vendredi 23 décembre 2022

21 jours avant la fin du monde



Chères auditrices et auditeurs de RCF Loiret, permettez-moi, tradition oblige en ces premiers jours du mois de janvier 2023, de vous souhaiter d'abord une bonne année. Avec vous, je vais continuer à explorer les richesses infinies de la littérature jeunesse, sous toutes ses formes. Et puisqu'à la fin de ce mois se tient le Festival international de la bande dessinée à Angoulême, la ville où j'ai fait toutes mes études secondaires, je vais vous présenter aujourd'hui une BD venue d'Italie.

Il se trouve que j'ai eu la chance de croiser dernièrement son illustrateur, Sualzo, à Milan. Il se réjouissait que dans son pays, la bande dessinée, qui avait été longtemps considérée comme une sous-littérature tout juste bonne à être vendue en kiosque était en train de produire de vrais livres achetés en librairie et même exportés, en France en l'occurrence.

Nous sommes au bord du lac Trasimène, dans un magnifique paysage du centre de l'Italie, 21 jours avant la fin du monde. C'est du moins ce qu'annonce comme tous les ans un vieux hippie dont la bicyclette affiche chaque jour le chiffre de ce sinistre compte à rebours, qui doit prendre fin le 15 août, au milieu des feux d'artifice tirés ce jour-là, clou de la fête annuelle du village. Lisa aide sa mère Angela qui tient une buvette. Mais ce qui la fait vibrer par-dessous tout, ce sont les cours de karaté qu'elle suit assidûment et dont les préceptes lui tiennent lieu de philosophie de vie. Lisa a une amie indienne, plus jeune qu'elle, assez handicapée par sa surdité, un peu disgraciée par d'énormes lunettes, très pot de colle aussi. Rima vit dans le bungalow d'à-côté et dès qu'elle entend Lisa rentrer, elle la suit immédiatement dans le sien.

Lisa, qui vit seule avec sa mère, est surtout nostalgique d'un petit garçon, Alessandro, qui habite ses meilleurs souvenirs d'enfance. Aless avait brusquement déménagé après la mort de sa mère, entourée de mystère. Parti sans laisser d'adresse. Pour la deuxième fois, Lisa avait alors compris que « les gens peuvent simplement s'en aller sans jamais chercher à vous revoir ».

Or cet été-là, Aless est de retour. Il a grandi. Il est venu frapper chez Lisa, elle l'a reconnu par la fenêtre mais elle n'a pas osé lui ouvrir. Il lui laisse un nouveau signe qui la décide à aller chez lui. Ils vont se retrouver, un peu intimidés par ce qu'ils sont devenus l'un et l'autre mais prêts à reprendre un vieux projet interrompu : la construction d'un radeau.

Silvia Vecchini, la scénariste, promène ses jeunes héros dans ce temps d'enfance grossi comme un fleuve muet par les silences des adultes. Ces silences, elle laisse l'illustrateur les suggérer, les envelopper, en nourrir le paysage, pour en retenir jusqu'au bout la révélation. Lisa veut comprendre, veut savoir ce qui tourmente Alessandro, elle enquête avec l'obstination d'une karatéka qui travaille ses katas sans relâche. C'est ainsi que la vérité finira par céder. Je laisse les derniers mots à Lisa :

« Je m'aperçois qu'il n'y a rien de pire que les silences. Parfois, c'est comme un poids qui te fait couler à pic, ou un filet qui retient une partie de ta vie cachée, dont tu ne soupçonnais même par l'existence. Il arrive parfois que ces silences explosent comme des feux d'artifice. Ils libèrent leur énergie et jettent leur lumière autour d'eux »

Pour écouter cette chronique (court extrait lu à 02:58) :


21 jours avant la fin du monde – Silvia Vecchini – illustré par Sualzo – traduction de l'italien : Marc Lesage - une BD chez Rue de Sèvres (207 pages, 16 €)


vendredi 16 décembre 2022

Le renne mystérieux

 


