vendredi 13 août 2021

Après la chute

 L’aigle et la poule



Après les Jeux Olympiques 2020, qui avaient été reportés d’un an, et qui viennent de se dérouler à Tokyo, dans des conditions éprouvantes pour tous les athlètes engagés, le livre de Marie Leymarie nous ramène quelque temps en arrière, nous plongeant dans les coulisses de la vie d’une gymnaste de haut niveau. Lilou a seize ans, elle n’a cessé de progresser, obtenant une médaille de bronze aux derniers championnats du monde et elle est quasi-sûre d’obtenir son billet pour Tokyo, dans la sélection des meilleur•es gymnastes français•es. À cinq mois des Jeux, une talonnade, compliquée d’une blessure au talon d’Achille, l’oblige à suspendre son entraînement pendant deux mois. Sa sélection est compromise. Son univers s’effondre.

Ce que nous raconte Marie Leymarie dans Après la chute, c’est comment l’univers de Lilou s’est construit depuis la petite enfance. Comment on fabrique une championne de gymnastique, ce corps qui va reculer les limites de la douleur pour défier la pesanteur et s’envoler léger au-dessus des agrès, s’enrouler comme une liane autour des barres parallèles, défier sur une poutre les lois de l’équilibre, survoler les tapis de ses pirouettes et saltos millimétrés.

La fabrique d’une championne, c’est sa famille, un père qui est fier de Lilou, une mère qui tremble parfois, Julia, une sœur aînée rivale aimée et triomphante puis distancée par la cadette qui s’accroche, plus douée et une petite Clara dernière née et dont la différence va brutalement concentrer toute l’attention et tout le souci parentaux. Mais la fabrique c’est aussi et surtout un entraîneur, plusieurs même, de plus en plus exigeants, du petit gymnase de quartier jusqu’au pôle de Toulon, l’usine à champions où Lilou est partie en internat.

Marie Leymarie nous introduit à l’intérieur de ce monde d’où surgissent les réussites les plus éclatantes sans qu’on ait jamais mesuré la somme d’efforts et de sacrifices qu’elles ont nécessité. Elle dit toute l’ambivalence des ambitions de ces graines de champions, des projections des adultes sur elles, des dérives parfois. Elle montre aussi qu’il y a encore une vie après la chute, une vie que Lilou n’avait même pas eu le temps d’entrevoir.

Après la chuteMarie Leymarie – Syros – 2021 (249 pages, 16,95 €) – en librairie le 9 septembre.


vendredi 30 juillet 2021

Violante


Une élève qui débarque en classe peu après la rentrée et fascine d’emblée la narratrice, ça ne vous rappelle rien ? Et si je vous cite « Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189… » reconnaissez-vous la première phrase du Grand Meaulnes ?

Comme le héros d’Alain-Fournier, Violante s’empare de vous dès les premiers mots. Violante, avec un « a », Violanté en italien, c’est le nom aux multiples résonances d’une fille étrange et sauvage qui cache, sous une épaisse tignasse noire rabattue sur sa joue une tache rouge, large comme la paume d’une main, ce qu’on nommait autrefois une « envie », couleur lie de vin.

Le maître l’a fait asseoir près de vous, qui êtes bon•ne élève et ne ferez pas d’histoires avec cette voisine qui fait peur, et son mystère va vous envelopper peu à peu, vous l’aurez apprivoisée sans le vouloir, elle sera bientôt votre amie, et elle vous confiera un jour son formidable secret.

C’est une année pas comme les autres qui commence pour vous, une année avec Violante, jusqu’à la fête de cette petite école sur laquelle va se refermer le temps de l’enfance et avec elle, le cycle de Violante la petite sorcière.

Maryline Desbiolles démontre de façon éclatante dans ce livre court et dense ce que peut la littérature quand elle se plie au pouvoir incantatoire des mots répétés comme ceux d’une prière, une prière qui fore doucement et sans pitié les esprits et la nature, les cœurs et les corps pour faire surgir la vie de la profondeur où elle était enfouie.

Alors, comme dans le poème Nevermore de Paul Verlaine, que récite Violante, vous saurez répondre à cette « voix d’or vivant » qui vous demande « quel fut ton plus beau jour ? » : ce fut le jour où tu m’es apparu•e et je ne l’ai su que le jour où tu m’as quitté•e.


