vendredi 5 juillet 2024

Géographie de la peur

 

J'ai découvert Claire Castillon avec son roman Les longueurs, que je vous avais présenté ici même en octobre 2022 et qui avait reçu quelques jours plus tard le prix Vendredi. La croisant la semaine dernière dans le cadre du Livrodrome qui stationnait à Lons-le-Saunier, j'ai acheté son nouveau livre, intitulé Géographie de la peur.

Claire Castillon nous entraîne cette fois-ci à l'intérieur de Maureen, une jeune fille de 18-19 ans, qui souffre d'un TAG – non, un TAG, ce n'est pas un graffiti tracé sur un mur, c'est l'acronyme pour « trouble anxieux généralisé ». Elle vit encore chez ses parents et a le plus grand mal à sortir de chez elle pour aller à la fac.

L'autrice a confié la narration à Maureen, qui se fait pour nous géographe de sa peur, nous entraînant dans les méandres de son esprit. Qui ne connaît pas aujourd'hui un ado qui n'arrive plus à se lever le matin pour aller au collège ou au lycée, un jeune auquel en désespoir de cause on a collé l'étiquette de « phobique scolaire » ? Ou bien quelqu'un qui a de soudaines et incompréhensibles « attaques de panique » dans la rue, dans un magasin  ? Cette cause désespérée, l'héroïne de Claire Castillon nous la fait explorer, en compagnie de ses parents, de son frère Alex, de Jérôme son infatigable ami et de quelques camarades de classe qu'elle n'a pas encore totalement lassés avec ce qu'ils nomment tous son « truc ».

C'est que faute d'identifier une cause, faute d'entrer dans un catalogue de maladies répertoriées, le mal-être de Maureen, son « truc », reste inclassable. Elle nous répète à plusieurs reprises qu'elle est ainsi depuis dix-neuf mois, ce qui laisse penser au lecteur qu'un événement traumatique est à l'origine de son état mental et de ses malaises, que cet événement va nous être décrit, et qu'il nous fera comprendre quelque chose.

En attendant cette révélation, Maureen galère, n'arrivant plus à sortir de chez elle. L'autre pilier dans sa vie, en dehors de Jérôme, c'est son psy, le Dr Mary dont elle a dû concéder l'emploi à ses parents mais dont le leitmotiv - « et vous, qu'est-ce que vous en pensez ? » - ne suffit pas toujours à donner du sens aux séances et à la vie de sa patiente.

Au bout de quelques mois, un emploi d'hôtesse va fournir à Maureen cette sorte d'armure qui lui manquait pour affronter le monde qui l'entoure, qu'elle perçoit tout en aspérités et en reliefs menaçants. Alors qu'elle avait régulièrement, lors de ses crises, la sensation de se détacher intérieurement d'elle-même, ce qui la conduisait à une sorte de paralysie de son être, ses fonctions d'hôtesse lui permettent en quelque sorte de se dédoubler plus objectivement et de confier à un personnage, en uniforme, le soin d'affronter le monde extérieur à l'aide de comportements codifiés, par une sorte de pilotage automatique.

La caméra subjective de Claire Castillon entraîne le lecteur dans le vertige intérieur de Maureen, avec une force saisissante. L'incommunicable nous est communiqué pendant que l'entourage de la jeune femme semble rester à l'extérieur, incapable d'interpréter correctement les signaux désordonnés qu'elle lui envoie. Peu à peu pourtant se dessine un chemin, qu'on dirait de « résilience », peut-être parce qu'en dépit des maladresses des uns des autres, Maureen n'est pas rejetée et reste entourée. Du moins Claire Castillon a-t-elle voulu qu'il en soit ainsi et que Maureen puisse entrevoir la sortie de cette « cage invisible » dont elle a elle-même, comme elle le dit, « dessiné les contours afin de se protéger de son cerveau ». Par une boucle du récit, l'autrice suggère in fine que l'écriture aura été une voie de salut pour son héroïne, manière peut-être pour Claire Castillon de nous dire quelque chose d'elle-même.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:42) :



Géographie de la peurClaire Castillon – collection Scripto, Gallimard Jeunesse (165 pages, 10,50 €)

vendredi 28 juin 2024

Le soleil est nouveau chaque jour

 

Ils avaient la tête en vrac à force de soirées fumette et alcool. Le monde tel qu'il était ne leur plaisait guère mais ils attendaient qu'il change. Et puis un beau jour, ils se sont décidés à conjuguer le verbe agir au présent. Ils ont répondu à un appel lancé sur Internet, ils ont traversé la France dans la vieille Clio de Fatou et ils se sont retrouvés perchés à quinze mètres de hauteur, dans des cabanes posées sur de vieux chênes promis à l'abattage, rejoignant un combat entamé par d'autres.

