vendredi 22 janvier 2021

Darling #hiver

 


Avec cette nouvelle saison de leur tétralogie – je vous avais présenté l’automne au mois d’octobre dernier – Charlotte Erlih et Julien Dufresne-Lamy poursuivent leur exploration du monde adolescent contemporain. On avait vu comment l’empire des réseaux sociaux, des images volées ou partagées, pouvait perturber l’émergence de la vie affective et sexuelle des jeunes. Cette fois, nous sommes en hiver, et de nouveaux personnages entrent en scène.

Pierre, affecté par un angiome qui lui mange le visage, semble inconsolable. Son humour qui avait conquis Agathe n’a pas su la retenir et il a le moral dans les chaussettes. Heureusement, il a un ami fidèle. C’est Solal qui lui souffle une idée : réaliser des vidéos marrantes et les poster sur YouTube pour reconquérir Agathe. Pierre la Tache, c’est le pseudonyme qu’il s’est choisi, par autodérision, commence par faire un flop qui le brouille avec Solal.

Mais un drame arrive qui, raconté sincèrement par Pierre face caméra, dope brusquement l’audience de son compte. Plus de cent mille vues en quelque jours, c’est le succès, un succès que guettent des agents qui vont l’exploiter. Pierre devient la coqueluche de son lycée, il est sur un nuage, d’autant qu’il voit Agathe revenir vers lui. Cette embellie dans sa vie compense ses soucis familiaux : il vit avec un père violent qui frappe sa mère et il souffre de ne jamais pouvoir s’interposer pour la protéger.

Nos deux auteurs nous montrent des adolescents pris plus que jamais dans cette société du spectacle qui s’est développée ces dernières années avec de nouveaux outils. Des notoriétés artificielles naissent en quelques jours et avec elles des engouements souvent factices pour des façades trompeuses. Plus dure sera la chute. Mais si elle était pour Pierre le signal d’une renaissance ?


Pour écouter cette chronique (extrait lu 02:02) :


Darling #hiver - Charlotte Erlih et Julien Dufresne-Lamy – Actes Sud junior – 2021 (272 pages, 16 €)


vendredi 15 janvier 2021

Dagfrid - À Thor et à travers



Dagfrid est une fille viking un peu agacée de voir que son grand frère Odalrik ne fait pas grand-chose de ses journées alors qu’elle, elle doit aider sa mère à balayer la maison et à mettre le cabillaud à sécher. Pour tout dire, Odalrik, 16 ans et 1,90 m, ne fait absolument RIEN, et surtout pas ce que les garçons de son âge font normalement : partir avec leurs pères piller le voisinage et éventuellement découvrir l’Amérique.

Dagfrid en a marre de cette situation et va interroger successivement sa mère et son père. Mais va-t-elle pouvoir échapper à la corvée initiatique qui s’annonce ? C’est en effet le grand jour pour elle, qui va avoir l’insigne honneur de devoir préparer pour la première fois le banquet des chefs, à base malheureusement de ce poisson dont elle ne supporte pas l’odeur. Qui pourrait l’aider ?

On l’aura compris : Agnès Mathieu-Daudé, l’autrice, a recréé un royaume viking d’opérette. Les illustrations malicieuses d’Olivier Tallec campent un Odalrik en adolescent massif et avachi et une Dagfrid à tresses excédée, une pince à linge sur le nez, l’un et l’autre parfaitement blonds évidemment, type nordique oblige.

En enquêtant auprès de ses parents, Dagfrid va découvrir l’histoire à deux voix de leur rencontre et des conditions qui ont présidé à sa naissance et à celle de son frère. Chez les Vikings aussi, il y a des non-dits et des secrets de famille.

Les parents qui liront cette histoire à voix haute à leurs enfants s’amuseront des clins d’œil faits aux Normands d’Astérix et aux revendications de genre et se demanderont peut-être s’ils ne sont pas eux aussi, comme le pense Dagfrid, « irrécupérables ». Quant aux enfants, ils goûteront sans doute au premier degré le sentiment d’injustice éprouvé par l’héroïne de ce conte et son esprit de rébellion.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:04) :


Dagfrid – À Thor et à travers – Agnès Mathieu-Daudé & Olivier Tallec – Mouche de l’école des loisirs – 2020 (47 pages, 6,50 €)

 

vendredi 8 janvier 2021

Les petites victoires

 


Prix du jury œcuménique de la BD 2018

« Chers auditeurs et auditrices, fidèles ou non à mes cinq minutes hebdomadaires, je vous souhaite une bonne année 2021, riche en lectures de toutes sortes. Si le confinement a longtemps fermé les librairies, il n’a pas arrêté la plume des écrivains, qui nous promettent toutes sortes de belles œuvres, en littérature jeunesse notamment.

