vendredi 29 septembre 2023

Le souffle du puma

 


En 1999, une équipe co-dirigée par l’archéologue américain Johan Reinhard gravit les pentes du Llullaillaco, un volcan de la Cordillère des Andes, situé à la frontière de l’Argentine et du Chili, et qui culmine à 6000 m d’altitude. Elle découvre sur son flanc, trois momies d’enfants, parfaitement conservées. Tout indique qu’ils appartiennent au peuple inca et qu’ils ont été conduits là 500 ans auparavant depuis Cuzco. L’un des enfants est en fait une jeune fille de 13 ans, que les archéologues baptisent la Doncella, aux côtés des deux autres, plus jeunes, la Niña del Rayo et el Niño.

Qui les a emmenés jusque-là, comment sont-ils morts, pourquoi ? L’enquête commence mais très vite les archéologues sont convaincus que les trois enfants ont été laissés là en offrande aux dieux, selon un rite sacrificiel inca. Les analyses montrent que la jeune fille avait bu de l’alcool de maïs et qu’elle mâchait des feuilles de coca que les Andins utilisent notamment pour combattre le mal d’altitude.

De cette découverte hors du commun, l’imagination de l'autrice Laurine Roux s’est emparée pour reconstituer l’itinéraire tragique de ces trois enfants. Comment avaient-ils été choisis et préparés pour cette destinée ? Pouvaient-ils y échapper si ce choix était un honneur sacré pour eux et pour leurs familles ? Patiemment, l’autrice invente le décor, les personnages et elle choisit d’emblée une jeune fille, Poma, que la vie appelle bien plus fort que la mort, comme s’il y avait eu un quatrième enfant élu, qui ne serait pas parvenu au terme de ce funeste voyage.

En contrepoint de cette reconstitution historique, Laurine Roux tisse un second récit, contemporain celui-ci. Astrid Blomberg, son autre héroïne, est une jeune scientifique suédoise, qui, à l’issue de ses études médecine, a atterri un peu par hasard dans le service de médecine légale du professeur Nyström. Le vieux professeur n’aurait pas donné cher de cette brindille confrontée à longueur de journée à des autopsies. Et pourtant. Astrid s’est prise de passion pour ses macchabées qu’elle dissèque en bavardant avec eux. Oui, en bavardant. Alors quand le musée d’archéologie de haute montagne de Salta invite le professeur Nyström à venir ausculter les trois momies, il n’hésite pas longtemps avant de proposer à sa jeune disciple de se projeter à l’autre bout du monde. Au Pérou.

Laurine Roux nous conte en alternance le destin des enfants inca et leur rencontre, cinq cents en plus tard, avec Astrid Blomberg, qui va tenter de pénétrer les secrets que recèlent les trois momies, en bavardant avec elles, bien sûr. Floresca Montalban, la directrice du musée pourrait bien lui mettre des bâtons dans les roues mais Carlos l’assistant, un grand géant timide, va se révéler être sympathique, très sympathique, même. Pendant que Poma marche vers son destin, marche ponctuée par les apparitions, réelles ou rêvées, d’un mystérieux puma, Astrid parle, observe, prélève, analyse et pourrait bien, de surcroît, tomber amoureuse...

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:59) :



Le souffle du puma - Laurine Roux - l'école des loisirs - 2023 (211 pages, 15 €)

vendredi 22 septembre 2023

Tous nos rêves ordinaires



 Les éditions Sarbacane n’étaient pas nées quand ce roman commence et la bande son qui l’accompagne est tout aussi datée. Mais c’est le ton de l’été, de tous les étés où l’adolescence explose. Le nouveau livre d’Élodie Chan nous raconte Tous nos rêves ordinaires – c’est son titre. 