Écouter cette chronique (extrait lu à 02:08):



Violante – Maryline Desbiolles – illustré par Laurie Lecou - l’école des loisirs – 2021 (68 pages, 9,50 €)
 


vendredi 23 juillet 2021

Annie au milieu

 Fichu chromosome !






Il y a nous tous et Annie au milieu... de nous. Avec son roman paru le 25 août,  Emilie Chazerand, que nous avions découverte et aimée avec La fourmi rouge, nous livre un nouveau et étonnant portrait de famille, tonique et bigarré, par les voix de trois ados, Harold, Annie et Velma, par ordre d'apparition sur terre.

Chacun à sa place, avec son langage et sa vision très intime du monde, va nous raconter l'histoire qui tient en quelques mots. Comment, contre vents et marées, Annie pourra-t-elle participer au défilé de majorettes de Couronne au printemps prochain ? Les choses, en effet, s'annoncent mal lorsqu'à l’issue d'une répétition plus mouvementée que d'habitude, Solange, la mère d'Annie, dit des choses définitivement très désagréables à Élodie, l'entraineuse, qui vient d'exclure Annie du groupe.

Après un énième moment d'accablement, la famille va resserrer les rangs autour d'Annie et lui permettre de défiler malgré TOUT. C'est ce que notre autrice nous conte en quelque 300 pages construites sur le cœur battant d'Annie.

N’allez pas croire toutefois que ce roman casse-gueule bâti autour de la vie quotidienne d'une jeune trisomique et de sa famille soit dégoulinant de bons sentiments catholiques consensuels. Annie au milieu est certes un roman qu'on pourrait qualifier de généreux, mais c'est aussi un roman âpre, sans une once de mièvrerie, où chaque membre de la famille pète un câble à tour de rôle et pour d'excellentes raisons qu'on n'a pas de peine à comprendre et à admettre. Car son héroïne, Émilie Chazerand ne cherche pas le dissimuler, est dans la vie courante un sacré boulet…

L'une des clés de la réussite de ce roman est justement d’avoir su donner une voix intérieure à Annie, narratrice à part égale avec son frère et sa sœur, mais capteur immédiat et sans filtre de ce qui arrive autour d'elle et, elle le sent bien à sa façon,  à cause d'elle, de ce qu'elle est, qui dérange l'ordre policé du monde, à commencer par celui de la syntaxe et des majorettes. Partout où elle passe, Annie fout l'bazar, pas toujours joyeux pour tout le monde... 

L'autre clé, c’est d'avoir choisi de faire raconter les mêmes moments de vie par le frère et les deux sœurs à tour de rôle.  De ce choix narratif, on aurait pu redouter d'assommantes redites. Mais c'est au contraire un profond roman choral qui naît sous nos yeux, nous plongeant dans la psyché de trois ados bien différents, où la différence d’Annie prend sa place, dans une étonnante familiarité et pourrait-on dire naturalité, tout à la fois affirmées par celle qui est bien malgré elle au centre du jeu et reflétées par Harold et Velma qui ont dû grandir avec ça.

Ils se racontent mais ils racontent aussi leurs parents et grands-parents – le roman commence par l'enterrement de la grand-mère paternelle vu par les trois adolescent•es ! – et leur chant emporte jusqu'à nous toutes les émotions et les ferveurs de leur âge.

Le ferment d'anarchie qu’impose Annie convient assez bien à la mère de Solange, l'ancienne soixante-huitarde peace and love, Marie-Claire  dite Mamiche, fausse cynique dont le babacoolisme persistant a le don d’exaspérer régulièrement sa fille, surtout quand elle traite celle-ci de « mère parfaite » ! C'est cette incontrôlable grand-mère qui lance la famille sur un pari fou : car il faut sauver la majorette Annie.

Pour accompagner la famille Desrochelles dans cette aventure extrême, Émilie Chazerand fait surgir une foule d'autres personnages que la cause d'Annie va fédérer jusqu’au bouquet final, où le secret d'Harold aura su, lui aussi, fleurir.