Avez-vous remarqué cette floraison inhabituelle de calendriers de l’Avent ? Tapez « calendrier de l’Avent » dans un moteur de recherche, vous serez édifiés. L’Avent, période d’attente et d’espérance chrétiennes, fait l’objet d’une récupération tous azimuts. On savait déjà depuis longtemps que Noël était devenu une simple fête commerciale pour beaucoup de nos contemporains. Mais la période liturgique est vraiment mise à toutes les sauces, au point même qu’une grande enseigne de sextoys et autres accessoires coquins s’est payé cette année une campagne d’affichage dans le métro parisien sur le thème, tenez-vous bien : « 24 jours de plaisir avec le calendrier de l’Avent destiné aux adultes ». On n’a pas entendu les mêmes protestations qu’une affiche d’un concert des Prêtres au profit des chrétiens d’Orient avait suscitées dans ce même métro au printemps 2015. Faut-il penser que laïcité rime avec lubricité ?

L’éditeur de livres jeunesse Auzou a eu lui aussi son idée de calendrier de l’Avent, beaucoup plus sage évidemment. Bon, il est un peu tard pour que je vous en parle, mais j’ai déniché sur son stand, toujours au salon de Montreuil dont je vous parlais la semaine dernière, un roman pour les plus jeunes, écrit par Natacha Godeau et qui s’intitule Le renne mystérieux. Quel rapport avec le calendrier de l’Avent, allez-vous me demander ?

Eh bien figurez-vous que ce livre, illustré par Tristan Gion, est divisé en 24 chapitres, comme un calendrier de l’Avent. Oui, et alors ? Alors, et c’est l’idée amusante, chacun de ses chapitres de 8 pages illustrées est scellé, en quelque sorte, comme la petite porte d’un calendrier. Ou si vous préférez comme les pages des livres d’autrefois qu’on ne pouvait lire sans s’être muni au préalable d’un coupe-papier. Dans l’idée donc, votre gamin va lire tous les jours cinq ou six pages de l’histoire et attendre sagement le lendemain pour savoir la suite. Si c’est un bon lecteur, vous risquez de devoir lui confisquer le livre tous les soirs de peur qu’armé de son double décimètre, il n’en ait lu le dernier mot dès le 2 décembre. Un peu comme un enfant trop gourmand qui aurait boulotté tous les chocolats de son calendrier en deux jours.

Car Natacha Godeau a pris soin de rédiger chaque chapitre en donnant envie à la fin de savoir la suite. Comme dans une BD où la dernière case en bas à droite vous fait tourner la page. Evidemment, pour faire cette chronique, j’ai honteusement triché et j’ai lu tous les chapitres à la suite, réutilisant avec délices un coupe-papier qu’on m’a offert il y a quelque quarante ans et dont je n’avais guère usé, sauf à tomber de temps à autre sur un vieux livre non coupé dans la bibliothèque de feu mon beau-père.

Et l’histoire me direz-vous ? C’est celle d’Elliot dont les parents ont un élevage de rennes, et de Flore, une cousine qui vient le rejoindre pour passer ses vacances à la neige avec lui. Ils découvrent dans l’enclos un renne inconnu, blessé, venu d’on ne sait où, et qui a des propriétés étranges. Il lui arrive de briller, ce qui lui vaut son surnom, Diamant, et même de léviter. Mais Elliott n’est pas sûr d’avoir vu ce qu’il a vu. Il voudrait bien en convaincre sa cousine. Et au village, il y a un vieux monsieur à barbe qui fabrique des jouets en bois. Et pourquoi pas, courant sous les sapins, un étrange lutin qui ne semble pas animé de bonnes intentions. Ce livre ravira les plus jeunes. Lu le soir à voix haute, en confiant à l’enfant votre précieux et impressionnant coupe-papier, nul doute qu’il vous redemandera la suite le lendemain, ne serait-ce que pour manier à nouveau cet outil dont vous lui aviez jusqu’ici  interdit l’usage.

