vendredi 17 février 2017

Troubles


« Je viendrai peut-être. Pas sûr » Avec son roman Troubles, Claudine Desmarteau fait le portrait de la génération « ou pas » autour de deux potes, Camille et Fred, l’un accro au cinéma et l’autre à la fumette. Nous suivons ces deux lycéens dans leur vie capitale, Paris 11ème, ni plus ni moins passionnante que celles de milliers d’autres. Les parents de Camille sont en instance de désamour et Camille, le narrateur, se demande combien de temps va durer cet enfer. Fred, lui, joue les amoureux transis derrière son rideau de fumée sans paroles. Nos deux compères s’ennuient ferme en cours et leur classe s’invente un bouc émissaire en la personne de Kilian, qui schlingue gentiment et qu’un condisciple inspiré va rebaptiser Fukushima.

 La vraie vie est ailleurs mais personne ne sait trop où. Beaucoup de soirées où l’on boit trop, où l’on frise le coma éthylique et côtoie la mort pour se donner l’impression de vivre. Même pas peur, enfin, juste un peu, quand, par exemple, dans ce square, des policiers en civil fondent sur le banc de Camille et Fred, où tourne une petite taffe de shit. Camille de temps en temps joue à M. Cinéma et nous colle une fiche qui nous transporte loin, le temps d’une double page. Aux robes de Mme Chan dans In the mood for love succèdent Les amours imaginaires de Francis et Marie, les fesses de Bardot sous la caméra de Godard. Ça fait comme une ponctuation, une pause culturelle, une bouffée d’air, au milieu d’adolescences qui semblent patiner sur place. 

Kilian alias Fukushima devient plus ou moins le souffre-douleur ou la mascotte de sa classe, selon les moments et l’humeur des uns et des autres, et surtout celle de Paul. Paul justement qui organise un week-end à la campagne dans la maison de ses grands-parents. Kilian a été invité lui aussi, et il ne tient pas bien l’alcool. Était-ce vraiment une bonne idée ? Tout semble bien se passer au début, mais dans les brumes du premier soir, personne ne voit rien venir...


Claudine Desmarteau filme avec talent et empathie ces ados, au plus près de leurs désespoirs crânes et de leurs désirs hésitants, de leurs passions naissantes et de leurs vies déjà blessées. Il faudrait vite traverser le lycée, le laisser loin derrière mais le lycée prend son temps et dévore chacun à petit feu. Camille résiste comme il peut grâce à la passion du cinéma qui le nourrit. C’est la vulnérabilité adolescente, ce que Françoise Dolto nomma le « complexe du homard », qui pointe dans ce roman au parfum existentialiste un peu rétro. Sa chute est une douche glaciale.

Troubles - Claudine Desmarteau - Albin Michel Wiz (187 pages, 12 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:47) :

vendredi 10 février 2017

Strada Zambila


De ses neuf années passées à Bucarest, documentaliste au lycée français Anna de Noailles, Fanny Chartres a rapporté un bien joli souvenir, une façon pour elle de dire au revoir  à ce pays : Strada Zambila, qui vient de paraître à l’école des loisirs, est le récit d’un moment d’enfance dans la Roumanie d’aujourd’hui.

Soit deux sœurs très liées – tiens, tiens, Fanny aurait-elle pensé à Marie, la sœur inséparable et dédicataire de son premier livre ?  – Ilinca et Zoé. Leurs parents sont partis en France et les ont confiées aux grands-parents, Bunicu et Bunica, qui, pour la circonstance, sont venus occuper le minuscule appartement de la famille avec leurs huit chats. Sans sa petite sœur feu-follet, Ilinca déprimerait durement. Elle n’arrive pas à comprendre le choix de ses parents, qui a déstabilisé la vie familiale. En Roumanie, ceux qui s’en vont à l’étranger dans l’espoir d’une vie meilleure sont appelés les « cueilleurs de fraises », à l’image de tous ceux qui partent chaque année faire la récolte en Espagne. Mais le père est médecin : même s’il gagne davantage d’argent en Normandie, Ilinca refuse de se rendre à ces raisons purement matérielles. Même si ses grands-parents sont très gentils, même si c’est parfois bien utile d’avoir un grand-père chauffeur de taxi, non décidément, rien n’est plus comme avant.

Presque tous les soirs, parents et enfants se retrouvent pourtant sur Skype. Mais quand l’écran s’éteint la frustration revient, à moins que cette façon de communiquer ne la développe. Un soir, Ilinca claque méchamment le clapet à ses parents en fermant brutalement la session en cours. Elle boude pendant plusieurs jours.

