jeudi 2 avril 2015

Les petites reines


D'une reine d'Angleterre... bien française.


Dans Les petites reines, Clémentine Beauvais nous conte l'improbable odyssée cycliste de trois adolescentes de Bourg-en-Bresse vers Paris avec en ligne de mire le Palais de l’Elysée, le 14 juillet 20XX. Endiablé, féministe, caustique, intelligent, comique, tendre, déjanté et surtout op-ti-mis-te, comme doit l’être la littérature pour la jeunesse (dirait Marie-Aude Murail), ce livre est un vrai bonheur !

D’une sale blague sur Fesse-bouc, Mireille, 15 ans (et demi, elle y tient), nommée Boudin d’Or l’an passé par le petit con qui a inventé ce palmarès débile, détrônée cette année par Astrid, suivie de près par Hakima, va faire une arme de résilience massive en formant avec ses deux compagnes d’infortune un redoutable trio pédalant. Autour d’un projet qui les réunit à l’insu de leur plein gré – taper l’incruste à la garden-party de la Présidente (oui, oui, c’est une Présidente mais on n’est pas forcément en 2017) et y faire un triple esclandre – les voilà qui s’embarquent au seuil de l’été pour une longue, très longue, balade à vélo (et non en vélo). Le bien-nommé journal du coin, Le Progrès, dont une journaliste s’était émue de cet épisode de harcèlebook, fait la courte-échelle aux trois filles, et la Toile et les média s’embrasent, enfin se remuent un peu, pour accompagner ces demoiselles, d’étape en étape jusqu’à la capitale. On ne révélera pas comment celles-ci financent leur voyage, de façon toute éponyme. Ni pourquoi Mireille tour à tour rougit et frissonne.

Avec son style électrisé, Clémentine Beauvais, déjà remarquée pour Comme des images, réussit une nouvelle fois son coup.

Les petites reines - Clémentine Beauvais - Sarbacane (270 pages, 15,50 €)

lundi 30 mars 2015

Douze ans, sept mois et onze jours

Lorris dans la forêt*


Douze ans, sept mois et onze jours est un chiffre bien précis. Il n’est pas d’usage, à cet âge-là de compter sa vie en jours, quand elle s’offre si longue. Pourtant, c’est à cette comptabilité que Jack Stephenson assigne son fils en l’abandonnant dans une cabane au milieu de l’immense forêt américaine du Maine, à douze ans sept mois et trois jours. Into the woods. Walden, qui n’aime ni le base-ball, ni le basket ni aucune espèce de sport d’ailleurs, n’arrive pas à combler les attentes de son père. Déception classique. Alors celui-ci semble avoir inventé pour son fils cette sorte d’initiation, censée faire de lui un homme et à laquelle il le soumet sans préavis et sans discussion possible, avec une apparente froideur, proche de la cruauté.

On ne raconte pas un thriller. Lorris Murail s’amuse à déjouer toutes les hypothèses que le lecteur ébauche quant aux mobiles du père et au comportement du fils. Les focalisations successives sur l’un et sur l’autre brouillent les pistes avec un art consommé de l’intrigue. Jack a laissé Walden avec quelques boîtes de conserve, une carabine, des allumettes et deux livres austères de Henry David Thoreau, le chantre américain de la nature, l’écologiste avant la lettre. Walden, qui connaît l’admiration de son père pour Thoreau – auquel il sait aussi devoir son prénom - croit d’abord à un jeu paternel avant de devoir puiser dans son instinct de survie, dont il découvre la force jusqu’ici inconnue de lui. Va-t-il réussir à se faire un partenaire de l’immensité qui l’entoure – huit millions d’hectares ? Ou va-t-il craquer et s’asseoir en pleurant papa sur une souche d’arbre ?

Difficile de lâcher cet âpre robinsonnade, roman d’apprentissage et d’épreuves, avant d’arriver à la fin de l’été indien et au bout d’un secret bien gardé.

Douze ans, sept mois et onze jours - Lorris Murail - Pocket Jeunesse (304 pages, 13,90 €)

PS : Lorris Murail a présenté son livre à la librairie Mollat.

