vendredi 21 octobre 2022

Pitsi-Mitsi


L'école des loisirs publie mercredi 26 octobre Pitsi-Mitsi un nouveau livre de Marie-Aude Murail. Signalons au passage que l’œuvre de cette autrice vient d’être couronnée en Malaisie par le prix Hans-Christian Andersen et qu’elle est la première lauréate française depuis René Guillot, primé il y a 58 ans. Cette récompense internationale est fréquemment désignée comme "le Nobel de la littérature jeunesse"

Pitsi-Mitsi est un conte destiné aux plus jeunes et illustré par Régis Lejonc, placé dans l’écrin d’un beau livre relié. Son sous-titre en explicite le propos : nous sommes "au temps où les animaux parlaient" et où chaque famille qui se respecte se doit d'en avoir un, qui lui sert de conseiller. Problème : il y en a de moins en moins. Quand l'histoire commence, les pauvres du Pont ont une souris un peu idiote, la dénommée Pitsi-Mitsi, justement, et les riches et antipathiques du Rang un âne très vieux et très gâteux, Bellafond. Bellafond est si vieux qu'il claque dès la page 12 et c'est là que le drame se noue.

Les riches du Rang ordonnent à leur fille Joséfine de leur retrouver un animal parlant et plus vite que ça, question de standing  - je vous ai déjà dit qu'ils n'étaient pas sympathiques ? -  pour remplacer Bellafond, qui ne brillait  pas par son éloquence, il faut bien l'avouer. Et comme il n'y a plus rien à manger chez les pauvres du Pont, les parents conseillent à leur fils Gaston de partir à l'aventure et d'y faire fortune avec sa souris. Pourquoi pas en épousant la fille du roi, décrète Pitsi-Mitsi, qui est vraiment idiote ?

Sur fond d'extinction, la septième sans doute, celle des animaux parlants, ce sont donc deux enfants, l'un pauvre et l'autre riche, qui sont mis également à la porte de chez eux. Comme vous pouvez le deviner, leurs chemins vont se croiser rapidement, pour le meilleur et pour le pire. Gaston est un garçon tendre et débrouillard et va devoir se défendre de Joséfine, une vraie peste, égoïste et sans cœur. Du moins à première vue, car en partageant les périls de la route, les deux enfants pourraient bien se rapprocher et faire cause commune devant l'adversité. Sans compter que Pitsi-Mitsi, à seconde vue, va s'avérer être moins idiote qu'il n'y paraît.

Marie-Aude Murail reprend tous les ingrédients du conte traditionnel, de l'aubergiste assassin au royaume d'opérette, faisant des clins d'œil à la Comtesse de Ségur, au Sceptre d'Ottokar, etc. Le trait de Régis Lejonc, précis comme un vitrail, donne vie et couleurs à tout ce petit monde intemporel, vif et parfois cruel. Associés, autrice et illustrateur finissent par nous persuader que chats et souris, renards et ânes, chiens et cochons pourraient bien nous reparler un jour en vrai si nous prenions enfin la peine de les écouter. Et qui sait si, d'aventure, ils ne seraient pas de bon conseil pour les humains ?

Pour écouter cette chronique sur RCF Loiret (extrait lu à 02:47) :

 



Pitsi-Mitsi (Du temps où les animaux parlaient) - Marie-Aude Murail, illustré par Régis Lejonc - l'école des loisirs - 2022 (relié, 95 pages, 12,50 €)

Bonus : Marie-Aude Murail vous présente son conte dans une vidéo de 4 mn.



vendredi 14 octobre 2022

Les longueurs




« L’œil est la lampe du corps » selon la belle formule que l’évangéliste Matthieu prête à Jésus. S'agissant du corps, tout est donc dans le regard, et derrière le regard, tout est dans l’intention qui le dirige, sorte de troisième œil. 

