vendredi 30 septembre 2022

Les histoires, ça ne devrait jamais finir


Lorsque Maria Zumaï, l'autrice-mystère de la célébrissime trilogie des Mondes invisibles annonce via son éditeur qu'elle n’écrira pas le tome 4, la communauté de ses jeunes adeptes crie, hurle et pleure son désarroi à gros bouillons de posts, textos et autres manifestions numériques familières à cette génération. Lucien est de celle-ci, lui qui avait dix ans quand le tome 1 est sorti, douze pour le tome 2 et quatorze pour le tome 3. Et aujourd'hui, 16.  Lucien qui ne s'est toujours pas remis, quatre ans après, de la mort de Max, son meilleur et unique ami avec lequel il a partagé jusqu'au dernier jour sa passion pour la saga de Maria Zumaï. Les histoires d'amitié, ça ne devrait jamais finir.

En fait, Lucien a deux vies. Dans la vie civile, c'est-à-dire  présentement le lycée et l'internat, il n'est que Lucien, un solitaire qui est de son propre aveu « franchement nul pour se faire des amis ». Heureusement, il est tombé sur Albert, un colocataire à fixettes lui-aussi, pas dérangeant donc. Car en dehors de l'internat, il y a l'internet, où Lucien a choisi d’être « Zora, l'une des autrices de fanfictions de Maria Zumaï les plus lues et les plus commentées ». Une fille, tiens donc. Une vedette du Net, en tout cas. Raison pour laquelle Lucien se sent mieux dans sa seconde vie.

Évidemment tant que son genre d'adoption n'est connu que de lui, Lucien peut entretenir la fiction de Zora auprès de Xena et Yuna, ses meilleures amies virtuelles. Mais quand les deux plus une présumées filles décident de se rencontrer dans la vraie vie pour démasquer Maria Zumaï et la convaincre d'écrire le tome 4, les choses vont se compliquer pour Lucien.

Mieux que ne le ferait une étude sociologique, l'autrice Esmé Planchon nous plonge dans le type de communauté qui se crée  aujourd'hui en littérature jeunesse autour d'une œuvre à succès (comme il y en a aussi autour des jeux vidéo). Il s'agit généralement d'une saga romanesque en plusieurs tomes, dont Harry Potter constitue toujours le modèle de référence, jusqu'ici inégalé. L'autrice a soigneusement reconstitué le décor – en l'occurrence la série fantastique des Mondes invisibles créée de toutes pièces - les outils et les usages d'un « fandom » et de ses membres. Les messages enthousiastes, les attentes fébriles de réponses, les manques à vivre comblés par l'écriture en ligne, les échanges passionnés en duo ou en multi, rien ne manque au tableau saisissant de cette génération qui a basculé dans d’imaginaires vies parallèles et pour qui la vertu semble être d'augmenter le virtuel.

En menant l'enquête dans la vie dite réelle, Lucien alias Zora, de fausses pistes en vraies rencontres découvrira-t-iel qui se cache  derrière son autrice fétiche ? Il se pourrait aussi que lui soit révélé le rapport qu'il entretient avec son double féminin, en retrouvant sur son chemin, aussi surpris que lui et un peu gêné, le grand frère de Yuna. Il arrive que le hasard fasse bien les choses. N'est-ce pas une bonne raison pour y croire ?

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:09 ) :

Les histoires, ça ne devrait jamais finir - Esmé Planchon - Bayard - 2022 (388 pages, 13,90 €) 
















vendredi 16 septembre 2022

Objectif : in love


 
Pour celles et ceux que la rentrée des classes aurait assombris, le roman de Yaël Hassan, Objectif : in love, pourrait leur permettre de rembobiner la pellicule, comme on disait avant l'ère numérique, et de repasser leur été avec Axel, en repartant du jour de la sortie. 

Axel, donc, 15 ans, vient de dire adieu au collège et n'a pas encore envie de penser au lycée. Pour commencer, il y a une quinzaine de vacances chez sa grand-mère Mounette qui se profile et même si ça risque d'être un peu plan-plan, la perspective n'est pas faite pour lui déplaire, cette année encore. Tandis qu'il range ses affaires, un bout de papier s'échappe de sa trousse, un petit mot qui dit simplement ceci : "Tu vas me manquer" suivi de trois cœurs en guise de signature. Axel est terrassé. Lui qui de toute son année de Troisième, n'a pas su attirer l'attention d'une seule fille, se prenant râteau sur râteau, pourrait donc manquer à quelqu'une ?  Mais qui a bien pu lui envoyer ce message ? Ne serait-ce pas plutôt une mauvaise blague d'un de ses copains ? À moins  qu'une fille de sa classe, en vrai, n'ait flashé sur lui ? Axel n'en revient pas et va partir en vacances avec ce mystère pendu au cœur.