Ces rêves, ce sont ceux de quelques ados qui se parlent ou se jaugent, qui s’attendent ou se défilent, qui s’espionnent ou qui s’aiment, de près ou de loin. C’est un prologue situé en 1994 qui nous présente Cyrus « - peau brune, buisson de cheveux crépus et des yeux en amande - » et ses potes du moment, Antonin et Mehdi. Pour une roue arrière réussie, Cyrus pourrait remporter un tome de « Chair de poule » et un mug Sony. Mais s’il rate, il va perdre sa collection de Pogs. Allez, c’est parti. Cy, comme tout le monde le surnomme, va perdre mais il va gagner bien plus : le sourire de Romane, sa petite voisine rousse qui sent si bon le savon au lait et la grenadine et qui est sortie de sa maison pour voir les exploits des garçons...

On pourrait croire que l’adolescence tue l’enfance, qui ne resurgira que bien plus tard. Mais Cyrus ne va pas oublier Romane. Oh, six ans plus tard, bien sûr, elle ne le « calcule » plus quand elle passe devant lui en rollers en compagnie de Lola. Romane et Lola, deux filles attrape-cœurs, nombrils à l’air et mini-shorts. Comment Cyrus pourrait-il espérer attirer l’attention de Romane, Romane qui pourtant vit chez l’Ogre, Serge, un père à la main leste, coincé entre une femme maladive qu’il maltraite et sa fille dont la beauté naissante lui tord l’estomac.

Peu à peu, Élodie Chan nous fait pénétrer dans le petit monde de la cité et dessine les contours mouvants de ses personnages. Le rêve de Lola, c’est un concours Futures stars qui la propulserait à Paris vers la grande finale. Chloé, elle, rêve déjà avec ses livres et Cyrus lui plait bien, qui n’a d’yeux que pour Romane. Un jour qu’elle vient lire sur un banc, se présente Ydriss. Un autre jour, sur le même banc mais sans livre, ils seront obligés de se rapprocher pour écouter les Sages poètes de la Rue, une paire d’écouteurs pour deux.

À Val-de-Seine, il y a un lac, une plage, des cabines. Gabriel, le beau gosse friqué, le fils à sa maman, séduit autant qu’il veut jusqu’à ce que Romane dérègle son jeu. Le voilà déstabilisé, amoureux à son tour, lui qui a toujours tenu les sentiments à distance. Il en deviendrait presque touchant, sympathique.

Cet été-là aussi, Colorizol, la grande usine de produits chimiques, flambe. Serge est au chômage du jour au lendemain, Serge qui essaie de se remémorer sa dernière journée au travail, dans les détails. Ne serait-ce pas lui le responsable de l’incendie ? À cette idée, la panique l’envahit tout entier.

Elodie Chan conduit avec tendresse et précision cette chronique douce-amère d’un été au cours duquel tous ses ados vont se découvrir, mûrir, jusqu’à prendre à la rentrée, pour certains, des décisions qui les libéreront. Ce roman d’apprentissage est l’un des dix livres sélectionnés pour le prix Vendredi 2023 qui sera proclamé le 13 novembre prochain.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:12) :


Tous nos rêves ordinairesÉlodie Chan – Sarbacane – 2023 (249 pages, 16,50 €)


vendredi 15 septembre 2023

Écrire comme une abeille



Tous autrices jeunesse ! Non, mon accroche n’est pas fautive. Clémentine Beauvais a choisi dans son nouveau livre de contourner la lourdeur de l’écriture inclusive en employant un féminin générique qui, une fois n’est pas coutume, invisibilise les lectrices de sexe masculin dont je suis. Elle s'en explique dans une note liminaire. Si j’ai pu malgré tout la lire en toute sérénité, c’est sans doute que j'ai accepté de lui ouvrir la part féminine de ma psyché...

Bref, Clémentine Beauvais est cette talentueuse autrice pour la jeunesse dont je vous ai proposé ici tous les ouvrages dès leur sortie. Son dernier-né s’intitule Écrire comme une abeille. Le titre est tiré d’une citation de Philip Pullman, l’auteur anglais du cycle À la croisée des mondes, citation rappelée en exergue : « Lire comme un papillon, écrire comme une abeille ».