Pourtant la vie continue. Avec la perspective d’un nouveau travail scolaire qui va marier la passion d’Ilinca pour la photographie et celle d’un certain Florin pour les mots et la poésie, une forme d’apaisement se fait jour. Nous visitons le Bucarest insolite à la suite du jeune couple qui se forme timidement.

Mais de nouveaux nuages arrivent à l’horizon. Car Florin est un Rom et les Roms en Roumanie ne sont pas plus chez eux que chez nous, victimes du même ostracisme. Florin est bien accueilli par les grands-parents, comme Ilinca l’est par la mère de Florin, qui est fleuriste. Ilinca rapporte de temps en temps un bouquet chez elle. Mais l’homme de la rue n’est pas tendre avec ceux dont les traits et la peau plus sombre trahissent les origines.

Est-ce qu’Ilinca a pressenti dès le début que le départ de ses parents n’était pas normal, qu’il cachait quelque chose ? Après un bref retour de la maman à Bucarest, pour les fêtes de Noël, arraché par Ilinca, celle-ci va surprendre un terrible secret sur la messagerie de son grand-père…


Le livre de Fanny Chartres nous emmène dans un pays peu connu, qui s’est relevé progressivement après le renversement de la dictature des Ceaucescu fin 89.  Elle nous le rend attachant et ce n’est pas le moindre mérite de Strada Zambila, qui est le nom de la rue où habite notre héroïne.

Strada Zambila - Fanny Chartres - l'école des loisirs (210 pages, 9,50 €)

Podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:47) :

vendredi 3 février 2017

Rouge bonbon


Le 30 novembre dernier, j’étais à Montreuil pour l’inauguration du Salon du livre et de la presse jeunesse, dont c’était la 32ème édition. Parcourant les travées du salon, je suis tombé en arrêt devant une collection de livres aux couleurs très vives, pour ne pas dire criardes, tous semblables n’étaient leurs titres. Deux fillettes, le cou tendu vers les rayonnages, discutaient pour savoir s’il en manquait un à leur collection. Deux fans assurément. Je les ai donc interrogées et elles m’ont conseillé de lire Rouge bonbon, qui, paru récemment, inaugurait une nouvelle série de son auteur, Cathy Cassidy. Je me suis exécuté, m’en remettant à l’expertise de ces deux jeunes lectrices et surmontant mes préventions littéraires.

Cathy Cassidy est anglaise, née en 1962. Elle aime le chocolat et elle a écrit une série qui s’appelle logiquement Les filles au chocolat et paraît depuis 2011 traduite en français chez Nathan. Tous ses livres mettent scène le monde des teen-agers.
Rouge bonbon ne fait pas exception. Scarlett, son héroïne nous rappelle que son prénom signifie « écarlate », raison pour laquelle elle a décidé de se teindre les cheveux en rouge au grand dam de Sarah sa maman. A 12 ans, Scarlett n’est pas précisément une fille sage. Ou plutôt si. Mais elle est traversée par une immense colère qui balaie régulièrement sa vie, depuis que son père a quitté le foyer et qu’elle n’a donc plus de papa à domicile. De cette situation hélas archi-classique, l’auteur, Cathy Cassidy a fait un récit enlevé qui m’a rappelé l’histoire d’une autre Scarlett que je connais bien.

Nous la découvrons au moment où elle se fait renvoyer pour la troisième (et dernière) fois de son collège londonien. C’en est trop pour Sarah qui craque et décide d’expédier sa fille chez son père. Scarlett s’arque-boute pour ne pas partir mais rien n’y fait. Pour tout arranger, le père de Scarlett a refait sa vie en Irlande, dans un trou paumé dont notre petite ado ne va pas apprécier immédiatement la magie champêtre c’est le moins que l’on puisse dire. Elle nous raconte son histoire, ses coups de tête, sa difficile intégration dans la nouvelle famille que son père à recomposée en l’abandonnant. Claire, la nouvelle compagne, fait pourtant tout pour accueillir Scarlett qui lui mène la vie dure. Scarlett se découvre aussi une demi-sœur, Holly, plus jeune qu’elle mais qui adopte tout de suite cette grande sœur tombée du ciel. L’adoption n’est pas d’emblée réciproque…

Mine de rien, par la voix de Scarlett, Cathy Cassidy remet en perspective une situation dans laquelle bien des adolescentes – et leurs parents - se reconnaîtront aujourd’hui : séparations, phobie scolaire, crises de rage, ambivalence des sentiments, violence exercée impitoyablement par des adultes pourtant dotés des meilleures intentions du monde. Il faudra l’apparition dans la vie de Scarlett d’un jeune et mystérieux cavalier pour que la campagne irlandaise lui semble tout à coup plus supportable…