Il n'aura guère le temps d'y penser pourtant, car en fait de séjour plan-plan, ces deux semaines chez Mounette vont être riches en péripéties. 1°/ La grand-mère annonce d'entrée qu'elle a un amoureux. 2°/ Qu'elle a d'ailleurs l'intention de le présenter à sa fille, à son gendre et à son petit-fils, pas plus tard que le lendemain de leur arrivée, au grand dam de la dite fille qui aurait bien conservée sa mère quelque temps encore dans le statut de veuve éplorée. 

Ce qui va être plus intéressant pour Axel, c'est que Max, l'amoureux de Mounette, va débarquer le lendemain en moto avec, sur le siège arrière, une de ses petites-filles, Rose. Bien sûr, comme c'est l'été, Axel va tomber raide amoureux de Rose mais il y un hic : Rose a 17 ans, a déjà un garçon dans sa vie et elle n'a évidemment pas l'intention de s'intéresser à un gamin deux ans plus jeune qu'elle. Les choses vont se compliquer encore quand Violette, la petite sœur de Rose, va débarquer. Et elle, elle a l'âge d'Axel, et un sacré tempérament.

Je ne vous en dis pas plus, sinon que vous allez vivre une quinzaine trépidante avec Axel qui passera par tous les états du moi amoureux. Jusqu'au moment où il découvrira enfin qui lui a écrit ce petit billet de sortie du collège. Entre temps, il aura fait ses gammes entre ces deux demoiselles et connu toutes les affres et tous les bonheurs du sentiment amoureux, partagé ou non. Et bien sûr, il aura grandi.

Yaël Hassan n'a pas écrit "l'amour, mode d'emploi" mais son livre ressemble à une maison de campagne donnant sur le bonheur, dont on ouvrirait les fenêtres une à une pour le laisser entrer.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:00) :



Objectif : in love - Yaël Hassan - Syros - 2019 (252 pages, 15,95 €)

mercredi 24 août 2022

Les Facétieuses

Trouble dans le roman jeunesse ou Les facéties de Clémentine Beauvais.



Peut-on lire la recette d'un gâteau et le déguster en même temps ? Le trouve-t-on meilleur d’avoir pu contempler la pâtissière à l'œuvre derrière sa vitrine ? Il appartiendra à chaque lecteur et lectrice des Facétieuses, le nouveau roman de Clémentine Beauvais, de répondre à  ces questions.  Et à d'autres encore car notre autrice trouble bien des règles du jeu romanesque, en posant d'emblée que le livre que nous ouvrons n’est sûrement pas un roman, même si c'est écrit sur la couverture. « Une enquête, une recherche, un récit », suggère-t-elle, faisant mine d'hésiter sur le pacte fictionnel qu'elle entend passer avec nous.

Ce trouble glissé dans l'acte de lire et de croire en ce qu’on lit, ne va cesser de se développer. Pourtant, en s'instaurant elle-même narratrice, on pourrait penser que notre autrice va nous raconter une histoire vraie, la sienne. D'ailleurs elle convoquera à intervalles réguliers des membres de sa famille à la rescousse pour donner quelque effet de réel à son texte : son père, sa sœur Agathe, un neveu juste né, pour l'ancrer aussi dans une réalité qui ne cesse de lui échapper. Elle nous expose aussi ses malheurs, ou supposés tels : chassée d’York par les Angliches, elle aurait trouvé refuge à Paris dans un studio qui appartiendrait à sa mère soi-disant défunte mais que sa sœur souhaite maintenant vendre (le studio, pas la mère). « Coincée en France, précise-t-elle à l’inénarrable Stéphane-Laurent de Contremouffe, je n’ai pas de vie sentimentale, je n’ai pas réussi à écrire le roman que je devais à mon éditeur », le dénommé Tibo Bérard qui vient de lâcher la maison d’édition où notre autrice a grandi (ça, c’est bien vrai). Ses finances sont au plus bas quand une mystérieuse metteuse en scène lui passe commande, aussi improbable que providentielle, d’un récit historique sur le destin de… Louis XVII. Elle s'en va donc enquêter sur la mort tragique du Dauphin, tout en restant tourmentée par la vraie commande de son vrai éditeur, un grand roman de fantasy qu’il attend pour la prochaine rentrée littéraire, commande qu’elle ne parvient pas à honorer.

