vendredi 4 novembre 2016

Renommer


Où passe la frontière entre la littérature pour la jeunesse et la littérature pour les « grands », dite générale ? Ni les éditeurs ni les auteurs et encore moins les prescripteurs ne sont d’accord sur son tracé. Sans doute est-elle mouvante et chaque nouveau livre la redessine à sa façon. On invente parfois de nouvelles classifications pour la déplacer : les anglo-saxons ont ainsi créé la catégorie « young adult » pour essayer de surmonter leur puritanisme qui, joint à leur protectionnisme culturel, leur interdit de traduire en anglais bon nombre de romans français d’aujourd’hui. « Jeune adulte », c’est sans doute plus valorisant pour le lecteur que « vieil ado » ! En 2004, un colloque s’était tenu à Cerisy sur cette question des limites. Il s’intitulait : « Littérature de jeunesse, incertaines frontières ». Une chose reste sûre : les livres pour la jeunesse se reconnaissent partout au fait qu’ils peuvent être lus par tout le monde et donc partagés entre toutes les générations.

C’est une autre certitude littéraire que nous fait partager l’école des loisirs en publiant ces jours-ci le nouveau livre de Sophie Chérer, intitulé Renommer. Au commencement de toute forme de littérature sont les mots, mais si l’on ne veut pas se payer de mots, justement, il faut sans doute se demander comment les mots eux-mêmes ont commencé, remonter à leurs premiers balbutiements, lorsqu’ils n’étaient encore que des racines qui se promenaient, indécises,  entre les langues, hésitant à se fixer dans l’une ou l’autre. Juste avant Babel. C’est à quoi s’emploie notre auteure, accompagnée par les illustrations décalées et joliment ironiques de Philippe Dumas.

Sophie Chérer introduit sa promenade dans le trésor des mots  en évoquant une rencontre avec des élèves de 6ème. Interrogée par l’un d’eux sur ce qu’elle était en train d’écrire, elle s’est mise à leur parler d’étymologie et de la fabrique des mots. C’est sans doute l’écoute passionnée qu’elle a suscitée qui l’a convaincue qu’elle était en train d’écrire un livre pour la jeunesse, aussi nécessaire qu’une quelconque fiction et qui fera aussi, n’en doutons pas, le régal des professeurs de français.


Sophie Chérer fait bien plus que nous promener dans une sorte de dictionnaire personnel. Qu’elle évoque l’économie, la nature ou la société, ses convictions sociales, sa foi même, surgissent au détour des mots qu’elle tourne et retourne comme un jardinier bêche la terre : crise, pollution, laïcité, religion, pour ne donner que quelques exemples, retrouvent les couleurs d’une révolte nécessaire face à toutes les langues de bois qui ont laissé pâlir leur sens. A retrouver ainsi la saveur de mots, les pays d’où ils viennent, peut-être allons nous mieux les accueillir et entendre ce qu’ils ont à nous dire, non seulement du passé, mais aussi de notre avenir.

Renommer - Sophie Chérer (illustrations de Philippe Dumas) - l'école des loisirs (278 pages, 16,50 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:40) :


vendredi 28 octobre 2016

L'amour, le Japon, les sushis et moi


Il faudra bien que je vous parle un jour des mangas, ces bandes dessinées importées du Japon, dont les Français sont les premiers consommateurs, immédiatement derrière les Etats-Unis : ne me demandez pas pourquoi ! Pour le moment, commençons par nous familiariser avec les mœurs du pays du Soleil levant en découvrant le livre de N. M. Zimmermann, intitulé L’Amour, le Japon, les sushis et moi. Cette jeune auteure pour la jeunesse, tombé amoureuse à 12 ans du Dracula de Bram Stoker, a depuis commis une dizaine de livres sur les vampires et autres terreurs du même acabit avant de se décider 1°/ à étudier le japonais 2°/ à aller passer un an à l’université de Nagoya pour travailler ses kanji et son accent nippon ni mauvais.

C’est ce séjour qui a nourri son dernier roman. Celui-ci narre les aventures d’une Française de 15 ans plongée brutalement par sa mère, chercheuse expatriée, dans le système scolaire local et confrontée plus largement aux us et coutumes d’un pays durement exotique. La narratrice, dénommée Lucrèce, découvre peu après la rentrée que les clubs dans son lycée, comme bien d’autres choses, n’ont malheureusement rien de facultatif. Pressée par son professeur principal de s’inscrire, elle choisit, à l’arrache, le Club des amateurs de sushis, devenant son 5ème membre. 

