vendredi 16 décembre 2016

Le pays qui te ressemble


La dernière fois, je vous ai annoncé que nous parlerions de la famille, et je vous avais présenté Dysfonctionnelle, d’Axl Cendres. Je continue aujourd’hui.

Avec son roman Le pays qui te ressemble, Fabrice Colin, a lui, tenté et réussi une échappée des terres imaginaires et science-fictionnelles dans lesquels il a construit jusqu’ici l’essentiel de son œuvre. Et le résultat est une suite de péripéties souvent hilarantes, bâties autour d’un secret de famille. Pourquoi les deux jumeaux de 15 ans, Jude et Lucy, s’embarquent avec leur père pour un long voyage assez pittoresque et mouvementé, financé entièrement par leur grand-mère, l’excentrique Marilyne ?. C’est ce que Lucy, promue narratrice par Fabrice Colin, raconte. Le père, qui vient de perdre sa femme, ignore pendant les trois quarts du livre le but exact de cette expédition, que lui cachent ses enfants et sa belle-mère au prix de contorsions alternativement comiques et dramatiques. Un peu dépressif, il se laisse mener à Rome, Montreux, Oxford, Hong-Kong. Fabrice Colin noue progressivement les fils de l’intrigue. 

En fait, c’est une quête, voire une enquête que conduisent les jumeaux et leur grand-mère. Que cherchent-ils exactement ? Vous le saurez en lisant le livre. Si cette famille-là fonctionne et dysfonctionne, c’est évidemment en raison du deuil qui vient de la frapper : l’épouse et mère vient de disparaître. Mais c’est aussi parce que ce deuil en cache un autre, ce fameux secret de famille qui est le ressort de tant de romans. Il y a un fantôme, fantôme que deux psychanalystes, Torok et Abraham, ont défini un jour de la meilleure façon qui soit : « le travail dans l’inconscient du secret inavouable d’un autre. » 

Un dernier conseil avant que je ne vous lise un extrait : surtout, évitez la quatrième de couverture, qui détruit en quinze lignes une grande partie du suspense habilement mis en place par l’auteur. 

Au début du livre Lucy est chez sa psy. En fait Lucy est ici ce qu’on appelle « le patient désigné », celui qui, dans une famille, se soigne à la place de tous les autres qui en auraient bien plus besoin, père, mère frères et sœurs !

Le pays qui te ressemble - Fabrice Colin - Albin Michel Jeunesse - 2015 (304 pages, 14 €).

Pour réécouter cette chronique sur RCF Loiret (extrait lu à 2:24) :


>

vendredi 9 décembre 2016

Dysfonctionnelle



Puisque nous sommes dans le temps de Noël, je vous propose, à partir de trois livres assez différents, de vous montrer au cours des semaines à venir quel parti les auteurs pour la jeunesse tirent du thème de la famille. Je vous dois un avertissement liminaire : littérairement parlant, celle-ci ne se conforme pas forcément au modèle « Un papa, une maman » que la Manif pour tous a tenté naguère de faire breveter. Est-ce la nécessité d’éprouver des personnages dans des situations plus romanesques ? Toujours est-il que les auteurs contemporains, sans renier ce qui fait l’ancrage vital de la plupart des enfants et adolescents, ne peuvent pas ne pas prendre en compte la diversité nouvelle des configurations familiales, décomposées, recomposées, pour le meilleur et pour le pire.  Ce pourquoi la famille reste envers et contre tout le lieu de vie tout à la fois le plus tendre, le plus tragique et le plus comique.

Commençons aujourd’hui par la famille « dysfonctionnelle ». Dysfonctionnelle, c’est le titre d’un roman, paru en 2015 chez Sarbacane. La dédicace qu’y a inscrite son auteure, Axl Cendres vaut tous les résumés : « A toutes les familles dysfonctionnelles qui ne marchent pas « comme il faut » mais qui tiennent debout quand même. » C’est l’histoire d’une tribu bigarrée, quatre filles (aînées) et trois garçons, kabylo-polako-judéo-catholiques. C’est aussi la rencontre entre Sarah, une princesse des beaux-quartiers et une bergère surdouée de Belleville, la narratrice. La bergère en question, Fidèle, dite Fifi, ex-Bouboule car elle a abusé du Nutella dans sa jeunesse, a été dotée par sa créatrice d’une folle énergie qui la fait passer par tous les états de la matière. 
La traversée, de l’enfance à l’entrée dans la vie adulte, est mouvementée. Les univers ethnico-religieux se télescopent dans un joyeux foutoir, pied-de-nez à une laïcité coincée. Le tragique de l’Histoire ressurgit périodiquement : de la mémoire brûlée des camps nazis qui hante périodiquement la mère, juive polonaise convertie au catholicisme aux atrocités du GIA dans l’Algérie des années 90. Au bilan des genres, les filles s’en tirent plutôt mieux que les garçons. L’amour supporte tout, y compris un paternel proéminent derrière le comptoir de son bar Au Bout Du Monde, aussi fidèle que bancal (nombreux passages par la case prison), musulman modèle kabyle, saucisson et sauvignon compris. C’est l’une des rares figures masculines qui ne soit pas démonétisée, avec laquelle Fifi entretient des rapports aussi fusionnels que virils. Au dénouement, happy end, la rencontre de l’intelligence et de la beauté aura facilité grandement les choses. Dysfonctionnelle est un conte de filles entre fées ou un conte de fées entre filles. Vous choisirez la formule qui vous convient quand vous l’aurez lu.

