureuse sans s'en rendre compte et distribue autour d'elle un bonheur aussi certain qu'aléatoire, celui de la vie où « le sublime côtoie l'insignifiant ». Grâce à Shaïne Cassim, le lecteur découvre que les deux lui sont nécessaires et peuvent naître de trois fois rien : juste un peu d'attention à ce qui est.

jeudi 5 mai 2011

L'été mouche

Guide de survie pour ado par temps de rupture amoureuse




Lui c'est il, mais elle, c'est Elle, avec une majuscule. On l'appellera donc L. Que les héros de l'histoire soient anonymes n'est pas un problème. Donc, alors que il revient de vacances gonflé de projets pour jouir de l'appartement parisien temporairement vidé des parents et de leur nichée de lapins restés au soleil, L annonce tout à trac à notre jeune apprenti ès lettres et futur brillant romancier fils de famille nombreuse que c'est fini : « je crois qu'il vaudrait mieux qu'on arrête de se voir ».

Le désordre savamment orchestré du récit, chapitres apparemment mal triés et brefs comme des coups de poing, phrases qui s'interrompent parce que les mots ou le souffle manquent pour écraser le chagrin, toute l'écriture de Bertrand Ferrier, qui fait souvent mouche, participe de ce choc initial qui met notre adolescent cul par-dessus tête. Les allers retours entre l'époque « avec » (L, bien sûr) et l'époque « sans » participent au travail de décryptage et de deuil de notre héros qui ne sait même plus comment se demander « où est-ce que j'ai foiré ? », ni bien sûr répondre à la question.

Mais ils nous donnent quelques clés. II est sans doute trop jeune pour L, d'ailleurs il n'a pas osé aller jusqu'au. Et puis de l'avoir placée sur un piédestal ne lui a peut-être pas permis d'entrevoir qui L était vraiment. Sûrement pas une invention solitaire ni un plaisir du même acabit. « Je ne suis pas celle que tu imagines » lui assène L. Ça va être dur de se faire re-aimer... Comment se consoler ? Peut-être en acceptant de revoir Linda, en toute déréliction, et puis en écrivant ou pas l'histoire d'un mec au pays des surgelés qu'on laissera mourir de froid. Bien fait pour lui, il n'avait qu'à pas. Ferrier, c'est fou.

L'été mouche - Bertrand Ferrier - Grasset jeunesse (182 pages, 8,80 €)

lundi 8 novembre 2010

Bleu cerise

Gris horizon





Avec Bleu Cerise, Lorris Murail nous installe dans une petite ville de l'Est de la France, soudainement plombée par le départ de son régiment qui va la vider du tiers de sa population. Lui qui a écrit naguère à propos des descriptions : « à titre personnel et en tant que lecteur, je n'aime à peu près que ça », brosse avec la méticulosité qu'on lui connaît le décor naturaliste d'un roman social.

Mais au beau milieu, il plante un corps étranger, une adolescente de 17 ans, adepte des arts martiaux, qui se retrouve propulsée malgré elle dans la tourmente politico-médiatique locale, lestée d'une mort érigée immédiatement en symbole de la crise qui vient. Élodie, témoin et rebelle malgré elle, se sent cernée par les mystères et les mensonges du monde opaque des adultes. Encore à l'âge du cœur pur, elle cherche éperdument la vérité. Tour à tour obstinée et désarmée, curieuse et manipulée, mais toujours solide, elle se heurte, comme un papillon de nuit jeté dans la lumière crue, à ce qu'elle croit être la réalité et qui n'est jamais que mirages et faux-semblants.

Avec un mélange subtil de délicatesse et de brutalité, ne laissant jamais son lecteur au repos, Lorris Murail fait accomplir à son héroïne rimbaldienne un parcours initiatique accéléré qui la conduit en quelques jours de l'enfance à l'orée d'une vie de femme.

Bleu cerise - Lorris Murail - Gründ - 2010 (220 pages, 14,90 €)

lundi 25 octobre 2010

Prières

Le ciel pour témoin




Quand un auteur se prend pour le Créateur lui-même et qu'il entreprend d'écouter les plaintes qui montent vers lui, quoi de plus naturel que d'en faire un livre ? Parmi les quelques milliards d'êtres humains, il en choisit quatre, pas tout à fait au hasard, prélevés dans ce vingtième siècle d'amour et de sang, de fer et de feu. Les voix d'Amine, Jack, Dolorès et Prosper n'ont pas d'autre témoin de leur existence que celui qu'ils se sont choisi, sans doute dans le ciel de leur enfance et qu'ils nomment : Vierge Marie, Saint Pierre, Notre Père et Dieu lui-même.

Chacun lui confie le plus secret de sa folie et sous nos yeux devient guerrier mécanique, pêcheur amoureux, femme libérée et vieil homme apaisé. Dans ce monde, la mort est l'horizon naturel de la souffrance mais la vie s'obstine jusqu'au bout, justifiée par ce lien ténu tissé par la prière, remède ultime de la solitude en forme de journal intime.

En narrateur tout-puissant, Jean-François Chabas tente d'apprivoiser dans ces quatre destinées qu'il nous rend transparentes le vertige qui nous saisit devant la multitude opaque de l'humanité et son Histoire.

Prières - Jean-François Chabas - l'école des loisirs - 2008 (232 pages)


samedi 16 octobre 2010

Il faut rester tranquille

Le droit au chagrin



Juliette est une petite personne rationnelle et obstinée qui ne veut pas se contenter des masques et des silences qui l'entourent du jour où son père devient subitement invisible. Sa mère, son frère Arthur, sa tante Sucette, submergés par leur propre chagrin, refusent de répondre à ses pourquoi et à ses comment, comme si regarder en face ces deux questions était devenu impossible. Les mots manquent pour des choses qu'il s'agit juste de désigner afin d'entrer dans la vérité d'une disparition.

Juliette ne demande qu'à voir pour croire. Elle n'en démordra pas. Autour d'elle, grâce à elle, le monde fragile des adultes renonce progressivement aux chuchotements, aux airs mystérieux et aux mensonges déguisés. A chaque jour suffit sa peine à dire et c'est finalement Juliette qui va conduire jusqu'au bout le deuil des siens, « pour montrer qu'elle vogue tranquillement sur la mer », elle aussi.

Isabelle Rossignol ne lâche pas la main de cette petite fille qui l'entraîne et, avec elle, nous fait traverser délicatement cette passe dangereuse où un enfant découvre qu'il doit la vie et l'amour à quelqu'un qui n'en a plus voulu et a choisi la mort.

samedi 25 septembre 2010

L'amour me fuit

Mon grand frère fidèle



Pourquoi les filles grandissent-elles plus vite que les garçons ? Zouz n'a même pas le temps de se poser cette question. Mais il sait désormais comment son amie Josie, cette première main saisie, ce premier baiser échangé, sont devenus brutalement les souvenirs d'un enfant, assis sur un banc et déjà nostalgique, qui pourrait dire comme Zazie : « J'ai vieilli ».

Thomas Gornet compose pour son jeune héros une traversée tendre et mouvementée, de flux et de reflux entre CE1 et 6ème. Au passage, il saisit d'un pastel léger, par petites touches, les tableaux d'une vie masculine tôt exposée aux désordres de l'amour et du désamour, une vie où tout semble irrémédiable mais où finalement rien n'est grave, dans l'ombre fidèle d'un grand frère.

L'amour me fuit - Thomas Gornet - l'école des loisirs (138 pages)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...