vendredi 18 novembre 2022

À quoi reconnaît-on un enfant ?



Groarrr ! [c'est un rugissement] Vous l’aurez compris, aujourd’hui, on ne rigole pas. Nous sommes au cœur de la savane africaine et le rugissement que vous venez d’entendre est celui du roi des animaux, j’ai nommé le lion ! Celui de l’histoire imaginée par Nathalie Kuperman se nomme Léonard. Sa femme, enfin je veux dire sa lionne, se nomme Léonie et Léonard et Léonie ont eu ensemble un lionceau nommé Léon. Les parents ne se sont pas foulés pour le prénom. Nonobstant, Léon est parfaitement heureux entre papa et maman jusqu’au jour où le père lion décrète que son fils doit devenir grand et que pour cela, il lui faut tout simplement manger un enfant.

Evidemment, vous commencez à vous demander s’il s’agit bien là d’une histoire à lire au vôtre, celui du moins qui n’a pas encore été mangé, s’il ne va pas en faire d’épouvantables cauchemars et même concevoir une peur panique du prochain lion qu’il rencontrera (même si cette éventualité est pour le moins incertaine sous nos latitudes). Aussi,  avant de vous lancer, vous feuilletez discrètement les dernières pages du livre – oh, alors là, ce n’est pas bien du tout ! – pour vous assurer de son bon dénouement.

Mais revenons à notre récit. Maman lionne a protesté mollement devant cette nouvelle lubie de son mari, mais ce qui est dit, est dit : Léon fait son baluchon et après des adieux émouvants à ses deux parents, il part en quête d’un enfant à manger. 

Léon a très vite un problème majeur : il n’a jamais vu un enfant, ne sait pas à quoi ça ressemble, ce qui va occasionner quelques épisodes comiques au long de son périple. Car il va croiser successivement quatre animaux différents qu’il prendra à chaque fois pour l’enfant à manger, mais chacun évidemment le détrompera. Je vous laisse deviner la fin.

Mine de rien, Nathalie Kuperman évoque grâce à Léon quelques problèmes d’éducation. À quel moment doit-on quitter ses parents pour découvrir le vaste monde ? Grandir implique-t-il de passer des épreuves initiatiques ? Est-ce le père qui doit en décider seul ? Faut-il manger de la viande humaine pour devenir un vrai lion ? Tout auteur qui fait parler des animaux se fait un peu fabuliste. Nathalie Kuperman, elle, nous laisser tirer les leçons de son histoire.

Les dessins colorés, tendres et stylisés de Soledad Bravi accompagnent l’odyssée de Léon, le petit lion. À quoi reconnaît-on un enfant ? sera peut-être le premier livre qu’un de vos enfants ou petits-enfants relira tout seul.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:45) :

À quoi reconnaît-on un enfant ?Nathalie Kuperman – illustré par Soledad Bravi – Mouche de l’école des loisirs (87 pages, 8,50 €)


 

vendredi 11 novembre 2022

Les sœurs Hiver



« Hiver, vous n’êtes qu’un vilain ! »
Charles d’Orléans

En se présentant sur son site, Jolan Chloé Bertrand déclare hardiment qu’il a fait un pacte  avec un démon du Grand Nord. Il n’est pas sûr que ce fût un choix judicieux mais de ce moment, il a entendu, venus du cercle polaire, les appels entêtants du vent chargé de flocons et des hurlements des chiens.

En conséquence de quoi, Les sœurs Hiver, son roman paru cette année, nous plonge dans un pays rude de Vikings, de dieux et de trolls où règne depuis des années un froid que plus rien ne fait céder, pas même un bon feu. Naguère encore, il y avait deux hivers, la Grande et la Petite, car ces hivers-là sont sœurs mais, pour des raisons inexpliquées, la petite sœur Hiver semble avoir disparu et avec elle l’hiver « doux et léger, qui rosit les joues », l’hiver « des batailles de boules de neige et des glissades en luge ». Depuis quinze ans, autant dire une éternité sous les ciels polaires, ne reste que sa grande sœur implacable faite de blizzards, de tempêtes et de nuits glaciales.