C’est comme pour un livre. Comment le regarde-t-on ? Par exemple, celui-ci, Les longueurs, de Claire Castillon. Sur la couverture, intrigante, des jambes sortent d’une robe coupée à mi-corps, qu’une main de marionnette commence à retrousser par le devant. Les fils de la marionnette semblent être guidés par un homme, d’échelle plus petite, un Gulliver qui regarderait sous la jupe d’une géante et qui tient une corde de rappel, de celle avec lesquels on assure un grimpeur. Ou une grimpeuse. Ce livre, dans une collection adulte, pourrait être un manuel pratique de pédocriminel. Dans une collection jeunesse, en l’occurrence Scripto de Gallimard, écrit par une femme, il est à ranger parmi les contes d’avertissement destinés aux mères larguées et aux petites filles en mal de « papa parti ».

PP, deux P pour « papa parti », c’est le nom complice que mère et fille donnent au mari-père qui a filé en Amérique pour une Kate d’amour avec laquelle il a « refait sa vie », comme on dit. Et voilà que dans cette dyade de quasi-abandonnées - l'ex-papa téléphone parfois - se glisse Georges, un vieil ami du couple, « Mondjo » pour la mère et pour la fille. ll est sympa, Mondjo, il comble le vide laissé par le mari-papa. Lili adore l’escalade, elle est douée, Mondjo a un club, il l’a prend sous son aile pour l’entraîner. Maman est très contente qu’un homme s’occupe de sa fille, qu’il supplée ainsi à l’absence du père, quel beau rôle ! Mondjo s’enfonce doucement comme un coin entre mère et fille. Et Lili donne volontiers la main à ce papa de substitution qui va l’emmener dans les hauteurs. Seulement voilà. Il y a d’abord des chatouilles, des « gouzgouzes » avec les ongles, et puis les mains qui se glissent à plat sous les vêtements, des doigts, des cagibis et des week-ends de compétition et puis, « hein, Lili, ce secret d’amour, entre nous deux ». Ce « bâton » comme le nomme Alice, dur et insatiable. Alice est violée pendant toute son enfance. C’est son amie Émilie à qui elle finira par tout dire et qui mettra enfin le mot sur la chose. Le roman s'arrête juste avant que le Code pénal n'entre en scène. Enfin.

Claire Castillon s’est glissée dans la tête et sous la peau d’Alice qui, entre cinq ans et quinze ans est la proie d’un pédocriminel. Elle nous balade d’un âge à l’autre, promenade dans la cour d’une prison où Alice se croit libre avec ses illusions qui lui racontent que Mondjo l’aime. Le secret donne de la valeur à ce qu’elle vit et lui confère une sorte de supériorité sur les ami•es de son âge et même sur sa mère. Lucide Alice, tellement lucide qu’elle ne voit rien, ni sa mère d’ailleurs, qui ne peut pas imaginer que sa fille est sa rivale. Toutes les deux sont sous l’emprise de cet homme et trompées par lui, tour à tour rusé, maître-chanteur, mielleux, autoritaire, tricheur, obsédé par l’innocence qu’il pervertit, qui change Alice en Anna, amour en ruoma, toute chose en son envers, évoluant au gré de son seul plaisir.

Avant  Claire Castillon, Claire Mazard, qui sait de quoi elle parle, avait exploré cette veine dramatique, dans deux livres, le premier Je te plumerai la tête qui mettait en scène un père incestueux et pervers, le second plus court et plus direct, plus éducatif peut-être, évoquant un oncle pédocriminel, Maman les p’tits bateaux. Le style de Castillon, épousant la voix d’Alice, est plus tourmenté, davantage hanté que descriptif, sur un fil parfois cru, ce qui donne au récit la force de l’ambiguïté, explorant de fait la notion de consentement au point de rendre possible, imaginable, descriptible ce qui aurait dû rester impossible, inimaginable, indescriptible. C’est un livre troublant et irradiant comme un soleil noir, une confession hachée, précieuse, dont il faut sûrement accompagner la lecture, selon l’âge du lecteur ou de la lectrice.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:56) :