Et pour bien commencer l’année sous le signe des combats généreux et réussis, je vous propose Les petites victoires, une bande dessinée d’un auteur et illustrateur québécois, Yvon Roy, parue en 2017 mais que j’ai découverte ces jours derniers et lue comme un conte de Noël.

Les petites victoires n’est pas à proprement parler une « BD jeunesse ». Mais parce qu’elle retrace, étape après étape, le dialogue intense entre un père et son fils handicapé, elle est la matrice d’un double récit d’apprentissage et pour cette raison sera lue avec intérêt par toutes les générations.

Cet intérêt est décuplé par le fait qu’Yvon Roy rapporte sa propre histoire, vécue avec son fils, diagnostiqué très tôt comme autiste. Son récit met en scène un jeune couple, Marc et Chloé, tout à la joie de leur premier enfant. Lorsque le diagnostic tombe sur Olivier, l’univers de Marc s’effondre. Toutes les projections qu’un père fait sur son fils, de sa croissance, de son éducation et de son avenir, sont balayées en quelques instants. Le couple que forment Marc et Chloé ne résiste pas à cette épreuve, mais ils se sont promis que quoiqu’il arriverait, Olivier n’aurait pas à souffrir de leur séparation. Ils tiendront parole.

Dès lors, c’est la vie quotidienne de Marc et d’Olivier que nous suivons et le combat que va mener Marc, parallèlement aux institutions que fréquente Olivier et qui épaulent les parents. Marc ne recule devant rien. Face aux phobies inattendues de son fils, à ses colères inexplicables, à la façon qu’il a de fuir le regard, à la peur d’être touché et donc au refus de tout geste affectueux, il va s’efforcer de trouver à chaque fois une solution, au prix de sa vie personnelle qui se confond désormais avec son unique souci : faire de son fils un être autonome qui pourra avoir une vie presque normale.

Les petites victoires, ce sont donc les conquêtes infimes que fait Olivier grâce à l’obstination paternelle, après des échecs répétés parfois pendant plusieurs mois. Faisant le compte rendu d’une histoire singulière, l’auteur n’entend pas avec ce texte donner des conseils généraux ni fournir une méthode thérapeutique clés en mains. C’est le simple récit de l’aventure qu’il a vécue avec son fils. Son livre a été critiqué à sa sortie en 2017 par celles et ceux qui combattent certaines méthodes de sur-stimulation fondées sur des théories comportementalistes. Critiques à la vérité bien peu fondées car Marc ne fait pas le choix de démolir la « forteresse vide » où s’abrite Olivier. Il décide au contraire de l’y rejoindre et de s’y installer avec lui, comme on le découvre à la très belle page 31, 



manière de dire qu’il va respecter les rythmes de son fils sans renoncer pour autant à lui exprimer ses attentes éducatives.

L’histoire de Marc est celle, exceptionnelle, d’un père qui voue sa vie à son fils. « Je n’ai rien trouvé de plus important à faire » explique-t-il à Julie, une des éducatrices qui s’est occupée d’Olivier et qu’il retrouve à la fin de l’album. En une période qui se consacre non sans raison à dénoncer les masculinités toxiques, cette bande dessinée déploie un itinéraire de paternité positive bien propre à réassurer les garçons et les jeunes hommes et à les faire renouer avec ce qu’on pourrait nommer le juste ton de la virilité.

La ligne claire du dessin en noir et blanc donne une belle limpidité aux rapports père-fils. Le rôle essentiel de Chloé, la mère, n’est pas oublié pour autant : c’est elle qui convaincra Marc, qui est par principe hostile à tout traitement, qu’une médication pour pallier le déficit d’attention dont souffre Olivier est nécessaire afin de lui permettre d’aborder avec succès une nouvelle phase de sa scolarité. » 

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 04:20 avec le concours de Marie-Aude Murail) :


Les petites victoires – Yvon Roy – BD – Rue de Sèvres – 2017 (150 pages, 17,00 €)


vendredi 11 décembre 2020

En quête d'un grand peut-être



Sur la couverture, dessinée par Tom Haugomat, deux adolescents éclairent de leur lampe-torche les parois d’une caverne, où gisent des livres, empilés, sans doute abandonnés là par quelque civilisation engloutie. Une jeune fille qui les a précédés lit déjà, accroupie, éclairée par une lampe frontale – ou par un troisième œil, qui sait ?