L'enjeu : protéger un beau morceau de forêt de Lorraine, promis à la destruction par un projet d'entrepôt géant porté par une multinationale américaine et un maire d'une petite commune séduit par la promesse de quelques dizaines d'emplois plus ou moins précaires.

Leur seule chance de réussir : mobiliser la presse et l'opinion en faveur de leur cause avant que la police n'entreprenne de les déloger.

En écrivant Le soleil est nouveau chaque jour, Eric Pessan a composé une sorte de manuel du parfait petit zadiste, mais vu de l'intérieur, puisque c'est Thomas, l'un des protagonistes, qui raconte cette aventure collective. Il est arrivé de Nantes avec Fatou, Antoine et surtout Klara, une jeune réfugiée ukrainienne, avec laquelle il est en couple depuis quelques mois.

Ils ont prévu de tenir trois semaines, en emportant des vivres en conséquence. Thomas tient une sorte de journal de l'occupation, mais l'auteur a pris soin de casser une narration trop linéaire. Il décrit notamment l'évolution de Thomas dans son environnement familial, avec un père très engagé dans sa commune, qui est à l'évidence son modèle, quoique cet engagement n'ait laissé que la portion congrue à sa relation avec ses enfants, Thomas et sa sœur Julie.

Nous sommes à l'ère du portable, des réseaux, qui permettent de communiquer, de poster des films, des commentaires sur l'action entreprise sans qu'il soit nécessaire de redescendre à terre. C'est le soleil, ce soleil nouveau chaque jour selon le mot d'Héraclite*, qui recharge les téléphones.

Et bientôt l'action des seize jeunes gens, cinq filles et onze garçons, va être connue des journalistes et du grand public. L'intervention des gendarmes est guettée. Les jeunes comptent sur le fait qu'un assaut serait trop dangereux et à l'évidence ce n'est pas cette option qui est prise. Du moins au début.

Les jeunes activistes vont vite mesurer la versatilité des médias qui ne se nourrissent que de nouveautés. Ils vont essayer néanmoins d'entretenir leur intérêt en variant interviews, récits. Obtiendront-ils gain de cause, en l'occurrence l'arrêt du projet ? Et la cohésion du groupe, celle des couples - celui que forme Thomas et Klara - résisteront-elles à l'usure du temps, aux conditions atmosphériques, à la pression policière ?

Vous le saurez en lisant le livre d'Éric Pessan qui nous livre là un passionnant roman d'apprentissage, la radiographie d'un engagement et une leçon de politique donnée par la jeune génération. Indispensable en ces temps de fièvre démocratique.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:58) :



Le soleil est nouveau chaque jourÉric Pessan – Médium+ de l'école des loisirs (186 pages, 14 €)

* fragment 88 dans l'édition de Marcel Conche aux PUF

vendredi 21 juin 2024

Quatre albums

 Je ne vous parle pas assez souvent d'albums pour tout-petits, vous savez, ces livres qu'on leur lit le soir avant qu'ils ne s'endorment ou quand ils viennent vous voir dans la journée en vous disant d'un ton geignard « j'm'ennuiiiie ». Eh bien, aujourd'hui, j'ai décidé de me rattraper en vous proposant quatre livres bien différents, démontrant si besoin était la variété des propositions des éditeurs.



Pourquoi ne pas commencer par ce « beau bouquet » composé par Lucie Brunellière ? L'argument en est simple. Un petit garçon se promène dans son jardin, chez sa voisine, à la campagne, il traverse une forêt, arrive au bord de la mer, et finit même par escalader une montagne pour vous présenter un superbe bouquet de fleurs qui veut tout simplement dire « je t'aime ». A l'arrivée, vous aurez mis un nom sur dix-neuf fleurs – si j'ai bien compté – et après les avoir rencontrées une à une vous pourrez inviter votre jeune lecteur (ou lectrice) à les reconnaître dans le bouquet final. Quitte à revenir en arrière pour retrouver l'endroit où telle ou telle a été cueillie, et son nom. C'est un album grand format, paisible, aéré, utile et le dessin est aussi précis que la couleur est chaude. C'est un album pour se souvenir des fleurs et oublier la pluie !