Les longueursClaire Castillon – Gallimard Scripto (186 pages, 10,50 €) (à partir de 13 ans, pour la collection, 15 ans pour ce livre précise le site de Gallimard)




vendredi 7 octobre 2022

Le bibliobus



Le bibliobus
, cet album, paru à l’automne dernier, était depuis plusieurs mois dans ma bibliothèque. Posé un peu en travers des autres livres car son grand format 25 X 29 n’était pas accepté par mes rayonnages. Je l’avais lu, admiré, relu, ne me lassant pas des dessins d’Inga Moore, l’autrice-illustratrice anglaise. Mais je me heurtais toujours à cette difficulté : comment parler à la radio d’un album fait pour l’essentiel d’images ?

J’aurais pu esquiver la difficulté en présentant l’autrice-illustratrice. Inga Moore est née en Angleterre, mais ses parents l’ont emmenée vivre en Australie dès l’âge de 7 ans. Elle est revenue s’installer dans son pays natal au début des années 80 où elle a retrouvé et cultivé son puissant attachement à la campagne anglaise . C’est dans cette campagne que se roule et s’enroule son dessin, mélange de crayon, d'encre, d'aquarelle, de pastel et même de peinture à l'huile. Ce qui donne des textures complexes, des masses organiques de détails que chaque nouvelle lecture fait découvrir, comme dans certains albums sans paroles de l’illustrateur japonais Mitsuma Anno : je pense en particulier à Ce jour-là… et Le jour d’après…, publiés à l’école des loisirs à la fin des années 70 et dont doivent se souvenir celles et ceux qui ont aujourd’hui la quarantaine (n’est-ce pas, Benjamin ?).

Ceci dit, je me devais de revenir au bibliobus. Disons tout de suite que l’album repose sur une mise en abyme : on va lire un album qui parle d’albums et de livres, de lecture à voix haute, de bibliothèques et de bibliobus, de conteur à court d’idées et d’une kyrielle d’animaux avides d’histoires.

C’est la grande affaire d’Inga Moore : peindre les animaux. Dans Le bibliobus, il n’y a que ça  : ils parlent et ils se tiennent debout sur leurs pattes arrière, tout quadrupèdes qu’ils soient. Cette posture d’hominidés donnée à tous les fait rapidement assimiler à des humains et on oublie très vite en feuilletant les belles pleines pages de cet album que ce sont des ours, des élans, des blaireaux, des marcassins, des castors, des lièvres, des taupes et des renards (et j’en oublie sûrement) qui vont se prendre d’enthousiasme pour les livres et la lecture.

Bon je peux bien vous raconter l’histoire puisque ce qui compte dans un album ce sont les images. Il était donc un fois un élan qui s’appelait Élan et avait une famille d’élans. Tous les soirs, la famille Élan - papa maman et les deux enfants élans - se rassemblait autour de la cheminée pour entendre Élan raconter une histoire d’élans à voix haute. Vint le moment où Élan se trouva à court et rendit visite chez ses voisins ours, blaireau, lièvre, taupe, sangliers et castors pour leur emprunter un livre qui enrichirait son répertoire. Las, aucun de ces animaux n’en avait et notre Elan se vit contraint d’aller en ville jusqu’à la bibliothèque. Lorsqu’il revint avec ses nombreux emprunts, car la bibliothécaire, une cane à lorgnons, n’avait pas été avare de son fonds, la nouvelle se répandit très vite dans le voisinage, d’où l’on vint s’entasser de plus en plus nombreux dans le salon d’Élan pour entendre ses nouvelles histoires. Ce n’était plus possible ! La maison Élan allait craquer… Élan téléphona à la bibliothécaire, racheta un vieux bus dans lequel il bricola des étagères, avant de délester la bibliothèque de quelques centaines de livres. Mais c’est en commençant à les distribuer qu’il prit conscience d’un petit détail qui lui avait échappé : aucun de ses voisins qui venaient chez lui l’écouter religieusement ne savait lire ! Que faire ?