Dans la Grande Halle du village de Brume, qui ressemble à la coque d’un bateau renversé, les gens se rassemblent habituellement pour boire et manger et se tenir au chaud. Le matin, il n’y a jamais personne. Mais ce jour-là, la Grande Halle est toute bruissante de conversations indignées. Chaque famille déplore la disparition d’un objet qui lui était précieux. Si les soupçons se portent un instant sur Alfred, un jeune orphelin aussi facétieux que chapardeur, l’ampleur des vols le disculpe rapidement. Les villageois doivent se rendre à l’évidence : les trolls sont de retour, ce sont eux qui ont discrètement pillé les maisons de Brume.

Ragnar, l’oncle d’Alfred, va se porter volontaire pour partir à la recherche des trolls et de leur butin. Mais lorsque Frid la voyante laisse entendre à Alfred que Ragnar, s’il part seul, ne reviendra pas vivant, Alfred décide de l’accompagner et de veiller sur lui, du haut de ses dix ans. Discrètement, car il sait bien que Ragnar ne voudra jamais de lui à ses côtés pour une expédition qui va s’avérer sûrement périlleuse.

Jolan Chloé Bertrand nous entraîne dans une aventure qu’il ne faut lire qu’enveloppé dans un plaid confortable tant le froid qui y règne risque de se communiquer au lecteur ou à la lectrice qui s’y absorberait. La forêt glaciale réserve à nos deux aventuriers sont lot de pièges et de maléfices et au final de révélations. Retrouveront-ils les trésors du village ? Alfred finira-t-il transformé lentement mais sûrement en renard ? La petite sœur Hiver reviendra-t-elle apporter douceur et légèreté aux Vikings de Brume ? Il faudra pour cela régler bien des conflits entre puissances rivales aux pouvoirs insoupçonnés. Ce roman froid dehors mais chaud dedans peut constituer pour les plus jeunes lecteurs une bonne porte d’entrée dans ce qu’on appelle désormais les littératures de l’imaginaire.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:28) :


Les sœurs Hiver - Jolan C. Bertrand - Neuf de l’école des loisirs (228 pages, 12,00 €)

 

vendredi 4 novembre 2022

La fille du phare


La fille du phare se prénomme Émilia. Mais comme sa mère s’appelait aussi Émilia, ça énervait Augustus, le père, qui a décidé de surnommer sa fille Loupiote. La mère est morte, mais Loupiote est restée. C’est elle qui tous les soirs monte au sommet du phare car le gardien en titre, son père, n’a plus qu’une jambe. C’est donc elle qui allume la lanterne qui guide les marins toute la nuit.

Un soir de tempête, négligence de Loupiote, plus d’allumettes, le phare reste éteint, un bateau se fracasse sur les récifs. Arrachée à son père qui, de colère, l’a frappée devant témoins, Loupiote coupable et rejetée, doit rembourser les dégâts. Elle se retrouve placée dans la Maison Noire, auprès de Martha, une sorte de gouvernante un peu dépassée. Le vrai gouvernail, c’est l’Amiral, mais il est toujours en voyage et son absence plane sur la Maison. Il y a aussi Nick, un homme à tout faire, et Lennie, un garçon un peu simplet. Surtout Loupiote apprend bien vite qu’un être mystérieux, que tout le monde semble redouter, y compris Martha, vit au sommet d’une tour de la maison, dont il ne sort jamais. 

La curiosité de Loupiote sera plus forte que sa crainte et elle gravira un jour les escaliers pour franchir la porte fatidique qui la mettra, au bout d’une longue patience, en présence d’Edward, le monstre de la Maison Noire. Va s’ensuivre un long apprivoisement de cet enfant blessé dans sa chair.

Annet Schaap est une illustratrice néerlandaise reconnue et La fille du phare, qu’elle a également illustré, est son premier roman pour la jeunesse, qui a reçu d’emblée à sa parution en 2017 trois prix importants aux Pays-Bas. Maurice Lomré nous en offre une superbe traduction. La fille du phare a la saveur des contes d’autrefois qui l’effleurent à maintes reprises de leurs réminiscences intemporelles. Les allumettes manquantes de Loupiote font songer à la Petite fille aux allumettes d’Andersen, le monstre au sommet de sa tour pourrait être le double masculin de la fée Mélusine. On croise aussi des baraques foraines et des pirates de haute mer. 