Je vous préviens tout de suite : ce n’est pas un roman. Le sous-titre le signale d'emblée : « La littérature jeunesse de la lecture à l'écriture ». C’est un ouvrage didactique. Car Clémentine Beauvais, tel le dieu Janus, a deux visages : celui de l’aimable et souriante autrice de romans à succès pour la jeunesse tels que Comme des images, Les petites reines, Songe à la douceur, Brexit Romance, Âge tendre et celui de l’austère-qui-se-marre-enseignante-chercheuse à l’université de York, en Grande-Bretagne, où son amour immodéré d’Harry Potter l’a, hélas pour nous,  déportée précocement.

Comme elle reste tout aussi immodérément attachée au Mont-d’Or truffé de gousses d’ail et de vin du Jura, on peut heureusement la voir fréquemment en France où elle écume salons, collèges et plateaux radio-télé à la recherche de son fromage préféré. Dernière touche biographique, elle ne se contente pas de créer, comme son idole Simone de Beauvoir, mais procrée, à ce jour deux garçons sans doute promis à un parfait bilinguisme, gardés soigneusement sous clé, à l’abri de leur déjà vedette de mère.

À l'origine...



... en 2014, Clémentine Beauvais avait déjà publié, en anglais, un ouvrage du même jus intitulé Writing for children course qui était comme son nom l’indique un cours destiné à celles et ceux qui désirent écrire des livres pour enfants et recherchent des conseils à cet effet. Dans le but avoué ou non - qui sait ? - de trouver la martingale qui a si bien réussi à Miss Rowling, la mère d’Harry Potter (encore lui !). C’est forte de cette première expérience que Clémentine Beauvais s’est lancée dans Écrire comme une abeille, sous la férule exigeante d’un connaisseur en la matière, Jean-Philippe Arrou-Vignod, auteur jeunesse, certes, mais aussi éditeur tout aussi jeunesse chez Gallimard jeunesse.

Que pouvez-vous attendre de la lecture de ce livre ? C’est d’abord un passionnant voyage à l’intérieur d’une autrice jeunesse, qui nous confie ses débuts obstinés d’écrivaine en herbe  – c’est vers la fin du livre – ses expériences plus ou moins douloureuses d'édition, qui nous gratifie aussi de toutes ses lectures intelligentes de ses confrères et consœurs, vivants ou morts - mais plutôt vivants - et qui nous fait découvrir pas à pas les spécificités de la littérature jeunesse.

Le livre de Clémentine Beauvais, même dans ses parties les plus théoriques, se lit comme un roman. L’expression si abondamment utilisée pour attirer le chaland rétif aux ouvrages théoriques n’est pas usurpée. Ecrire comme une abeille est truffé de plaisanteries pas gratuites, de jeux de mots qui vous sautent à l'esprit, évoquant les brusques écarts, apparemment aléatoires, de l’insecte butineur. Ce parti-pris donne au texte une légèreté inhabituelle dans ce type d’ouvrage, qui n’entame en rien le sérieux et la rigueur du propos mais « booste » - pardonnez cet anglicisme – sa lecture.

Plus encore, Clémentine Beauvais nourrit l’ambition démesurée, après avoir décortiqué une à une toutes les étapes qui conduisent à l’écriture d’un texte destiné à la jeunesse, de nous apprendre à en écrire un : le dernier chapitre d’Écrire comme une abeille nous propose, après avoir savamment papillonné pendant plus de 400 pages, un « retour à la ruche ». Sous la forme d’un court atelier d’écriture, cet ultime chapitre permettra à chaque lecteur ou lectrice d’auto-évaluer ses capacités à suivre les consignes d'une Clémentine soudainement muée en pédagogue inflexible, pour parvenir à un premier texte bouclé.

Si ce livre-manifeste, soigneusement édité par Gallimard, a le succès qu’il mérite, on ne peut redouter qu’une chose : l’attaque des clones de Clémentine qu'il aura produits et qui envahiront salons, vitrines des librairies jeunesse et jusqu’à vos rayonnages de bibliothèque. Mais cette attaque n’a-t-elle pas déjà commencé ? Je vous propose,  plutôt que de la craindre, de nous en réjouir. Vivent les abeilles !

