vendredi 15 mars 2019

Avant la télé


Il y a plus de trente ans maintenant, un instituteur de mon fils aîné avait demandé un jour aux parents et grands-parents de ses élèves de raconter "comment c'était l'école, de leur temps". Beaucoup s'étaient pliés volontiers à l'exercice et avaient rendu une copie savoureuse, qui fleurait bon cette époque des plumes Sergent-Major, des blouses grises et des poêles à charbon. Avec l'album Avant la télé, qui reparaît ces jours-ci au format poche, c'est un désormais classique de la littérature pour la jeunesse que l'école des loisirs nous propose, dix-sept ans après sa première parution en album grand format. Et c'est un grand-père de grand talent, Yvan Pommaux, qui raconte en images l'école mais aussi la vie de son temps, ce temps d'avant la télévision.

L'histoire d'Alain commence en 1945. Alain est le premier fruit du baby-boom, cette explosion pacifique d'après-guerre,  guerre que l'illustrateur brosse d'entrée de jeu en deux grandes doubles pages saisissantes, tragiques, comme pour en conjurer le souvenir et passer à la vie renaissante.

Nous suivons Alain dans l'année de ses huit ans, et comme dans un documentaire d'époque, Yvan Pommaux retrace avec la précision qu'on lui connaît tous les éléments du décor dans lequel évolue le jeune garçon en 1953. Décor intime de la maison, des extérieurs de la rue et des commerces. Une quinzaine de pages (sur 80) est consacrée à la vie scolaire, et à ce maître qui sera à l'origine de la vocation d'Alain. Les loisirs de cette année-là sont abondamment évoqués. 1953, c'est par exemple l'année où Jacques Tati nous offre Les vacances de Monsieur Hulot.

Ce livre se feuillette à l'endroit à l'envers, le regard revient sur chaque page pour découvrir un détail qui lui a échappé à la première lecture. Il parlera sans doute autant à la génération d'après-guerre qu'aux enfants d'aujourd'hui. Il peut devenir l'objet d'un échange cordial entre générations : les plus jeunes découvriront quelle forme avait un téléphone, cet objet encore rare, et pourquoi et comment la vie était précieuse et valait la peine d'être vécue comme aujourd'hui.

Ecouter cette chronique (extrait lu à 2:18) :


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Avant la télé - Yvan Pommaux  (illustré par l'auteur) - l'école des loisirs, collection Neuf - 2002, réédition 2019 (80 pages, 7,80 €)

vendredi 8 mars 2019

Appelez-moi Nathan



Appelez-moi Nathan, c’est le parcours transgenre d’un jeune garçon né dans un corps de fille, à moins qu’il ne s’agisse d’une fille née dans la tête d’un garçon. Il est raconté par une journaliste, Catherine Castro et délicatement aquarellisé par Quentin Zuitton, dans la forme d’une BD, qui tire parfois vers le roman graphique. Il s’agit bien d’une histoire vraie, dont les personnages ont voulu rester anonymes. Leurs noms ont donc été changés. Mais le héros principal, qui s’appelle Lucas s’est présenté lui-même lors de l’émission de Yann Barthès, le Quotidien (ici). Et Lucas m'est apparu à l'écran comme un garçon tout à fait convaincu et convaincant.

Au commencement est donc Lila, qui a un petit frère Théo. La sœur et le frère ont un papa et une maman. Famille on ne peut plus normale et aimante. Jusqu’ici, tout va bien. Mais bientôt, Lila capte des signaux de son environnement et de son corps qui ne correspondent plus à ce qu’elle a dans la tête. C’est une robe que sa mère a voulu lui acheter, un moniteur de water-polo qui lui fait une remarque sexiste, une grand-mère qui lui offre un sac Hello Kitty… Puis quand Lila s’aperçoit que des seins commencent à lui pousser, c’est un été très pénible qu’elle passe au bord de la plage. Peu à peu, par petites touches, sa féminité naissance la déborde, bien qu’elle fasse tout pour la contenir. Lila se déteste en fille, ne se sent pas normale. Une coupe de cheveux à la garçonne va être son premier acte de refus avant d’entamer sa « transition », de la façon la plus résolue qui soit, accompagnée médicalement : prise de testostérone, et plus tard mastectomie.

Lila a heureusement des parents aimants et compréhensifs. Sa mère, après un temps où elle s’inquiète et résiste à la démarche que veut entreprendre Lila, apprend peu à peu à dire « il » au lieu de « elle »,  Nathan au lieu de Lila, prénom bientôt inscrit à l’état civil et au lycée de Nathan.