Bon, est-il vraiment trop tard pour acheter ce roman de l’Avent ? Pourquoi ne referiez-vous pas l’Avent après Noël, pour une fois ? Sans compter que les rennes seront toujours là. Et votre fascinant coupe-papier aussi…

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:45) :


Le renne mystérieux - Natacha Godeau - illustré par Tristan Gion - Auzou (193 pages, 11,95 )

vendredi 9 décembre 2022

Nos étés sauvages


Sans lutte
voler des souvenirs
à tue-tête

« Il ne vous a pas échappé, chères auditrices et auditeurs, que se tenait la semaine passée à Montreuil l’événement annuel le plus important pour la littérature jeunesse : le « SLPJ », le salon de la presse et de la littérature jeunesse en Seine-Saint-Denis. Tous les éditeurs français, des plus grands aux plus petits y donnent rendez-vous à leurs auteurs et autrices et à celleux qui les lisent et viennent acheter et faire dédicacer leurs livres préférés (et ceux qu’iels offriront à Noël).

Samedi dernier, donc, au hasard de mes déambulations dans les travées du salon, un peu ahuri comme chaque année par la profusion des offres, j’ai croisé la route de Marie Boulic, dont le premier roman vient d’être édité par Thierry Magnier et qui siégeait sagement derrière sa table, comme si elle n’attendait que moi.

Comme l’hiver approche, j’ai jugé immédiatement que Nos étés sauvages était un titre tout à fait de saison. La couverture montre deux jeunes plongeuses, une brune bien hâlée, à cheveux courts et une blonde diaphane à cheveux longs, qui lorgne vers son intrépide amie, comme si elle s’inquiétait déjà des profondeurs où celle-ci va l’entraîner.

Tous les étés, en effet, la blonde Ninon vient retrouver sur son île la brune Maïwenn, qui la pousse sans attendre vers l’océan pour y sauter et y nager, de plus en plus haut, de plus en plus loin : ce qu’elles nomment entre elles leurs « défis », sans qu’on sache vraiment de qui chaque défi tire sa force, de celle qui l’attend ou de celle qui le propose, de Nine ou de Maï, puisque la répétition des étés qui les a vues grandir a aussi diminué leurs prénoms.

Pourtant, cet été-là, Nine arrive mystérieusement fatiguée. Elle ne veut pas se jeter tout de suite à l’eau. Elle procrastine sur la plage et nous sentons confusément avec Maï, qui le redoute, que rien peut-être ne sera plus comme avant entre les deux adolescentes. À coups d’analepses successives, « dix ans plus tôt, elles ont six ans » - c’est l’année de leur rencontre - jusqu’à « deux ans plus tôt, elles ont quatorze ans », ponctués de quelques haïkus, Marie Boulic nous raconte ce qui s’est noué tout au long de ces étés solaires et océaniques entre lesquels Nine et Maï grandissaient loin l’une de l’autre, dans l’impatience de se retrouver. 

Cet été-là, tiens, c’est nouveau, il y a aussi des garçons. Maï présente Raphaël à Nine, qui les observe. Puis il y a Maxime, un copain de Raphaël. Vont-ils changer la donne entre les deux amies ? Vont-ils modifier l’attitude des parents, ceux de Nine plus stricts, qui ont d’autres raisons aussi de veiller sur leur fille. Maï a sa réputation « d’excitée de service », « d’agitée », de « fofolle » incontrôlable…

Cet été-là, il y a donc une tension palpable, dont l’autrice tarde à nous révéler l’origine. Quand Maï lance son nouveau défi de nage en pleine mer, rejoindre la tour de l’île du Chien, Nine pourra-t-elle la suivre ? Marie Boulic déchaîne alors un de ces orages dont la côte bretonne a le secret et qui pourrait bien emporter à jamais les deux amies, malgré leurs combinaisons et leurs bouées de nageuses en haute mer…

Avec cet intense roman d’amitié et d’apprentissage, Marie Boulic effleure aussi la sauvagerie ordinaire des filles, de l’enfance à l’adolescence, leurs rires sous cape et leurs provocations complices. L’autrice nous prend fermement par la main, sans qu’on n’y prenne garde et nous impose de vivre avec ses héroïnes un crescendo solaire qui flirte avec la mort. On en ressort aussi heureux et grelottant que rincé et soulagé. Avec ce goût du sel et cette odeur du vent qui donnent envie de revenir l’année prochaine. N’est-ce pas, Marie Boulic ? »