La leçon  de cette famille, c'est Velma, qui la tire à la toute fin. Ce sont tous des fous d'Annie. Car Annie les rend fous et ils sont fous d'elle. Fous d'amour. Et au final, nous avec eux.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:33) :


Annie au milieu - Émilie Chazerand - Sarbacane X' - 2021 (302 pages, 17 €)

vendredi 16 juillet 2021

Sainte Marguerite-Marie et moi

Un miracle de littérature




Clémentine Beauvais avait au moins mille mauvaises raisons de ne pas écrire ce livre consacré à la vie de Marguerite-Marie Alacoque, visitandine du XVIIe siècle, grande promotrice de la dévotion au sacré cœur de Jésus, canonisée en 1920, devenue aujourd'hui la figure de proue des "chacha" de Paray-le-Monial, les membres de l'Emmanuel, mouvement catholique charismatique. La 4ème de couverture en énumère quelques-unes : agnostique, non baptisée, féministe, écolo et végétarienne, à quoi il faudrait ajouter autrice pour la jeunesse à temps plus que partiel, enceinte, confinée comme tout le monde, enseignante-chercheuse en éducation et littérature anglaise à l'université d'York, où elle est soupçonnée de sympathie pour les Travaillistes (là, j’invente)… Où Clémentine Beauvais allait-elle donc trouver le temps et les motivations pour enquêter sur cette bonne sœur mystique, dont les écrits, de l’aveu même de son éditrice, Hélène Mongin, risquaient de lui apparaître « un chouïa flippants » - je cite - en tout cas à mille lieues des centres d’intérêt d’une jeune femme post-moderne ?

Si notre autrice a malgré tout relevé ce défi, c’est que le roman familial faisait de la sainte sa lointaine aïeule et qu’elle savait devoir tôt ou tard dissiper le brouillard qui entourait cette généalogie. Plutôt tôt que tard, car un héritier se présentait à l'improviste, et son arrière-grand-mère bien-aimée dépositaire dudit roman était en train d’en perdre la mémoire. La couverture du livre qui montre adossées l’une à l’autre, comme avant un duel, Marguerite-Marie en sainte et Clémentine enceinte, la première jonglant avec un cœur et la seconde un smartphone en main, condense bien tout ce qui les sépare a priori et que l’écriture va devoir réunir, dans la concurrence d'une double maternité : un enfant, un livre.

Ce que la couverture annonce aussi, c’est qu’il va être question autant de l’autrice que de la Visitandine, qui vont se révéler l’une à l’autre et l’une par l’autre. Très rapidement, Clémentine Beauvais découvre que la future sainte a écrit ses mémoires non sans « réticences, résistances, répugnances », parce qu’on lui avait demandé instamment de le faire, « on » désignant ici un prêtre, le Père La Colombière, qui va littéralement inventer Marguerite-Marie en femme de lettres. L’autrice reconnaît, en miroir, dans les réticences, résistances et répugnances de son aïeule celles qu'elle éprouve à écrire ce livre sur elle. Cette reconnaissance a sans doute engendré un sentiment de solidarité entre femmes - la vierge et l'enceinte, la voilée et la féministe, l'exaltée et la pédagogue, etc. - dont l’éclair a troué le temps et l'espace. Malgré cela, Clémentine Beauvais sera poursuivie tout au long de l’écriture par un procès en légitimité qu’elle instruit devant nous, à ciel ouvert, on peut risquer cette expression dans le contexte. Ce procès contre elle-même nourrit heureusement un paradoxe fécond : loin de stériliser l’autrice, il soutient son enquête comme un aiguillon et l’aide à surmonter tous ses complexes qu’il dévoile un à un.

Pour l'essentiel, Clémentine Beauvais va découvrir en Marguerite-Marie - et donc nous révéler - une femme doublement moderne : « parce qu’elle veut brûler, et parce qu’elle va, malgré elle, écrire cette brûlure. » « C’est une exaltée » lâche sa grand-mère, mi-critique, mais cette exaltation va se communiquer à celle qui croyait pouvoir tenir la sainte à distance, comme un objet d’études littéraires, en professionnelle de la chose.

Cette mise à distance à laquelle Clémentine Beauvais renonce, par bienveillance de commande puis par amour et efficacité littéraire, elle la croise, curieusement, chez les cathos de l'Emmanuel et chez les commentateurs officiels de la sainte. Ils accompagnent et encadrent son projet mais en viendraient presque à suspecter l'enthousiasme croissant de leur employée, notamment pour les aspects les plus trash de la sainte. Du coup, elle se fait critique de celleux qui, par exemple, transforment le Sacré Cœur en simple « symbole » de l’amour divin. Et même elle s’en scandalise avec des majuscules dans le texte et force de points d’exclamations : « Mais NON !!! C’est pas juste un SYMBOLE ! » Car elle a bien lu ce qu’a écrit sa sœur qui rend compte d’un vécu éprouvé dans sa chair : Jésus a pris le cœur de Marguerite-Marie, l’a mis dans le sien avant de le replacer dans sa cage thoracique d'origine, opération à cœurs ouverts, sans anesthésie. Donc ça brûle. Vraiment. Jusqu'au bout, Il l'a promis, en plus, ce sadique.