Loupiote a gardé dans la tête la voix de sa maman qui la soutient dans chacune des découvertes et des épreuves qu’elle traverse et qui composent au jour le jour son destin. Rien ne va arrêter son apparente fragilité. Elle va jouer le rôle de révélateur pour chacun des personnages jusqu’ici enfermé dans une prison intime et dans un rôle étroit. De ce point de vue, la Maison Noire est un peu le château de la Belle au Bois dormant, où tout serait resté figé jusqu’à l’arrivée de Loupiote, qui, au final, aura dénoué le monde alentour d’elle.

Annet Schaap s’est laissée porter par des visions qui forment autant de tableaux successifs qui s’enchaînent sous sa plume. Il faut accepter de se laisser emporter comme Loupiote dans le flot de ces images jusqu’à ses derniers mots : « Tout va bien ».

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:52) :



La fille du phare - Annet Schaap - traduit du néerlandais par Maurice Lomré - l'école des loisirs (366 pages, 17 €)


 

vendredi 28 octobre 2022

Les Éblouis



Pour un écrivain jeunesse devant sa page blanche, le choix d'un lieu et d'un temps pour faire évoluer ses personnages est crucial. Et quel endroit et quel moment plus emblématiques que l'internat d'un lycée le jour de la rentrée ? Des garçons et des filles soudainement libérés de la tutelle parentale vont devoir former bon gré mal gré une communauté de vie pendant une  année scolaire, livrés à eux-mêmes au milieu des inévitables sujétions de la scolarité, du règlement intérieur et des professeurs et cadres de l'établissement. Joies et désirs, peurs et attentes se mêlent dans les têtes et les cœurs. Car la rentrée est bien ce temps du commencement où tout semble possible, manière de page blanche elle aussi. C’est particulièrement vrai pour la figure du nouveau ou de la nouvelle qui va devoir prendre sa place parmi celles et ceux qui se connaissent déjà, et qui va faire l'objet de toutes les curiosités de la part des autres élèves jusqu'à en bouleverser parfois les jeux établis. « Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189… » : vous souvenez-vous de ce célèbre incipit ?

L'internat du collège-lycée de Jamet, qu'a imaginé l’autrice belge Aylin Manço pour son troisième roman Les Éblouis, obéit à ces spécifications. Mais quand Luce, la nouvelle, débarque à Jamet, elle semble, elle, n’avoir aucune appréhension. Elle a déjà décidé que ses « futurs amis y habitent » et que cet établissement qui n'a en apparence rien de merveilleux sera son « royaume ». Son prénom ne la prédestine-t-elle pas à illuminer ses camarades ? Aucun d’eux pourtant ne se doute encore qu'ils vont être tous éblouis par Luce, dont l’arrivée va réveiller aussi un jeune fantôme tourmenté, tandis que des pouvoirs surnaturels bien partagés investiront progressivement le cercle de ses condisciples. À quoi doivent servir ces pouvoirs ? Guidés par Luce, Alex, Élise, Justin, Nolan, Nour, Sara et Timo sauront-ils le découvrir et les maîtriser sans se détruire mutuellement ? 

L’autrice nous entraîne dans son récit telle une magicienne qui nous plongerait dans une malle à double fond. Celui-ci s'entrouvre peu à peu, d'où s'échappe par bribes l'histoire du lycée : la mort ancienne et tragique d'un élève, les mystères qui entourent la vie de la « Fondatrice » qui meurt à son tour la veille de cette rentrée. Un intertexte noue au présent les fils de ce passé qui s'y glisse lentement mais irrésistiblement, comme s’il voulait se répéter. Son onomastique nous en livre la trame secrète quand apparaissent les noms de François Sorel, d'Augustin alias Gus, de Frantz, d'Yvonne, au cœur d'une fête enchantée pour grands enfants, qui, pour Augustin, va faire rimer à jamais Jamet avec plus jamais.

Pendant que les cœurs adolescents s'enflamment et que les corps des filles et des garçons se cherchent avec la force indécise des premiers émois, recherche et sentiments que l’autrice raconte dans un beau mélange de pudeur et de crudité, une magie parallèle puissante se déploie dans le lycée jusqu’à l'explosion finale et libératrice. 