C’est en s’aventurant à la recherche de « la marraine la bonne fée » de Louis XVII, cette marraine imaginaire des contes de notre enfance, que Clémentine Beauvais finit par nous coincer avec elle dans un univers où chaque événement, chaque séquence se trouvent entourés d’un halo de plus en plus fantastique. Convoquant ensemble les codes de la recherche universitaire et ceux de la féérie, produisant de fausses pages Wikipedia plus vraies que nature, elle entretient une collision permanente de particules réelles et imaginaires, dans une suite de scènes particulièrement réussies dont on ne citera que : la montée interminable dans l’ascenseur de la BnF en compagnie de Zacharie Rosen, et leur discussion sur les marraines la bonne fée trans (sic) auquel le jeune homme consacre sa thèse, l'échange serré avec l’historien réac Contremouffe autour d’un inattendu Pierre Bourdieu, la rencontre pseudo-torride avec Charles, un ex de la narratrice avec lequel il ne s’est jamais rien passé – mais ce rien est déjà beaucoup...ce même Charles qu’elle retrouvera dans une visite surréaliste du château de Versailles, autre séquence de choix. Tous ces échanges sont traversés de micro-événements et d'observations minuscules déposés par la palette tantôt impressionniste tantôt expressionniste de l’autrice, tendre ou violente à sa guise. Le temps et l’espace semblent se distendre en permanence pour loger dans la réalité l’impossible, le flou, le mou, comme dans un tableau de Dali, et les rendre vraisemblables. Et au final, au prix de multiples mises en abyme, Clémentine Beauvais aura bien écrit le livre de fantasy auquel elle semblait résister. 

L’an passé, elle nous avait invités à sa suite dans une enquête aussi sérieuse que palpitante sur sa sainte aïeule, Marguerite-Marie Alacoque. C’était déjà une autofiction audacieuse, non dénuée d'un inévitable narcissisme. Cette année, c’est dans la forêt des contes qu’elle nous entraîne, plus ou moins malgré elle si on l’en croit, forêt qu’elle découvre pour nous dans une scène finale digne des meilleurs d’entre eux. Les Facétieuses est un livre extra-ordinaire, qu'on lit le sourire continûment aux lèvres, en se pinçant de temps à autre pour s’assurer qu’on a bien lu ce qu’on a lu, quitte à le relire. Clémentine Beauvais s’y donne ouvertement à aimer, renouvelant le pari qu’elle avait fait dans son précédent livre, de lier plus étroitement encore son sort d'autrice-narratrice à ceux de ses personnages. De mon point de vue, c’est un pari plus que jamais réussi !

Pour écouter cette chronique :


 Les Facétieuses - Clémentine Beauvais - Sarbacane - 24 août 2022 (310 pages - 17,00 €)

PS : On peut aussi réécouter l'interview de Clémentine B. par Laurent Marsick (RTL)

lundi 18 juillet 2022

Portrait au couteau



"Comme un envol d'oiseaux dans le ciel"... La jeune fille à la carnation opaline qui pose nue pour l'atelier Kolodine porte une curieuse cicatrice sous le sein gauche, cinq "v" comme des oiseaux dessinés par une main d'enfant. Travaillant côte à côte, Antonin et Elisabeth s'interrogent en chuchotant sur cette étrange particularité de leur modèle, qui a sensiblement leur âge.

Quand Antonin visite le musée d'Orsay quelque temps plus tard, il ne s'attend pas à retrouver le modèle de l'atelier en face d'un tableau peint en 1910 par un certain Odilon Voret. Le titre du tableau : Le cœur déchiré. Mais ce qui arrête le regard d'Antonin, c'est que la jeune femme représentée, jetée au sol, porte un couteau fiché dans son corsage blanc, à côté des mêmes quatre cicatrices superposées que le modèle semble contempler tout aussi fasciné.