Bien que Lucrèce les ait sauvés de la dissolution, car, selon le règlement du lycée, un club doit comprendre au minimum 5 membres, Oda, Miki et Saya l’accueillent plutôt froidement, surtout quand elle pose la question qui fâche : « Qu’est-ce qu’on fait ? » Aucun des trois n’a l’intention de lever le petit doigt pour confectionner des sushis ou quoique ce soit d’autre et Ryu, le second garçon, est aux abonnés absents. Comment la Française va-t-elle parvenir à remuer tout ce petit monde ? Ah, oui, il y a aussi le mot Amour dans le titre. Sachant que c’est Oda qui a invité Lucrèce à rejoindre le club, mais que Ryu s’avère être son voisin d’immeuble, qui donc va l’emporter ?
Zimmermann conte avec une verve aussi comique que caustique le choc culturel franco-japonais. Lucrèce a un petit frère, Maximilien, qui voit des monstres partout dans l’appartement et qui est  flanqué d’un chien trouvé et affreux, appelé pour cette raison Trobeau. S’ajoutent donc, au récit d’acclimatation d’une adolescente, l’intrigue quotidienne d’une famille monoparentale puisque le papa, perdu quelque part dans l’Himalaya, en a laissé les rênes à une tête chercheuse bien plus fantaisiste que ne le sont sa fille, son fils et son chien réunis.

En lisant L’Amour, le Japon, les sushis et moi, vous saurez tout, tout, tout sur le Japon.

L'amour, le Japon, les sushis et moi - N.M. Zimmermann - Albin Michel Jeunesse litt' (416 page, 15,90 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:26) :

vendredi 21 octobre 2016

Papa sur la Lune



Au seuil de la littérature, alors que l’écrit est encore pour le tout-petit « une source close, une fontaine scellée », telle la fiancée du Cantique des cantiques, c’est l’image qui lui fait signe et lui dit : « Viens, entre chez moi sans peur ». « Chez moi », c’est-à-dire dans la forêt des contes, dans l’univers des albums : autant de portes colorées qui vont conduire doucement l’enfant jusqu’au monde des lettres.

Confortablement installés, l’enfant sur vos genoux, ou assis dans son lit et vous à côté de lui, ouvrez grand le livre et commencez la lecture à voix haute, cette clé de tous les apprentissages ultérieurs. Une petite main vous arrête parfois, corne la page, revient en arrière, s’attarde sur une image. Lui dit « sa » et vous, vous reprenez : « chat », renouant inlassablement avec le fil interrompu du récit. Les enfants réclament souvent le même album, la même histoire, puisant dans cette répétition l’assurance que leur donne aussi leur doudou. C’est cette répétition qui va fonder leur désir de nouveau, qui sera un jour indéracinable.

Alors que les mots ne sont encore que des signes muets, la beauté des images les précèdent. Et il faut bien avouer que nous sommes gâtés par ces immenses artistes que sont les illustrateurs, femmes et hommes, si nombreux et si divers aujourd’hui.

***

Ce n’est pas un album récemment paru que j’ai choisi de vous présenter. Papa sur la Lune, d’Adrien Albert, a été publié par l’école des loisirs en avril 2015. Mais il conte l’histoire intemporelle d’une petite fille, Mona, qui va passer son week-end chez papa. De ce déplacement bien ordinaire, que vivent chaque semaine des milliers d’enfants dont les parents sont séparés, Adrien Albert a fait un voyage aussi spécial que spatial : bien obligé, puisque papa est parti habiter… sur la Lune.

Maman a préparé soigneusement le départ : combinaison, fusée, vaisseau, capsule et… doudou, rien ne manque à cette mission Apollo hebdomadaire. A l’arrivée sur la Lune, le week-end chez Papa tient sur une page de neuf cases, dans lesquelles l’enfant peut identifier autant de moments de sa vie là-haut : « Mona fait de la patinette », « Mona joue avec Papa », « Papa sèche les cheveux de Mona », etc. Et déjà, c’est dimanche soir, il faut revenir sur Terre.

D’une situation devenue banale, mais pas toujours facile à vivre, Adrien Albert a su faire un conte moderne et décalé, habillé de couleurs optimistes, tantôt vives, tantôt pastel, où chaque acteur, père, mère et enfant met du sien pour que tout se passe au mieux, en dépit de l’éloignement. La ligne claire du dessin fait penser irrésistiblement à l’album d’Hergé, On a marché sur la Lune.