C’est dans cet excès que Clémentine Beauvais rencontre son aïeule, c’est dans l’excès qu’elle l’aime et ce sont les comportements excessifs de la sainte qui procurent au livre les moments les plus comiques, sans la moindre trace de moquerie surplombante, grâce à une écriture parfaitement maîtresse d’elle-même et de son humour, mélange subtil de rigueur universitaire, d’esprit potache et d’understatement. En bonne phénoménologue – tout le phénomène, rien que le phénomène – menant une enquête serrée, autant littéraire que de terrain, l’autrice n’a gommé aucun épisode, des plus objectivement dégoûtants aux plus gore, mais chacun d’eux semble dilater la réalité en submergeant tous les préjugés, pour mieux rendre compte de l’instinct de grandeur, démesuré, propre à l’aventure mystique, à la rencontre avec le Christ telle que Marguerite-Marie Alacoque en a fait l'expérience unique et le récit. 

Parce que Clémentine Beauvais nous offre de cheminer avec elle à la recherche de la sainte, de sa sainte, nous vivons avec elle ses doutes, ses étonnements, la fabrication même de son texte comme si nous y participions nous-mêmes. Nonobstant l'inévitable tension narcissique du projet, qu'elle avoue volontiers, ou peut-être à cause même de cette tension, son livre est enveloppant, joyeux, drôle, enthousiasmant. C’est pour tout dire un vrai miracle littéraire, qu’elle sait parfaitement à qui attribuer dans les derniers mots de ses remerciements.

Pour écouter cette critique :


Sainte Marguerite-Marie et moi – Clémentine Beauvais – Quasar – 2021 (241 pages, 16 €) - à paraître le 25 août 2021.

PS : On lira avec profit l'interview de Clémentine Beauvais dans l'hebdomadaire La Vie. On peut également la retrouver dans l'émission L'esprit des Lettres.



vendredi 2 juillet 2021

L'ange obscur

 


Je ne sais pas vous, mais pour moi, l’été, c’est le temps des polars qu’on lit dans le train, entre une sieste et une baignade ou pendant les longs trajets monotones sur autoroute, si on a la chance d’avoir un conducteur ou une conductrice à bord. C’est pourquoi j’ai choisi de vous en présenter un pour cette dernière chronique de la saison 2020-2021, un roman que les ados accepteront sûrement de prêter à leurs parents après l’avoir dévoré.

Avec L’ange obscur, les éditions Syros viennent  en effet de nous offrir un deuxième policier de Danielle Thiéry. J’attendais la suite de Cannibale, de la même autrice, paru l’an dernier, qui, vous vous en souvenez peut-être, avait laissé en suspens le destin criminel d’une certaine Roxane. Celui-ci est réglé provisoirement en deux lignes dans le corps de cette nouvelle histoire : elle a été arrêtée avec son père et tous les deux sont incarcérés à la prison de Fleury-Mérogis. Le capitaine Marin et sa fille Olympe pourraient donc souffler un peu mais ils vont repartir dans une autre aventure dont ils se seraient bien passés. Mais pas nous : les lecteurs de polars sont de grands égoïstes.

Quand Olympe apprend qu’une équipe de tournage vient de débarquer à Épinal et recherche des figurants, elle n’hésite pas une seconde. Elle veut profiter à tout prix de cette opportunité et se présente avec son amie Salomé à l’hôtel où a lieu le casting. Anticipant un refus de son père, elle a choisi de se passer de l’autorisation de ses parents et donc de mentir sur son nom – elle emprunte le nom de sa mère – et sur son âge car en cette année du bac, elle est encore mineure.

La voilà retenue et mieux encore : pour une raison qu’elle ignore, elle va être sélectionnée par Gala Anton, l’assistante de production, pour jouer un des rôles principaux et donner la réplique à de vrais acteurs. D’autant plus vrais que dans le rôle titre, le producteur a engagé le principal protagoniste d’un fait divers tragique qui s’est déroulé dix ans auparavant et dont s’inspire étroitement le scénario. Vince de Mestre, c’est lui « l’ange obscur » qui vient de passer dix ans en prison pour un crime qu’il nie toujours avoir commis. Comme il est proche de la sortie, le juge d’application des peines a autorisé sa participation, dûment encadrée, au tournage du film. Quand Olympe commence à travailler avec lui les premières scènes, elle tombe amoureuse sans même s’en rendre compte de ce mauvais garçon à la gueule d’ange.