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:45) :



Nos étés sauvages
Marie Boulic – éditions Thierry Magnier – 2022 (260 pages, 14,90 €)


vendredi 2 décembre 2022

Les Vertuoses



 Les Vertuoses ! Qu’est-ce qui se cache derrière le titre du nouveau roman que Susie Morgenstern vient de coécrire avec une de ses petites-filles, Emma Gauthier ? De riches harmoniques, sûrement, puisqu’on entend tour à tour virtuose, vert, vertu, ose, des mots qui résonnent tout au long du récit qui suit Nina, une jeune collégienne dont la foi écologiste ne va cesser de s’affirmer pour déteindre sur son entourage familial et amical.

Tout commence pour Nina par une explosion personnelle, le jour où elle monte sur une table de la cantine pour apostropher ses camarades : « Par pitié, cessez de manger des animaux, cessez d’utiliser du plastique, de prendre la voiture pour rien, d’acheter des habits qui proviennent de l’autre bout de la planète, de prendre l’avion, de gaspiller de la nourriture, d’acheter des produits bourrés de pesticides, d’arracher les fleurs ! » Evidemment, tous ses camarades la trouvent folle, elle qui a toujours été une fille douce, posée sans histoire. Tous sauf deux, Antonin et surtout Yona, une nouvelle qu’elle ne connaît pas et qui va rapidement devenir sa meilleure amie.

La vie de Nina n’est pas simple. Si elle s’entend très bien avec Jean-Pierre, son père qui exploite une ferme bio, les choses sont beaucoup plus compliquées avec sa mère, Elisabeth, qui a quitté la maison et qui est passablement instable. D’ailleurs Nina découvre rapidement qu’elle a un demi-frère que sa mère lui avait caché. De son côté, Antonin vit avec un père violent, qui frappe sa mère, Geneviève. Les deux trouvent refuge chez Jean-Pierre, ce qui n’est pas pour déplaire à Antonin, qui aime Nina sans oser se déclarer. La ferme va encore s’emplir quand Jean-Pierre fait passer la frontière italienne à trois migrants qu’il accueille clandestinement chez lui.

Susie et Emma décrivent cette montée en puissance de la ferme qui devient une sorte de phalanstère où tout le monde trouve progressivement  sa place, non sans heurts, ni incompréhensions mais le tout dans un joyeux foutoir créatif. Tous les problèmes de la planète - incluant la préparation du brevet - semblent s’y être concentrés, mais aussi quelques solutions et deux ou trois histoires d’amour. Nina, Yona et Antonin forment au final un redoutable trio militant qui défendra contre vents et marées ses convictions écologiques.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:20) :


Les Vertuoses Susie Morgenstern & Emma Gauthier – Medium de l’école des loisirs (236 pages, 14 €)




vendredi 18 novembre 2022

À quoi reconnaît-on un enfant ?



Groarrr ! [c'est un rugissement] Vous l’aurez compris, aujourd’hui, on ne rigole pas. Nous sommes au cœur de la savane africaine et le rugissement que vous venez d’entendre est celui du roi des animaux, j’ai nommé le lion ! Celui de l’histoire imaginée par Nathalie Kuperman se nomme Léonard. Sa femme, enfin je veux dire sa lionne, se nomme Léonie et Léonard et Léonie ont eu ensemble un lionceau nommé Léon. Les parents ne se sont pas foulés pour le prénom. Nonobstant, Léon est parfaitement heureux entre papa et maman jusqu’au jour où le père lion décrète que son fils doit devenir grand et que pour cela, il lui faut tout simplement manger un enfant.

Evidemment, vous commencez à vous demander s’il s’agit bien là d’une histoire à lire au vôtre, celui du moins qui n’a pas encore été mangé, s’il ne va pas en faire d’épouvantables cauchemars et même concevoir une peur panique du prochain lion qu’il rencontrera (même si cette éventualité est pour le moins incertaine sous nos latitudes). Aussi,  avant de vous lancer, vous feuilletez discrètement les dernières pages du livre – oh, alors là, ce n’est pas bien du tout ! – pour vous assurer de son bon dénouement.