Poussé par la curiosité, Antonin aborde la jeune femme qui le reconnaît comme un des élèves dissipés pour qui elle posait. Elle se prénomme Flavie et le peintre exposé, Odilon Voret, est son aïeul. La mère de Flavie, sa grand-mère ont porté les mêmes cicatrices. Et Flavie s'interroge sur ce qui la relie encore aujourd'hui à la jeune fille assassinée du tableau, lien qui ressemble à une malédiction jetée sur la lignée féminine du peintre. D'autant que ce tableau est le premier et le dernier grâce auquel Odilon Voret, artiste plutôt médiocre, a connu un succès aussi inexplicable qu'éphémère.

De musée en café, les deux jeunes gens sympathisent et se retrouvent chez Flavie. Elle montre à Antonin le seul héritage qu'elle ait recueilli de son ancêtre : un coffret contenant quelques coupures de journaux des années 1910, d'autres bricoles et surtout deux pinceaux lui ayant appartenu, qui portent encore des traces de couleur aussi bizarres que leurs poils. 

Malika Ferdjoukh entraîne ses jeunes personnages - et ses lecteurs et lectrices - dans une aventure sentimentalo-fantastico-policière, à cheval sur deux époques. En enquêtant avec Flavie, Antonin découvre que la jeune morte du tableau pourrait être le double artistique d'une vraie victime dont l'assassin n'a jamais été identifié. Et il va se trouver possédé par des forces paranormales venues de ce passé irrésolu.

Pendant ce temps, les demoiselles qui l'entourent exercent sur lui les forces bien présentes et bien normales du sentiment amoureux naissant. Antonin est attiré par Flavie, Elisabeth en pince pour Antonin qui a aussi un grand frère, Jasper, qu'il va présenter aux deux jeunes femmes. La vérité sentimentale va cheminer, elle aussi. Ses péripéties allègent de façon heureuse l'élucidation de ce "cold case" vieux d'un siècle, dont le récit tragique, qui ouvre le roman, ressuscite brillamment le Paris populaire et bourgeois de la Belle Époque.

Pour écouter cette chronique ( extrait lu à 03:01) :


 Portrait au couteau - Malika Ferdjoukh - Bayard - 2022 (235 pages, 13,90 €)

lundi 6 juin 2022

Yzé

 L'injuste grâce de la danse



Parmi tous les « enfants de papier » de l’autrice Anne-Marie Pol, Nina est sans doute la plus connue. Nina c’est l’héroïne d’une série intitulée Danse ! publiée chez Pocket Jeunesse dans les années 2000 en une quarantaine de volumes et rééditée depuis. Anne-Marie Pol a eu l’occasion de s’expliquer sur l’origine de cette série née d’un rêve brisé. Nina est la danseuse que l’autrice n’a pas pu devenir pour des raisons accidentelles. C’est la revanche sur la vie d’Anne-Marie Pol que la passion de la danse n’a pas quittée pour autant. 

Elle vient d’ailleurs de nous offrir un nouveau personnage de danseuse, avec Yzé, une jeune Martiniquaise qui réussit à 17 ans  un concours local et gagne le prix « Étoile des Îles ». Cette récompense lui vaut de partir en stage à Paris, dans une académie de danse, soutenue par sa professeur de danse et sa mère, qui l’a élevée seule. Mais poursuivie par l’envie et la jalousie de Cyril son amoureux, un fils à papa assez insupportable qui voudrait la retenir en Martinique et qui serait bien capable, qui sait, de la poursuivre jusqu’en métropole.

La sœur de sa mère, Tante Lydie, accueille tant bien que mal sa nièce dans son petit appartement de Puteaux où Yzé va occuper la chambre du fils, militaire au Mali. Et Yzé fait ses premiers pas dans Paris et à l’Académie Carlotta-Grisi. Là, elle va devoir trouver sa place, au milieu des jalousies, des ambitions. Yzé n’est pas une « académi-cienne », comme ses consœurs, qui lui font sentir qu’elle n’est qu’une invitée, épiant toutes les attentions particulières que distribuent les enseignants à leurs élèves. Yzé est prête à travailler dur et ses deux professeurs, Ulrich et Élise, se rendent compte immédiatement de ses qualités, même s’ils sont avares de compliments. 

Yzé est jolie et  « exotique » dans le milieu de la danse classique, elle attire les regards, toutes sortes de regards, avec lesquels elle va devoir composer, jouer, se défendre. Mais ce que tous les professionnels de la danse qui la font travailler ou qui la découvrent ont remarqué d’emblée, c’est qu’elle a un talent qu’aucune technique ne permet d’acquérir. Ce qu’un chorégraphe lui révèle un jour : « transcender un mouvement, en faire un instant poétique, ne s’apprend pas. C’est une qualité qu’on possède ou qu’on ne possède pas. Toi, tu l’as. »

Anne-Marie Pol a écrit un beau roman d’apprentissage qui fera rêver une nouvelle génération de filles - et pourquoi pas de garçons ? - que la voix intérieure d’Yzé, impatiente et déterminée, fragile et combative, aidera peut-être à surmonter les inévitables moments de doute ou de chagrin qui transpercent les cœurs adolescents.