Lecteurs et lectrices, adolescentes et adultes, trouveront dans ce roman la description fidèle de l'un des parcours que peuvent accomplir celles et ceux qui découvrent et éprouvent à un certain stade de leur croissance ce qu’on appelle une dysphorie de genre. Ce terme est employé notamment par les psys qui ont à traiter la détresse de jeunes patient•e•s ne se sentant plus en accord avec leur sexe de naissance ni avec ce que leur environnement projette sur eux. Ce désaccord peut être plus ou moins profond. Il ne conduit pas toujours à des choix aussi radicaux que ceux que fait Lila pour devenir Nathan. Mais l’itinéraire de Lila-Nathan tel qu’il nous est conté et montré, si précisément, dans sa singularité, avec une grande empathie, par l’autrice et l’illustrateur, donne à penser. Peut-être même changera-t-il bien des regards trop sommaires sur la question du genre, qui ne se résume évidemment pas à celle de la transition présentée ici.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:47) :




Appelez-moi Nathan – Catherine Castro et Quentin Zuitton – Payot Graphic – 2018 (142 pages, 16,50 €)

vendredi 1 mars 2019

La proie




Périodiquement, les médias se font l’écho d’affaires que l’on a pris l’habitude – pour autant que cette chose puisse devenir habituelle – de ranger dans la rubrique « esclavage moderne ». Les protagonistes en sont généralement une famille bourgeoise bien sous tous rapports et une jeune femme d’origine étrangère réduite plus ou moins brutalement du statut d’employée de maison à celui de prisonnière enchaînée jour et nuit au service de patrons impitoyables, exploiteurs et parfois prédateurs.

C’est une histoire semblable que Philippe Arnaud a choisi de raconter dans son nouveau livre, La proie, au nom, écrit-il, de cette « Afrique [qui] a donné sens à mes combats d’homme, de citoyen puis d’auteur ».

Au commencement, Anthéa est une fillette heureuse, qui partage ses jeux avec sa cousine Diane dans un petit village camerounais. Difficile d’imaginer deux êtres aussi dissemblables, Anthéa tranquille et obéissante, Diane indisciplinée têtue et tête en l’air. Sous son air sage, Anthéa est plus tourmentée qu’elle n’en a l’air. Elle est en difficulté à l’école et, en cours moyen, elle va tomber sur un maître sévère qui va lui faire perdre tous ses moyens. Elle peut partager ses déboires avec Diane qui, elle, doit faire face à un père qui a la main leste. Heureusement, elle va aussi découvrir incidemment qu’elle a un vrai talent de conteuse, en rassemblant les enfants de son village sous l’ombre d’un kolatier. Et sous le regard de Samuel.

L’enfance se poursuit. Anthéa a dix ans quand une femme blanche entre progressivement dans la vie de sa famille. D’abord avec sa mère, à qui elle achète tantôt des fruits, tantôt des avocats. Puis un jour, elle confie son fils François à la garde de la maman, et c’est Anthéa, naturellement, qui s’occupe de ce petit Blanc qui a presque son âge. La dame blanche est contente.

Le temps passe. A douze ans, Diane et Anthéa perçoivent un changement dans l’attitude des garçons à leur égard. Anthéa a grandi et sa beauté s’affirme. C’est alors que la Française, qui s’appelle Christine, va proposer d’emmener Anthéa en France avec elle, pour l’aider à s’occuper de ses enfants, tout en lui promettant qu’elle pourra poursuivre ses études. Son mari Stéphane est en fin de contrat et toute la famille doit rentrer. Les parents d’Anthéa reçoivent cette proposition comme une chance pour eux et pour leur fille et acceptent. Ils ne savent pas, en quittant leur fille à l’aéroport de Douala, que celle-ci s’embarque pour l’enfer, sous le regard aimant de Samuel, dissimulé derrière un pilier.

La suite raconte « la chute » d’Anthéa. Comment elle est successivement privée d’école, puis enfermée, séquestrée et finalement violée régulièrement par le mari, avec la complicité silencieuse de son épouse au bord de la folie. C’est toute la famille qui se déglingue, le père maintenant femme et enfants, et bien sûr Anthéa, sous son emprise perverse.

