vendredi 21 octobre 2016

Papa sur la Lune



Au seuil de la littérature, alors que l’écrit est encore pour le tout-petit « une source close, une fontaine scellée », telle la fiancée du Cantique des cantiques, c’est l’image qui lui fait signe et lui dit : « Viens, entre chez moi sans peur ». « Chez moi », c’est-à-dire dans la forêt des contes, dans l’univers des albums : autant de portes colorées qui vont conduire doucement l’enfant jusqu’au monde des lettres.

Confortablement installés, l’enfant sur vos genoux, ou assis dans son lit et vous à côté de lui, ouvrez grand le livre et commencez la lecture à voix haute, cette clé de tous les apprentissages ultérieurs. Une petite main vous arrête parfois, corne la page, revient en arrière, s’attarde sur une image. Lui dit « sa » et vous, vous reprenez : « chat », renouant inlassablement avec le fil interrompu du récit. Les enfants réclament souvent le même album, la même histoire, puisant dans cette répétition l’assurance que leur donne aussi leur doudou. C’est cette répétition qui va fonder leur désir de nouveau, qui sera un jour indéracinable.

Alors que les mots ne sont encore que des signes muets, la beauté des images les précèdent. Et il faut bien avouer que nous sommes gâtés par ces immenses artistes que sont les illustrateurs, femmes et hommes, si nombreux et si divers aujourd’hui.

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Ce n’est pas un album récemment paru que j’ai choisi de vous présenter. Papa sur la Lune, d’Adrien Albert, a été publié par l’école des loisirs en avril 2015. Mais il conte l’histoire intemporelle d’une petite fille, Mona, qui va passer son week-end chez papa. De ce déplacement bien ordinaire, que vivent chaque semaine des milliers d’enfants dont les parents sont séparés, Adrien Albert a fait un voyage aussi spécial que spatial : bien obligé, puisque papa est parti habiter… sur la Lune.

Maman a préparé soigneusement le départ : combinaison, fusée, vaisseau, capsule et… doudou, rien ne manque à cette mission Apollo hebdomadaire. A l’arrivée sur la Lune, le week-end chez Papa tient sur une page de neuf cases, dans lesquelles l’enfant peut identifier autant de moments de sa vie là-haut : « Mona fait de la patinette », « Mona joue avec Papa », « Papa sèche les cheveux de Mona », etc. Et déjà, c’est dimanche soir, il faut revenir sur Terre.

D’une situation devenue banale, mais pas toujours facile à vivre, Adrien Albert a su faire un conte moderne et décalé, habillé de couleurs optimistes, tantôt vives, tantôt pastel, où chaque acteur, père, mère et enfant met du sien pour que tout se passe au mieux, en dépit de l’éloignement. La ligne claire du dessin fait penser irrésistiblement à l’album d’Hergé, On a marché sur la Lune.


Et quelle émotion de se tenir près d’un tout-petit, un si bel album entre les mains. Allez, vous êtes bien calés tous les deux ? Pour cette fois, c’est moi qui lis, vous allez peut-être m’entendre tourner les pages…

Papa sur la Lune - Adrien Albert - l'école des loisirs (36 pages, 12,70 €)

En podcast sur RCF Loiret (je vous lis l'album à 2:50 mais... sans les images !) :

vendredi 14 octobre 2016

Le club des millionnaires express



Saluons Mediaspaul, la maison d’édition religieuse québécoise, qui lance en France, sous le label Libertad, une collection destinée à la jeunesse. Elle en a confié les rênes à Bertrand Ferrier, l’un des meilleurs spécialistes français du domaine, auquel il a consacré naguère une thèse universitaire passionnante intitulée Tout n’est pas littérature !  publiée en 2009. Sa présence à la tête de Libertad est, en soi, la promesse d’ouvrages décoiffants. Le label nous annonce d’ailleurs des livres liiiiibres, avec quelques « i » de trop, déclinés en zinattendus, zilarants et zincroyables, avec autant de « z ». La cible ? Les jeunes de 9 à 13 ans, filles et garçons, ceux du moins que l’école et internet n’ont pas encore dégoûtés de la lecture.

Les trois premiers titres, Ézoah, de Maxime Fontaine et Bertrand Ferrier soi-même, Le secret du coquillage, de Nataly Adrian et Le club des millionnaires express , de Dan Gutman, viennent de paraître le 15 septembre.