Et c’est bien à une exploration que nous convient Tom et Nathan Lévêque, deux frères jumeaux que leurs parents ont eu la bonne idée de conduire au Salon du livre de Montreuil en 2008. Ils avaient alors 11 ans. Aujourd’hui, l’un est libraire et l’autre éditeur, et à force de lire, de critiquer des livres, de ratisser les allées des Salons, ils ont réussi à convoquer à leurs côtés dans leur guide de la littérature ado une somme de contributeurs et contributrices qui fait de leur livre une aventure collective originale qui emporte non seulement la sympathie mais aussi l’intérêt. Ce double capital se lit d’ailleurs dans les 760 noms de celles et ceux qui ont financé leur entreprise, cités à la fin.

Intitulé En quête d’un grand peut-être, titre énigmatique, le guide s’ouvre sur un historique. La genèse d’une littérature spécifique pour la jeunesse est brièvement synthétisée pour déterminer quelles conditions ont présidé à l’apparition d’une branche spécifiquement destinée aux ados, et de son excroissance plus récente en direction des jeunes adultes (le « young adult » en angliche). Un lectorat et un marché dynamiques se sont constitués, aux limites fluctuantes, marqués bien évidemment par le phénomène Harry Potter, qui fait l’objet d’un focus de 5 pages. L’adolescence est sûrement un de ces grands peut-être. En 2004, un colloque à Cerisy s’intitulait déjà « Littérature de jeunesse, incertaines frontières ».

Ces frontières mouvantes sont explorées à travers deux portraits d’éditrice, Cécile Térouanne, chez Hachette et Sylvie Gracia, passée des ados du Rouergue aux adultes de L’Iconoclaste. L’autrice Clémentine Beauvais, quant à elle, répond dans un court article aux adultes qui s’étonnent d’avoir pu aimer un livre destiné aux adolescents…

Un guide se doit de sacrifier à la liste des « 100 incontournables ». C’est nécessairement une liste du moment mais Noël approche et si vous n’avez pas d’idées pour vos ados, vous pourrez piocher dedans les yeux fermés.

Un chapitre s’attache à démontrer en quoi la littérature ado est une littérature complète, capable d’aborder tous les thèmes de la littérature générale et ne mérite plus d’être taxée de sous-littérature, même si le phénomène de surproduction, mentionné, a pu desservir son image 

Un dernier chapitre s’interroge sur les chemins de la littérature ado. Qu’est-ce qui fait que ces chemins sont empruntés ou au contraire qu’ils rebutent les lecteurs potentiels ? Sont évoqués tour à tour le rôle de la prescription, le caractère plus ou moins attractif d’une couverture, la place que tiennent désormais les blogs, les vlogs et les réseaux sociaux, dans un marketing viral que les éditeurs aimeraient bien contrôler davantage.

Il faut enfin souligner une chose : ce guide est agréable à lire, par sa maquette soignée, par l’alternance de chapitres didactiques et de portraits représentatifs de toute la gamme des acteurs de la chaîne du livre jeunesse, des auteurs et autrices aux éditeurs et éditrices, en passant par les journalistes, les bibliothécaires, les libraires. 

Cerise sur le gâteau, les frères Lévêque ont réussi à faire écrire 10 nouvelles inédites sur le thème du « peut-être », ce qui donne un bon échantillon d’auteurs et d’autrices contemporaines pour la jeunesse. Tom et Nathan en ont écrit chacun une. Même en se mettant dans la balance, ils n’ont pas réussi tout à fait à obtenir la parité… Pure taquinerie de ma part, parce qu’ils ont fait le choix de promouvoir dans leur guide une langue non-genrée et inclusive, qui alourdit l’écriture mais, heureusement pas, la lecture.

À ce propos d’ailleurs, il reste - peut-être –  au terme de ce parcours très complet dans la littérature ado, un point aveugle qui aurait mérité d’être éclairé par leurs lampes de poche de garçons inclusifs  : pourquoi les lecteurs ados sont majoritairement des lectrices, pourquoi les blogueurs sont le plus souvent des blogueuses, pourquoi les auteurs pour la jeunesse sont plus souvent des autrices ? Réponse - peut-être - dans une nouvelle édition ?