C’est peu de dire qu’à ce stade le récit de Philippe Arnaud est aussi éprouvant que maîtrisé. Le lecteur ressent jusque dans sa chair le martyre d’Anthéa. On en réservera la lecture à de « jeunes adultes », qui sont d’ailleurs devenus l’une des cibles privilégiées des éditions Sarbacane. Les livres de la collection X’PRIM, faut-il le préciser, ne sont pas placés sous la loi de 1949 qui encadre les publications destinées à la jeunesse.


Peut-on rassurer le lecteur sans dévoiler la fin du livre ? Anthéa va parvenir à fuir cet enfer. La dernière partie du livre est intitulée « Sans se retourner ». Pourtant, livrée à elle-même, sans argent, sans vêtements et sans papiers, car son passeport lui a été confisqué, Anthéa, épuisée par sa captivité, n’est pas au bout de ses peines, et va découvrir le monde marginal et souterrain de Paris. Pourra-t-elle revoir sa famille, son cher Cameroun, dont le souvenir l’a toujours soutenue dans les pires moments ?

Écouter cette chronique (extrait lu à 3:35) :




La proie - Philippe Arnaud - Sarbacane (293 pages, 16 €)



vendredi 22 février 2019

Hugo aime Joséphine




Hugo aime Joséphine : le titre du dernier livre de Sophie Dieuaide annonce clairement la couleur. Une histoire d’amour au collège. Le schéma est classique : une nouvelle arrive dans sa classe de Cinquième peu après la rentrée et pour Hugo, Joséphine devient sur le champ la plus belle fille du monde. Même s’il ne sait pas encore désigner du mot fatidique ce qu’il éprouve, ses copains vont rapidement lui faire comprendre qu’il est « tombé amoureux ». Ah oui, au fait, pourquoi en français on « tombe » amoureux alors qu’en chinois on « monte » amoureux ? Ce n’est pas le moindre des mystères qu’Hugo va devoir élucider.

 La vie d’Hugo n’est pas simple. D’abord, il a une grande sœur Clarisse, certes plutôt gentille, mais qui a tendance à fouiller dans ses affaires et à ressortir des vieux dossiers sous le nez des parents. C’est comme ça que ses opinions problématiques sur les filles, exposées dans un devoir-punition de CM2, vont se diffuser au collège où il va rapidement passer pour le « macho » de service. Une fronde de ces demoiselles contre Hugo s’organise, menée par Magali, qui devient sa pire ennemie. Autre point délicat pour Hugo : Samuel, son meilleur copain, n’est pas non plus insensible au charme de Joséphine, et autant Hugo paraît timide et introverti, autant Samuel est expansif et à l’aise avec les filles. Pour Hugo, la concurrence s’annonce rude. Il va devoir se documenter sur l’amour et sur les filles pour se mettre à niveau. Jusqu’à faire les tests de "Lili, le magazine 100 % girls".

Pendant ce temps-là, Joséphine la magnifique confie à son journal intime ses premières impressions d’où il ressort que Samuel et Hugo, les deux potes, ont bien attiré son attention. Qui va l’emporter ? Ce n’est sa préoccupation première qui est plutôt présentement de s’adapter à son nouvel environnement. Elle vit en appartement avec sa mère et sa grand-mère et cette dernière tient une grande place, peut-être même une TROP grande place dans la vie de Joséphine. Heureusement, elle dispose d’un refuge tout à fait inaccessible pour sa grand-mère.

De son côté, Hugo le timide va commettre une énorme gaffe. Non content de lire des magazines girly, il va vouloir passer aux travaux pratiques et s’entraîner avec Élodie à dire « je t’aime » à Joséphine. Ce qui ne va malheureusement pas échapper à Joséphine. Comment va-t-il se sortir de ce mauvais pas ?

Sophie Dieuaide nous promène avec humour et naturel dans le vert paradis des premiers sentiments amoureux, comme si elle ne l’avait pas quitté. Le collège en est le théâtre, aussi inévitable qu’impitoyable. Ayant confié la narration à Hugo, elle a eu l’idée de faire entendre la voix off de Joséphine à travers son journal intime, illustré, qui surgit de temps à autre en contrepoint au récit que fait Hugo de ses émois, tâtonnements et déboires successifs.

Ajoutons que la maquette du livre, sous une couverture pelliculée à rabats, est très soignée,  truffée de fac simile de pages arrachées à des cahiers d’écolier ou de sms sans lesquels aucune vie adolescente ne peut plus être racontée. On trouvera même quelques leçons de vocabulaire : quand les situations se compliquent, les mots doivent suivre, et Hugo a parfois besoin d’un dictionnaire.