Pour écouter cette chronique :


Le bibliobus - Inga Moore - album illustré et relié - Pastel (56 pages, 14,50 €)


vendredi 30 septembre 2022

Les histoires, ça ne devrait jamais finir


Lorsque Maria Zumaï, l'autrice-mystère de la célébrissime trilogie des Mondes invisibles annonce via son éditeur qu'elle n’écrira pas le tome 4, la communauté de ses jeunes adeptes crie, hurle et pleure son désarroi à gros bouillons de posts, textos et autres manifestions numériques familières à cette génération. Lucien est de celle-ci, lui qui avait dix ans quand le tome 1 est sorti, douze pour le tome 2 et quatorze pour le tome 3. Et aujourd'hui, 16.  Lucien qui ne s'est toujours pas remis, quatre ans après, de la mort de Max, son meilleur et unique ami avec lequel il a partagé jusqu'au dernier jour sa passion pour la saga de Maria Zumaï. Les histoires d'amitié, ça ne devrait jamais finir.

En fait, Lucien a deux vies. Dans la vie civile, c'est-à-dire  présentement le lycée et l'internat, il n'est que Lucien, un solitaire qui est de son propre aveu « franchement nul pour se faire des amis ». Heureusement, il est tombé sur Albert, un colocataire à fixettes lui-aussi, pas dérangeant donc. Car en dehors de l'internat, il y a l'internet, où Lucien a choisi d’être « Zora, l'une des autrices de fanfictions de Maria Zumaï les plus lues et les plus commentées ». Une fille, tiens donc. Une vedette du Net, en tout cas. Raison pour laquelle Lucien se sent mieux dans sa seconde vie.

Évidemment tant que son genre d'adoption n'est connu que de lui, Lucien peut entretenir la fiction de Zora auprès de Xena et Yuna, ses meilleures amies virtuelles. Mais quand les deux plus une présumées filles décident de se rencontrer dans la vraie vie pour démasquer Maria Zumaï et la convaincre d'écrire le tome 4, les choses vont se compliquer pour Lucien.

Mieux que ne le ferait une étude sociologique, l'autrice Esmé Planchon nous plonge dans le type de communauté qui se crée  aujourd'hui en littérature jeunesse autour d'une œuvre à succès (comme il y en a aussi autour des jeux vidéo). Il s'agit généralement d'une saga romanesque en plusieurs tomes, dont Harry Potter constitue toujours le modèle de référence, jusqu'ici inégalé. L'autrice a soigneusement reconstitué le décor – en l'occurrence la série fantastique des Mondes invisibles créée de toutes pièces - les outils et les usages d'un « fandom » et de ses membres. Les messages enthousiastes, les attentes fébriles de réponses, les manques à vivre comblés par l'écriture en ligne, les échanges passionnés en duo ou en multi, rien ne manque au tableau saisissant de cette génération qui a basculé dans d’imaginaires vies parallèles et pour qui la vertu semble être d'augmenter le virtuel.

En menant l'enquête dans la vie dite réelle, Lucien alias Zora, de fausses pistes en vraies rencontres découvrira-t-iel qui se cache  derrière son autrice fétiche ? Il se pourrait aussi que lui soit révélé le rapport qu'il entretient avec son double féminin, en retrouvant sur son chemin, aussi surpris que lui et un peu gêné, le grand frère de Yuna. Il arrive que le hasard fasse bien les choses. N'est-ce pas une bonne raison pour y croire ?

