vendredi 6 juillet 2018

L'enfant et la rivière

Une aventure interdite.




C’est bientôt les vacances pour beaucoup. C’est en tout cas l’été. Comme l’an dernier à la même époque, je vais vous laisser pour deux mois sur une superbe BD tirée du livre d’Henri Bosco, L’enfant et la rivière, un grand classique paru en 1945.

Pascalet est un jeune garçon qui vit dans une métairie provençale isolée de tout, enfant unique, entre des parents occupés et une tante qui régente la maison. C’est dire qu’il n’a pas grand-chose à faire, sinon nourrir son imaginaire. Or justement, cet imaginaire est empli par l’existence d’une rivière qui coule non loin du domaine mais qu’il n’a jamais eu le droit d’aller voir : il y a, prévient la tante sévère, « des trous noirs où l’on se noie,  des serpents parmi les roseaux et des Bohémiens sur les rives ». 

Cette description inquiétante et l’interdit qui frappe la rivière ne peuvent qu’enflammer l’esprit vacant de Pascalet.  D’autant que Bargabot, un braconnier qui vend son poisson aux métayers, semble bien connaître cette rivière. Sa personnalité, étrange et farouche, tout à la fois attire et effraie le jeune garçon.

A la première absence de ses parents, Pascalet échappe à la vigilance de sa tante et court à la rencontre de la rivière. Dès lors, celle-ci devient le personnage principal du récit, et Xavier Coste déploie les aventures du jeune garçon avec celle qui est devenue « sa » rivière à lui.

Cette BD pourrait constituer une bonne introduction à la lecture d’Henri Bosco. Mais elle est aussi, par le talent de l’illustrateur, une œuvre à part entière. Dessin et couleurs semblent s’être nourris de la prose de Bosco pour restituer, graphiquement, la force imageante de ses descriptions. L’escapade de Pascalet vers la rivière interdite le jette de plain-pied dans une vie intemporelle où rêve et réalité ne sont plus démêlables, ce que les images de Xavier Coste retranscrivent, au plus près des émotions éprouvées par son jeune héros. Si je ne craignais de vexer les bédéistes, je serais tenté de dire que cette BD est belle comme un album…


En tout cas, au seuil de l’été, sa lecture fera s’évader à coup sûr ceux qui ne sont pas partis.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:15) :



L’enfant et la rivière – Henri Bosco, Xavier Coste – Sarbacane (108 pages, 19,50 €)

vendredi 29 juin 2018

Thésée



Il y a une dizaine d’années déjà, Yvan Pommaux s’est attaqué à l’Olympe et à Homère. Avec tout le talent d’illustrateur qu’on lui connaît, il a produit une merveilleuse série d’albums aux titres aussi évocateurs qu’Œdipe, Orphée, Ulysse, Troie, Thésée.

L’école des loisirs a eu la bonne idée de publier – et de republier aujourd’hui – ces magnifiques albums dans un petit format plus économique. Thésée vient de ressortir et Yvan Pommaux nous raconte son histoire dont le clou est, bien sûr, son combat avec le Minotaure, celui qui dévorait chaque année sept  filles et sept  garçons tirés au sort dans la jeunesse athénienne.

On sait que l’illustrateur est adepte de la ligne claire, à laquelle il n’a jamais dérogé. Ce qu’on sait moins, c’est que son écriture est aussi claire que son trait, et il fallait bien cela pour raconter la légende de Thésée et démêler les traditions mythologiques qui ont construit son personnage.
Il en résulte un livre aussi agréable à regarder qu’à lire. Un court index des noms cités permet de se repérer et… de s’instruire. 

Yvan Pommaux a sous-titré son livre : « comment naissent les légendes ? ». Est-ce d’une part de vérité historique ? Car la force de la ligne claire, texte et images ici puissamment réunies, c’est de faire croire au lecteur par une habile mise en scène de départ, que l’histoire racontée est une « histoire vraie », comme on dit. En choisissant un narrateur archéologue, qui commence son récit par « en ce temps-là », Pommaux se décale du « il était une fois » des contes et plonge – c’est le cas de le dire – directement son lecteur, par le dessin, dans un univers plus vrai que nature. Il naturalise le merveilleux, en quelque sorte. Coup de crayon et coup de force : c’est tout l’art des conteurs de faire d’une « vraie histoire » une « histoire vraie ».