Mais revenons à notre récit. Maman lionne a protesté mollement devant cette nouvelle lubie de son mari, mais ce qui est dit, est dit : Léon fait son baluchon et après des adieux émouvants à ses deux parents, il part en quête d’un enfant à manger. 

Léon a très vite un problème majeur : il n’a jamais vu un enfant, ne sait pas à quoi ça ressemble, ce qui va occasionner quelques épisodes comiques au long de son périple. Car il va croiser successivement quatre animaux différents qu’il prendra à chaque fois pour l’enfant à manger, mais chacun évidemment le détrompera. Je vous laisse deviner la fin.

Mine de rien, Nathalie Kuperman évoque grâce à Léon quelques problèmes d’éducation. À quel moment doit-on quitter ses parents pour découvrir le vaste monde ? Grandir implique-t-il de passer des épreuves initiatiques ? Est-ce le père qui doit en décider seul ? Faut-il manger de la viande humaine pour devenir un vrai lion ? Tout auteur qui fait parler des animaux se fait un peu fabuliste. Nathalie Kuperman, elle, nous laisser tirer les leçons de son histoire.

Les dessins colorés, tendres et stylisés de Soledad Bravi accompagnent l’odyssée de Léon, le petit lion. À quoi reconnaît-on un enfant ? sera peut-être le premier livre qu’un de vos enfants ou petits-enfants relira tout seul.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:45) :

À quoi reconnaît-on un enfant ?Nathalie Kuperman – illustré par Soledad Bravi – Mouche de l’école des loisirs (87 pages, 8,50 €)


 

vendredi 11 novembre 2022

Les sœurs Hiver



« Hiver, vous n’êtes qu’un vilain ! »
Charles d’Orléans

En se présentant sur son site, Jolan Chloé Bertrand déclare hardiment qu’il a fait un pacte  avec un démon du Grand Nord. Il n’est pas sûr que ce fût un choix judicieux mais de ce moment, il a entendu, venus du cercle polaire, les appels entêtants du vent chargé de flocons et des hurlements des chiens.

En conséquence de quoi, Les sœurs Hiver, son roman paru cette année, nous plonge dans un pays rude de Vikings, de dieux et de trolls où règne depuis des années un froid que plus rien ne fait céder, pas même un bon feu. Naguère encore, il y avait deux hivers, la Grande et la Petite, car ces hivers-là sont sœurs mais, pour des raisons inexpliquées, la petite sœur Hiver semble avoir disparu et avec elle l’hiver « doux et léger, qui rosit les joues », l’hiver « des batailles de boules de neige et des glissades en luge ». Depuis quinze ans, autant dire une éternité sous les ciels polaires, ne reste que sa grande sœur implacable faite de blizzards, de tempêtes et de nuits glaciales.

Dans la Grande Halle du village de Brume, qui ressemble à la coque d’un bateau renversé, les gens se rassemblent habituellement pour boire et manger et se tenir au chaud. Le matin, il n’y a jamais personne. Mais ce jour-là, la Grande Halle est toute bruissante de conversations indignées. Chaque famille déplore la disparition d’un objet qui lui était précieux. Si les soupçons se portent un instant sur Alfred, un jeune orphelin aussi facétieux que chapardeur, l’ampleur des vols le disculpe rapidement. Les villageois doivent se rendre à l’évidence : les trolls sont de retour, ce sont eux qui ont discrètement pillé les maisons de Brume.

Ragnar, l’oncle d’Alfred, va se porter volontaire pour partir à la recherche des trolls et de leur butin. Mais lorsque Frid la voyante laisse entendre à Alfred que Ragnar, s’il part seul, ne reviendra pas vivant, Alfred décide de l’accompagner et de veiller sur lui, du haut de ses dix ans. Discrètement, car il sait bien que Ragnar ne voudra jamais de lui à ses côtés pour une expédition qui va s’avérer sûrement périlleuse.