Écouter cette chronique (extrait lu à 02:54 ) :


Yzé - Anne-Marie Pol - 2022 - PKJ (347 pages - 17,90 €)

lundi 23 mai 2022

Nous, les enfants de l'archipel



Faut-il présenter Astrid Lindgren ? Née en 1907, elle est sans doute l'autrice suédoise pour enfants la plus internationalement connue et reconnue. Sa jeune héroïne Pippi Långstrump, littéralement Pippi-longues-chaussettes, nous est parvenue en France sous le nom de Fifi Brindacier. Astrid Lindgren avait inventé les histoires de Pippi Långstrump en 1941 pour sa fille qui était malade et alitée. Les aventures de la jeune héroïne, parues en France en deux tomes dans la Bibliothèque rose avaient malheureusement été édulcorées voire censurées par sa traductrice française. Ce n’est qu’en 1995 que la maison Hachette, en partie sous la pression de l’autrice elle-même, a publié une nouvelle traduction plus fidèle au personnage original. 

Nous, les enfants de l’archipel n’a pas subi le même traitement. À vrai dire, il s’agit de la novellisation par Astrid Lindgren d’une série télévisée suédoise dont elle avait écrit elle-même le scénario, en treize épisodes de 25 minutes. L’école des loisirs l’édite dans une belle édition reliée de 389 pages, traduite du suédois par Alain Gnaedig et richement illustrée par Kitty Crowther, l’illustratrice belge.

Pêcher, nager, bricoler, naviguer d’une île à l’autre, jouer ou rêver : les îles au large de Stockholm sont le lieu idéal pour toutes les aventures de l’été. C’est sur l’une de ces îles, Saltkråkan, que débarque la famille Melkerson, pour occuper une vieille maison de vacances, que tout le monde dans l’île appelle la Maison du Menuisier. Il y a le père, Melker, un veuf un peu lunaire et parfois tendrement débordé par ses quatre enfants. Il trouvera peut-être l’inspiration pour un prochain livre. La belle Malin, à qui les garçons font les yeux doux et dont Astrid Lindgren nous dévoile de temps à autre le journal intime. Les jumeaux intrépides Jonas et Niklas, prêts à toutes les audaces. Et le petit dernier, Pelle, qui adore les animaux et voudrait en adopter un. À peine la famille débarquée, il croise Tjorven, une petite fille décidée, flanquée en permanence de Bosco, un énorme Saint-Bernard. Le problème avec l’été, c’est qu’il passe vite. La famille Melkerson a été tellement bien accueillie à Saltkråkan qu’elle n’a qu’un souhait, revenir dès que possible. Pourquoi pas pendant les vacances de Noël suggère le papa ?

Astrid Lindgren nous promène dans deux saisons bien différentes. Saltkråkan au milieu de son archipel nous fait rêver à une vie communautaire et égalitaire, proche de la nature, où l’amour se glisse au gré des bateaux qui l’amènent ou le remportent, où les enfants de Stockholm éprouvent avec ceux de l’île les premiers frissons de la liberté.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:56) :


Nous, les enfants de l'archipel - Astrid Lindgren - traduit par Alain Gnaedig - illustré par Kitty Crowther - l'école des loisirs - 2022 (389 pages, 17 €)


dimanche 3 avril 2022

À l'hôtel du Pourquoi-Pas ?

 



Voilà. Il n'y aura pas d'autre livre publié sous cette double signature, « Marie-Aude et Lorris Murail ». À l'hôtel du Pourquoi-Pas ? clôt une aventure éditoriale  de 18 mois, sans doute unique dans les annales de la littérature jeunesse et qui aura abouti à ce qu'on nommera désormais la « trilogie Angie », du prénom de sa jeune héroïne, Angie Tourniquet.