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:09 ) :

Les histoires, ça ne devrait jamais finir - Esmé Planchon - Bayard - 2022 (388 pages, 13,90 €) 
















vendredi 16 septembre 2022

Objectif : in love


 
Pour celles et ceux que la rentrée des classes aurait assombris, le roman de Yaël Hassan, Objectif : in love, pourrait leur permettre de rembobiner la pellicule, comme on disait avant l'ère numérique, et de repasser leur été avec Axel, en repartant du jour de la sortie. 

Axel, donc, 15 ans, vient de dire adieu au collège et n'a pas encore envie de penser au lycée. Pour commencer, il y a une quinzaine de vacances chez sa grand-mère Mounette qui se profile et même si ça risque d'être un peu plan-plan, la perspective n'est pas faite pour lui déplaire, cette année encore. Tandis qu'il range ses affaires, un bout de papier s'échappe de sa trousse, un petit mot qui dit simplement ceci : "Tu vas me manquer" suivi de trois cœurs en guise de signature. Axel est terrassé. Lui qui de toute son année de Troisième, n'a pas su attirer l'attention d'une seule fille, se prenant râteau sur râteau, pourrait donc manquer à quelqu'une ?  Mais qui a bien pu lui envoyer ce message ? Ne serait-ce pas plutôt une mauvaise blague d'un de ses copains ? À moins  qu'une fille de sa classe, en vrai, n'ait flashé sur lui ? Axel n'en revient pas et va partir en vacances avec ce mystère pendu au cœur.

Il n'aura guère le temps d'y penser pourtant, car en fait de séjour plan-plan, ces deux semaines chez Mounette vont être riches en péripéties. 1°/ La grand-mère annonce d'entrée qu'elle a un amoureux. 2°/ Qu'elle a d'ailleurs l'intention de le présenter à sa fille, à son gendre et à son petit-fils, pas plus tard que le lendemain de leur arrivée, au grand dam de la dite fille qui aurait bien conservée sa mère quelque temps encore dans le statut de veuve éplorée. 

Ce qui va être plus intéressant pour Axel, c'est que Max, l'amoureux de Mounette, va débarquer le lendemain en moto avec, sur le siège arrière, une de ses petites-filles, Rose. Bien sûr, comme c'est l'été, Axel va tomber raide amoureux de Rose mais il y un hic : Rose a 17 ans, a déjà un garçon dans sa vie et elle n'a évidemment pas l'intention de s'intéresser à un gamin deux ans plus jeune qu'elle. Les choses vont se compliquer encore quand Violette, la petite sœur de Rose, va débarquer. Et elle, elle a l'âge d'Axel, et un sacré tempérament.

Je ne vous en dis pas plus, sinon que vous allez vivre une quinzaine trépidante avec Axel qui passera par tous les états du moi amoureux. Jusqu'au moment où il découvrira enfin qui lui a écrit ce petit billet de sortie du collège. Entre temps, il aura fait ses gammes entre ces deux demoiselles et connu toutes les affres et tous les bonheurs du sentiment amoureux, partagé ou non. Et bien sûr, il aura grandi.

Yaël Hassan n'a pas écrit "l'amour, mode d'emploi" mais son livre ressemble à une maison de campagne donnant sur le bonheur, dont on ouvrirait les fenêtres une à une pour le laisser entrer.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:00) :



Objectif : in love - Yaël Hassan - Syros - 2019 (252 pages, 15,95 €)

mercredi 24 août 2022

Les Facétieuses

Trouble dans le roman jeunesse ou Les facéties de Clémentine Beauvais.



Peut-on lire la recette d'un gâteau et le déguster en même temps ? Le trouve-t-on meilleur d’avoir pu contempler la pâtissière à l'œuvre derrière sa vitrine ? Il appartiendra à chaque lecteur et lectrice des Facétieuses, le nouveau roman de Clémentine Beauvais, de répondre à  ces questions.  Et à d'autres encore car notre autrice trouble bien des règles du jeu romanesque, en posant d'emblée que le livre que nous ouvrons n’est sûrement pas un roman, même si c'est écrit sur la couverture. « Une enquête, une recherche, un récit », suggère-t-elle, faisant mine d'hésiter sur le pacte fictionnel qu'elle entend passer avec nous.