En lisant ce livre, je pensais à une question qui est régulièrement posée, à propos de leurs livres, aux auteurs pour la jeunesse en visite dans nos écoles : « est-ce que c’est tirée d’une histoire vraie ? » La meilleure réponse que j’aie entendu à ce jour est celle d’Olivier Letellier, le metteur en scène de Oh, boy ! : « ce n’est peut-être pas une histoire vraie, mais c’est une vraie histoire ». Raison pour laquelle chacun peut se laisser rejoindre par le texte et son auteur.

Rouge bonbon - Cathy Cassidy (traduit de l'anglais par Anne Guitton) - Nathan (240 pages,  14,95 €)

Podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:46) :

vendredi 27 janvier 2017

Tu ne sais rien de l'amour


C’est un cauchemar ancien qui réveille Nicolas, le narrateur, jeune interne en médecine : le rêve du chien noir. Il ne l’avait pas fait depuis neuf ans. Il en détient désormais la clé mais nous, non. Et au seuil du roman, c’est aussi un message de sa mère qui s’annonce dans cette même nuit, adressé à lui et à Malina. Message inattendu parce qu’inhabituel, surtout flanqué d’une pièce jointe que Nicolas hésite à ouvrir, appréhendant sa lecture comme on redoute la révélation d’un secret qui aurait pesé sur toute votre vie.

Pour que Nicolas ait le courage de la lire, pour laisser au lecteur le temps de comprendre quel peut être son impact sur le narrateur, Mikaël Ollivier nous offre une longue analepse, un voyage dans le temps de quelque 200 pages. Conjuguant un savoir-faire maîtrisé du polar à la densité d’un roman d’apprentissage, il nous défile la vie de Nicolas, comme on parcourrait l’album de photos d’un enfant de sa naissance à l’âge adulte. Mais son récit échappe au feuilletage linéaire, car la plongée dans les eaux profondes du passé passe par divers paliers, dont chacun ménage un nouveau suspense. Le lecteur, en apnée, tourne les pages, s’affole un peu car la remontée est toujours repoussée mais les mots se transforment en oxygène au fil des chapitres.

Non, Nicolas ne sait rien de l’amour, parce qu’il lui a été servi sur un plateau dès l’enfance, aux prix de mensonges maternels et de souffrances paternelles qu’il a ignorés. Passant d’une enfance préservée à une adolescence sous le boisseau, il commence bien à soupçonner que le monde n’est pas celui qu’il croit, que la vraie vie est ailleurs, mais il ne trouve pas la sortie. Jusqu’au jour où la façade maternelle chérie vole en éclats, tandis que la mort du père s’avance inéluctablement comme une autre heure de dévoilement. Il se rend compte brutalement qu’il a vécu cerné de secrets détenus par ceux qu’il aimait le plus : ses parents. Nicolas, entre peur et colère, effondrement et révolte, croit tout perdre alors qu’il est en train de gagner sa liberté, de conquérir son désir.


C’est avec une grande maîtrise du récit, une apparente limpidité que Mikaël Ollivier nous conduit dans la nuit de Nicolas, de révélations en révélations, jusqu’au petit matin.

Tu ne sais rien de l'amour - Mikaël Ollivier - éditions Thierry Magnier (235 pages, 15,90 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:11)

vendredi 20 janvier 2017

Les belles vies


Toujours préférer le pluriel au singulier car c’est dans le pluriel que s’épanouit la singularité des êtres. C’est ce que semblent avoir compris Albert et Marie Favre, un couple d’exception qui, depuis quarante ans, remet en chemin des gamins et gamines provisoirement cassés par la vie, en les accueillant, en semaine, le week-end ou le temps d’un été, dans leur ferme-refuge nivernaise. Quand débute le récit de Benoît Minville, Djib et Vasco, le black et le portosse, copains des villes inséparables, se retrouvent après une énième bêtise, punis – pensent-ils – par cet exil aux champs, dont ils ignorent tout. Le père de Vasco, José, un Portugais droit dans ses bottes, espère ainsi, en privant son fils du retour estival au pays attendu tous les ans comme la récompense de l’année, le faire réfléchir et mûrir dans sa tête.

