lundi 25 octobre 2010

Prières

Le ciel pour témoin




Quand un auteur se prend pour le Créateur lui-même et qu'il entreprend d'écouter les plaintes qui montent vers lui, quoi de plus naturel que d'en faire un livre ? Parmi les quelques milliards d'êtres humains, il en choisit quatre, pas tout à fait au hasard, prélevés dans ce vingtième siècle d'amour et de sang, de fer et de feu. Les voix d'Amine, Jack, Dolorès et Prosper n'ont pas d'autre témoin de leur existence que celui qu'ils se sont choisi, sans doute dans le ciel de leur enfance et qu'ils nomment : Vierge Marie, Saint Pierre, Notre Père et Dieu lui-même.

Chacun lui confie le plus secret de sa folie et sous nos yeux devient guerrier mécanique, pêcheur amoureux, femme libérée et vieil homme apaisé. Dans ce monde, la mort est l'horizon naturel de la souffrance mais la vie s'obstine jusqu'au bout, justifiée par ce lien ténu tissé par la prière, remède ultime de la solitude en forme de journal intime.

En narrateur tout-puissant, Jean-François Chabas tente d'apprivoiser dans ces quatre destinées qu'il nous rend transparentes le vertige qui nous saisit devant la multitude opaque de l'humanité et son Histoire.

Prières - Jean-François Chabas - l'école des loisirs - 2008 (232 pages)


samedi 16 octobre 2010

Il faut rester tranquille

Le droit au chagrin



Juliette est une petite personne rationnelle et obstinée qui ne veut pas se contenter des masques et des silences qui l'entourent du jour où son père devient subitement invisible. Sa mère, son frère Arthur, sa tante Sucette, submergés par leur propre chagrin, refusent de répondre à ses pourquoi et à ses comment, comme si regarder en face ces deux questions était devenu impossible. Les mots manquent pour des choses qu'il s'agit juste de désigner afin d'entrer dans la vérité d'une disparition.

Juliette ne demande qu'à voir pour croire. Elle n'en démordra pas. Autour d'elle, grâce à elle, le monde fragile des adultes renonce progressivement aux chuchotements, aux airs mystérieux et aux mensonges déguisés. A chaque jour suffit sa peine à dire et c'est finalement Juliette qui va conduire jusqu'au bout le deuil des siens, « pour montrer qu'elle vogue tranquillement sur la mer », elle aussi.

Isabelle Rossignol ne lâche pas la main de cette petite fille qui l'entraîne et, avec elle, nous fait traverser délicatement cette passe dangereuse où un enfant découvre qu'il doit la vie et l'amour à quelqu'un qui n'en a plus voulu et a choisi la mort.

samedi 25 septembre 2010

L'amour me fuit

Mon grand frère fidèle



Pourquoi les filles grandissent-elles plus vite que les garçons ? Zouz n'a même pas le temps de se poser cette question. Mais il sait désormais comment son amie Josie, cette première main saisie, ce premier baiser échangé, sont devenus brutalement les souvenirs d'un enfant, assis sur un banc et déjà nostalgique, qui pourrait dire comme Zazie : « J'ai vieilli ».

Thomas Gornet compose pour son jeune héros une traversée tendre et mouvementée, de flux et de reflux entre CE1 et 6ème. Au passage, il saisit d'un pastel léger, par petites touches, les tableaux d'une vie masculine tôt exposée aux désordres de l'amour et du désamour, une vie où tout semble irrémédiable mais où finalement rien n'est grave, dans l'ombre fidèle d'un grand frère.

L'amour me fuit - Thomas Gornet - l'école des loisirs (138 pages)

vendredi 7 mai 2010

Le tueur à la cravate

L'auteur à la cravate



Pour ce roman, Marie-Aude Murail a décidé de s'aventurer sur un territoire qu'elle avait encore peu exploré, celui parcouru en tous sens par les anglo-saxons qui ont laissé au genre un nom intraduisible : « thriller ». Si la série des Nils Hazard lui avait déjà permis d'écrire des romans policiers, son héros, improbable étruscologue, est plus un enquêteur d'occasion, commis d'office par les événements ou par son irrépressible curiosité, qu'un vrai détective. S'il devient au fil du temps un « chasseur d'énigmes », il reste encore obsédé par ses traumatismes d'enfance qu'il a racontés, pour les décrypter, dans Dinky rouge sang. Cet opus, qui inaugure la série, est d'ailleurs une sorte de roman psychanalytique pour ados, dont une ébauche conservée par Marie-Aude Murail s'appelait, très significativement, L'homme hanté, un titre emprunté à Dickens, son heavenly father en écriture.