Et quelle émotion de se tenir près d’un tout-petit, un si bel album entre les mains. Allez, vous êtes bien calés tous les deux ? Pour cette fois, c’est moi qui lis, vous allez peut-être m’entendre tourner les pages…

Papa sur la Lune - Adrien Albert - l'école des loisirs (36 pages, 12,70 €)

En podcast sur RCF Loiret (je vous lis l'album à 2:50 mais... sans les images !) :

vendredi 14 octobre 2016

Le club des millionnaires express



Saluons Mediaspaul, la maison d’édition religieuse québécoise, qui lance en France, sous le label Libertad, une collection destinée à la jeunesse. Elle en a confié les rênes à Bertrand Ferrier, l’un des meilleurs spécialistes français du domaine, auquel il a consacré naguère une thèse universitaire passionnante intitulée Tout n’est pas littérature !  publiée en 2009. Sa présence à la tête de Libertad est, en soi, la promesse d’ouvrages décoiffants. Le label nous annonce d’ailleurs des livres liiiiibres, avec quelques « i » de trop, déclinés en zinattendus, zilarants et zincroyables, avec autant de « z ». La cible ? Les jeunes de 9 à 13 ans, filles et garçons, ceux du moins que l’école et internet n’ont pas encore dégoûtés de la lecture.

Les trois premiers titres, Ézoah, de Maxime Fontaine et Bertrand Ferrier soi-même, Le secret du coquillage, de Nataly Adrian et Le club des millionnaires express , de Dan Gutman, viennent de paraître le 15 septembre.

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N’allez pas seriner à Mademoiselle Gina Tumolo, 11 ans, que l’argent ne fait pas le bonheur. Au seuil d’un été qui s’annonce ennuyeux, Gina, qui lorgne vers le fabuleux destin de Bill Gates, n’a qu’un rêve : devenir millionnaire. Si possible avant la rentrée prochaine. Quand on habite aux Etats-Unis, quoi de plus légitime et de plus impérieux ? Gina s’impose donc rapidement en pédégère de l’entreprise qui va la rendre riche, en s’adjoignant comme vice-président Rob, une sorte de baron perché du même âge qu’elle et qui parle comme un livre. Quincy, dix ans, une bavarde pas toujours compréhensible quand elle s’exprime, va hériter le contre-emploi idéal pour elle : directrice de la communication. C’est enfin parce que Gina n’arrive pas à les faire dégager que les jumeaux pots-de-colle, Eddie et Teddy Bogle, 16 ans à eux deux, sont engagés dans l’aventure estivale, complétant ce club de futurs – très jeunes - millionnaires.

Dan Gutman est américain et auteur d’une centaine de romans pour la jeunesse dont un bon nombre consacrés au base-ball, qui n’auraient qu’un intérêt ethnographique pour des petits Français. Le club des millionnaires express, en revanche, relève d’une thématique universelle qui tracasse très tôt les enfants, avec le lancinant problème de l’argent de poche, nécessaire mais jamais suffisant. On ne révélera pas ici dans quelle entreprise l’ambitieuse Gina mène son quintet, ni comment. Mais le fait est que nos cinq zozos vont parvenir à mettre en ébullition la petite ville de Farmington, qui se morfondait au fin fond de l’État du Maine, et entrevoir un instant gloire et richesse.


Gina est la narratrice pétulante de ce livre et les dialogues inventés par Dan Gutman, caustiques à souhait, font souvent mouche, méritant le label zilarant affiché en couverture. En arrière-plan, la satire d’une opinion prête à gober la moindre salade, assaisonnée par les media avec le plus parfait cynisme, pourra faire réfléchir utilement les jeunes et moins jeunes lecteurs aux petits travers de l’information à l’ère des folles rumeurs et des soupçons complotistes.

Le club des millionnaires express - Dan Gutman - Libertad (168 pages, 13 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:56) :

mercredi 12 octobre 2016

Zapland


Après les livres ?


Zapland est un pays de nulle part pas loin de chez nous, où vit Tanee, 8 ans. Nous sommes en 2054 et il n’y a plus de livres. Du coup, apprendre à lire pour choisir son sachet de soop est devenu plus ou moins facultatif. Les parents de Tanee, pas inquiets pour un sou, laissent encore deux ou trois ans à leur fille pour y parvenir, grâce aux méthodes pour le moins ludiques de son instit’, Madame Poincom, 82 ans au compteur. Laquelle est proche de la retraite, rassurons le SNI !