* c'est le titre d'un recueil poétique de Gérard Murail, le père de Lorris, né d'une ballade en forêt au cours de laquelle Lorris, enfant, s'était perdu (rappelons ici que Lorris a un frère aîné, Tristan, compositeur et deux sœurs autrices, Marie-Aude et Elvire dite Moka)

dimanche 2 mars 2014

Comme des images



Clémentine Beauvais, qui vient d’avoir 25 ans et dont ce n’est pas le premier livre, nous balance dans l’estomac un récit 2.0, sec comme un texto et malin comme un Kiki. Publié par Sarbacane.

« Il y a un corps dans la cour », incipit-elle son roman d’apprentissage.

Pas n’importe quelle cour : celle d’un des meilleurs lycées de France, parisien bien sûr, Henri IV, « Hache Quatre » pour les intimes, c'est-à-dire pour ceux qui ont le privilège d’y grandir et d’y souffrir, de la 6ème aux prestigieuses CPGE, antichambres des Grandes Écoles.

Pas n’importe quel corps non plus. Mais il faudra attendre pour savoir qui a chu de la tour Clovis : élève, professeur, voire proviseur ? La narratrice maintient le suspense. Drôle de narratrice d’ailleurs, qui n’avouera pas son nom. Sans doute y a-t-il quelque chose de Clémentine en elle, raison de cet incognito qui oblige l’auteure à nombre de contorsions : « Elle a répété plus fort : mon prénom » (sic !)

En tombant de haut, quelqu’un vient de faire sauter le puzzle de sa vie. Elle va essayer d’en rassembler les morceaux pour nous aider à le reconstituer, à petits coups d’analepses. Il va être beaucoup question d’images, le titre ne ment pas : d’image de soi, d’image que l’on donne aux autres, que les autres fabriquent de vous, qu’ils diffusent, qu’ils détruisent, qui se conservent quand même, auxquelles on voudrait échapper (mais on ne peut pas). Sage comme une image ? Oui, à devenir folle. Pour un peu, dans ce monde, on ne serait « plus une personne, mais une image ». Société du spectacle, annonçait le prophète Debord.

Le constat est désenchanté mais pas désespéré. « On ne s’aime pas les uns les autres ». Dès la Seconde pourtant, on couche, avec quelques précautions, on se facebooke, on se sextote. Il semble que seules comptent les filles : des jumelles, Iseult et Léopoldine - qui font la couverture et la tirent (un peu) à elles - et Annabelle, sorte de Jiminy Cricket de la narratrice, plus importante qu’il n’y paraît de prime abord. Les garçons font plutôt pâle figure et jouent à la périphérie du récit, de Tim, le bogosse incontournable de ces demoiselles, qui ne supportera pas d’être « jeté », à Aurélien, l’intello à lunettes, sans intérêt apparent, et qui en tout cas, face à l’événement, n’aura pas la « trempe requise ». Ce sont les garçons qui sont des Kleenex dans cet univers compétitif où les filles sont devenues définitivement les meilleures, comme l’assène Annabelle dans un violent réquisitoire contre le système. « Vous êtes nuls, votre avenir est nul, vos vies seront nulles une fois que vous aurez vos diplômes élitistes à la con pour pouvoir défiler sur les Champs-Elysées en faisant pleurnicher Mamie devant sa télé […] »

Le salut ne vient guère des adultes. Ni des parents qui ont tout misé sur cette couveuse de génies, ni des professeurs, ni de l’administration du lycée. La galerie des enseignants va de la prof d’histoire complètement déconnectée des événements qui agitent son établissement au prof d’anglais, « fucking bastard » ne songeant qu’à casser les élèves, en passant par le prof de physique-chimie qui essaiera de faire comprendre que lui aussi a été ado en ces mêmes lieux et qu’il a eu lui aussi les mêmes désillusions... Pour ses efforts de compréhension, il sera étiqueté « pathétique » en sortie de cours. Moindre mâle.