Un beau bouquet est publié aux éditions de L'agrume, sous la signature de Lucie Brunellière (44 pages, 16,50 €)


Aimez-vous l'Afrique ? Alors je vous propose de vous embarquer dans le taxi-brousse de Papa Diop. L'éditeur Syros a eu la bonne idée de rééditer dans un même volume l'histoire racontée par Christian Epanya à deux époques de la vie de Papa Diop. C'est Sène, le neveu qui expliquen d'abord comment et pourquoi son oncle a eu tant de succès en se lançant dans l'achat et l'exploitation d'un mini-bus sur la route entre Dakar et Saint-Louis, soit près de 260 km. L'auteur-illustrateur dépeint un Sénégal haut en couleurs à travers une série de scènes vivantes, toutes plus pittoresques les unes que les autres, qu'il s'agisse d'une fête nocturne, d'une périlleuse traversée à la saison des pluies, d'un mariage ou d'un enterrement. Papa Diop et son taxi-brousse sont toujours prêts à servir la communauté. Le taxi-brousse aurait coulé une retraite paisible au musée de l'automobile de Dakar si le jeune Sène devenu grand et gardien du musée en question n'avait eu l'idée d'aller saluer son oncle, lui aussi à la retraite. S'ensuit une nouvelle expédition du souvenir, à bord du taxi-brousse ranimé pour l'occasion. L'auteur illustrateur explique que le personnage de Papa Diop figure le Sénégalais moyen évoluant « dans un coin du monde où l'accueil et la joie de vivre sont élevés au rang de religion. »

Papa Diop et son taxi-brousse est un album grand format écrit et illustré par Christian Epanya et paru chez Syros (64 p, 15 €). A noter que deux QR codes permettent d'accéder gratuitement au livre audio, raconté par Thierno Diallo et accompagné par une musique instrumentale africaine.


Le troisième album que je voulais vous présenter est l'œuvre de l'illustratrice Juliette Armagnac, également autrice pour ce livre. Album bilingue, il s'inspire d'une comptine occitane destinée à endormir les enfants et intitulée SÒM, SÒM, qui signifie, « sommeil, sommeil ». C'est l'histoire d'un petit garçon qui voit  le soir tomber et sent une présence diffuse dans la maison, quelque chose qui s'approche de lui et à laquelle il résiste comme il peut jusqu'au moment où elle s'empare de lui et l'entraîne dans un long voyage : le sommeil. De la chaise au lit, le décor se transforme, se fait onirique, aspire le petit garçon qui s'envole dans les bras de Morphée. De menaçant qu'il était le sommeil est devenu voyage dans les airs : comment ne pas s'y abandonner ? D'un dessin précis, réaliste, Juliette Armagnac campe un enfant solitaire aux prises avec ses émotions au seuil de la nuit qui vient. Et c'est aussi juste qu'apaisant, au plus près de ce mystérieux passage de la veille au sommeil qu'il s'agit d'apprivoiser pour repousser les fantômes qui l'accompagnent si souvent.

SÒM, SÒM, de Juliette Armagnac est paru aux éditions Arphivolis à Prayssas, dans le Lot et Garonne. C'est aussi un livre-atelier, accompagné de silhouettes à découper, à poser sur un cercle phosphorescent avec d'autres objets qui pourront composer la scène d'un rêve à venir, une vision rassurante sur laquelle s'endormir (26 pages, 19,50 €, dès 3 ans)


C'est samedi dernier, au salon de Champcevinel près de Périgueux, que j'ai rencontré Juliette Armagnac. Non loin d'elle, ZAD dédicaçait aussi les livres et les albums qu'elle a créés en compagnie de Didier Jean. Didier Jean et ZAD, voilà un fameux tandem d'auteur-illustratrice et je n'ai pas résisté à un album dont le titre m'a tout à fait paru de saison : « L'agneau qui ne voulait pas être un mouton ».