Jolan Chloé Bertrand nous entraîne dans une aventure qu’il ne faut lire qu’enveloppé dans un plaid confortable tant le froid qui y règne risque de se communiquer au lecteur ou à la lectrice qui s’y absorberait. La forêt glaciale réserve à nos deux aventuriers sont lot de pièges et de maléfices et au final de révélations. Retrouveront-ils les trésors du village ? Alfred finira-t-il transformé lentement mais sûrement en renard ? La petite sœur Hiver reviendra-t-elle apporter douceur et légèreté aux Vikings de Brume ? Il faudra pour cela régler bien des conflits entre puissances rivales aux pouvoirs insoupçonnés. Ce roman froid dehors mais chaud dedans peut constituer pour les plus jeunes lecteurs une bonne porte d’entrée dans ce qu’on appelle désormais les littératures de l’imaginaire.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:28) :


Les sœurs Hiver - Jolan C. Bertrand - Neuf de l’école des loisirs (228 pages, 12,00 €)

 

vendredi 4 novembre 2022

La fille du phare


La fille du phare se prénomme Émilia. Mais comme sa mère s’appelait aussi Émilia, ça énervait Augustus, le père, qui a décidé de surnommer sa fille Loupiote. La mère est morte, mais Loupiote est restée. C’est elle qui tous les soirs monte au sommet du phare car le gardien en titre, son père, n’a plus qu’une jambe. C’est donc elle qui allume la lanterne qui guide les marins toute la nuit.

Un soir de tempête, négligence de Loupiote, plus d’allumettes, le phare reste éteint, un bateau se fracasse sur les récifs. Arrachée à son père qui, de colère, l’a frappée devant témoins, Loupiote coupable et rejetée, doit rembourser les dégâts. Elle se retrouve placée dans la Maison Noire, auprès de Martha, une sorte de gouvernante un peu dépassée. Le vrai gouvernail, c’est l’Amiral, mais il est toujours en voyage et son absence plane sur la Maison. Il y a aussi Nick, un homme à tout faire, et Lennie, un garçon un peu simplet. Surtout Loupiote apprend bien vite qu’un être mystérieux, que tout le monde semble redouter, y compris Martha, vit au sommet d’une tour de la maison, dont il ne sort jamais. 

La curiosité de Loupiote sera plus forte que sa crainte et elle gravira un jour les escaliers pour franchir la porte fatidique qui la mettra, au bout d’une longue patience, en présence d’Edward, le monstre de la Maison Noire. Va s’ensuivre un long apprivoisement de cet enfant blessé dans sa chair.

Annet Schaap est une illustratrice néerlandaise reconnue et La fille du phare, qu’elle a également illustré, est son premier roman pour la jeunesse, qui a reçu d’emblée à sa parution en 2017 trois prix importants aux Pays-Bas. Maurice Lomré nous en offre une superbe traduction. La fille du phare a la saveur des contes d’autrefois qui l’effleurent à maintes reprises de leurs réminiscences intemporelles. Les allumettes manquantes de Loupiote font songer à la Petite fille aux allumettes d’Andersen, le monstre au sommet de sa tour pourrait être le double masculin de la fée Mélusine. On croise aussi des baraques foraines et des pirates de haute mer. 

Loupiote a gardé dans la tête la voix de sa maman qui la soutient dans chacune des découvertes et des épreuves qu’elle traverse et qui composent au jour le jour son destin. Rien ne va arrêter son apparente fragilité. Elle va jouer le rôle de révélateur pour chacun des personnages jusqu’ici enfermé dans une prison intime et dans un rôle étroit. De ce point de vue, la Maison Noire est un peu le château de la Belle au Bois dormant, où tout serait resté figé jusqu’à l’arrivée de Loupiote, qui, au final, aura dénoué le monde alentour d’elle.

Annet Schaap s’est laissée porter par des visions qui forment autant de tableaux successifs qui s’enchaînent sous sa plume. Il faut accepter de se laisser emporter comme Loupiote dans le flot de ces images jusqu’à ses derniers mots : « Tout va bien ».

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:52) :



La fille du phare - Annet Schaap - traduit du néerlandais par Maurice Lomré - l'école des loisirs (366 pages, 17 €)


 

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...