A l’issue de ce jour le plus long, la narratrice, véritable héroïne du roman, aura grandi, vieilli, mûri au point d’entrevoir le premier d’une vie autre, où, peut-être, elle ne sera plus le « petit chien » de sa meilleure amie.

Et nous lecteurs, nous aurons assisté à l’éclosion d’un écrivain pour la jeunesse, déjà dotée d’une grande maîtrise du récit et dont on suivra avec intérêt les prochains pas. En espérant qu’elle nous trouve des garçons sortables, la prochaine fois !

Comme des images - Clémentine Beauvais - Sarbacane Exprim - 2014 (204 pages, 14,90 €)

lundi 16 septembre 2013

Un été dans l'Ouest


Comment devient-on un homme ?


Cet été dans l'Ouest est celui que le jeune Français de "L'étudiant étranger" passe dans les forêts du Colorado, après sa première année comme college boy à l'université de Virginie. Il doit y gagner de quoi pouvoir subsister pendant la seconde, dont les frais de scolarité viennent de lui être offerts in extremis par un généreux donateur, à la fin du roman précédent. 

Pour rejoindre le camp de travail, il a cinq mille kilomètres à parcourir, en auto-stop évidemment, et la "route", ce mythe bien américain, si riche, lui offre un avant-goût de l'aventure qui l'attend, âpre, parfois dangereuse, bien éloignée du confort douillet de sa vie étudiante. Il y rencontre l'âme américaine, prompte à se livrer entièrement à celui qui ne fait que passer. Il y croise Amy, la routarde musicienne, rare et courte parenthèse amoureuse dans cette histoire d'hommes. Au camp, il découvre le travail éprouvant et les hommes, justement, en apparence frustes, dans une organisation quasi-militaire, exigeante, qui ne tolère aucune faiblesse. De longues journées passées à arroser d'insecticide chaque arbre malade, à porter de lourds bidons, à manier les pulvérisateurs, vont transformer son corps mais aussi son mental. 

L'étudiant devient en quelques semaines un homme parmi les hommes, "a tough guy", apprenant à faire sa place avec ses propres armes, qu'il découvre chemin faisant. Il surmonte les épreuves de la vie collective, découvrant des solidarités inattendues qui l'aideront et le feront grandir aux moments décisifs. Le roman est aussi un hymne splendide à la forêt américaine, à laquelle Mack, le chef bourru du West Beaver Camp, va initier celui que tout le monde appelle désormais Frenchy. A la fin de l'été, quand le camp est dissous, alors qu'un drame vient d'éclairer violemment, sans le dissiper, le mystère entretenu de Bill, le colosse ami et effacé de notre college boy, celui-ci hésite : il vient pour la première fois de « gagner sa vie », il sait qu'il n'a pas volé les 900 $ qu'il empoche littéralement, les hommes qu'il a côtoyés vont reprendre la route pour d'autres chantiers aussi durs, précaires mais libres. L'envie de les suivre fait plus que l'effleurer. Que va-t-il décider ?

Ce récit, passionnant comme un roman d'aventures et dont on ne peut s'empêcher de tourner les pages, devrait figurer au rayon de toute bibliothèque pour la jeunesse. En tout cas, la « Blanche » de Gallimard ne doit pas, en l'occurrence, intimider les ados ni leurs parents.


Un été dans l'Ouest - Philippe Labro - Gallimard Folio (281 pages, 8,20 €)