Des enfants, les Favre n’en ont jamais eu. Ou plutôt, si : ils en ont eu cinquante. Dont huit sont aujourd’hui au chômage, précise Marie à José, non sans fierté, en l’accueillant. Elle n’a pas cru devoir préciser « huit seulement ». Ces parents de passage se font appeler Tonton et Tata par les jeunes qu’ils hébergent, moyennant agrément et financement de la DASS. La petite colonie, changeante au gré des placements, fonctionne sous leur loi tendre et ferme, qui contient tant bien que mal les colères et les chagrins, les blessures définitives et les explosions de violence d’enfants dont les vies restent comme en suspens. Plus précisément suspendues à la décision de juges, d’éducateurs et d’assistantes sociales confrontés aux errances d’adultes pas finis qui perdent et recouvrent leur autorité parentale au fil cassé de leur propres existences…

En arrivant dans la ferme de Passy, Djib et Vasco débarquent donc au milieu d’une bande de « cassoces » qui se connaissent déjà entre eux. Ils vont devoir apprivoiser tout ce petit monde et se faire accepter. Marie fait discrètement les présentations à José. A l’étage ados, Dylan, apprenti boucher dans le village d’à côté veille jalousement sur sa sœur Jessica déjà bourreau des cœurs, Vasco va vite s’en apercevoir. Chloé, derrière ses taches de rousseur, pourrait bien plaire à Djib. Les jumeaux Gaétan et Gwen, victimes de maltraitance, Kamel, Farah et Sirine, l’autre fratrie, simplement en vacances, complètent le tableau côté petits.

Avec beaucoup d’attention et d’affection, Benoît Minville nous déroule l’été en pente presque douce de Djib et Vasco. Dans cette France profonde, encore rurale, celle qu’on dit aussi « périphérique », dans ces hameaux qui se refusent à mourir, la vie continue, et nos deux citadins découvrent un autre monde :celui des rivières glacées, des poules qui pondent, des pieds nus dans la rosée du matin, de la fête au village, des bals, des embrouilles avec les gars du coin, toujours à cause des filles… L’été des belles vies, c’est aussi celui des initiations maladroites et sincères, des premiers gestes de l’amour à deux, immenses et intimidants, mais irrésistibles, dans l’ombre protectrice des intimités enfin conquises. De crises en découvertes, toute la bande de Marie et d’Albert avance vers la rentrée, synonyme de séparations, mais annonciatrice de nostalgies qui nourriront l’année suivante.


Avec ses belles vies, Benoît Minville nous sert un livre solaire et généreux, au plus près des tourments qui détruisent ou font grandir, selon les moments. Chacun pourra y retrouver des échos de sa propre enfance et adolescence, de ce temps que chante Nino Ferrer, où « l’on se baignait tout nu tout noir avec les petites filles et les canards. »

Les belles vies - Benoît Minville - Sarbacane (231 pages, 15,50 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 3:11) : 

vendredi 13 janvier 2017

Et mes yeux se sont fermés


Comment une adolescente française peut-elle se décider en quelques semaines à quitter sa famille, ses études, sa vie pour partir en Syrie et rallier Daech ? Nous savons que ce scénario encore invraisemblable il y a deux ou trois ans est devenue une réalité, multipliée au féminin comme au masculin. Des articles, des livres, souvent fondés sur des témoignages, ont été publiés qui décrivent le processus désigné sous le terme « d’embrigadement » qui conduit, encore aujourd’hui, à ces départs en forme de fugue, prenant de court tout l’entourage familial et amical.

Patrick Bard a décidé d’écrire, à destination de la jeunesse, une sorte de docu-fiction racontant par le menu ce processus. Dans une courte postface, il explique pourquoi il a « voulu écrire l’histoire de Maëlle » : parce qu’en janvier 2015, son ami Michel Renaud a péri dans les locaux de Charlie Hebdo ; parce qu’un garçon proche de sa fille s’est engagé dans le djihad en Syrie.


Comprendre, c’est souvent essayer d’entourer, de cerner, de trouver des causes, de juger, même. Patrick Bard a fait le choix de se glisser dans la peau de chaque personnage, lui laissant le soin de faire le récit des événements pour mieux épouser son point de vue : Maëlle, l’adolescente qui se convertit en ligne sur Facebook et va se faire appeler Ayat, Jeanne sa jeune sœur qu’elle essaye d’entraîner à sa suite, sa mère Céline, qui n’a rien vu venir, son petit copain Hugo, Souad, la musulmane estomaquée par cette copine convertie qui lui donne des leçons sur sa religion, Frédéric Da Silva, un des enseignants de Maëlle, qui est très bonne élève, Aïcha qui travaille au sein d’une cellule de désembrigadement, Redouane le « mari » trouvé en Syrie, Amina la complice du voyage aller, restée là-bas, etc. Tous à tour de rôle racontent l’histoire telle qu’ils l’ont vécue. Le livre est donc comme un miroir à facettes qui tournerait autour de Maëlle pour la refléter, mais c’est aussi un prisme qui décompose son chemin de vie intime. Et parce que c’est, au final, l’histoire d’un aller avec retour, que la vie va peut-être gagner la partie, c’est un livre qui, avec toutes ses questions irrésolues, ouvre les yeux et porte un espoir. Un livre à mettre entre toutes les mains.