Aylin Manço a écrit une fanfiction du Grand Meaulnes aussi subtile qu'étonnante, qu'elle conduit jusqu'à son paroxysme avec une grande maîtrise. Par ce troisième roman, qui succède au déjà remarqué Ogresse, elle s’affirme sans aucun doute comme l’une des jeunes autrices qui vont compter désormais, au sein d'une littérature jeunesse francophone déjà si riche.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:21) :



Les Éblouis - Aylin Manço - Sarbacane X' - 2022 (382 pages - 18 €)


vendredi 21 octobre 2022

Pitsi-Mitsi


L'école des loisirs publie mercredi 26 octobre Pitsi-Mitsi un nouveau livre de Marie-Aude Murail. Signalons au passage que l’œuvre de cette autrice vient d’être couronnée en Malaisie par le prix Hans-Christian Andersen et qu’elle est la première lauréate française depuis René Guillot, primé il y a 58 ans. Cette récompense internationale est fréquemment désignée comme "le Nobel de la littérature jeunesse"

Pitsi-Mitsi est un conte destiné aux plus jeunes et illustré par Régis Lejonc, placé dans l’écrin d’un beau livre relié. Son sous-titre en explicite le propos : nous sommes "au temps où les animaux parlaient" et où chaque famille qui se respecte se doit d'en avoir un, qui lui sert de conseiller. Problème : il y en a de moins en moins. Quand l'histoire commence, les pauvres du Pont ont une souris un peu idiote, la dénommée Pitsi-Mitsi, justement, et les riches et antipathiques du Rang un âne très vieux et très gâteux, Bellafond. Bellafond est si vieux qu'il claque dès la page 12 et c'est là que le drame se noue.

Les riches du Rang ordonnent à leur fille Joséfine de leur retrouver un animal parlant et plus vite que ça, question de standing  - je vous ai déjà dit qu'ils n'étaient pas sympathiques ? -  pour remplacer Bellafond, qui ne brillait  pas par son éloquence, il faut bien l'avouer. Et comme il n'y a plus rien à manger chez les pauvres du Pont, les parents conseillent à leur fils Gaston de partir à l'aventure et d'y faire fortune avec sa souris. Pourquoi pas en épousant la fille du roi, décrète Pitsi-Mitsi, qui est vraiment idiote ?

Sur fond d'extinction, la septième sans doute, celle des animaux parlants, ce sont donc deux enfants, l'un pauvre et l'autre riche, qui sont mis également à la porte de chez eux. Comme vous pouvez le deviner, leurs chemins vont se croiser rapidement, pour le meilleur et pour le pire. Gaston est un garçon tendre et débrouillard et va devoir se défendre de Joséfine, une vraie peste, égoïste et sans cœur. Du moins à première vue, car en partageant les périls de la route, les deux enfants pourraient bien se rapprocher et faire cause commune devant l'adversité. Sans compter que Pitsi-Mitsi, à seconde vue, va s'avérer être moins idiote qu'il n'y paraît.

Marie-Aude Murail reprend tous les ingrédients du conte traditionnel, de l'aubergiste assassin au royaume d'opérette, faisant des clins d'œil à la Comtesse de Ségur, au Sceptre d'Ottokar, etc. Le trait de Régis Lejonc, précis comme un vitrail, donne vie et couleurs à tout ce petit monde intemporel, vif et parfois cruel. Associés, autrice et illustrateur finissent par nous persuader que chats et souris, renards et ânes, chiens et cochons pourraient bien nous reparler un jour en vrai si nous prenions enfin la peine de les écouter. Et qui sait si, d'aventure, ils ne seraient pas de bon conseil pour les humains ?

Pour écouter cette chronique sur RCF Loiret (extrait lu à 02:47) :

 



Pitsi-Mitsi (Du temps où les animaux parlaient) - Marie-Aude Murail, illustré par Régis Lejonc - l'école des loisirs - 2022 (relié, 95 pages, 12,50 €)

Bonus : Marie-Aude Murail vous présente son conte dans une vidéo de 4 mn.



vendredi 14 octobre 2022

Les longueurs




« L’œil est la lampe du corps » selon la belle formule que l’évangéliste Matthieu prête à Jésus. S'agissant du corps, tout est donc dans le regard, et derrière le regard, tout est dans l’intention qui le dirige, sorte de troisième œil. 