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N’allez pas seriner à Mademoiselle Gina Tumolo, 11 ans, que l’argent ne fait pas le bonheur. Au seuil d’un été qui s’annonce ennuyeux, Gina, qui lorgne vers le fabuleux destin de Bill Gates, n’a qu’un rêve : devenir millionnaire. Si possible avant la rentrée prochaine. Quand on habite aux Etats-Unis, quoi de plus légitime et de plus impérieux ? Gina s’impose donc rapidement en pédégère de l’entreprise qui va la rendre riche, en s’adjoignant comme vice-président Rob, une sorte de baron perché du même âge qu’elle et qui parle comme un livre. Quincy, dix ans, une bavarde pas toujours compréhensible quand elle s’exprime, va hériter le contre-emploi idéal pour elle : directrice de la communication. C’est enfin parce que Gina n’arrive pas à les faire dégager que les jumeaux pots-de-colle, Eddie et Teddy Bogle, 16 ans à eux deux, sont engagés dans l’aventure estivale, complétant ce club de futurs – très jeunes - millionnaires.

Dan Gutman est américain et auteur d’une centaine de romans pour la jeunesse dont un bon nombre consacrés au base-ball, qui n’auraient qu’un intérêt ethnographique pour des petits Français. Le club des millionnaires express, en revanche, relève d’une thématique universelle qui tracasse très tôt les enfants, avec le lancinant problème de l’argent de poche, nécessaire mais jamais suffisant. On ne révélera pas ici dans quelle entreprise l’ambitieuse Gina mène son quintet, ni comment. Mais le fait est que nos cinq zozos vont parvenir à mettre en ébullition la petite ville de Farmington, qui se morfondait au fin fond de l’État du Maine, et entrevoir un instant gloire et richesse.


Gina est la narratrice pétulante de ce livre et les dialogues inventés par Dan Gutman, caustiques à souhait, font souvent mouche, méritant le label zilarant affiché en couverture. En arrière-plan, la satire d’une opinion prête à gober la moindre salade, assaisonnée par les media avec le plus parfait cynisme, pourra faire réfléchir utilement les jeunes et moins jeunes lecteurs aux petits travers de l’information à l’ère des folles rumeurs et des soupçons complotistes.

Le club des millionnaires express - Dan Gutman - Libertad (168 pages, 13 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:56) :

mercredi 12 octobre 2016

Zapland


Après les livres ?


Zapland est un pays de nulle part pas loin de chez nous, où vit Tanee, 8 ans. Nous sommes en 2054 et il n’y a plus de livres. Du coup, apprendre à lire pour choisir son sachet de soop est devenu plus ou moins facultatif. Les parents de Tanee, pas inquiets pour un sou, laissent encore deux ou trois ans à leur fille pour y parvenir, grâce aux méthodes pour le moins ludiques de son instit’, Madame Poincom, 82 ans au compteur. Laquelle est proche de la retraite, rassurons le SNI !

Marie-Aude Murail a écrit Zapland après deux ans d’inventaire personnel et familial et 300 pages de « mémoires », déposées au fond d’un tiroir [1]. Elle s’était alors demandé avec un brin d’angoisse si elle réécrirait jamais pour la jeunesse. D’ailleurs avait-on encore besoin de livres et donc d’écrivains ? Sous son humour et son apparente légèreté, Zapland porte donc les traces de ces doutes intimes et de ces interrogations d’époque, nourris sur le moment par le visionnage répété de Fahrenheit 451, de François Truffaut, et la relecture du livre de Ray Bradbury.

C’est grâce à ce texte court, mettant en scène un clone à peine futuriste de Romarine – l’illustration est d’ailleurs due à Frédéric Joos qui a su camper si bien L’Espionne dans J’aime Lire - que Marie-Aude a pu renouer avec l’écriture pour autrui et, quelque temps plus tard, entamer la série des Sauveur & Fils.

Au fond, Zapland est peut-être un conte d’avertissement à l’usage… des écrivains, à l’approche de la tornade numérique qui pourrait les emporter, eux et leurs livres ! Mais Marie-Aude Murail n’a pas voulu abandonner ses lecteurs, petits et grands, sur une note pessimiste : on leur laissera découvrir la chute de ce récit. En devenant archéologue du livre malgré elle, Tanee a peut-être trouvé sa vocation.

Il n'est évidemment pas fortuit que ce livre, écrit au moment où l'école des loisirs célébrait son cinquantenaire, soit dédié à Jean Delas, co-fondateur de la maison d'édition et pour qui "lire est le propre de l'homme".