Avec son Tueur, Marie-Aude nous offre un livre doublement original. D'abord ça fait vraiment frissonner, il y a des vrais meurtres, des vraies peurs, le tout serti dans le quotidien très banal d'une lycéenne et de sa copine, entre Gironde et Charente-Maritime. La quatrième de couverture annonce la couleur : noire. Et noir, c'est noir. Quoi de plus effrayant pour une adolescente que de voir s'insinuer en elle le doute puis la conviction que son père chéri, Martin Cassel, honorable anesthésiste à l'hôpital Pellegrin de Bordeaux, est peut-être, en fait, aussi, un tueur en série ?

Attention, secrets de famille et paranoïa en vue ! Pour corser la chose, Ruth est à l'âge où elle ne sait plus comment aimer son papa ni s'il faut encore s'en faire aimer. Elle se serrerait bien contre lui, toute abandonnée comme sa petite sœur Bethsabée, mais ne va-t-il pas sentir les seins qui lui ont poussé entre temps et qui l'ont transformé en apparence de femme ? Danger. Maman n'est plus là pour faire rempart et d'ailleurs, n'aurait-elle pas été assassinée par papa ? Ici, malheureusement, les deux ne sont plus dans le même bateau... 

On ne raconte pas un thriller mais on peut assurer que le lecteur y retrouvera ce qu'Anna Gavalda nomma un jour « la qualité Murail ». Des personnages bien campés, consistants, du médecin protestant de la bonne bourgeoisie bordelaise au beauf' fan de tuning et de poker, jaloux à la main lourde, en passant par une adolescente indécise quoique prête à mourir ou à tuer pour sa petite sœur et une ancienne élève du lycée où sévissait le beau Martin : celle-ci risque vraiment d'y passer, pour avoir cru que sa dernière chance d'être aimée était arrivée. J'ai eu personnellement une petite faiblesse pour Kim, « la » lieutenant de police rouquine, d'abord tout excitée à la perspective de faire tomber un notable. Mais ce n'était peut-être qu'un écho de la petite faiblesse qu'elle a ensuite elle-même pour... chut, n'en disons pas plus. Comme d'habitude, c'est un « chaud Murail », où les sentiments circulent à la vitesse des mots et nous serrent la gorge au détour d'une phrase, avec (ou sans) cravate et quelques marqueurs résiduels d'humour.

La deuxième grande originalité de ce livre dans la production de Marie-Aude Murail est qu'elle nous en offre aussi le « making of ». Soit un « bonus » de 72 pages serrées - le roman en fait 287 - sous la forme d'un journal de création intitulé « Comment naît un roman (ou pas) ». Ce journal raconte sans fard les cinq mois de gestation du Tueur, du 12 janvier au 25 mai 2009. Entre le roman et le récit de sa genèse s'établit un courant alternatif : une sorte d'intertextualité joue à plein, si bien qu'après avoir enchaîné les deux, on a hâte de repartir vérifier dans le roman la trace des décisions successives qui l'ont fait ce qu'il est, parmi toutes les autres possibilités auxquelles l'autrice a été confrontée au long des jours. En lisant le journal, on comprend mieux ce qui peut nourrir l'envie d'écrire et ce qui l'entrave. Toutefois, nulle leçon générale n'est à en tirer : c'est le témoignage incomparable d'un moment unique de création littéraire. L'existence d'un écrivain y est démystifiée, démythifiée pourrait-on dire. Mais en assurant le bouclage (apparent) de sa pulsion d'écrire et de notre désir de lire, Marie-Aude Murail crée aussi un trouble d'un nouveau genre : la réalité de l’écrivain, que celle-ci nous exhibe dans son journal pour mieux nous la filtrer dans son roman, n'existe plus seulement « pour l'emploi d'une illusion à décrire ». A l'instar de ces musiques contemporaines où, par une boucle de réinjection électronique, le son produit par les instruments se réintroduit en temps réel, comme de l'extérieur, dans la partition jouée et tout à la fois la répète, l'enrichit et la bouscule, la lecture enchaînée roman-journal-roman provoque décalages et superpositions qui ancrent la fiction lue dans le vie racontée mais aussi la déstabilisent a posteriori. Le texte des origines taquine l'origine du texte. La voix de l'écrivain brouille un instant les voies empruntées par les personnages pour les libérer à nouveau. Il reste de ce livre double une étrange polyphonie, celles d'une vie déjà jouée et d'une autre, indéfiniment rejouable : un morceau de vie vécue, celle de l'auteure et la « vie en œuvre », celle du lecteur et de ses (re)lectures, bizarrement intriquées. Ça va amuser bien des professeurs de français... leurs élèves aussi, n'en doutons pas !