En quête d’un grand peut-être (guide de littérature ado) - Tom et Nathan Lévêque - Éditions du Grand Peut-Être - 2020  (223 pages, 17,50 €)


vendredi 4 décembre 2020

Les derniers des branleurs



Pour sa quatrième édition, les jurés du prix Vendredi, ont désigné cette semaine comme lauréat Vincent Mondiot, pour son livre au titre provocateur : Les derniers des branleurs, paru chez Actes Sud junior.

Ce n’est évidemment pas la première fois qu’un auteur évoque l’univers du lycée et singulièrement l’ambiance de la Terminale avec au bout le baccalauréat, cet examen qui a tenu jusqu’ici une telle place dans l’imaginaire des adolescents et de leurs parents. Cette place mythique du bac, le président Giscard d’Estaing qui vient de mourir, l’avait encore rehaussée indirectement au rang de totem en abaissant la majorité à 18 ans, faisant coïncider pour la plupart des élèves la fin des études secondaires avec l’accès à l’âge des responsabilités présumées adultes. Le Covid aura finalement eu raison du totem (et de VGE), en contraignant l’Education nationale à enterrer le principe d’un examen final coûteux pour le remplacer par un contrôle continu des connaissances. Après la communion solennelle et le service militaire, exit une des dernières épreuves initiatiques qui jalonnaient le parcours adolescent. Il reste le permis de conduire.

Vincent Mondiot a écrit son roman juste avant cette disparition opportuniste du bac. II a choisi un trio bien particulier, deux garçons et une fille, pour prendre à son tour la température lycéenne. Minh Tuan, Gaspard et Chloé passent leur temps à sécher des cours, à partager des joints et à s’incruster dans des fêtes où personne ne les invite plus, tant ils ont su asseoir leur sale réputation. Le fait d’être plus ou moins les parias du lycée et de considérer que leurs condisciples sont globalement des bouffons a plutôt tendance à renforcer leur cohésion au quotidien – tous pour un et seuls contre tous -  quotidien qui est l’horizon le plus lointain que les trois puissent envisager. 

Au fil de l’année scolaire, l’auteur nous dévoile peu à peu les origines du mal-être personnel, familial, social, de ce trio « destroy ». Chloé, qui est tourmentée silencieusement par son asexualité, crache des crapauds comme la fée disgraciée du conte de Perrault, Gaspard est hanté par sa grande sœur, Minh Tuan est moitié viet. En fait, ces trois ados ne sont que la moitié d'eux-mêmes. Est-ce pour cette raison que, tels les Trois mousquetaires, ils vont assimiler très vite une quatrième comparse, Tina, une jeune réfugiée congolaise ? L’arrivée de Tina va certes perturber l’équilibre du trio mais, peut-être, combler secrètement chacun·e. Pourtant, Tina, a priori, n’a pas le même agenda que les trois glandeurs. Elle travaille, elle est plutôt douée et veut avoir son bac. Saura-t-elle leur résister, infléchir leur comportement, c’est l’un des enjeux du roman.

Le vocabulaire des trois adolescent·es n’est guère varié et très ordurier, proche d'un syndrome de la Tourette. En la matière, Chloé n'est pas la dernière. Il faut imaginer que chaque injure est une sorte de « je t’aime » travesti et malheureux, pour l’heure la seule manifestation possible de l’énergie vitale de ces ados artificiellement déprimés, qui manquent de mots et s’ennuient dans un système qu’ils rejettent et qui le leur rend bien.

Comme ils sont en Terminale, Vincent Mondiot va quand même devoir les emmener jusqu’aux épreuves du bac 2020, du moins telles qu’elles auraient dû se dérouler et dont ce roman sera peut-être le dernier témoin. Le chemin est long et la réussite à l’examen de plus en plus improbable au fur et à mesure que l’échéance se rapproche.

L’auteur a ponctué son roman de mots dans la marge, définitions ironiques, explications en contrepoint, commentaires politiques voire excroissances du récit, qui lui donnent  une drôle d’allure, parfois universitaire, toujours bourgeonnante, suggérant l’existence d’histoires et de vies parallèles à celles qu’il décrit, auxquelles nous aurions échappé. Remords d'intrigues ou de personnages abandonnés en route, manières aussi de signifier, façon Magritte,  « ceci n'est pas une fiction »  ?