Ce trouble glissé dans l'acte de lire et de croire en ce qu’on lit, ne va cesser de se développer. Pourtant, en s'instaurant elle-même narratrice, on pourrait penser que notre autrice va nous raconter une histoire vraie, la sienne. D'ailleurs elle convoquera à intervalles réguliers des membres de sa famille à la rescousse pour donner quelque effet de réel à son texte : son père, sa sœur Agathe, un neveu juste né, pour l'ancrer aussi dans une réalité qui ne cesse de lui échapper. Elle nous expose aussi ses malheurs, ou supposés tels : chassée d’York par les Angliches, elle aurait trouvé refuge à Paris dans un studio qui appartiendrait à sa mère soi-disant défunte mais que sa sœur souhaite maintenant vendre (le studio, pas la mère). « Coincée en France, précise-t-elle à l’inénarrable Stéphane-Laurent de Contremouffe, je n’ai pas de vie sentimentale, je n’ai pas réussi à écrire le roman que je devais à mon éditeur », le dénommé Tibo Bérard qui vient de lâcher la maison d’édition où notre autrice a grandi (ça, c’est bien vrai). Ses finances sont au plus bas quand une mystérieuse metteuse en scène lui passe commande, aussi improbable que providentielle, d’un récit historique sur le destin de… Louis XVII. Elle s'en va donc enquêter sur la mort tragique du Dauphin, tout en restant tourmentée par la vraie commande de son vrai éditeur, un grand roman de fantasy qu’il attend pour la prochaine rentrée littéraire, commande qu’elle ne parvient pas à honorer.

C’est en s’aventurant à la recherche de « la marraine la bonne fée » de Louis XVII, cette marraine imaginaire des contes de notre enfance, que Clémentine Beauvais finit par nous coincer avec elle dans un univers où chaque événement, chaque séquence se trouvent entourés d’un halo de plus en plus fantastique. Convoquant ensemble les codes de la recherche universitaire et ceux de la féérie, produisant de fausses pages Wikipedia plus vraies que nature, elle entretient une collision permanente de particules réelles et imaginaires, dans une suite de scènes particulièrement réussies dont on ne citera que : la montée interminable dans l’ascenseur de la BnF en compagnie de Zacharie Rosen, et leur discussion sur les marraines la bonne fée trans (sic) auquel le jeune homme consacre sa thèse, l'échange serré avec l’historien réac Contremouffe autour d’un inattendu Pierre Bourdieu, la rencontre pseudo-torride avec Charles, un ex de la narratrice avec lequel il ne s’est jamais rien passé – mais ce rien est déjà beaucoup...ce même Charles qu’elle retrouvera dans une visite surréaliste du château de Versailles, autre séquence de choix. Tous ces échanges sont traversés de micro-événements et d'observations minuscules déposés par la palette tantôt impressionniste tantôt expressionniste de l’autrice, tendre ou violente à sa guise. Le temps et l’espace semblent se distendre en permanence pour loger dans la réalité l’impossible, le flou, le mou, comme dans un tableau de Dali, et les rendre vraisemblables. Et au final, au prix de multiples mises en abyme, Clémentine Beauvais aura bien écrit le livre de fantasy auquel elle semblait résister. 

L’an passé, elle nous avait invités à sa suite dans une enquête aussi sérieuse que palpitante sur sa sainte aïeule, Marguerite-Marie Alacoque. C’était déjà une autofiction audacieuse, non dénuée d'un inévitable narcissisme. Cette année, c’est dans la forêt des contes qu’elle nous entraîne, plus ou moins malgré elle si on l’en croit, forêt qu’elle découvre pour nous dans une scène finale digne des meilleurs d’entre eux. Les Facétieuses est un livre extra-ordinaire, qu'on lit le sourire continûment aux lèvres, en se pinçant de temps à autre pour s’assurer qu’on a bien lu ce qu’on a lu, quitte à le relire. Clémentine Beauvais s’y donne ouvertement à aimer, renouvelant le pari qu’elle avait fait dans son précédent livre, de lier plus étroitement encore son sort d'autrice-narratrice à ceux de ses personnages. De mon point de vue, c’est un pari plus que jamais réussi !