Soit un troupeau de moutons qui vivait paisiblement sur un pré, au bord d'une falaise. La couverture de l'album, montrant la gueule ouverte d'un énorme loup ne laissait rien présager de bon. Et de fait nuit après nuit, le loup vient se servir : un mouton malade, puis un mouton noir, puis une brebis et ses petits. Le troupeau ne réagit guère, lâchement résigné aux prédations répétées du loup. Seulement quand le loup s'attaque au bélier du troupeau, rien ne va plus. Privé de son chef, les moutons décident de réagir et c'est un petit agneau qui va servir d'appât et... de piège. Vont-ils réussir à se débarrasser du loup ? La fable de cet album, sélectionné par l'Education nationale et parrainé par Amnesty international, est transparente. Et pour ceux qui n'auraient pas compris, l'album se conclut par le texte d'un pasteur protestant écrit au lendemain de la deuxième guerre mondiale :

Quand ils sont venus chercher les juifs
je n'ai rien dit
car je n'étais pas juif.

Quand ils sont venus chercher les communistes
je n'ai rien dit
car je n'étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes
je n'ai rien dit
car je n'étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les catholiques
je n'ai rien dit
car je n'étais pas catholique.

Quand ils sont venus me chercher
il n'existait plus personne
qui aurait voulu ou pu protester.

L'agneau qui ne voulait pas être un mouton est un album écrit par Didier Jean et illustré par ZAD, paru chez Syros (40 pages, 7,50 €).

Pour écouter cette chronique :



vendredi 14 juin 2024

Le pays de sable

 



Avec Le pays de sable, l'école des loisirs vient d'éditer la sixième des Histoires naturelles de Xavier-Laurent Petit. Comme le souligne la présentation de l'éditeur, chacun de ces livres est « à la croisée de la fiction et du documentaire », sortes d'aventures écologiques auxquelles ses jeunes personnages sont confrontés, à la rencontre d'une nature tantôt accueillante tantôt sauvage, qui paraît souvent menacée.

Je vous avais présenté ici même, il y a déjà cinq ans, Les loups du clair de Lune, qui se passait en Tasmanie, la grande île au sud-est de l'Australie. Le pays de sable où Xavier-Laurent Petit nous entraîne cette fois, c'est le Sahara mauritanien.

Khadija revient au pays après quinze années d'absence. Elle a fait ses études en France, est devenue médecin, s'est mariée, mais son fils Yani n'a jamais rencontré son grand-père Hassen Ibn Alhamazen que tout le monde appelle dans son pays Mossi, qui veut dire  « Maître »

Yani a dix ans, il est très impressionné par ce grand-père, qui très vite veut l'emmener en expédition dans le désert. Évidemment, Mossi tiendrait à partir seul avec son petit-fils, il a tant de choses à rattraper avec lui. Et puis, il est question d'une initiation, entre hommes, à la vie du désert. Khadija, qui en connaît les dangers, va-t-elle laisser Yani partir sans elle ?

Une fois cette question résolue, Yani se retrouve embarqué au cœur du désert où il va découvrir le métier de son grand-père : chamelier et la vie par 50° C, la soif, la faim, les étoiles qui guident les caravanes la nuit..

Yani va s'apercevoir à son corps défendant que le désert n'est jamais entièrement désert et surtout qu'il n'est pas peuplé que de gens recommandables...

Mossi met à l'épreuve son petit-fils comme s'il voulait en faire son successeur et l'ajouter à la lignée familiale des chameliers, de père en fils. Ce n'est pas tout à fait le projet de Yani ni de sa mère, mais en quelques jours, Yani va faire des découvertes fondamentales qui lui serviront toute sa vie. Mise à l'épreuve elle aussi par son père, Khadija n'aura de cesse de lui démontrer qu'elle a conservé en elle ses enseignements, répétant, comme une antienne filiale : « Abba, je n'ai rien oublié ».

Xavier-Laurent Petit dépayse radicalement son jeune héros et nous avec lui, nous offrant un superbe roman d'apprentissage et une leçon de dépouillement de soi.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:28) :

Le pays de sable (Histoires naturelles)Xavier-Laurent Petit – Neuf de l'école des loisirs (203 pages, 12 €) 

vendredi 7 juin 2024

Demain n'aura pas lieu

 


« Et vous, que feriez-vous s'il vous restait trois jours à vivre ? » Dans les remerciements qui servent de postface à son roman, Iuna Allioux explique que c'est cette question posée pendant une conversation entre amis qui a mis en route l'écriture de ce qui est devenu Demain n'aura pas lieu. Précisons tout de suite, car cette question pourrait être sujette à bien des interprétations, que l'héroïne du roman n'est pas condamnée par quelque maladie ou par une sentence de mort qui lui aurait été signifiée. Non, plus simplement, c'est le monde vivant qui va disparaître, grillé par notre soleil, ce bon vieux soleil qui aura été si longtemps notre bienfaiteur. Et la météo semble formelle : il gonfle, les astrophysiciens l'ont confirmé, et c'est pour dans trois jours. Il fait si chaud, de plus en plus chaud, qu'on ne peut pas douter, pour une fois, que cette prévision se réalise. Le suspense n'est pas là.