Le tueur à la cravate - Marie-Aude Murail - l'école des loisirs 2010, réédition poche 2016 (368 pages, 7,80 €)

samedi 12 décembre 2009

Dans l'ombre de ma soeur

 Une sœur peut en cacher une autre



Dans l'ombre de ma sœur met en scène une famille mixte, père tunisien et mère européenne, qu'on devine convertie à l'islam par amour. Sirine, la « petite » sœur - treize ans quand même - vit dans l'ombre de Lina, une adolescente en crise ordinaire, de deux ans son aînée, qui met gentiment le souk dans la famille. Emilie, la maman, est enceinte d'un petit ravisé, peut-être le garçon espéré. Elle est un peu dépassée et ne sait plus trop comment gérer sa grande fille. Le jour où Lina découche une nuit de trop, sans prévenir, c'est le gros drame. Au retour de la fugueuse, Hakim, le papa si tendre, le mari si attentionné, explose : il attrape sa fille par les cheveux, la jette sur le canapé, vide son sac par terre et éclate son portable contre le mur. « Je te jure que tu ne vas plus sortir de cette maison ! ». 

Pour Sirine, sa sœur vient de détruire la-famille-qui-s'aimait. Un climat pesant s'installe. Hakim travaille de plus en plus, comme s'il voulait être chez lui le moins possible. Lina va trouver refuge pendant quelques jours chez Marion, une amie d'Emilie et s'y recompose. Emilie, elle, se décompose en attendant son bébé. Sirine se met en tête d'apprendre l'arabe et rencontre Abderahman. Elle commence à tracer sa route de jeune musulmane, s'attachant aux racines de la foi paternelle. Et oui, elle va se marier religieusement à 14 ans, mais son père ne veut pas d'un mariage civil avant ses 18 ans. Et elle l'a décidé, elle sera gynécologue. 

Blandine Gérard nous raconte finement une traversée familiale secouée par les tourments de Lina. Au bout de ce bout de route, chacun a grandi et au fond, en dépit des drames, rien d'autre que cette croissance n'apparaît irréversible. Le roman fait entendre de temps en temps la voix intérieure de Sirine, son point de vue de plus en plus affermi sur ce que doit être sa jeune vie, mais la narratrice se promène aussi souplement entre ses autres personnages, alternant les plans serrés et les plans larges, du récit le plus subjectif à la description la plus objective, entre école, famille, amis. Avec parfois une voix off, à distance : « Naïfs parents...».

Le récit se tend et se détend sans temps morts. Au final, Sirine sort de l'ombre de sa sœur. Y a-t-elle jamais été ? Quand nous refermons le livre, nous réalisons que nous venons de vivre, très naturellement, dans une famille musulmane presque comme les autres. Voilà un premier roman réussi. Né en Belgique, il mériterait de traverser la Méditerranée et d'y être traduit. Et, pourquoi pas, largement diffusé chez nos amis suisses...


Dans l'ombre de ma sœur - Blandine Gérard - Alice - 2008 (112 pages, 8 €)

mardi 1 décembre 2009

La plus belle fille du monde

Le cinquième mousquetaire




Sandra est en Seconde. Elle a trois amis, deux filles, Fleur et Allison, et un garçon, Etienne, dit « Mon commandant ». Ces quatre-là sont liés - un pour tous, tous pour un - depuis la maternelle, depuis ce jour où la directrice est venue leur annoncer que leur institutrice « était partie faire un long voyage et qu'on ne la reverrait plus jamais ». De tous les enfants de la classe, ils ont été les seuls à comprendre que Jocelyne était morte et les seuls à savoir chacun, sans s'être parlé, que les trois autres savaient aussi. Sandra a une mère mais pas de père, du moins dans les environs immédiats. Arrive dans la classe, peu de temps après la rentrée une nouvelle élève, Liouba. C'est « la plus belle fille du monde ». Fera-t-elle exploser une amitié de dix ans ou va-t-elle devenir le cinquième mousquetaire ? L'argument est mince, mais comme souvent dans la littérature pour la jeunesse, c'est son traitement qui donne au livre son épaisseur romanesque.