Pour écouter cette chronique :


 Les Facétieuses - Clémentine Beauvais - Sarbacane - 24 août 2022 (310 pages - 17,00 €)

PS : On peut aussi réécouter l'interview de Clémentine B. par Laurent Marsick (RTL)

lundi 18 juillet 2022

Portrait au couteau



"Comme un envol d'oiseaux dans le ciel"... La jeune fille à la carnation opaline qui pose nue pour l'atelier Kolodine porte une curieuse cicatrice sous le sein gauche, cinq "v" comme des oiseaux dessinés par une main d'enfant. Travaillant côte à côte, Antonin et Elisabeth s'interrogent en chuchotant sur cette étrange particularité de leur modèle, qui a sensiblement leur âge.

Quand Antonin visite le musée d'Orsay quelque temps plus tard, il ne s'attend pas à retrouver le modèle de l'atelier en face d'un tableau peint en 1910 par un certain Odilon Voret. Le titre du tableau : Le cœur déchiré. Mais ce qui arrête le regard d'Antonin, c'est que la jeune femme représentée, jetée au sol, porte un couteau fiché dans son corsage blanc, à côté des mêmes quatre cicatrices superposées que le modèle semble contempler tout aussi fasciné.

Poussé par la curiosité, Antonin aborde la jeune femme qui le reconnaît comme un des élèves dissipés pour qui elle posait. Elle se prénomme Flavie et le peintre exposé, Odilon Voret, est son aïeul. La mère de Flavie, sa grand-mère ont porté les mêmes cicatrices. Et Flavie s'interroge sur ce qui la relie encore aujourd'hui à la jeune fille assassinée du tableau, lien qui ressemble à une malédiction jetée sur la lignée féminine du peintre. D'autant que ce tableau est le premier et le dernier grâce auquel Odilon Voret, artiste plutôt médiocre, a connu un succès aussi inexplicable qu'éphémère.

De musée en café, les deux jeunes gens sympathisent et se retrouvent chez Flavie. Elle montre à Antonin le seul héritage qu'elle ait recueilli de son ancêtre : un coffret contenant quelques coupures de journaux des années 1910, d'autres bricoles et surtout deux pinceaux lui ayant appartenu, qui portent encore des traces de couleur aussi bizarres que leurs poils. 

Malika Ferdjoukh entraîne ses jeunes personnages - et ses lecteurs et lectrices - dans une aventure sentimentalo-fantastico-policière, à cheval sur deux époques. En enquêtant avec Flavie, Antonin découvre que la jeune morte du tableau pourrait être le double artistique d'une vraie victime dont l'assassin n'a jamais été identifié. Et il va se trouver possédé par des forces paranormales venues de ce passé irrésolu.

Pendant ce temps, les demoiselles qui l'entourent exercent sur lui les forces bien présentes et bien normales du sentiment amoureux naissant. Antonin est attiré par Flavie, Elisabeth en pince pour Antonin qui a aussi un grand frère, Jasper, qu'il va présenter aux deux jeunes femmes. La vérité sentimentale va cheminer, elle aussi. Ses péripéties allègent de façon heureuse l'élucidation de ce "cold case" vieux d'un siècle, dont le récit tragique, qui ouvre le roman, ressuscite brillamment le Paris populaire et bourgeois de la Belle Époque.

Pour écouter cette chronique ( extrait lu à 03:01) :


 Portrait au couteau - Malika Ferdjoukh - Bayard - 2022 (235 pages, 13,90 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...