C’est comme pour un livre. Comment le regarde-t-on ? Par exemple, celui-ci, Les longueurs, de Claire Castillon. Sur la couverture, intrigante, des jambes sortent d’une robe coupée à mi-corps, qu’une main de marionnette commence à retrousser par le devant. Les fils de la marionnette semblent être guidés par un homme, d’échelle plus petite, un Gulliver qui regarderait sous la jupe d’une géante et qui tient une corde de rappel, de celle avec lesquels on assure un grimpeur. Ou une grimpeuse. Ce livre, dans une collection adulte, pourrait être un manuel pratique de pédocriminel. Dans une collection jeunesse, en l’occurrence Scripto de Gallimard, écrit par une femme, il est à ranger parmi les contes d’avertissement destinés aux mères larguées et aux petites filles en mal de « papa parti ».

PP, deux P pour « papa parti », c’est le nom complice que mère et fille donnent au mari-père qui a filé en Amérique pour une Kate d’amour avec laquelle il a « refait sa vie », comme on dit. Et voilà que dans cette dyade de quasi-abandonnées - l'ex-papa téléphone parfois - se glisse Georges, un vieil ami du couple, « Mondjo » pour la mère et pour la fille. ll est sympa, Mondjo, il comble le vide laissé par le mari-papa. Lili adore l’escalade, elle est douée, Mondjo a un club, il l’a prend sous son aile pour l’entraîner. Maman est très contente qu’un homme s’occupe de sa fille, qu’il supplée ainsi à l’absence du père, quel beau rôle ! Mondjo s’enfonce doucement comme un coin entre mère et fille. Et Lili donne volontiers la main à ce papa de substitution qui va l’emmener dans les hauteurs. Seulement voilà. Il y a d’abord des chatouilles, des « gouzgouzes » avec les ongles, et puis les mains qui se glissent à plat sous les vêtements, des doigts, des cagibis et des week-ends de compétition et puis, « hein, Lili, ce secret d’amour, entre nous deux ». Ce « bâton » comme le nomme Alice, dur et insatiable. Alice est violée pendant toute son enfance. C’est son amie Émilie à qui elle finira par tout dire et qui mettra enfin le mot sur la chose. Le roman s'arrête juste avant que le Code pénal n'entre en scène. Enfin.

Claire Castillon s’est glissée dans la tête et sous la peau d’Alice qui, entre cinq ans et quinze ans est la proie d’un pédocriminel. Elle nous balade d’un âge à l’autre, promenade dans la cour d’une prison où Alice se croit libre avec ses illusions qui lui racontent que Mondjo l’aime. Le secret donne de la valeur à ce qu’elle vit et lui confère une sorte de supériorité sur les ami•es de son âge et même sur sa mère. Lucide Alice, tellement lucide qu’elle ne voit rien, ni sa mère d’ailleurs, qui ne peut pas imaginer que sa fille est sa rivale. Toutes les deux sont sous l’emprise de cet homme et trompées par lui, tour à tour rusé, maître-chanteur, mielleux, autoritaire, tricheur, obsédé par l’innocence qu’il pervertit, qui change Alice en Anna, amour en ruoma, toute chose en son envers, évoluant au gré de son seul plaisir.

Avant  Claire Castillon, Claire Mazard, qui sait de quoi elle parle, avait exploré cette veine dramatique, dans deux livres, le premier Je te plumerai la tête qui mettait en scène un père incestueux et pervers, le second plus court et plus direct, plus éducatif peut-être, évoquant un oncle pédocriminel, Maman les p’tits bateaux. Le style de Castillon, épousant la voix d’Alice, est plus tourmenté, davantage hanté que descriptif, sur un fil parfois cru, ce qui donne au récit la force de l’ambiguïté, explorant de fait la notion de consentement au point de rendre possible, imaginable, descriptible ce qui aurait dû rester impossible, inimaginable, indescriptible. C’est un livre troublant et irradiant comme un soleil noir, une confession hachée, précieuse, dont il faut sûrement accompagner la lecture, selon l’âge du lecteur ou de la lectrice.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:56) :