Agnès Desarthe emploie à cet effet tous les ingrédients qui entrent dans la composition d'un récit garanti sans sorcier ni dragon : il y en a encore, Dieu merci. Sandra est donc une adolescente aux prises avec une mère qui s'épuise à assumer seule 1°/ un métier qui la dévore puisqu'elle est, nous dit sa fille, « avocate des pauvres » et donc pauvre elle-même, 2°/ l'éducation de la dite fille, privée de père qui lui, menuisier riche, a choisi de semer ses petites graines dans diverses femmes. Sandra est en « manque de père », c'est du moins ce que pense sa mère qui se sent plus ou moins coupable de cette absence de lien père-fille et qui voudra le restaurer.

Famille et école, les deux thématiques traditionnelles de la littérature pour la jeunesse sont ainsi solidement implantées au coeur du livre, réinvesties dans leur actualité, celle de la famille monoparentale et celle du lycée contemporain, porté par ses courageux enseignants. Que manque-t-il au tableau ? Jusqu'à naguère taboues, la mort et la sexualité ont fait leur entrée dans les livres pour adolescents à la fin du siècle dernier. Celui d’Agnès Desarthe n'en abuse pas mais celle qui fut hantée de cinq à vingt-quatre ans par des « terreurs nocturnes » n'a pas oublié son enfance ni que ces deux questions habitent toute vie qui commence. En forme de « pourquoi ? » avant que l'âge adulte ne s'efforce de les résoudre pratiquement en autant de « comment ». C'est le secret partagé de la mort de leur institutrice qui a scellé l'amitié des quatre enfants. C'est la beauté de Liouba qui fera s'interroger Sandra - brièvement - sur son « orientation sexuelle ».

Deux autres questions traversent Sandra. La première, elle la pose à sa mère à l'heure (trop) matinale du petit déjeuner : « L'enfance, à quelle moment tu as su que c'était fini ?». La réponse que donne sa mère - « je n'ai jamais pensé que c'était fini » - ne satisfait pas entièrement Sandra, que tourmente non pas la fin de l'enfance mais ce qui pourrait lui signaler la limite entre l'enfance et l'âge adulte.
La rencontre avec un adulte inconnu, un « Anglais » qui, d'une façon puérile et sadique, s'amuse à faire des croche-pieds aux mômes qui passent, est l'occasion pour Sandra d'énoncer la seconde question qui la travaille : « pourquoi les adultes détestent les enfants ? ». Derrière cette jeune paranoïa et l'interpellation de Sandra, l'adulte crocheteur et freudien sommaire réduit à son tour l'attente de la jeune fille : Sandra est « en manque de père ». Est-ce que ce père parti déteste sa fille ? On le saura à la fin du livre, lorsque Sandra se confrontera à lui lors d'un déjeuner mémorable en tête-à-tête, voulu et organisé par sa mère, à la fois comique et émouvant.

Un roman pour la jeunesse ne se réduit pas à la somme de ses ingrédients, soient une pincée d'école, une bonne dose de famille, un soupçon de mort, le tout légèrement pimenté de sexualité. Il lui faut une bonne cuisinière et on sait depuis Mangez-moi qu’Agnès Desarthe en est une des plus expertes, pour les adultes comme pour les enfants, mixité qu'elle impose d'ailleurs dans son restaurant Chez moi comme dans le monde des Lettres. Pourtant, on reste dubitatif devant deux partis qu'elle prend dans ce roman pour la jeunesse.

Etait-il d'abord nécessaire qu'elle transférât ses attributs d'auteur à Sandra en faisant avouer à celle-ci, dès le début du roman, qu'elle n'en est pas l'héroïne, mais « la narratrice », soit précise-t-elle, un peu plus qu'un « personnage secondaire ». Dès lors que le « je » de Sandra semble sortir du cadre, sa double implication, constamment rappelée au fil du livre, nuit sensiblement à l'identification du lecteur aux personnages, ce mouvement attendu qui est au principe des livres écrits à la première personne et qui conditionne l'immersion du lecteur dans l'histoire. A l'intérieur même du roman, Sandra se trouve mise à distance des autres protagonistes. Chargée de démonter et de démontrer périodiquement les astuces de l'écrivain qu'elle aspire à être, Sandra perd de son authenticité romanesque. Ce faisant, l'auteur s'est-elle rendu compte qu'elle prenait le risque de relâcher le fil de son récit, de le détendre, sans autre intérêt que de pouvoir placer tantôt une explication stylistique (« ça s'appelle une ellipse »), tantôt une mise en abyme qui ne pourra combler qu'un critique de Télérama (« le temps de la vie n'a rien à voir avec le temps de la littérature »). C'est en recherchant via sa narratrice-Sandra une sorte de connivence hors récit avec son lecteur le plus cultivé que l'auteur-Agnès rompt par endroits le mouvement de la lecture et éloigne de nous sa jeune héroïne. D'où une succession de chauds et froids qui empêche ce livre brillant, souvent attachant, de nous émouvoir réellement.