Des circonstances exceptionnelles 

Lorsqu'en mars 2020, Marie-Aude revoit son frère Lorris à Bordeaux, celui-ci est déjà atteint par la maladie de Charcot depuis plusieurs mois. Il confie à sa sœur : « je n'écris plus, je me sens devenir invisible ». D'ailleurs, il a sur son disque dur un manuscrit achevé intitulé Capitaine invisible. Ils écoutent ensemble la déclaration de guerre au Covid du président Macron et l'annonce du confinement. Dans la voiture qui la ramène chez elle, Marie-Aude appelle son frère et lui propose d'écrire à deux, comme ils l'ont déjà fait dans le passé. Dès lors va s'engager une sorte de course : jouer la montre contre la mort,  écrire jusqu'au bout, au temps présent, celui de l'urgence et de la pandémie. Au téléphone tous les jours pour construire et trouver les idées, et pour pouvoir échanger matin et soir par messagerie les textes et les retravailler. Marie-Aude écrit  le jour et Lorris, fidèle à une longue habitude, la nuit. Le soleil ne se couche donc jamais sur le duo créateur. Angie ! Souviens-toi de septembre ! et À l'hôtel du Pourquoi-Pas ?  (quelque 1300 pages !) vont naître de cette coopération intensive qui n'aurait pas été possible sans Natalie, l'épouse de Lorris qui va veiller continûment sur lui  dans leur maison de campagne, avec le soutien d'une formidable équipe médicale animant cette hospitalisation à domicile (« HAD »).

Lorsque Lorris meurt le 3 août 2021, ils en sont à  la page 150. Lorris a envoyé ses derniers fichiers vocaux courant juillet : « Continue sans moi ! ». Marie-Aude lui a promis de terminer l'histoire en cours. Elle lui envoie jusqu’au bout les textes que sa fille Orane, à son chevet, lui lit à voix haute. Avant de terminer, seule.

Un thriller

Ce troisième et dernier volet reprend les personnages principaux campés dans les deux premiers : Angie et sa copine Rose-May, Emma la maman infirmière, leurs voisins de palier, le capitaine Augustin et Capitaine le chienne renifleuse de la brigade des Stups, Thérèse, la pittoresque tante adoptive d'Augustin, Alice Verne la commissaire amoureuse, l’homme de la PJ, le commissaire Félix Hautecloche et bien sûr Xavier Sitbon, le père d'Angie. Cette galerie  va s'enrichir d'un commandant de police en délicatesse avec l'institution, René Lamblin, éjecté aussi de chez lui par sa femme qui l'a sommé de choisir entre un monceau d'archives poussiéreuses entassées dans leur garage et... elle ! Profitant du désœuvrement temporaire d'Augustin, sur la touche depuis l'affaire Lecoq, Lamblin va l’attirer dans son univers d'affaires classées et non résolues qui vont vite passionner… Angie et Rose-May. Vont entrer en scène une autrice de polar aussi célèbre que mystérieuse, Cornelia Finch et un tueur psychopathe qui l'a peut-être inspirée à ses débuts. En s’attachant à un « cold case » qui ressemble étrangement à une des intrigues de la reine du polar - l'enlèvement d'un jeune enfant à bord du paquebot France en 1972 – Augustin ignore à quel point cette affaire va le concerner personnellement.

Mais quand deux puis trois jeunes femmes sont découvertes étranglées, c'est une brûlante actualité criminelle qui se rappelle à nos deux policiers plantés devant leur buffet froid. Cette fois encore, c’est Angie, qui traine au bureau des affaires classées, qui  va avoir les bonnes intuitions. Mais, à s'approcher d’un tueur en série au point de le défier en compagnie de Rose-May avec leur « Chaîne du Crime » postée sur YouTube, ne risque-t-elle pas de mettre sa propre vie en danger ?

Marie-Aude et Lorris Murail ont écrit un thriller à l'intrigue implacable. On a rarement invité un jeune lecteur à se mettre dans la tête et dans la vie quotidienne d'un psychopathe père de famille. Le conte d'avertissement est terrible. Mais le cheminement parallèle d'Augustin vers ses propres origines en fait aussi un récit d'apprentissage. Ce temps manquant et reconstitué va permettre au capitaine de se débarrasser des fantômes qui avaient entravé jusqu'ici sa vie amoureuse et d'alléger le dénouement de la trilogie. Alors, à votre avis, qui va-t-il choisir, Emma ou Alice ? 🙂

Pour écouter cette chronique :



À l'hôtel du Pourquoi-Pas ? - Marie-Aude et Lorris Murail - l'école des loisirs - 23 mars 2022 (409 pages, 17 €)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...