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 04:28) :


Écrire comme une abeille - la littérature jeunesse de la lecture à l'écriture - Clémentine Beauvais - Gallimard jeunesse - 2023 (447 pages, 27,90 €)


vendredi 28 juillet 2023

Patatras au royaume de Tralala


Prix du livre jeunesse Le Point 2023


C’est un album très malin et très gai que Mathieu Gargallo a écrit avec la complicité de la dessinatrice Lucie Bryon.

Très malin parce que les plus jeunes n’aiment rien tant que le gag récurrent, sonore et visuel, qui provoquera sûrement chez eux un rire croissant, si vous mettez un peu de conviction dans la lecture à voix haute de cette seule formule : « Patatras à Tralala ! », qui revient chaque fois que vous tournez une page… Je vous conseille de répéter un peu avant, pour assurer vos effets.

Très gai aussi car l’auteur, pour ce récit un peu fou-fou, a convoqué le ban et l’arrière-ban des personnages de contes de fée dont notre enfance a été – en principe – nourrie. C’est ainsi que, dans le décor d’un château-fort, l’illustratrice s’est amusée à dessiner un roi, une princesse, un chevalier en armure, un dragon rouge-feu, une sorcière volant sur son balai, un renard, un loup et trois petits cochons roses qui lui sont sûrement destinés, à moins qu’il ne commence par dévorer le Chaperon rouge. 

Bref, personne ne manque à l’appel, quand résonne la sentence traditionnelle qui inaugure tous les contes : « Il était une fois… ». C’est alors qu’il faut tourner la page, et c’est alors que : « Patatras à Tralala ! ». Une violente et mystérieuse secousse ébranle le château et tous ses hôtes, sans qu’on sache le pourquoi du comment de ce tremblement de terre qui n’a guère duré plus d’une seconde. 

Évidemment, vous êtes curieux de savoir ce qui a bien pu se passer au royaume de Tralala. Et donc vous tournez  la page et de nouveau : « Patatras à Tralala ! », une réplique du premier séisme. Le roi qui pensait se remettre de ses émotions dans un bon bain, est violemment projeté en dehors de sa baignoire, pendant que le Chaperon rouge, lui, est bien décidé à livrer ses galettes, envers et contre tout.

À ce stade, même si le petit lecteur qui est sur vos genoux, n’a pas encore saisi le principe de l’album, vous, vous êtes déjà prêt pour le prochain Patatras à Tralala ! Et vous vous demandez sûrement comment tout ça va se terminer.

Eh bien, si vous voulez le savoir, lisez l’album de Matthieu Gargallo et Lucie Bryon, jusqu'à la chute finale : "Patatras !"

Pour écouter cette chronique (3 mn) :


Patatras au royaume de Tralala – Matthieu Gargallo et Lucie Bryon – 2023 – éditions Sens Dessus Dessous (38 pages, 13,90 €)


samedi 22 juillet 2023

Thierry Magnier, « hardeur » malgré lui ?

 

Un livre pour la jeunesse jugé pornographique



Alors que l’opération Partir en livre, lancée comme tous les étés par le Centre national du livre (CNL) pour inciter la jeunesse à lire pendant les vacances, menaçait de s’assoupir sous la canicule, le ministre de l’Intérieur vient à lui seul de relancer l’intérêt pour la lecture en interdisant par arrêté en date du 17 juillet « de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs, la publication intitulée Bien trop petit de Manu Causse éditée par la maison d'édition Thierry Magnier. » L’éditeur incriminé aurait fait d’une de ses collections pour la jeunesse un nouveau cheval de Troie, un petit poney rose qui dissimulerait le puissant étalon noir de la pornographie.

Depuis une loi de juillet 1949, modifiée notamment en 2011, le secteur de la littérature jeunesse, la « LJ », est soumis à une commission de surveillance et de contrôle des publications pour la jeunesse, englobant l’enfance et l’adolescence jusqu’à 18 ans. Les livres destinés à ce public doivent obéir à un cadre que fixe la loi. La commission peut aller jusqu’à demander au ministre de l’Intérieur d’interdire la vente d’une publication (art. 14 de la loi) qui outrepasserait ce cadre.