Écouter cette chronique (extrait lu à 1:60) :



Thésée – Yvan Pommaux – l’école des loisirs (64 pages, 7,80 €)

Un dossier pédagogique au format pdf est consultable sur le site de l'école des loisirs.

vendredi 22 juin 2018

Ma gorille et moi



L'amour est-il une cage ?

Jeanne, fille unique, a été quasiment élevée avec « une » gorille, Mona, arrivée en même temps qu’elle au zoo que gèrent son père et sa mère, avec tout l'amour et le dévouement qu’on peut imaginer chez des passionnés des bêtes. Jeanne et Mona vivent quasiment comme deux sœurs jusqu’au jour où, sur dénonciation, une inspection de la Protection de l’enfance envoie Mona dans un grand enclos d’où elle ne doit plus sortir.

La complicité de Jeanne avec Mona ne faiblit pas. La fillette de 12 ans rend souvent visite à sa grande copine, se colle contre elle « en cuiller » et lui raconte sa vie, pendant que Mona fait semblant de lui chercher des poux dans la tête. 35 kg contre 105. Pour que Mona ne déprime pas dans ce qui reste malgré tout une cage, une autre gorille, Lali, est envoyée par le zoo de Stuttgart.

Mais voici qu’une nouvelle séparation se profile : Mona doit partir dans un zoo en Italie, dans le cadre d’un programme international qui veille à la protection des espèces en voie de disparition et s’efforce d’assurer leur reproduction en captivité.

Tout est prêt lorsque le chauffeur italien du camion qui doit emporter Mona est arraisonné, pneus crevés, à l’entrée du zoo, par des militants de la cause animale. Le père de Jeanne va au contact, se fait traiter de tous les noms, fait le coup de poing et finit par se faire tabasser, sauvé in extremis par la carrure du chauffeur. Les militants organisent un blocus du zoo.

Devant tous ces événements, Jeanne, qui va nouer des relations avec les militants à l’insu de ses parents, développe une nouvelle conscience. En discutant avec eux, sa vision des choses se modifie. Mona ne serait-elle pas mieux dans son habitat naturel, dans les grandes forêts du Gabon par exemple ? Prise dans un conflit de loyauté, elle va mûrir en quelques jours et repenser son lien avec Mona.

Confiant le récit à sa jeune narratrice, Myriam Gallot livre une vraie histoire, simple et sensible, qui frôle le drame. C’est aussi, chemin faisant, une réflexion sur notre rapport au monde animal, sur les vertus et les excès du militantisme, que Jeanne découvre, à la fois candide et décidée, fragile et impulsive, au seuil de l’adolescence. 

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:16) :

Ma gorille et moi – Myriam Gallot – Syros tempo (152 pages, 6,95 €)

vendredi 15 juin 2018

13 Reasons Why

Le monde sans Hannah



« Des femmes descendant de leur miroir ancien
T’apportent leur jeunesse et leur foi en la tienne
Et l’une sa clarté la voile qui t’entraîne
Te fait secrètement voir le monde sans toi. »*

Pourrait-il m’être donné un jour de voir réellement, et pas seulement par la licence poétique d’un Paul Éluard, le monde sans moi ? Un monde que j’aurais quitté mais que je pourrais encore voir sans en être, et la place que j’y tenais aux yeux des autres ?

C’est peut-être à ce monde-là que Hannah Baker a voulu s’adresser, un monde sans elle qu’elle a imaginé par avance. Juste avant de lui dire adieu, elle a enregistré sept cassettes, sept faces A et six faces B, soit treize raisons laissées derrière elle à autant de camarades  de son lycée, filles et garçons, sommés de découvrir l’un après l’autre quelle part ils avaient pris chacun·e à son geste ultime.

Cette acte d’accusation post mortem, c’est Clay Jensen qui le reçoit, l’écoute et le commente pour nous, au long d’une longue nuit d’errance. D’abord dans le garage de sa maison, où son père a sauvegardé un vieux lecteur de cassettes, puis à l’aide d’un aussi vieux Walkman que Clay pique en douce dans la Mustang du père de Tony.