Mais voilà qu’un soir Vince s’évanouit dans la nature, alors que le jeune homme aurait dû réintégrer sa cellule en fin de journée. L’alerte est rapidement donnée et l’inquiétude croît quand on s’aperçoit qu’Olympe a disparu elle aussi. Vince va-t-il répéter le crime qu’il a commis, sur Olympe qui ressemble tant à sa première victime ? Ou bien alors Olympe amoureuse est-elle complice de sa fuite ? Le tournage est stoppé net et se transforme en thriller. 

Danielle Thiéry fait revivre l’effervescence et les aléas du cinéma en train de se faire avant de nous faire basculer dans une traque haletante contre un adversaire qui n’est peut-être pas celui qu’on croit. Comme dans toutes les disparitions, le temps est compté, en heures qui s’étirent puis en jours qui s’allongent. L’enquête se déploie dans toutes les directions possibles : le capitaine Anthony Marin ne néglige aucune piste et ne dormira pas avant d’avoir retrouvé sa fille.

L’ange obscur – Danielle Thiéry – Syros – 2021 (473 pages, 17,95 €)


vendredi 25 juin 2021

Horror Games : Ne te retourne pas ! & Attention, collège zombie !

 Quand le virtuel s’invite dans la vraie vie.




Aujourd’hui, on se fait peur. Horror Games : c’est sous ce titre anglais inquiétant que les éditions playBac viennent de publier début juin les deux premiers livres d’une série prometteuse, écrite par l’autrice N. M. Zimmermann et destinée aux pré-adolescent•es adeptes du grand frisson. Les deux récits, sous-titrés respectivement Ne te retourne pas !  et Attention, collège zombie ! mettent en scène des ados saisis dans leurs biotopes, soit : principalement le jeu vidéo et accessoirement la vie en famille et au collège. Si les deux histoires peuvent se lire de façon totalement indépendante, c’est un même jeu qui est au centre, baptisé Mythomonsters, jeu qui réserve quelques surprises à ses participants. Des mauvaises surprises, bien sûr.

L’autrice a en effet choisi de rendre poreuse la frontière qui sépare normalement le monde virtuel de la réalité quotidienne. D’ailleurs, l’investissement et l’immersion des joueurs sont tels qu’il n’est pas entièrement invraisemblable que les personnages du jeu, en retour, fassent tôt ou tard irruption dans leurs vies voire en prennent le contrôle, d’une manière ou d’une autre. 

C’est cette perspective glaçante qui se réalise dans Ne te retourne pas ! Enzo et ses trois camarades, Alice, Naël et Jennifer qui jouent en réseau sur Mythomonsters déclenchent un « événement spécial » sous forme d’un ultimatum lancé par le jeu lui-même : les quatre amis ont 48 h pour rattraper une Érinye, une redoutable déesse de la vengeance, qui s’en est échappée. C’est Enzo qui va mesurer progressivement les conséquences terribles de cette sortie intempestive en constatant que ses trois ami•es disparaissent les un•es après les autres du collège. Comme s’iels n’avaient jamais existé. Comme si le réel lui-même s’était détraqué.

Dans la deuxième histoire, deux jumeaux, Zoé et Sébastien font leur rentrée dans un nouveau collège où l’ambiance est d’emblée très étrange. Il semble que tous les élèves y passent leur journée à jouer à Mythomonsters et que les professeurs aient déjà renoncé à faire cours préférant diffuser des films, comme certains le font parfois, mais seulement en fin d’année scolaire. Par touches successives, les deux jeunes héros prennent conscience de l’emprise anormale du jeu sur les élèves, les enseignants et même l’administration. Aussi  quand Sébastien semble à son tour hypnotisé par son écran, Zoé sait qu’elle va devoir trouver le moyen de rompre le charme maléfique qui a envouté le collège tout entier. D’autant qu’elle découvre qu’une armée de zombies s’apprête à l’envahir. Pourra-t-elle y faire face seule, maintenant que son frère semble lui aussi hors service ?