Décrivant le malaise adolescent face au monde contemporain, il brosse aussi au passage le beau portrait d’une enseignante, Élise Danverre. « Chloé la déteste » parce qu'elle sait que « tous les mecs ont décidé qu'il s'agissait de la prof la plus bonne de l'établissement » et... qu'ils ont raison. Mme Danverre est surtout la seule adulte du lycée à ne pas désespérer du trio parce que, sans vouloir l'avouer à personne, elle comprend et partage en partie ce qui mine ces trois-là, chose qu’elle soigne pour son compte à coup de Doliprane. 


Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:20) :




Les derniers des branleurs – Vincent Mondiot – Actes Sud junior (455 pages - 16,80 €)


vendredi 27 novembre 2020

Miss Charity en BD (tome 1 : L'enfance de l'art)

Dans la sélection du prochain festival d'Angoulême 2021


 

L’une des bonnes nouvelles de la semaine est sans doute la réouverture des librairies, demain samedi, à la veille du premier dimanche de l’Avent. Je ne doute pas que vous allez vous précipiter chez votre libraire préféré, masqué et fébrile, pour rattraper le temps perdu, en pensant déjà, qui sait, à vos achats de Noël.

Au rayon jeunesse, je vous propose, une fois n’est pas coutume, une BD pas comme les autres, une histoire dont on n’a pas enfermé les délicates aquarelles dans des cases trop étroites, où dessin et texte respirent ensemble à l’unisson. Son titre : Miss Charity ; ses auteurs : Anne Montel au pinceau et Loïc Clément au scénario.

Si vous avez la chance de tomber sur l’édition spéciale proposée par les Librairies Sorcières, un réseau de librairies spécialisées jeunesse, Anne Montel et Loïc Clément s’y expliquent sur la genèse de ce projet. Anne raconte qu’elle a découvert le roman éponyme de Marie-Aude Murail à l’âge adulte, en est tombée amoureuse, amour qu’elle a transmis à Loïc et qui s’est transformé en une lettre  conjointe à l’autrice : « on adore votre livre et on veut l’adapter en bande dessinée ». Rue de Sèvres qui avait déjà édité des adaptations de romans de l’école des loisirs a emboité le pas aux deux jeunes créateurs.

Le résultat est splendide. Celles et ceux qui avaient aimé la version originale, grand livre déjà magnifiquement illustré par Philippe Dumas, retrouveront avec plaisir la version de Clément et Montel. Pour qui avait été intimidé par les 563 pages du livre paru en 2008, les 120 pages de ce premier tome constitueront une excellente entrée en matière. On y suit Charity, « une digne petite fille de la bonne société anglaise des années 1880 » qui aurait pu mourir d’ennui ou sombrer dans la folie, mais que son goût croissant et irrépressible pour les animaux, son sens de l’observation et sa curiosité insatiable, vont sauver. Sans oublier l’aquarelle, à laquelle Blanche, la préceptrice française, va initier Charity. Ce premier volume, sous-titré L’enfance de l’art, emmène Charity jusqu’au seuil de sa seizième année et constitue déjà une histoire complète. Si l’ambiance de cet album vous évoque l’univers de Beatrix Potter, la maman inoubliable de Pierre Lapin, ce n’est pas le fruit du seul hasard. C’est la lecture d’une biographie de l’autrice anglaise qui avait poussé Marie-Aude Murail à écrire Miss Charity, hommage à la force des femmes créatrices du XIXème siècle transmise jusqu’à aujourd’hui.

Miss Charity - Loïc Clément et Anne Montel - Rue de Sèvres - 2020 (120 pages, 16 €)

Il n’est pas facile de se repérer dans la littérature ado. La Revue des livres pour enfants, éditée par le Centre national de la littérature pour la jeunesse tient sans doute un rôle central dans le paysage éditorial, avec ses six numéros annuels. Une multitude de blogs et de vlogs offrent désormais leurs points de vue subjectifs sur la production, au fil nourri de celle-ci. Et de temps à autre, un guide fait le point sur l’état de l’art. C’est ainsi que deux jeunes blogueurs, Tom et Nathan Lévêque, devenus à 23 ans libraire et éditeur, proposent en cette fin d’année un panorama de la littérature ado. Leur guide s’appelle En quête d’un grand peut-être et explore cette littérature de façon thématique – la sexualité, la famille, la mort, la révolte, etc - mais aussi au travers de nombreuses interventions d’auteurs et d’autrices. Que raconte-t-on aux ados d’aujourd’hui ? Qu’ont-ils envie de lire ? Vous le saurez en lisant ce guide, qui pourra aussi aiguiller vos achats de fin d’année puisque sa parution est prévue pour le 2 décembre. Je vous en reparlerai dans une prochaine chronique.