Au fur et à mesure de son écoute, Clay appréhende le moment où son tour va venir, où Hannah va parler de lui et porter l’accusation qu’il redoute, tant sa mort l’a plongé dans une culpabilité sans fond. Il sait qu’il pourrait rembobiner la K7 en cours pour la réécouter mais qu’il ne rembobinera pas la vie d’Hannah. Il n’a désormais le choix qu’entre PLAY, PAUSE ou STOP, dans ce monde sans elle. Hannah a aussi imaginé une carte, une sorte de jeu de piste, qui, au cours de cette nuit spéciale, va conduire Clay dans tous les lieux de la ville où des micro-drames se sont noués pour Hannah, sans que rien ni personne ne puisse au final les dénouer.

Le récit de Jay Asher est un piège diabolique, pour Clay le narrateur et pour nous, les lecteurs. Qui oserait faire taire une voix d’outre-tombe ? On écoute Hannah jusqu’au bout, et les commentaires impuissants de Clay. De révélation en révélation, on assiste à la destruction progressive d’une vie par les ordinaires moyens du mensonge, du ragot et de la calomnie,  rumeurs colportées par l’envie, la jalousie ou la simple cruauté.

En terminant le livre, ce n’est plus au poème d’Éluard que je pensais, mais à celui d’Aragon, mis en musique par Léo Ferré : « Il n’aurait fallu qu’un moment de plus pour que la mort vienne, mais une main nue alors est venue qui a pris la mienne ».  Aucune main ne s’est tendue et Hannah s’est avancée au-devant de la mort sans que nul ne la retienne.

Reste le mystère d’une décision qui ne peut se réduire à une somme de raisons, fussent-elles au nombre de treize. En quoi le suicide manifeste peut-être la pointe extrême de la liberté humaine face à la vie. La plus incompréhensible aussi pour ceux qui restent.

Ce récit parle particulièrement aux adolescents confrontés aujourd’hui à de nouvelles formes de harcèlements. D’où le succès de la série télévisée qui a été tirée du livre et diffusée par Netflix. Un bon sujet de discussion familiale en perspective...

Extrait de Nous sommes, poème de Paul Éluard, in Chanson complète (1939)


Écouter cette chronique (extrait lu à 3:13) :



Treize raisons ou 13 reasons why – Jay Asher - traduit de l’anglais (américain) par Nathalie Peronny – Le livre de poche jeunesse (318 pages – 6,90 €)

vendredi 8 juin 2018

Les étrangers



Il y a des jours où tout semble se défaire, mystérieusement. C’est la fin de quelque chose, ce n’est pas encore le commencement d’autre chose. La voie semble libre, mais il n’y a plus de voie. C’est le sentiment qu’éprouve Basile à la fin de son année scolaire, en regardant Lou s’en aller, sans qu’il ait osé lui parler. Par habitude, Basile quitte le collège avec son copain Simon mais sans savoir pourquoi il quitte le chemin qui l’aurait ramené chez lui et se retrouve dans la gare désaffectée de sa ville, où plus aucun train ne passe. Et il s’arrête là, assis sur le quai désert, attendant il ne sait quoi.

Ce qui s’ouvre alors pour Basile, c’est la possibilité qu’il lui arrive quelque chose et peut-être quelqu’un. Et en effet, là-bas, sur les voies envahies par les mauvaises herbes, apparaissent un garçon et un chien. Quand ils sont devant lui, Basile croit reconnaître Gaëtan, un copain de primaire qu’il avait perdu de vue, parce que Gaëtan s’était perdu lui-même. « Punk à chien » pense Basile. Mais en peu de mots, il décide de suivre ce garçon qui vit dans une vieille rame Corail et qui lui propose de partager son maigre dîner, du riz cuit sur un réchaud à gaz. D’un petit sms mensonger, Basile rassure sa mère : il va dormir chez Simon, qu’elle ne s’inquiète pas. Pour Basile et Gaëtan, c’est une longue nuit qui commence, qui va se peupler d’ombres surgies de nulle part.