Le second parti d’Agnès Desarthe, qui laisse sceptique, c'est justement l'étalage par endroits d'un verni de culture sur le corps du texte. Dès la première page, Sandra cite l'essai de la critique littéraire Marthe Robert, Roman des origines, origines du roman. Comment l’autrice s'en tire-t-elle d'avoir introduit cette référence dans un roman pour ados écrit au « je » d'une ado ? D'abord ce n'est évidemment pas un livre de la bibliothèque de Sandra mais de celle de sa mère. Ensuite, précise Sandra, « je ne l'ai pas lu ». Ouf, on est rassuré. Mais alors, pourquoi ? Bien sûr, Agnès-Sandra s'en tire par une pirouette : « on n'a pas forcément besoin de lire un livre pour qu'il vous influence ». Autrement dit : tout le monde dans sa vie est à la recherche du temps perdu, pas besoin d'avoir lu Proust pour être influencé par lui. Mais alors, est-ce que cette citation était nécessaire ? Agnès Desarthe récidive le coup du titre qui fait bien quand Sandra propose à son lecteur de mettre le Magnificat de Bach en fond sonore pour lire la suite : « Je ne l'ai jamais entendu mais je trouve que ça convient : rien que le titre du morceau sonne bien ». Même pirouette de l'auteur devant cet insert de culture. Est-ce nécessaire ? Le jeune lecteur a-t-il besoin de savoir que Sandra-Agnès est cultivée ? Non, il s'en moque, de même qu'il peut vivre sans connaître l'origine de l'expression tendon d'Achille.

A l'aube du XXIème siècle, la littérature pour la jeunesse s'avance décomplexée. De ses deux Vendredi, Michel Tournier avouait déjà au siècle précédent une préférence pour la seconde version destinée au jeune public, en disant qu'elle était « l'âme » de la première. Beaucoup de jeunes auteurs comme Agnès Desarthe mènent aujourd'hui une double carrière qui leur vaut tantôt les honneurs du Monde des Livres ou d'un prix pour « grands », tantôt les regards fascinés mais experts de classes entières nourries de leurs œuvres. Ils revendiquent avec un même intérêt et un même bonheur ces deux publics. Mais y a-t-il encore deux publics ? Certains aînés, « demeurés en enfance » comme Marie-Aude Murail, se demandent aujourd'hui pourquoi l'horizon de réception de leurs livres destinés aux ados semble s'élargir à ceux qui ont grandi, qui ont à leur tour des enfants et qu'il faut donc bien nommer adultes. N'y aurait-il enfin qu'une littérature avec un grand L comme beaucoup le prétendent, faute de bien connaître la littérature pour la jeunesse et ses traits spécifiques ou parce qu'ils entendent, comme Mme Sallenave dans un livre récent, dénier à celle-ci toute espèce de droit à la littérarité ?



Le livre d’Agnès Desarthe est un bon livre pour la jeunesse et une réponse ambiguë à cette question. Avec sa narratrice-écrivain et ses références cultivées, l’autrice prend le risque de distraire ses jeunes lecteurs du plaisir simple qu'elle offre à leurs parents lorsqu'elle écrit pour eux : les placer sans arrière-pensées au cœur de la vie de personnages, de sorte que son livre devienne pour eux ce qu'il est, non pas « un petit tas de feuilles sèches » mais cette « grande forme en mouvement » que Jean-Paul Sartre nomme « lecture » et qui les emporte. Pourtant, elle sait bien que, « dès lors qu'une œuvre se mêle [entre autres choses] de pédagogie, l'art s'en échappe comme d'un pneu crevé » . Il lui suffirait donc de se replacer en face de l'horizon de réception de ses livres pour la jeunesse, d'en éliminer toute trace de clins d'œil vers le lectorat adulte, toute tentation de fabriquer un produit « cross-over », pour être à son tour, pour tous et sans conteste, la plus belle Agnès Desarthe du monde.