Asumi est une jeune adolescente née au Japon et venue en France à l'âge de sept ans avec sa mère, prénommée Gin. Maxence est son meilleur ami depuis leur première rencontre à l'école. Asumi a un autre ami très cher, un ryukin, nommé Dak-Ho, un poisson qui vit dans un grand bassin où elle aime le rejoindre, sous l'eau. Dernier trait d'Asumi : elle s'évanouit souvent et ces évanouissements sont en général précédés, accompagnés, suivis de séquences oniriques où elle semble revivre des événements du passé dont elle n'a pas la clé. Elle pourrait faire sienne cette phrase tirée d'une lettre écrite à Rodin par Camille Claudel : « il y a toujours quelque chose d'absent qui me tourmente ».

La première absente, c'est sa mère qui, dans cette période cruciale, prend l'avion pour le Japon, laissant sa fille seule à Paris. Son travail l'appelle impérativement à Tokyo. Alors que chacun n'a qu'une hâte, c'est de se rapprocher des siens, hâte qui sature tous les moyens de transport, Gin est partie. Asumi ressent douloureusement ce départ. Heureusement, il y a Bo-Wang le restaurateur ami, Maxime et sa famille et Dak-Ho, le ryukin. Et surtout il y a Ji Eunji, un écrivain coréen dont Asumi est tombée amoureuse, de cet amour de tête que la distance nourrit et exténue à la fois. Elle lui a écrit, il lui a répondu et sa réponse est pour Asumi le plus précieux des viatiques. Quand elle apprend qu'il est en France, à Paris, elle fait tout pour le rencontrer. Y parviendra-t-elle ?

Curieusement, ce roman qui met en scène les trois derniers jours de l'humanité ne ressemble pas à un film-catastrophe ou apocalyptique, qui pourrait nourrir légitimement quelque éco-anxiété. Tout se passe comme si les destinées individuelles devenaient moins tragiques d'être prises dans une même fatalité, la fin collective de l'humanité. Parce qu'aussi à la faveur des événements qui se précipitent, des révélations sur son histoire personnelle vont lever les secrets qui entravaient Asumi et l'autoriser enfin à aimer et à être aimée. Juste avant la fin du monde.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:00) :



Demain n'aura pas lieu – Iuna Allioux – Sarbacane – (196 pages, 15 €)

vendredi 31 mai 2024

De délicieux enfants

 


Est-ce du lard ou du cochon ? De son propre aveu, c’est la question que Flore Vesco s’est posée après avoir mis un point presque final au manuscrit de ce qui allait devenir son troisième roman, De délicieux enfants. Flore Vesco, mes auditeurs fidèles la connaissent. Ils savent qu’elle a entrepris de revisiter les contes qui ont nourri tant d’enfances depuis Madame d’Aulnoye, Charles Perrault, les frères Grimm… En 2019, ce fut L’estrange malaventure de Mirella, puis en 2021 D’ors et d’oreillers, tous ouvrages couronnés de nombreux prix tant l’audace et la nouveauté de leur style et de leur langue ont saisi et séduit les lecteurs les plus aguerris. En 2024, notre autrice opère un nouveau détournement, celui du Petit Poucet et à nouveau elle rebat les cartes du conte, les brouille et nous embrouille au point que nous aussi, à la suite de l’autrice, nous ne savons plus jusqu’à la fin qui du lard ou du cochon va l’emporter dans ce récit. 

Donc, il était une fois une famille, le père, la mère et les six, non pardon, les sept enfants, trois paires de filles et une petite ravisée surnommée Tipou, une pauvre famille dont le père bucheron a bien du mal à subvenir à ses besoins élémentaires. Pour tout dire, si l’affection la plus vive lie ensemble les parents à leurs filles et les filles à leurs parents, la disette règne avec la même vivacité et les choses ne vont pas s’améliorer quand sept garçons esseulés et affamés frappent à la porte de la chaumière, par une froide soirée d’hiver aussi mal chauffée que nourrie.