Écouter cette chronique (extrait lu à 3:10) :



Hugo aime Joséphine – Sophie Dieuaide – Didier Jeunesse (156 pages, 12 €) - 9 ans et +.

vendredi 15 février 2019

Les filles


D'Agnès Rosenstiehl, beaucoup d'entre nous connaissent surtout Mimi Cracra, cette petite fille qui de 1975 à 2005 a sauté à pieds joints dans toutes les flaques que sa créatrice lui dessinait pour le mensuel Pomme d'Api. On se souvient notamment de Mimi Cracra fait des patouilles, qui éclaboussait ses jeunes lecteurs et lectrices. Avec Mimi Cracra, notre autrice-illustratrice rompait avec les petites filles sages et créait dans la LJ un type féminin actif et aventureux. Mimi Cracra, elle est comme ça, autre titre d'une longue collection, pourrait résumer la force fantaisiste avec laquelle cette jeune héroïne a imposé son caractère.

Agnès Rosenstiehl a raconté comment sa fascination pour l'antiquité égyptienne l'avait conduite à dessiner ses personnages de profil et à mêler dessin et texte.

Son oeuvre considérable, qui compte un millier de livres, ne se réduit pas aux aventures de Mimi Cracra. A ses débuts, dans les années 70, son court compagnonnage avec le mouvement féministe l'a amenée à dessiner quelques albums publiés par les Éditions des Femmes, fondées par Antoinette Foulque. De la coiffure, La naissance, Les filles, ont proposé de nouvelles représentations du féminin, des petites filles et de la place nouvelle qu'elles prenaient dans les jeux au côté des garçons.

Ces albums qui étaient devenus introuvables sont aujourd'hui réédités par un éditeur engagé, La ville brûle. Réédition, car à lire Les filles, on se demande si l'audace ingénue de son autrice aurait trouvé aujourd'hui preneur dans un monde de l'édition jeunesse parfois frileux et obligé de se garder de toutes sortes de ligues ou d'officines promptes à dégainer pétitions vertueuses et campagnes de dénigrement.

L'album Les filles commence en effet comme des jeux interdits entre une fille et un garçon, à cet âge où l'on se demande encore ce que l'autre moitié du monde a que l'on n'a pas et où cette curiosité commande quelques explorations mutuelles. "Moi, je suis une fille, tu connais ?"
La suite de l'album répond à la question "quand je serai grande", que le petit garçon a voulu rabattre sur un "tu feras comme ta mère" provocateur. La fille déploie alors en quelques pages toute la palette de ses jeunes ambitions qui, au final, semblent subjuguer le garçon. "Dis, et les garçons, raconte..." Mais ceci est une autre histoire.


Les filles - Agnès Rosenstiehl - La ville brûle (56 pages, 14 €)

vendredi 8 février 2019

21 printemps comme un million d'années



La maladie, menaçante parce que parfois mortelle, est un ressort dramatique que la littérature pour la jeunesse ne se prive pas d’utiliser. Au point que les anglo-saxons, toujours à l’affût d’un genre à cataloguer, ont inventé le terme légèrement péjoratif et intraduisible de « sick-lit », écho à la « chick-lit », en clair, la « littérature de poulettes » tout aussi décriée par une certaine critique.

Avec son nouveau roman au titre à rallonge, 21 printemps comme un million d’années, Camille Brissot s’est aventurée dans ce genre, que Love story jadis et Nos étoiles contraires plus récemment ont su illustrer. Dans un précédent roman que je vous ai présenté ici même, La maison des reflets, elle avait imaginé que des personnes endeuillées puissent retrouver le cher disparu et discuter avec son hologramme, mû de façon parfaitement réaliste par une puissante intelligence artificielle. 

Ici, les « 21 printemps » sont ceux de Juliette, une jeune fille condamnée par une maladie implacable que notre autrice ne détaille pas. Aucun aspect morbide ne transparaît d’ailleurs dans son récit. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la souffrance ou la mort elle-même, mais ce que sa perspective prochaine peut déclencher comme réactions et comportements chez une adolescente. Camille Brissot confie la narration à Victor, un ami d’enfance, qui revit pour nous ce qu’ont été les trois dernières années passées avec Juliette. Il y a d’ailleurs un récit dans le récit, puisque Victor raconte l’histoire de Juliette à des enfants qui l’ont connue dans l’hôpital où elle a été soignée avec eux.