jeudi 12 septembre 2013

Mes débuts dans l'art

Amour de l'art et art d'aimer



David découvre incidemment à quinze ans qu'il est doué pour le dessin. Son père, qui aurait mieux aimé être architecte que grutier, fait tout pour que son fils « exploite » ce don tombé du ciel. Il ira jusqu'à encourager le maire de Reno (Nevada) à construire une école vouée aux arts, dont son fils sera évidemment le premier et le plus jeune élève. Dans cette Académie, David est pris entre deux feux, plus précisément deux professeurs aux goûts artistiques radicalement opposés. L'Ancien, Maestro Priviletti, l'Italien, ne jure que par le classique et fait de David son chouchou alors que le Moderne, Jonathan Deems, dit « le pape », considère que le dessin où excelle David n'est pas de l'art, qui, selon lui, commence (ou finit ?) avec l'urinoir de Marcel Duchamp. L'école devient logiquement un champ de bataille permanent entre les deux hommes et les élèves qui les soutiennent, David étant tantôt génie de l'un, tantôt bouc émissaire et martyr de l'autre, deux conditions extrêmes qui ne l'attirent guère... Ce qui l'attire, en revanche, et il ne va plus penser qu'à ça, c'est Rocio Mendes, une somptueuse Mexicaine qui débarque un beau - vraiment beau - jour à l'Académie. David parviendra-t-il à se faire remarquer d'elle, voire - soyons fous - à s'en faire aimer ?

Il y a chez le jeune héros de Chris Donner, un quelque chose d'étonnamment crâne et pur, comme l'assurance d'une candeur que rien ne peut arrêter et qu'illustre parfaitement la couverture du livre, ce ruban d'asphalte qui coupe droit - straight - dans le désert américain. C'est sur cette route que David va devenir un homme, recueillant au passage l'héritage paternel. L'écriture elle aussi va droit au but, sans fioritures, d'une seule traite.


Mes débuts dans l'art - Chris Donner - l'école des loisirs (171 pages, 14,50 €)

lundi 26 août 2013

L'étudiant étranger


College boy

Parti à l'âge de 18 ans en Virginie pour découvrir les USA au milieu des fifties, à l'heure des premiers déhanchements « lascifs » d'Elvis Presley, de la naissance du rock'n roll et des belles Américaines - les filles et les voitures - Philippe Labro écrit trente ans après le récit de cette rencontre avec le Nouveau Monde. Comment le jeune Français timide va réussir à s'intégrer en une petite année à cette vie si différente d'un campus américain, en comprendre les règles du jeu, les adopter mais aussi parfois les transgresser dans le plus grand secret. Dans le Sud, les coutumes sont au-dessus des lois lui fera comprendre un soir le shérif qui a surpris le college boy blanc dans la nigger-town. Son aventure avec April, la jeune institutrice noire est proprement impensable, indicible. Elle restera secrète. La mue d'Elizabeth lui fera découvrir l'ampleur de la mascarade féminine et les dégâts que celle-ci peut causer chez qui la refuse brutalement. Ce roman est porté par un vrai souffle, enthousiasmant. La jeunesse pousse chaque page, de découverte en initiation, d'étonnement en ratification, avec une force irrésistible, celle de l'Amérique toujours en action, terriblement arrogante, terriblement directe. Terriblement attirante pour tou.te.s les ados..

L'étudiant étranger - Philippe Labro - Gallimard Folio (311 pages, 8,80 €)

mercredi 21 août 2013

3000 façons de dire je t'aime



La vie en scène

Chloé est en Prépa Lettres, sous la pression du boulot, des profs et de ses gentils parents. Bastien, lui, est fermement décidé à ne jamais rien apprendre mais ne souhaite pas finir ses jours au rayon surgelés de l'épicerie familiale. Quant à Neville, qui doit son prénom à une série de la BBC, il aimerait bien oublier son père inconnu et les angoisses de sa mère asthmatique femme de ménage. Tout oppose la petite jeune fille bien, le fumiste et le beau desperado. Par quels hasards de la vie ces trois-là vont-ils se retrouver dans la classe de Jeanson, un homme de théâtre exceptionnel ? Pourquoi Jeanson va-t-il parier sur ce « trio de cinglés », comme il les appelle affectueusement, et vouloir les conduire jusqu'au saint des saints, le Conservatoire national d'art dramatique de Paris ? Et, serré entre Bastien et Neville, où ira le cœur battant de Chloé ? Vous le saurez en lisant ce livre. Cette histoire est leur histoire. Elle va devenir la vôtre, tant Marie-Aude Murail sait imprimer ses personnages dans ses lecteurs. 

3000 façons de dire je t'aime - Marie-Aude Murail - l'école des loisirs (266 pages, 7,80 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...