Zapland - Marie-Aude Murail - ill. Frédéric Joos - Mouche de l'école des loisirs - 2016 (87 pages, 8,50 €)

[1] Manuscrit que l'amicale insistance de Julia Pavlowitch et Sophie de Sivry saurait extraire de son tiroir pour se voir éditer : En nous beaucoup d'hommes respirent - L'Iconoclaste - 2018 (375 pages, 8,20 € au Livre de Poche)

vendredi 7 octobre 2016

Jésus, comme un roman


L’avantage, avec la littérature pour la jeunesse, bien des auteurs vous le diront, c’est que les livres ne disparaissent pas du jour au lendemain des rayonnages des libraires. Jean Delas, l’un des confondateurs de l’école des loisirs, aime à répéter qu’il n’édite pas des best-sellers mais des long-sellers, des titres qui restent au catalogue et qui se vendent sur 5, 10 parfois 20 ans. C’est particulièrement vrai dans le cas des albums. Car il n’est pas rare que des jeunes parents rachètent à leurs enfants ceux qui les ont bercés quand ils étaient eux-mêmes tout-petits. Mais c’est aussi vrai pour certains livres destinés aux premiers lecteurs voire aux adolescents.
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Comme c’est la rentrée des KT et des aumôneries, je veux vous parler d’un de ces « long-sellers ». Publié par Bayard il y aura bientôt vingt ans, Jésus comme un roman est le résultat d’une commande passée par l’éditeur catholique à Marie-Aude Murail, l’auteur pour la jeunesse bien connue. A l’époque, Bayard souhaitait offrir aux jeunes lecteurs quelque chose qui n’existait pas : une sorte de biographie de Jésus  destinée à ceux qui, vierges de toute éducation ou culture religieuse, ne savent strictement rien du fondateur du christianisme. Nous en croisons tous les jours. Marie-Aude Murail a relevé le défi, constatant d’emblée que les quatre évangiles, « avec leur narration en patchwork, leurs nombreux personnages et un contexte historique mal connu sont d’une lecture peu accessible aux jeunes d’aujourd’hui. »

Après quelques essais et tâtonnements, l’auteure a décidé, plutôt que de raconter une énième « vie de Jésus », de plonger le jeune lecteur dans un récit d’aventures qui commencerait par où les évangiles se terminent, à la manière d’un roman policier construit en flashback : « un cadavre a disparu, qu’en ont-ils fait ? ». Tout en restant au plus près du texte des Ecritures, elle a choisi l’apôtre Pierre comme narrateur de cette histoire. C’est donc un récit inédit au « je », l’écrivaine s’étant glissée dans la peau du plus tourmenté des disciples. En 22 courts chapitres tendus, conclus par un épilogue, nous suivons Pierre sur les clairs chemins de Galilée, du premier qui s’intitule Disparu ! au dernier : Vivant.

Au moment de la sortie de son livre, Marie-Aude Murail a raconté à France Inter les circonstances particulières dans lesquelles elle avait composé cette histoire : « Je l’ai d’abord écrite, disait-elle, parce que ma mère était en train de mourir et que j’avais besoin de m’entendre dire : « N’aie pas peur ». Je l’ai écrite aussi parce que les enfants, mes enfants, nos enfants, peuvent à leur tour avoir besoin un jour que quelqu’un, sur la route, les accompagne et leur redise les mots d’amour d’un certain Jésus. Si ce quelqu’un, c’était moi, je n’aurais pas été écrivain jeunesse pour rien. »

Dès sa sortie, Jésus comme un roman a reçu le prix jeunesse 1998 du syndicat des libraires de littérature religieuse. Il a été traduit en allemand, en espagnol, en néerlandais et en italien.

Maintenant, je vous propose d’écouter Pierre. Il est chez lui, prostré, quand Jean entre brusquement. Nous sommes au matin de la résurrection, mais ni Pierre ni Jean ne le savent encore et notre jeune lecteur non plus :

(l'extrait lu est à 3:09)