La plus belle fille du monde - Agnès Desarthe - l'école des loisirs - 2009 (162 pages, 8,50 €)

jeudi 19 novembre 2009

Nuigrave

Lire Murail nuit gravement à l'ennui




« L'expérience nous enseigne que quand une molécule peut fournir une drogue, tous les autres usages s'effacent. Si l'aspirine pouvait nous envoyer planer au septième ciel, son efficacité contre la migraine serait devenue anecdotique. » [p. 206]

Nous sommes en 2030. Sans forcer le trait, Lorris Murail, constant jardinier, a cultivé notre présent et l'a regardé croître une vingtaine d'années, bon grain et ivraie mêlés. Il s'est projeté en fonctionnaire français du patrimoine, au sein d'une administration qu'on devine progressivement déglinguée par le moins d'État cher à notre actuel Président et qui l'oblige à arrondir ses fins de mois avec quelques étudiants improbables. Ainsi sont nés Arthur Blond, émule de Champollion et intermittent de l'enseignement, chargé de restituer aux pays spoliés le contenu de nos musées, et l'univers foutraque où il va devoir survivre.

Aux portes de Paris s'est développée une enclave qui abrite tous ceux que la France n'a pas réussi à renvoyer chez eux. PK, le « Petit Kosovo », sorte de Sangatte que les successeurs de M. Besson auraient oublié d'éradiquer, est le réservoir de la débrouillardise humaine face aux malheurs de l'époque. C'est un microcosme inquiétant d'abord, puis de plus en plus sympathique, comparé à ce qui l'entoure, au point de se transformer aux yeux du lecteur et de son anti-héros, en refuge enviable.
Le monde, lui, est résolument mondial, zébré par les éclairs d'une guerre d'Irak qui a commencé en 2004 sous les yeux du lecteur, ne s'est jamais terminée et même s'est propagée à toute la planète. Au passage, Damas a été vitrifiée. C'est dire que « l'Orient compliqué » de Charles de Gaulle ne s'est ni simplifié ni apaisé en s'étalant. Les alliances sont instables, les frontières indécises.

Dans ce contexte, un ennemi bien désigné vaut mieux qu'un allié incertain, c'est ce que pensent - toujours - ceux qui gouvernent Israël. Les Arabes, eux, se sont atomisés, au sens propre et au sens figuré, et l'on croise de multiples spécimens diversement irradiés et déjantés, dont des « Emirs blancs » dopés aux pétrodollars. Les vrais seigneurs de la guerre, comme Santos, sont les descendants apatrides des mercenaires appointés par les entreprises américaines de « sécurité », Blackwater et autres avatars de l'intérim belliqueux. L'Anglais de service, le soi-disant docteur Smallish, est évidemment perfide comme son Albion natale et ne sait jouer sa partie qu'en solo (autre réminiscence gaullienne ?).

Dans ce grand bazar sillonné par les tueurs de services très spéciaux, une petite plante débarquée du cœur de l'Amazonie, la coarcine, est menacée de disparition. Tantôt médicament miracle, tantôt drogue dure, elle est devenue l'enjeu de multiples convoitises et sème la mort sur son passage. Pour rester fidèle à la mémoire d'une ex, révolvérisée sous ses yeux, Arthur surfe comme il peut - et le lecteur avec lui - sur le tsunami qui l'emporte avec sa plante sous le bras, unique témoin de son amour assassiné. Arthur n'a pas pu sauver Sidonie, il sauvera Coarcinus europaeus envers et contre tous.

Avec le tabac et les patchs, le temps est un des sujets omniprésents de ce récit. « Ce n'était pas le temps qui prend son temps de la jeunesse, avant que la pesanteur des souvenirs paradoxalement ne le hâte vers sa fin, ni celui de la drogue à écarteler les secondes. C'était le temps long et paresseux de l'ennui inquiet, de l'attente sans certitude, celui dont on dit qu'il dure l'éternité parce que sur sa ligne fléchée aucun curseur ne clignote. » [p. 250] C'est dans ce temps mouvant et élastique que Nuigrave nous plonge et nous enlève. Lire devient alors un rêve vaguement obsédant et qui n'en finirait pas.

La seule morale de cette Histoire future venue jusqu'à nous, morale que ne renierait sans doute pas son auteur, pourrait bien être celle, éternelle, de Candide : « Il faut cultiver notre jardin. »

Nuigrave - Lorris Murail - réédition 2013 Le Livre de Poche (384 pages, 16,20 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...