C’est sur la base d’un avis de cette commission que le ministre a pris son arrêté,  en « considérant que l'ouvrage « Bien trop petit » de Manu Causse, manifestement destiné à la jeunesse, contient, à travers le récit d'une fiction imaginée par le personnage principal - notamment en pages 61 et 62, 85 et 86, 90 à 94, 105 à 108, et 158 à 160 - la description complaisante de nombreuses scènes de sexe très explicites ; » et que « dès lors que ce récit constitue un contenu à caractère pornographique, présentant de ce fait un danger pour les mineurs qui pourraient l'acquérir ou le consulter », il convenait de l’interdire aux mineurs.

Qu’en est-il ? L’éditeur Thierry Magnier a développé une collection au titre bizarrement désuet (gaullien ?), « L’ardeur », qui abrite des livres que l’éditeur présente ainsi :

« LIRE, OSER, FANTASMER, trois mots qui résument l’ambition de la collection L’Ardeur. Depuis ses débuts, notre maison est fière de défendre une littérature courageuse qui s’intéresse à l’adolescence telle qu’elle est, avec ses zones d’ombres, ses excès, ses émotions exacerbées. Mais l’adolescence est aussi une période où le corps se métamorphose, où la vie sexuelle commence. Quoi de plus logique, alors, que d’ouvrir notre catalogue à des textes qui parlent de sexualité, de désir, de fantasme. L’Ardeur se pose résolument du côté du plaisir et de l’exploration libre et multiple que nous offrent nos corps. »

De nombreuxses auteurices jeunesse ont fait une incursion dans cette collection, dont la très respectée Susie Morgenstern. On peut évidemment s’interroger sur l’opportunité de créer une telle « spécialité », un peu racoleuse, au sein d’une maison d’édition jeunesse. Il existe en fait aujourd’hui assez peu d’ouvrages destinés aux adolescents qui fassent l’impasse sur le sexe et ses avatars, sexualité qui est quand même la grande affaire de cet âge, nonobstant les prophètes du No Sex à venir. Et les dits adolescents qui veulent « s’informer » peuvent piocher tout à loisir dans la littérature générale, que rien ne leur interdit. Mais enfin, au marketing, rien d’impossible…

Manu Causse, qui avait déjà publié dans la collection « L’Ardeur » Le point sublime, a donc récidivé avec Bien trop petit. La 4ème de couverture de son livre le présente ainsi :

Grégoire est à deux doigts de ne plus jamais sortir de sa chambre. Tout, plutôt que retourner au lycée où un camarade de vestiaires s’est moqué de la taille de son sexe.

L’adolescent en est à présent persuadé : sa vie est fichue, il finira seul – et sans doute puceau. Il se plonge dans le seul plaisir qu’il lui reste : l’écriture. Max Egrogire et Chloé Rembrandt, ses personnages de fanfiction, lui font oublier sa détresse.

Mais leurs aventures imaginaires attirent l’attention. À travers une étrange correspondance qui se tisse alors, Grégoire va découvrir que désir et plaisir sont peut-être moins liés à son anatomie qu’il ne le croyait…

Ma médiathèque a placé ce livre dans son « Fonds Jeunes Adultes » :



C’est un livre de 400 pages, publié le 21 septembre 2022, au sein duquel la commission a donc identifié 16 pages à caractère « pornographique », qui sont en fait les fanfictions que Grégoire, le héros malheureux de cette histoire, écrit pour se défouler. Je n'ai pas lu le roman de Manu Causse. Si je lis les extraits de Bien trop petit, publiés par ActuaLitté comme pièces à conviction (extraits fondant la décision du ministre de l'Intérieur), il s'agit de morceaux s'apparentant à de la romance glauque (« dark romance » en anglais) imaginés par le jeune héros, et nullement de scènes vécues par les personnages dans la réalité du roman. Il s’agit d’histoires dans l’histoire. Et on ne peut pas prendre des parties, si j’ose dire, pour le tout. D'une fantaisie sexuelle à sa réalisation, il y a certes une voie racoleuse (bis repetita), mais qu’une simple lecture n’oblige personne à emprunter.