Des garçons ! Les sept filles n’en avaient jamais vu et très vite la curiosité de découvrir comment ils sont faits s’empare de ces demoiselles dont les aînées ont tout de même dix-sept ans. La nature étant bien faite, il semble que la fratrie venue se réfugier chez elles soit parfaitement homothétique à la sororie qui l’accueille, ce qui ouvre bien des perspectives.

Très vite, les deux minus de chaque tribu, Tipou et Poucet, la fille et le garçon, vont se lier et dans le concert des voix qui racontent, iels vont faire entendre les leurs, singulières.

Pendant ce temps, les garçons, de timides qu’ils étaient arrivés, prennent de l’assurance, se gonflent, tandis que les filles, toutes entreprenantes qu’elles étaient au début, semblent se rencoquiller dans des essais de féminité, quand elles décident, avec l’assentiment et la complicité de leur mère, qu’elles auront des jupes en place de leurs pantalons. Les garçons manqués du début deviendraient-elles des filles réussies mais n’ont-elles pas beaucoup à perdre dans cette mue qui paraît pourtant naturelle ?

Au fait, ne sommes-nous pas dans le Petit Poucet ? N’y avait-il pas un ogre, une sorcière ? Qui aiguise son couteau ? Quels maléfices vont surgir ? De famines en méprises, la chair fraîche des unes et des autres suscite des convoitises de toutes natures. Flore Vesco n’a pas son pareil pour faire surgir les images incongrues des plus secrets désirs, dans une langue qui réinvente la violence primitive des sentiments, l’attraction des corps, les épreuves nécessaires de l’amour et de la vie.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:18) :


De délicieux enfants - Flore Vesco - Medium + de l’école des loisirs - mars 2024 (216 pages, 15 euros)

vendredi 24 mai 2024

Les enfants de Chatom

 



Nous sommes en 1928, à Chatom, un petit village sans histoire en Alabama. Du moins, apparemment sans histoire, car s'il n'y en avait vraiment aucune, Thomas Lavachery n'aurait rien eu à vous raconter, à part que Miss Ruffo l'institutrice, fume la pipe.

Dans un village, il y a toujours un homme ou une femme, qui vit un peu à l'écart, qui n'embête personne et que personne n'embête. Chatom n'échappe pas à cette règle, grâce à Stumpy Malone, un bûcheron géant qui vit tout seul dans une cabane vide et froide. Tout le monde a bien remarqué qu'à l'approche de l'hiver, il disparaît pour reparaître au printemps, mais nul ne sait où il va et nul n'a jamais osé le lui demander. À chacun ses affaires!

Mais un beau jour, Sam Harriott, quatorze ans, se met au défi de percer le secret de Stumpy, aidé par Alice, la fille du drugstore. Il commence à surveiller ses allers et venues, comptant bien le filer quand il sortira de sa maison pour aller s'enfouir on ne sait où. Seulement un jour, Stumpy disparaît de nouveau, tel un magicien, sans laisser de traces. Ce que Sam et Alice vont découvrir dépassera tout ce qu'ils avaient imaginé, au point qu'ils s'engagent l'un et l'autre à ne rien révéler aux gens du village.

Gens du village qui vont bientôt être tous occupés à recueillir et protéger un étrange garçon qui a le pouvoir de faire bouger des objets à distance. Thomas arrive au village visiblement traumatisé, en fuite, tout amaigri, apeuré mais Miss Ruffo va le prendre sous son aile pour le requinquer. Seulement voilà, Thomas, orphelin, était tombé sous l'emprise d'un monstre qui exploitait son talent et qui ne va avoir de cesse de le retrouver pour se remplir à nouveau les poches de dollars. Est-ce que tout le village mobilisé réussirait à protéger Thomas si d'aventure l'affreux Pankraz Kolff retrouvait sa trace ? Thomas en doute. Et vous qu'en pensez-vous ?
Je vous laisse le découvrir et je vous laisse aussi frémir sur le sort de Sam dont la tête dure va croiser une balle de base-ball non moins dure.

Thomas Lavachery raconte avec talent les riches heures d'un village solidaire dans l'adversité. On pense parfois à Mark Twain, à cette Amérique des gens simples qui se serraient les coudes et dont l'institutrice, le docteur et le curé, pour originaux qu'ils fussent chacun, suffisaient bien à leur bonheur, sans qu'il soit besoin d'un shérif.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:27) :



Les enfants de Chatom – Thomas Lavachery – Medium de l'école des loisirs – 2024 (205 pages, 13 €)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...