Pour écouter cette chronique :



vendredi 20 novembre 2020

Soleil trouble




Fin du monde, fin des temps, apocalypse, mondes d’après, les romans crépusculaires ne manquent pas ces temps-ci. S’ils ont été longtemps cantonnés au rayon science-fiction, ils pénètrent désormais largement ceux de la littérature générale et surtout de la littérature jeunesse, où il ne se passe plus guère un mois sans qu’un auteur ou une autrice entreprenne de décrire l’horizon radieux qui nous attend au bout du réchauffement climatique. Y a-t-il un bout, d’ailleurs, là est la question…

En nous proposant son « Soleil trouble » - c’est le titre de son nouveau livre - Lorris Murail n’entend pas nous faire vivre la grande catastrophe finale, la Sixième extinction, celle de l’humanité, ou nous proposer la nième dystopie. Non, il nous rapproche plus concrètement de ce moment, inéluctable et pas si lointain, où la hausse des températures et la montée des eaux auront sensiblement transformé notre vie quotidienne, quotidien dont il met en scène de puissantes images. Comment allons-nous y faire face, individuellement et collectivement ?

Le jeune héros, témoin de ces transformations, se nomme Thiago. Quand l’histoire commence, son père, Martin, qui travaille à la mairie, annonce à sa famille qu’elle va devoir héberger deux ressortissants des îles Tuvalu, un archipel du Pacifique qui a été progressivement submergé par la montée des eaux. Charlène, la maman, appréhende cette cohabitation forcée avec des inconnus, même si des règles de vie sont imposées aux réfugiés climatiques par les autorités. Ils ne doivent sortir de leur chambre qu’à des heures fixées pour accéder à la salle de bains ou à la cuisine, afin de minimiser les interactions et le poids, réel et symbolique, de leur présence pour la famille qui les accueille.

Dans cette petite chambre où Thiago pénètre parfois, flotte la présence obsédante d’une sœur qui n’a pas voulu naître et qu’il nomme Treiz. Thiago va d’abord ressentir violemment l’intrusion des étrangers dans son univers intime, deux colosses polynésiens, un père et son fils, qui ne parlent pas un mot de français. 

Dehors, la ville étouffe sous des températures qui oscillent entre 40 et 50°. A vrai dire, on étouffe partout et il n’y a plus guère de dehors et de dedans. Des réfugiés commencent à s’entasser près d’une rivière où, enfant, Thiago allait se baigner pour se rafraîchir. Ce temps-là aussi est révolu. Désorienté, il rencontre au hasard de ses déambulations Charles, un jeune homme membre d’un groupe baptisé les Suprêmes qui s’oppose à l’arrivée des immigrants, organisant des manifestations impressionnantes contre les autorités. Thiago est confusément attiré par cette mouvance, maintenant qu’il voit ce que cette arrivée a changé dans sa vie. 

Mais il va bientôt faire connaissance avec Telaki, qui vit désormais sous son toit, chacun bredouillant le peu d’anglais qu’il sait. Et surtout, près de la rivière, il va découvrir un homme malade et effrayant, réfugié au fond d’une grotte, qui va l’obliger à prévenir ses amis via une clé que Thiago doit brancher sur son ordinateur…

Lorris Murail poursuit la réflexion entamée dans son précédent roman, L’horloge de l’Apocalypse, que je vous avais présenté ici il y a deux ans et demi. On retrouve d’ailleurs, projetés cette fois dans ce futur proche de nous, trois personnages de l’ère Trump qui ont grandi et ont quitté les États-Unis : OT, Oneway Ticket l’animateur de cette radio qui déversait dans l’Arizona ses avertissements écologiques, Liz, la nièce de Norma devenue une jeune femme qui va attirer Thiago, et Kemba. Quel secret lie désormais ces trois personnages ? Que cherchent-ils et qu’ont-ils trouvé ? Que viennent-ils faire en France ? Thiago va l’apprendre peu à peu en même temps que sa vie va être bouleversée.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:45) :


Soleil trouble – Lorris Murail – PKJ – 2020 (320 pages, 17,90 €)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...