Par glissements progressifs, Zimmermann construit pour ses personnages une réalité alternative et angoissante, entraînant au passage son lecteur dans une aventure en lisière du fantastique et de l’horreur. Abusez du virtuel, il en restera toujours quelque chose dans la réalité… Nul doute que les amateurs du genre vont en redemander tant l’autrice sait rendre ses univers de fiction aussi attractifs qu’effrayants.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:26) :


Horror Games, une série de N. M. Zimmermann – playBac – 2021 (123 pages et 125 pages, 8,90 €). À partir de 9 ans.



vendredi 18 juin 2021

Broadway Limited - 1. Un dîner avec Cary Grant


Chers lecteurs et lectrices, si vous ne savez pas quoi faire de l’été qui arrive, plongez-vous toutes affaires cessantes dans la trilogie new-yorkaise que Malika Ferdjoukh vient enfin d’achever, Broadway Limited. Soit quelque 1700 pages, dont je viendrai à bout sans peine dans les jours qui suivent mais dont je ne peux m’empêcher de vous parler dès aujourd’hui ayant lu le premier tome et sérieusement entamé le second.

Bienvenue donc dans la pension Giboulée, exclusivement réservée aux jeunes filles, mais où le jeune Jocelyn va être admis en vertu d’une dérogation qui fournirait à elle seule matière à roman. Céleste et Artemisia, les deux sœurs qui tiennent cet établissement d’une main de fer, ont eu une faiblesse inexplicable pour ce jeune Français débarqué chez elle par erreur sur la foi d’un prénom épicène jugé féminin par nos Américaines : est-ce parce qu’il vient de Paris, qu’il a 17 ans, qu’il est pianiste et plutôt beau gosse ou qu’il avait dans ses bagages un délicieux velouté d’asperges amoureusement préparé par sa mère  ? Le puritanisme a parfois ses faiblesses, outre-Atlantique. Vous en jugerez par vous-mêmes.

Nous sommes en 1948. Toutes les jeunes filles de la pension rêvent, qui d’être comédienne ou chanteuse, qui de devenir danseuse. Elles  voient déjà leur nom en haut de l’affiche, là où scintillent pour l’heure ceux de Clark Gable  et Fred Astaire, Cary Grant et Grace Kelly, Sarah Vaughan et James Stewart. Mais en ces années d’après-guerre, l’Amérique est aussi la proie d’une chasse aux sorcières qui poursuit le moindre petit soupçon de sympathie pour le communisme. Dans les milieux artistiques, être traduit devant la redoutée commission de la Chambre des représentants chargée de cette campagne d’épuration, peut signifier la fin brutale d’une carrière au théâtre, au cinéma ou dans la chanson, sur la foi souvent d’une simple dénonciation anonyme.

Elles ont nom ou pseudo Manhattan, Chic, Page, Hadley, Etchika et Ursula et, nous prévient la 4ème de couverture, sont éminemment « turbulentes, éblouissantes, hardies et étourdissantes ». Notre petit poussin français va-t-il se faire croquer tout cru par l’une d’entre elles ou par toutes à la fois? Ou bien nos Américaines seront-elles trop occupées à se tailler une place dans un monde artistique plutôt impitoyable pour s’attaquer à Jocelyn ? Vous l’apprendrez rapidement. 

Malika Ferdjoukh dresse un portrait trépidant de la Grosse Pomme. Surtout, elle suit Jocelyn et chacune des jeunes filles dans leur exploration de la vie qui commence, pour elles et lui, dans ce moment de grâce absolue où tout semble possible. Parce que l’une pense avoir retrouvé son père qui l’a abandonnée il y a fort longtemps, parce que l’autre est tombée éperdument amoureuse d’un militaire dans le train qui l’amenait à New-York et qu’elle a perdu son adresse, parce que chacune a une histoire particulière et semble prête à tomber en amour à chaque instant, le récit de notre autrice électrise le lecteur. Malika Ferdjoukh ne manque pas non plus de faire rimer amour et humour, pour grimer les peurs et les chagrins, sur fond d’une rage commune : réussir. Le premier tome - sous-titré Un dîner avec Cary Grant - s’achève dans la fièvre de Noël, qui ferait presque fondre la neige qui s’est abattue sur la ville. À lire de 12 à 102 ans !

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:26 ) :



Broadway Limited – une trilogie new-yorkaise – Malika Ferdjoukh – l’école des loisirs – 2015-2021 (1735 pages)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...