Éric Pessan et Olivier de Solminihac ont uni leurs voix pour raconter l’histoire invisible de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants réfugiés dans les interstices de notre monde et qui cherchent une issue, pourchassés par les gendarmes et proies pour les mafias qui exploitent leurs misères et leurs rêves.

Au passage, les deux auteurs nous parlent surtout de ces justes qui ont décidé d’ouvrir leurs cœurs et leurs portes et qui hébergent, nourrissent, réconfortent ces nouveaux damnés de la Terre. Il y a un très beau portrait de Mamie, cette sage-femme à la retraite, qui sait ce que vaut une vie et qui, du fond de sa bonté, n’a peur de rien ou presque.

A l’issue de sa plus longue nuit, qui s’achève dans une gendarmerie, Basile aura compris beaucoup de choses sur ceux qu’on nomme « les étrangers ». Et nous avec lui.

Ecouter cette chronique (extrait lu à 2:16) :

Les étrangers – Éric Pessan et Olivier de Solminihac – l’école des loisirs (125 pages,  13 €)

Lire aussi la critique de LU cie & co.

vendredi 1 juin 2018

MythoMamie

Plus belle la vie, repeinte avec quelques mensonges...





Je vous ai déjà parlé de l’autrice Gwladys Constant. Ce n’est pas uniquement parce qu’elle est orléanaise et habite à deux pas de chez moi. Livre après livre, elle inscrit obstinément sa musique personnelle dans le concert très riche de la littérature pour la jeunesse, la « LJ », comme on dit entre familiers des rayonnages pour enfants et ados. MythoMamie nous offre un nouvel échantillon de son talent, avec la rencontre improbable entre Alphonsine, une post-adolescente qui a divorcé prématurément de l’école pour incompatibilité d’humeur et Hortense, une fringante vieille dame indigne qui ment comme elle respire, parce que, naturellement, plus belle est la vie quand on la repeint tous les jours.

Si la rencontre s’opère entre Alphonsine et Hortense, c’est d’abord pour une raison matérielle très concrète. Après son épisode de « phobie scolaire » – bien commode cette nouvelle maladie – Alphonsine s’est pris trois beignes de sa tante Violette, qui assure occasionnellement l’intérim d’une autorité paternelle portée disparue. A la troisième, Alphonsine se retrouve engagée chez Violette à domicile, la petite entreprise de service à la personne qu’a fondée sa tante à claques. C’est pourquoi Alphonsine se retrouve un beau matin en face d’Hortense la Terreur, qui a déjà usé quelques aides à domicile…

On comprendra au fil du récit que si Hortense et ses mensonges de mamie mythomane fascinent immédiatement Alphonsine, c’est parce que la jeune fille a grandi elle-même sous les auspices d’un gros mensonge qui pèse sur elle sans qu’elle s’en aperçoive depuis l’âge de six mois. Ce poids n’a pas échappé à Hortense, experte en la matière et c’est sans doute la raison intime pour laquelle elle adopte en retour sa jeune employée. L’irascible mémé lui suggère d’emblée de changer de prénom pour commencer à s’alléger. Ce sera Daphné, pour ne plus avoir à trimballer Alphonsine.

On retrouve les techniques romanesques employées par Gwladys Constant dans un précédent roman, Passionnément, à la folie, que je vous ai présenté à ce micro. C’est Alphonsine la narratrice qui nous ouvre son journal intime, qu’elle nomme sa « collection d’Hortense », où elle développe une analepse grosse de son chagrin. Mais on trouvera aussi dans MythoMamie un ton nouveau, direct, cru parfois, à l’image de cette octogénaire terrible à qui rien ne semble résister, et surtout pas Alphonsine-Daphné qui va découvrir au contact d’Hortense sa propre liberté. MythoMamie, au fond, est un roman d’apprentissage croisé : l’une grandit pour que l’autre puisse s’en aller.

J’ajouterai que les « personnes âgées » jouent rarement les premiers rôles en LJ. MythoMamie fait exception. Il incitera le lecteur à radier définitivement cette appellation désuète de son vocabulaire. D’Alphonsine ou d’Hortense, la plus vieille, la plus libre, n’est pas celle qu’on croit. C’est pourquoi je recommanderai chaleureusement ce roman intergénérationnel pour tous les jeunes de 7 à 77 ans !