Marie-Aude Murail a écrit Zapland après deux ans d’inventaire personnel et familial et 300 pages de « mémoires », déposées au fond d’un tiroir [1]. Elle s’était alors demandé avec un brin d’angoisse si elle réécrirait jamais pour la jeunesse. D’ailleurs avait-on encore besoin de livres et donc d’écrivains ? Sous son humour et son apparente légèreté, Zapland porte donc les traces de ces doutes intimes et de ces interrogations d’époque, nourris sur le moment par le visionnage répété de Fahrenheit 451, de François Truffaut, et la relecture du livre de Ray Bradbury.

C’est grâce à ce texte court, mettant en scène un clone à peine futuriste de Romarine – l’illustration est d’ailleurs due à Frédéric Joos qui a su camper si bien L’Espionne dans J’aime Lire - que Marie-Aude a pu renouer avec l’écriture pour autrui et, quelque temps plus tard, entamer la série des Sauveur & Fils.

Au fond, Zapland est peut-être un conte d’avertissement à l’usage… des écrivains, à l’approche de la tornade numérique qui pourrait les emporter, eux et leurs livres ! Mais Marie-Aude Murail n’a pas voulu abandonner ses lecteurs, petits et grands, sur une note pessimiste : on leur laissera découvrir la chute de ce récit. En devenant archéologue du livre malgré elle, Tanee a peut-être trouvé sa vocation.

Il n'est évidemment pas fortuit que ce livre, écrit au moment où l'école des loisirs célébrait son cinquantenaire, soit dédié à Jean Delas, co-fondateur de la maison d'édition et pour qui "lire est le propre de l'homme".

Zapland - Marie-Aude Murail - ill. Frédéric Joos - Mouche de l'école des loisirs - 2016 (87 pages, 8,50 €)

[1] Manuscrit que l'amicale insistance de Julia Pavlowitch et Sophie de Sivry saurait extraire de son tiroir pour se voir éditer : En nous beaucoup d'hommes respirent - L'Iconoclaste - 2018 (375 pages, 8,20 € au Livre de Poche)

vendredi 7 octobre 2016

Jésus, comme un roman


L’avantage, avec la littérature pour la jeunesse, bien des auteurs vous le diront, c’est que les livres ne disparaissent pas du jour au lendemain des rayonnages des libraires. Jean Delas, l’un des confondateurs de l’école des loisirs, aime à répéter qu’il n’édite pas des best-sellers mais des long-sellers, des titres qui restent au catalogue et qui se vendent sur 5, 10 parfois 20 ans. C’est particulièrement vrai dans le cas des albums. Car il n’est pas rare que des jeunes parents rachètent à leurs enfants ceux qui les ont bercés quand ils étaient eux-mêmes tout-petits. Mais c’est aussi vrai pour certains livres destinés aux premiers lecteurs voire aux adolescents.
***
Comme c’est la rentrée des KT et des aumôneries, je veux vous parler d’un de ces « long-sellers ». Publié par Bayard il y aura bientôt vingt ans, Jésus comme un roman est le résultat d’une commande passée par l’éditeur catholique à Marie-Aude Murail, l’auteur pour la jeunesse bien connue. A l’époque, Bayard souhaitait offrir aux jeunes lecteurs quelque chose qui n’existait pas : une sorte de biographie de Jésus  destinée à ceux qui, vierges de toute éducation ou culture religieuse, ne savent strictement rien du fondateur du christianisme. Nous en croisons tous les jours. Marie-Aude Murail a relevé le défi, constatant d’emblée que les quatre évangiles, « avec leur narration en patchwork, leurs nombreux personnages et un contexte historique mal connu sont d’une lecture peu accessible aux jeunes d’aujourd’hui. »

Après quelques essais et tâtonnements, l’auteure a décidé, plutôt que de raconter une énième « vie de Jésus », de plonger le jeune lecteur dans un récit d’aventures qui commencerait par où les évangiles se terminent, à la manière d’un roman policier construit en flashback : « un cadavre a disparu, qu’en ont-ils fait ? ». Tout en restant au plus près du texte des Ecritures, elle a choisi l’apôtre Pierre comme narrateur de cette histoire. C’est donc un récit inédit au « je », l’écrivaine s’étant glissée dans la peau du plus tourmenté des disciples. En 22 courts chapitres tendus, conclus par un épilogue, nous suivons Pierre sur les clairs chemins de Galilée, du premier qui s’intitule Disparu ! au dernier : Vivant.