Reste qu’à mon avis, il doit y avoir aussi en LJ, sur cette voie, un seuil, qui ressortit à la morale et au Code pénal, c'est-à-dire au souci de l'autre et à la connaissance des interdits. La LJ a sans doute quelque obligation d'aider ses lecteurices à identifier clairement ce seuil dans ses romans d'apprentissage ou ses contes d'avertissement. C'est me semble-t-il l'esprit de la loi de 49 qui encadre légitimement les publications destinées à la jeunesse. Dans le cas présent, il me semble toutefois évident que l'arrêté résulte d'une lecture « fondamentaliste », extractive, qui confond description et incitation (voire excitation, qui sait ?), incapable de restituer les extraits incriminés dans l'économie générale du roman.

Mais puisqu’il y a une commission et un ministre, il n’est peut-être pas mauvais qu’ils rappellent leur existence de temps à autre sur ce sujet, fût-ce à contretemps. On ne peut pas faire n’importe quoi dès lors qu’on prétend écrire « pour la jeunesse ».  C’est peut-être dommage que ce zèle institutionnel protecteur soit tombé sur Manu Causse, à moins que cela ne relance ses ventes, selon l'effet habituel de toute censure culturelle en France.

En tout cas, Julie Le Douarin, l'une des lectrices de la très sérieuse Revue des livres pour enfants de la BnF [1], qui, elle, a compris ce qu’elle lisait, contrairement à la commission et au ministre, n’a visiblement pas sauté au plafond avant d’écrire sa recension, gratifiant même l'ouvrage de Manu Causse, qu'on a déjà personnellement apprécié ici ou , de deux souriants (smileys en anglais) :




 



[1] RLPE n° 329, avril 2023, p. 49

vendredi 7 juillet 2023

Touchées - La Dame blanche

   


La semaine dernière, je vous avais emmené au grand large avec le livre de Stéphane Michaka, De larmes et d’écume. Aujourd’hui, pour cette dernière émission de la saison 2022-2023, je voudrais vous laisser au seuil de l’été avec Quentin Zuttion.

Quentin Zuttion, je vous en ai parlé à la fin du mois de janvier. Souvenez-vous, c’était une BD pas comme les autres, au titre à rallonge, Toutes les princesses meurent après minuit, qui allait recevoir un prix spécial du jury jeunesse au Festival international de la BD d’Angoulême, un Fauve. Si vous avez raté cette émission, vous pouvez la réécouter sur le site de RCF Loiret ou sur ce blog.

À vrai dire, je ne connaissais par grand-chose de l’œuvre de Quentin Zuttion, qui tient pour l’heure en sept titres (dont Appelez-moi Nathan, chroniqué ici-même) et je suis passé par la médiathèque centrale d’Orléans qui m’a rapatrié de la médiathèque Genevoix de La Source deux de ses ouvrages, Touchées, paru en  2019 et La Dame blanche, publié en 2021.

Touchées met en scène trois jeunes femmes victimes de violences sexuelles, qui vont se rencontrer dans un atelier d’escrime thérapeutique auxquelles elles se sont inscrites pour se libérer de ce qu’elles ont subi et tenter de reprendre en mains leur vie. Lucie a un jeune garçon de 6 ans, Léo, et dort la nuit – mal - avec un couteau de cuisine sous son oreiller. Tamara se bat, s’éclate, se rencoquille. Quant à Nicole elle s’est carrément effacée. Quentin Zuttion nous les montre dans leur vie quotidienne et à leur cours d’escrime, où elles sont accompagnées par Eva, un psychothérapeute spécialisées dans les violences sexuelles et conjugales. Au bout d’un an, quelque chose a changé pour chacune, qui a appris à attaquer, à se protéger, sabre au clair. 