Jésus, comme un roman - Marie-Aude Murail - Bayard (133 pages, 10,90 €)

vendredi 30 septembre 2016

Songe à la douceur


Peut-être désespérez-vous de comprendre ce qui se passe dans la tête de vos enfants, de vos petits voire de vos arrière-petits enfants ? Avec leurs écouteurs bien enfoncés dans les oreilles, les yeux rivés sur leurs écrans, le portable précieusement vissé dans la main gauche, sont-ils encore accessibles ? Ils semblent avoir plongé dans un monde qui vous échappe définitivement. Serez-vous encore capables de les rejoindre ?
Je vous propose une expérience. Ouvrir une porte qui vous conduira jusque dans leur cœur. Cette porte, ce sont des livres, qui sortent pas dizaines chaque jour, et qui leur sont spécifiquement destinés. La littérature pour la jeunesse, car c’est d’elle qu’il s’agit, est le miroir dans lequel vous allez les retrouver, et vous avec eux, miraculeusement rajeunis. C’est aussi aujourd’hui, une des plus dynamiques et des plus inventives, n’en déplaise aux Goncourt et autre Renaudot.

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Un exemple entre tous ? En cette rentrée, ClémentineBeauvais publie Songe à la douceur, une invitation au voyage intérieur, qui emprunte son titre au poème de Baudelaire. C’est une histoire d’amour en deux temps, inspirée très librement de l’Eugène Onéguine, d’Alexandre Pouchkine et de celui mis en musique par Tchaïkovski. Mais il n’est nul besoin d’avoir jamais lu Pouchkine ou entendu Onéguine pour se laisser entraîner par ces jeunes héros contemporains, Olga et Tatiana, les deux sœurs, et leurs deux amis, Eugène et Lensky. Comment s’aime-t-on, trop tôt mais irrésistiblement, à 14 ans, à 17 ans ? Et si l’amour, contre toute attente, repasse les plats dix ans plus tard, va-t-on pouvoir se « re-aimer », et de quelle nouvelle façon ?

Clémentine Beauvais a eu l’audace d’écrire un roman en vers libres, comme son prestigieux modèle slave. Quoi de neuf en amour, à l’ère obsédée du téléphone portable et des sms ? Que reste-t-il des premiers émois moulinés à l’alexandrin numérisé ? Amours, amitiés, dans quelles couveuses urbaines naissent, grandissent et meurent aujourd’hui les sentiments ? Et, derrière ces apparences modernes, y a-t-il quelque chose de vraiment changé au royaume des couples ?

Accrochez-vous à la lecture. Ça va très vite, ça zappe, ça virevolte, ça textote. Vous serez peut-être perdus à un moment ou à un autre, entre l’avant et l’après, hier et aujourd’hui, les dialogues et les fors intérieurs, les voix djeunes et les voix off. Mais rassurez-vous, Clémentine Beauvais vous tient fermement la main et ne vous lâche pas. Même si vous avez un peu mal au cœur dans ses montagnes russes, laissez vous emporter, vous arriverez à bon port, un peu étourdis, mais définitivement ravis, comme je l’ai été.


D’ailleurs je ne résiste pas au plaisir de vous laisser quelques instants supplémentaires en compagnie d’Eugène : Clémentine Beauvais lui a prêté sa plume, moi je prête ma voix à Clémentine, vous savez, cette « voix haute » avec laquelle il ne faut surtout pas renoncer à lire des histoires, aux petits comme aux grands, encore et toujours :

(l'extrait est à 3:05) :

Songe à la douceur - Clémentine Beauvais - Sarbacane (240 pages, 15,50 €)

lundi 18 avril 2016

Tous les héros s'appellent Phénix


Il était une fois un parâtre...


Nastasia Rugani n’a que 28 ans. Elle a été biberonnée au Hollandais sans peine (de Marie-Aude Murail) par sa maman, et elle a très peur de l'ogre. Un jour, la ficelle de son cerf-volant l’a tirée jusqu’en Amérique où elle a installé ses personnages. Nastasia est un écrivain.

Il y a un grand lac, gelé l’hiver car il fait très froid, deux sœurs inséparables, on ne sait pas si c’est l’aînée qui protège la cadette ou l’inverse. Mais c’est la première, Phénix qui raconte. Papa est parti un 1er juillet sans explications. Depuis cette disparition, maman, pardon Erika, car Phénix ne peut pas dire « maman », s’est réglée sur mère minimum. Jusqu’au jour où M. Smith, professeur d’anglais, récupère les deux filles en panne de vélo, dans la nuit noire. C’est Sacha qui n’a peur de rien, même pas du méchant loup qui croque les enfants, qui arrête la voiture. Et le gentil professeur d’entrer dans la maison et de charmer tout le monde. Erika retrouve le sourire. Mais peu à peu, Jessup - c’est le prénom de M. Smith, mais Cha a décidé aux beaux jours de l’appeler Jésus - Jessup-Jésus donc, qui ressemblait au début à un grand frère, va se transformer hideusement, comme dans un conte.