Les longueursClaire Castillon – Gallimard Scripto (186 pages, 10,50 €) (à partir de 13 ans, pour la collection, 15 ans pour ce livre précise le site de Gallimard)




vendredi 7 octobre 2022

Le bibliobus



Le bibliobus
, cet album, paru à l’automne dernier, était depuis plusieurs mois dans ma bibliothèque. Posé un peu en travers des autres livres car son grand format 25 X 29 n’était pas accepté par mes rayonnages. Je l’avais lu, admiré, relu, ne me lassant pas des dessins d’Inga Moore, l’autrice-illustratrice anglaise. Mais je me heurtais toujours à cette difficulté : comment parler à la radio d’un album fait pour l’essentiel d’images ?

J’aurais pu esquiver la difficulté en présentant l’autrice-illustratrice. Inga Moore est née en Angleterre, mais ses parents l’ont emmenée vivre en Australie dès l’âge de 7 ans. Elle est revenue s’installer dans son pays natal au début des années 80 où elle a retrouvé et cultivé son puissant attachement à la campagne anglaise . C’est dans cette campagne que se roule et s’enroule son dessin, mélange de crayon, d'encre, d'aquarelle, de pastel et même de peinture à l'huile. Ce qui donne des textures complexes, des masses organiques de détails que chaque nouvelle lecture fait découvrir, comme dans certains albums sans paroles de l’illustrateur japonais Mitsuma Anno : je pense en particulier à Ce jour-là… et Le jour d’après…, publiés à l’école des loisirs à la fin des années 70 et dont doivent se souvenir celles et ceux qui ont aujourd’hui la quarantaine (n’est-ce pas, Benjamin ?).

Ceci dit, je me devais de revenir au bibliobus. Disons tout de suite que l’album repose sur une mise en abyme : on va lire un album qui parle d’albums et de livres, de lecture à voix haute, de bibliothèques et de bibliobus, de conteur à court d’idées et d’une kyrielle d’animaux avides d’histoires.

C’est la grande affaire d’Inga Moore : peindre les animaux. Dans Le bibliobus, il n’y a que ça  : ils parlent et ils se tiennent debout sur leurs pattes arrière, tout quadrupèdes qu’ils soient. Cette posture d’hominidés donnée à tous les fait rapidement assimiler à des humains et on oublie très vite en feuilletant les belles pleines pages de cet album que ce sont des ours, des élans, des blaireaux, des marcassins, des castors, des lièvres, des taupes et des renards (et j’en oublie sûrement) qui vont se prendre d’enthousiasme pour les livres et la lecture.

Bon je peux bien vous raconter l’histoire puisque ce qui compte dans un album ce sont les images. Il était donc un fois un élan qui s’appelait Élan et avait une famille d’élans. Tous les soirs, la famille Élan - papa maman et les deux enfants élans - se rassemblait autour de la cheminée pour entendre Élan raconter une histoire d’élans à voix haute. Vint le moment où Élan se trouva à court et rendit visite chez ses voisins ours, blaireau, lièvre, taupe, sangliers et castors pour leur emprunter un livre qui enrichirait son répertoire. Las, aucun de ces animaux n’en avait et notre Elan se vit contraint d’aller en ville jusqu’à la bibliothèque. Lorsqu’il revint avec ses nombreux emprunts, car la bibliothécaire, une cane à lorgnons, n’avait pas été avare de son fonds, la nouvelle se répandit très vite dans le voisinage, d’où l’on vint s’entasser de plus en plus nombreux dans le salon d’Élan pour entendre ses nouvelles histoires. Ce n’était plus possible ! La maison Élan allait craquer… Élan téléphona à la bibliothécaire, racheta un vieux bus dans lequel il bricola des étagères, avant de délester la bibliothèque de quelques centaines de livres. Mais c’est en commençant à les distribuer qu’il prit conscience d’un petit détail qui lui avait échappé : aucun de ses voisins qui venaient chez lui l’écouter religieusement ne savait lire ! Que faire ?

Pour écouter cette chronique :


Le bibliobus - Inga Moore - album illustré et relié - Pastel (56 pages, 14,50 €)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...