Le deuxième album La Dame blanche nous transporte dans un tout autre quotidien, celui d’une maison de retraite, vu par Estelle, une infirmière et ses collègues. Quentin Zuttion nous plonge au cœur de l’intime des relations entre le personnel soignant et les résidents et nous montre quels liens se tissent au fil des soins, des repas, des parties de cartes et des morts. C’est d’ailleurs sur la toilette mortuaire lente et attentionnée de celle qui se faisait appeler Madame l’ambassadrice que s’ouvre l’album. Le talent de Quentin Zuttion éclate dès cette scène inaugurale, faite de plans larges et de détails, qui orchestrent le ballet des deux jeunes femmes autour du corps de Sophie, traité avec un infini respect. On a beaucoup parlé des « métiers essentiels » pendant la crise du Covid. L’art de Quentin Zuttion manifeste ici de façon transcendante l’essence humaine de cet essentiel.

Voilà, j’aurais voulu vous traduire mieux que je ne l’ai fait les fortes impressions que ces deux livres m’ont laissées. Quentin Zuttion n’a que 34 ans. Auteur-illustrateur, c’est d’ores et déjà un des grands artistes de la BD française et du roman graphique, qui a tous les atouts en main pour devenir le plus grand. Pour l’y aider, achetez ces deux albums et les autres, comme je vais m’empresser de le faire.

Pour écouter cette chronique :


Touchées est publié chez Payot Graphic, 204 pages, 21,80 € et La Dame blanche chez Le Lombard, 208 pages, 23,50 €

Je vous donne rendez-vous en septembre pour de nouvelles découvertes. Et n’oubliez pas que la littérature jeunesse est l’avenir de la littérature !


vendredi 30 juin 2023

De larmes et d'écume

 


Avec la chaleur de l’été qui vient, vous allez sûrement avoir besoin de vous rafraîchir. Stéphane Michaka vous offre De larmes et d’écume, un roman d’aventures maritimes, un roman au grand large à lire dès l’âge de 11 ans. Au cœur de cette histoire, une énigme : pourquoi et comment la Mary Céleste, une goélette ayant appareillé du port de New York le 6 novembre 1872, s’est transformée en navire fantôme, retrouvé au large des Açores, sans personne à bord, ni équipage ni passagers ? Que contenaient exactement les barils entassés dans la cale du navire ?

En 1884, 12 ans plus tard, un homme se bat pour résoudre ce mystère et il a une bonne raison pour cela. Basil Huntley  travaille au cœur de la City londonienne dans une compagnie d’assurances maritimes. Mais peut-être a-t-il une autre motivation, plus personnelle, que va découvrir progressivement le jeune « Spotty » Finch, quand Basil va commencer à lui raconter sa vie, son enfance et sa rencontre avec Elsie.

Alors quand un vieux corsaire apporte à Basil le soi-disant journal de bord d’une passagère de la Mary Céleste roulé dans une bouteille, Basil hésite. Comme il ne parvient pas à convaincre ses patrons d'acheter le document, Spotty souffle à Basil un autre moyen de se le procurer : le voler ! La rédactrice de ces feuillets pourrait-elle être l'amour de jeunesse de Basil, qu’il croyait perdue à jamais, Elsie ? Son interrogation se transforme progressivement en un espoir fou : celui de la revoir vivante après tant d’années, comme si le journal retrouvé était une preuve de vie.

En alternant le journal d’Elsie et la vie présente de Basil et ses souvenirs de jeunesse, en multipliant les péripéties passées et actuelles, Stéphane Michaka nous tient en haleine, jonglant avec les époques et les lieux. Serait-il possible que Basil retrouve Elsie, saine et sauve ? Que la fidélité amoureuse de l’un à l’autre, à travers les épreuves traversées, soit enfin récompensée ? Basil et le jeune Spotty vont former un redoutable tandem d’enquêteurs.

Il y a dans ce livre mille échos de classiques de la littérature du XIXe siècle que Stéphane Michaka a adaptés pour la radio, Au cœur des ténèbres, de Conrad, Vingt-mille lieues sous les mers, de Jules Verne ou Moby Dick, de Melville. Le Dickens des bas-fonds de Londres n’est pas loin non plus. Et nous nous laissons emporter par le souffle de l’histoire, sur terre et sur mer.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:18) :



De larmes et d’écumeStéphane Michaka – PKJ – 2023 (396 pages, 18 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...