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:47) :



MythoMamie – Gwladys Constant – ‘ALICE collection Tertio – 2017 (208 pages, 13 €)

vendredi 25 mai 2018

L'horloge de l'Apocalypse

À l'ère du trumpénien



Connaissez-vous l’horloge de l’Apocalypse ? En 1947, des savants atomistes de l’université de Chicago l’ont inventée pour symboliser le péril que faisait peser sur le monde  l’arme nucléaire après Hiroshima et Nagasaki et dans le contexte de la guerre froide naissante.  A l’époque, il était pour eux minuit moins 7 minutes. Au gré des événements géopolitiques qui ont suivi et jusqu'à nos jours, ils ont avancé ou reculé  la grande aiguille, mais l’horloge continue à flirter avec l’heure fatidique qui sonnera la fin du monde.

Dans le livre éponyme, sous-titré « à minuit, il sera trop tard », Lorris Murail  nous emmène encore en Amérique, mais dans l’Amérique profonde, celle qui a élu Donald Trump comme 45e président des États-Unis et qui est entrée dans cette nouvelle ère géologique que Murail baptise le « trumpénien ». Nous sommes plus précisément dans l’Arizona.

Comment Norma, 19 ans, qui livrait sans enthousiasme des plantes vertes, se retrouve à devoir assumer du jour au lendemain la garde de sa nièce Liz, huit ans, que son frère Mark vient de lui coller dans les bras, c’est ce que raconte le premier chapitre. Mais Mark n’a pas tout dit à Norma, qui va le découvrir progressivement.

Pour vivre, Norma trouve un travail de nuit, entre deux heures et sept heures du matin, serveuse dans l’unique bistrot du coin paumé d’Arizona où se trouve la tiny house dans laquelle son frère l’a envoyée camper. Toutes les nuits, donc, Norma laisse Liz endormie dans la frêle caravane, seule au milieu de nulle part, et, non sans appréhensions multiples, part servir bières sur bières à d’énormes gaillards tatoués qui circulent dans des 4 X 4 fumant comme l’enfer. Cette pollution ostentatoire, Norma en découvre vite la raison : c’est bien plus que du climato-scepticisme, c’est une sorte de bras d’honneur que les adeptes du coal rolling– littéralement "charbon brûlant" - font en permanence à tous les écolos et à toutes les politiques environnementales.

Une voix tombée du ciel va venir tirer miraculeusement Norma de cet univers de beaufs. Kemba, un jeune noir, lui vend un jour une radio sur laquelle elle va découvrir un étrange animateur répondant au pseudonyme de Oneway Ticket, OT pour les fans. Prophète du déluge qui vient, OT déverse sur son antenne la litanie exhaustive des catastrophes écologiques qui vont mener l’humanité à sa perte. Aller simple pour la mort.

D’abord tétanisée puis fascinée, Norma devient accro à Radio 6, unique viatique qui l’accompagne dans sa voiture japonaise hybride, autre insulte à tous les coal rollers qui l’entourent. Sans qu’elle s’en aperçoive, un lien de plus en plus fort, intime et fantasmé, se tisse entre elle et Oneway Ticket. L'horloge de l'Apocalypse est aussi un hymne à la radio.

Surtout, avec Norma, Lorris Murail a brossé un formidable portrait humain, n’esquivant rien de ce qu’une jeune femme seule doit traverser pour survivre dans l’Arizona du trumpénien. Alors qu’on ne donnerait pas cher de son héroïne au début du roman, on comprend peu à peu qu’il y a en Norma un mélange de pureté, de beauté et de volonté, qu’elle ignore elle-même et qui l’entoure d’une aura invincible. Elle s’avance et devant elle, tout genou fléchit, jusqu’à obtenir l’impossible. Rarement dans la LJ s’est affirmé un féminisme aussi fort, aussi authentique, aussi rédempteur. C'est peut-être ce féminisme mezza voce, perceptible de longue date dans l'oeuvre de Lorris Murail, qui fait à lui seul de ce roman noir un roman lumineux.

Ecouter cette chronique (extrait lu à : 3:33) :

L’horloge de l’Apocalypse – Lorris Murail – Pocket  Jeunesse – (333 pages, 15 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...