Au moment de la sortie de son livre, Marie-Aude Murail a raconté à France Inter les circonstances particulières dans lesquelles elle avait composé cette histoire : « Je l’ai d’abord écrite, disait-elle, parce que ma mère était en train de mourir et que j’avais besoin de m’entendre dire : « N’aie pas peur ». Je l’ai écrite aussi parce que les enfants, mes enfants, nos enfants, peuvent à leur tour avoir besoin un jour que quelqu’un, sur la route, les accompagne et leur redise les mots d’amour d’un certain Jésus. Si ce quelqu’un, c’était moi, je n’aurais pas été écrivain jeunesse pour rien. »

Dès sa sortie, Jésus comme un roman a reçu le prix jeunesse 1998 du syndicat des libraires de littérature religieuse. Il a été traduit en allemand, en espagnol, en néerlandais et en italien.

Maintenant, je vous propose d’écouter Pierre. Il est chez lui, prostré, quand Jean entre brusquement. Nous sommes au matin de la résurrection, mais ni Pierre ni Jean ne le savent encore et notre jeune lecteur non plus :

(l'extrait lu est à 3:09)


Jésus, comme un roman - Marie-Aude Murail - Bayard (133 pages, 10,90 €)

vendredi 30 septembre 2016

Songe à la douceur


Peut-être désespérez-vous de comprendre ce qui se passe dans la tête de vos enfants, de vos petits voire de vos arrière-petits enfants ? Avec leurs écouteurs bien enfoncés dans les oreilles, les yeux rivés sur leurs écrans, le portable précieusement vissé dans la main gauche, sont-ils encore accessibles ? Ils semblent avoir plongé dans un monde qui vous échappe définitivement. Serez-vous encore capables de les rejoindre ?
Je vous propose une expérience. Ouvrir une porte qui vous conduira jusque dans leur cœur. Cette porte, ce sont des livres, qui sortent pas dizaines chaque jour, et qui leur sont spécifiquement destinés. La littérature pour la jeunesse, car c’est d’elle qu’il s’agit, est le miroir dans lequel vous allez les retrouver, et vous avec eux, miraculeusement rajeunis. C’est aussi aujourd’hui, une des plus dynamiques et des plus inventives, n’en déplaise aux Goncourt et autre Renaudot.

***

Un exemple entre tous ? En cette rentrée, ClémentineBeauvais publie Songe à la douceur, une invitation au voyage intérieur, qui emprunte son titre au poème de Baudelaire. C’est une histoire d’amour en deux temps, inspirée très librement de l’Eugène Onéguine, d’Alexandre Pouchkine et de celui mis en musique par Tchaïkovski. Mais il n’est nul besoin d’avoir jamais lu Pouchkine ou entendu Onéguine pour se laisser entraîner par ces jeunes héros contemporains, Olga et Tatiana, les deux sœurs, et leurs deux amis, Eugène et Lensky. Comment s’aime-t-on, trop tôt mais irrésistiblement, à 14 ans, à 17 ans ? Et si l’amour, contre toute attente, repasse les plats dix ans plus tard, va-t-on pouvoir se « re-aimer », et de quelle nouvelle façon ?

Clémentine Beauvais a eu l’audace d’écrire un roman en vers libres, comme son prestigieux modèle slave. Quoi de neuf en amour, à l’ère obsédée du téléphone portable et des sms ? Que reste-t-il des premiers émois moulinés à l’alexandrin numérisé ? Amours, amitiés, dans quelles couveuses urbaines naissent, grandissent et meurent aujourd’hui les sentiments ? Et, derrière ces apparences modernes, y a-t-il quelque chose de vraiment changé au royaume des couples ?

Accrochez-vous à la lecture. Ça va très vite, ça zappe, ça virevolte, ça textote. Vous serez peut-être perdus à un moment ou à un autre, entre l’avant et l’après, hier et aujourd’hui, les dialogues et les fors intérieurs, les voix djeunes et les voix off. Mais rassurez-vous, Clémentine Beauvais vous tient fermement la main et ne vous lâche pas. Même si vous avez un peu mal au cœur dans ses montagnes russes, laissez vous emporter, vous arriverez à bon port, un peu étourdis, mais définitivement ravis, comme je l’ai été.


D’ailleurs je ne résiste pas au plaisir de vous laisser quelques instants supplémentaires en compagnie d’Eugène : Clémentine Beauvais lui a prêté sa plume, moi je prête ma voix à Clémentine, vous savez, cette « voix haute » avec laquelle il ne faut surtout pas renoncer à lire des histoires, aux petits comme aux grands, encore et toujours :

(l'extrait est à 3:05) :

Songe à la douceur - Clémentine Beauvais - Sarbacane (240 pages, 15,50 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...