Et mes yeux se sont fermés - Patrick Bard - Syros (208 pages, 14,95 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:15)

vendredi 6 janvier 2017

Papa et maman sont dans un bateau



Je vous ai déjà présenté deux livres qui parlaient de la famille : Dysfonctionnelle, d’Axl Cendres et Le pays qui te ressemble, de Fabrice Colin.  Pour compléter, en voici un troisième et dernier, écrit par Marie-Aude Murail, l’auteur jeunesse orléanaise bien connue. Papa et maman sont dans un bateau, c’est son titre, nous raconte l’histoire d’une famille presque normale, les Doinel, un papa, une maman, une ado, Charline et un garçon, Esteban. Ils sont de profil sur la couverture, mais vous serez très vite au cœur de l'un ou l'autre grâce à la caméra cachée de l’auteur.

Et hop, un petit tour à la Maternelle de Nadine Doinel, institutrice de son état, où l'on découvre que, même chez les bouts de chou, l'évaluation est devenue le sport favori de l'Éducation nationale.
Et on enchaîne avec Une matinée sous les bombes : la collégienne Charline alias Charlie, fan de mangas, est en Troisième et il y pleut comme en 14 du gérondif, de l'amphigourique et du mémorandum secret. Galerie tendre et désopilante d'une brochette d'enseignant(e)s survolté(e)s et d’ados à l'heure des embrouilles en ligne.

Au fait, Charline l'otaku va-t-elle craquer pour Aubin, son encombrant et rustique voisin de classe, celui qu'elle a surnommé en secret le kolkhozien ? Il y a de l’amour dans l’air même si Aubin ne cesse de gémir pendant les cours, butant sur les consonnes comme il bute ce qu'il veut être : « mais à qqquoi ça va me ssservir tttout ça puisque je veux faire pppâtissier ?! »

Le frère, Esteban, en butte lui à divers harcèlements qu’il doit conjointement à sa petite taille et à son statut de bon élève, doit faire un tour par la case psychologue. Sensible, il sera aussi le premier à remarquer ce grand blond balourd qui s'incruste dans la chambre de sa sœur sous divers prétextes scolaires...

Mais le clou, c'est chez Darfeuille, l’entreprise de transports routiers que dirige Marc, le père. L'espèce d'atelier protégé et soudé que lui, l'ancien bad boy, a constitué au fil des ans et qui est devenu l'agence n° 1 du groupe va-t-il exploser sous les coups de boutoir du néo-manager fils à papa envoyé par les racheteurs hollandais ? Est-ce que la belle et diaphane Saskia, la femme du nouveau patron, aidera Doinel à sauver les meubles ? Pas sûr. De toute façon, il y aura de la casse, à l’heure de la mondialisation.

Alors, faut-il fuir ce monde qui nous étreint et ne nous ressemble plus ? La famille peut-elle être encore pour chacun de ses membres un refuge contre l’adversité ? Quand le gros temps semble faire exploser les rôles parentaux et les masques de l’enfance, que reste-t-il d’elle ? Combien de temps papa et maman vont-ils tenir dans le bateau ? Vous aussi, en lisant ce livre, vous serez peut-être tentés par une yourte mongole que mère, fille, père et fils, tour à tour, ont entraperçue dans les pages de Psychologie magazine et qui se met à les faire rêver d’ailleurs et de lendemains.

Le livre de Marie-Aude Murail traverse avec humour la richesse et le tragique de la vie moderne, de la société de consommation et de l’absurde qui pointe dans notre quotidien. Le cœur se serre souvent, puis le rire éclate, sans temps mort.

Voyons un peu comment démarre la matinée dans la classe maternelle de Nadine Doinel, en compagnie de Rolande, l'Atsem, la dame qui assiste les tout-petits...

Pour écouter cette chronique et un extrait du livre lu (à 2:42) :

Papa et maman sont dans un bateau - Marie-Aude Murail - l'école des loisirs (294 pages, 11,20 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:35) :

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...