Camille Brissot a campé une héroïne dynamique, que la perspective de sa mort prochaine n’a pas abattue. Au contraire. Elle fatiguerait presque son entourage, peut-être pour secouer et faire oublier la peine qui étreint chacun en silence devant cette belle jeune fille déjà condamnée. Juliette ne souffre heureusement dans les premiers temps d’aucun symptôme qui handicaperait sa vie. Mais elle est évidemment conduite à remanier complètement ses priorités dans ce temps, court mais indéterminé, qui lui reste. Victor suit comme il peut le tourbillon Juliette, subit ses crises de vie et ses absences, ses provocations et ses pudeurs brutales. 

Camille Brissot a fait de ses 21 printemps un roman curieusement optimiste, moyennant certes quelques impasses sur la vraie vie des malades. On aurait voulu connaître Juliette, on est troublé comme Victor par son impétueux chant du cygne. Et on se demande si on ne devrait pas vivre comme Juliette, dans ce temps qui nous reste à nous aussi.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:34) :



21 printemps comme un million d’années – Camille Brissot – Syros (22 pages, 14,95 €)

vendredi 1 février 2019

Judaïsme, Christianisme, Islam, c'est quoi ?




On sait que beaucoup d’esprits positivistes voudraient en finir avec les religions qui ne seraient autre chose qu’un ensemble de superstitions contradictoires, et autant d’entraves au progrès et de menaces pour la paix. La chose n’est pas nouvelle, mais il reste heureusement difficile d’enterrer un cadavre qui remue encore.

Il est indéniable que si l’on se place du simple point de vue culturel, patrimonial, la méconnaissance crasse dont les jeunes générations, prises dans leur ensemble, font preuve vis-à-vis du « fait religieux », expression que Régis Debray popularisa naguère, inquiète tous ceux qui sont en charge de l’éducation, enseignants en première ligne. Des pans entiers de l’histoire, de la littérature et bien sûr de l’art deviennent hermétiques à leurs élèves. Le christianisme est sans doute le premier à souffrir de cette rupture dans la transmission, rupture dont le diagnostic est âprement discuté, pour ne prendre que l’exemple des catholiques, entre ceux qui en imputent la responsabilité au concile de Vatican II et voudraient restaurer un avant nourri de nostalgie et ceux qui voient dans la figure du Christ celui-là même qui a initié cette sortie de la religion, encore inaccomplie à leurs yeux.

Cette ignorance au regard des religions entretient l’incompréhension des différentes traditions entre elles, au risque évident que cette méconnaissance se transforme en méfiance, en peurs voire parfois en haines. C’est pourquoi, il faut saluer toute tentative visant à présenter les grandes religions, du moins celles les plus présentes dans notre aire culturelle et dont l’héritage transparaît de façon évidente ou diffuse dans notre environnement immédiat.

Avec Judaïsme, Christianisme, Islam, c’est quoi ? l’éditeur Bayard jeunesse propose aux plus jeunes - « à partir de 8 ans », dit la couverture - un exposé concis des trois grands monothéismes nourris aux mêmes racines. Présentés dans leur ordre d’apparition historique, les trois traditions religieuses ne font pas l’objet d’exposés dogmatiques ou catéchétiques. Ce qui est mis en avant, c’est ce qui se manifeste aux yeux des autres dans la vie des croyants de chaque religion : les étapes initiatiques, les fêtes, le sens qu’elles revêtent pour chaque communauté. Chaque notion est traitée sur une double page, introduite par une question simple : « Qu’est-ce qu’une synagogue ? », « Qu’est-ce qu’une église ? » « La mosquée, qu’est-ce que c’est ? ». A côté de quelques explications simples, des enfants ou des adultes témoignent en deux phrases de ce que chacune des traditions décrites représente pour eux.

Le collectif d’autrices et d’auteurs est épaulé par des illustratrices et illustrateurs dont la variété des styles, inégaux, maintient l’attention. En quelque 70 pages, chacun trouvera des informations utiles pour mieux comprendre chaque religion, jusque dans son exotisme. Les fêtes dans le judaïsme sont bien détaillées. J’ai été étonné qu’il y en ait finalement si peu du côté musulman et que l’Ascension soit omise côté chrétien. Chaque croyant trouvera sans doute, de son point de vue, que l’exposé a été simplifié. Mais l’essentiel y est et suscitera la curiosité et on l’espère, la compréhension de l’autre.

Écouter cette chronique (extraits lus à 3:12) :


Judaïsme, Christianisme, Islam, c'est quoi ? - Bayard jeunesse - (77 pages, 16,90 €) à partir de 8 ans.

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...