Nastasia Rugani conte avec une précision diabolique le lent et progressif enfermement de Phénix dans un silence terrifié qui la coupe progressivement de tout et de tous : les études, ses amies du collège, et même sa mère, aveuglée et souvent absente. Les coups pleuvent, aléatoirement, sans raison. Phénix dissimule les marques comme elle peut, invente des chutes, ment pour protéger Cha encore épargnée. Comme papa est loin, lui qui s’est pourtant enfin manifesté, comme ses cartes-postales semblent impuissantes. Qui va sauver les filles de leur bourreau, pervers à deux visages ? Phénix pourra-t-elle renaître ?

Histoire d’une emprise et d’une maltraitance, Tous les héros s’appellent Phénix est un roman dur, un quasi-polar, écrit sans graisse, tendu comme une gifle. Mais il provoque le lecteur à une intense empathie. Nous sommes aux côtés de l’héroïne, à lui souffler de fuir, à souffrir avec elle jusqu’à crier grâce, pour elle et pour tous les enfants semblablement martyrisés, à redouter, lecteur impuissant, un dénouement atroce comme un fait divers. Heureusement, Nastasia Rugani fait poindre un amour timide sur cet hiver américain et trace le portrait solaire de deux sœurs qui s’aiment avec une rare intensité. Ce lien-là semble indestructible.

mercredi 13 avril 2016

Sauveur & Fils, saison 1

Lecture pour tous

 

Après un silence de trois années, qu’elle a consacrées à la mise en ordre de riches archives familiales, Marie-Aude Murail remonte au front. Si 3000 façons de dire je t’aime, en 2013, rendait hommage au théâtre, Sauveur & Fils s’inscrit plutôt dans la lignée de Vive la République ! et de Papa et maman sont dans un bateau, en faisant défiler dans le cabinet d’un psychothérapeute la société qui nous entoure. Il s’ensuit une chronique tonique du monde contemporain, avec ses ados en mal d’école – et d’écoute de la part des adultes - ses familles décomposées et recomposées, les incertitudes de genre, les folies douces et les plus dramatiques, et bien sûr l’amour qui se faufile chaque fois qu’une porte s’entrouvre et qu’un esprit sort du brouillard ordinaire de l’existence.

Usant à l’envi des pouvoirs immenses du narrateur omniscient, l’auteure multiplie les angles de prise de vue sur les clients de Sauveur Saint-Yves. Lazare, le jeune fils de Sauveur est un de ces points de vue, depuis le jour où il a compris qu’il pouvait écouter discrètement le feuilleton des séances hebdomadaires, par la porte qui fait communiquer le cabinet avec la « VP », la vie privée du psychologue. Comme « no man is an island », et encore moins un homme sans passé, un Sauveur-dans-le-civil se dévoile aussi peu à peu, hors du cabinet, père, veuf et Antillais fort séduisant.

Il n’y a pas de « personnage secondaire » - fût-il un simple hamster - chez Marie-Aude Murail, c’est une des caractéristiques de son art romanesque, repérée depuis longtemps. De là la densité et la tension d’un livre, ici tout en dialogues et voix intérieures, économe en descriptions. Nulle servitude dans cette écriture faite de libres paroles qui se répondent. De semaine en semaine, on suit les jeunes et moins jeunes patients, dans l’intimité du cabinet de consultation et dans cette vie dite « réelle » qui les y ramène périodiquement comme vers un foyer de sens. L’émotion est souvent au rendez-vous. Et l’ensemble se lit le sourire aux lèvres. Comme si rien de grave ne pouvait se produire tant qu’on se parle.

La « saison 2 » déjà bouclée devrait paraître à la rentrée prochaine. En attendant la saison 3, en cours d’écriture. Marie-Aude Murail renouerait-elle avec la série, après les Mésaventures d’Émilien, Nils Hazard chasseur d’énigmes, Golem (chez Pocket), la trilogie Malo de Lange, ou, pour les plus jeunes, l’Espionne (chez Bayard) ? Elle semble en tout cas confortablement installée, et pour un bon moment, dans le canapé de Sauveur Saint-Yves, psychologue clinicien. Et nous avec elle.


Sauveur & Fils, saison 1 - Marie-Aude Murail - l'école des loisirs (331 pages, 17 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...