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:59) :



Dysfonctionnelle - Axl Cendres - Sarbacane X' (306 pages, 15,50 €)

vendredi 2 décembre 2016

Le bain de Berk



Dans son livre consacré à l’album, intitulé sobrement Lire l’album [1], Sophie Van der Linden note que ce qui est sans doute le premier livre placé entre les mains d’un enfant, bien avant qu’il ne parle et a fortiori qu’il ne lise, est d’emblée une école de l’image. L’enfant apprend d’abord à lire les images, qui sont les premières à lui faire signe, bien avant les chiffres et les lettres.

Cet album, souvent, va être tenu à quatre mains : deux petites, encore maladroites, pressées de se glisser entre les feuilles, en avant, en arrière, de les froisser - « attention ! » - voire de les déchirer - « oh non, regarde ce que tu as fait ! » - et deux grandes qui aident l’enfant à apprivoiser ce drôle d’objet coloré, dépliant, qui semblait inerte lorsqu’il était sagement posé sur son étagère, en deux dimensions, mais qui tout à coup s’ouvre en 3D, s’anime et se multiplie, aussi fragile qu’un papillon, aussi inusable qu’un galet. Notons au passage une première caractéristique de l’album qui découle de cette situation : il a deux destinataires, un enfant  et un adulte. L’album doit donc s’adresser et plaire aux deux et son créateur aura dû, pour y parvenir, déployer son art à deux niveaux d’écriture, aussi bien d’ailleurs dans le registre des mots que dans celui des images.

Deuxième caractéristique de l’album : il y a un rapport d’interdépendance entre les images et le texte. Cette interdépendance s’exprime de plusieurs façons, elle n’est presque jamais de simple redondance entre le texte et l’image, tenus pourtant de s’illustrer l’un l’autre. L’image « dit » parfois des choses que le texte ne peut articuler ; de son côté le texte peut délimiter l’image, la compléter ou en révéler certains aspects absents ou invisibles. Texte et image sont comme deux puissances qui se sont alliées et se fondent dans le livre, sans jamais se confondre. D’ailleurs entre texte et image, il peut y avoir une distance, ironique, celle qui s’exerce à plein dans la caricature de presse mais qui prend généralement des teintes plus douces dans l’album. Le texte est aussi une sorte de guide au royaume des images : c’est Roland Barthes qui formule le plus clairement cette fonction : « Le texte, écrit-il, dirige le lecteur entre les signifiés de l’image »[2].

Troisième caractéristique de l’album. L’interdépendance du texte et de l’image que je viens d’évoquer a partie liée avec le rapport de dépendance de l’enfant à l’adulte. Si l’image est accessible à la simple vue, l’écrit est un trésor encore caché que seul peut délivrer la voix de celui qui sait lire. C’est donc avec le concours de l’adulte, qui peut d’ailleurs être une grande sœur ou un grand frère, que l’enfant met en place sa lecture du monde via l’album, ou plus exactement sa découverte du monde en tant que chose à décrire, à mettre en paroles, paroles qu’il saura un jour retrouver dans les mots. L’apprentissage de la lecture commence donc bien en deçà de la rencontre des mots écrits : dans la face à face avec l’image. C’est ainsi que l’enfant de nos contrées apprend à se représenter une girafe et à dire le mot « girafe » bien avant qu’il puisse en croiser une dans la vie réelle. Ce monde imaginaire, qui s’enrichit tous les soirs et flotte au-dessus de son lit avant qu’il ne s’endorme, se constitue peu à peu en lui, paroles et images entrelacées, sons et couleurs, enrichi de tout ce qui est perçu avant même de pouvoir être nommé.

Cet imaginaire en voie de constitution est à la racine de son autonomie à venir et de sa curiosité, en bref de tous ses apprentissages futurs. Hors de l’album, point de salut. Cette autonomie vis-à-vis de l’adulte s’ébauche très tôt, quand l’enfant commence à se raconter des histoires dans sa tête, en jouant seul ou avec d’autres. Et quand il se saisit lui-même des livres pour « lire comme un grand » lors même qu’il en est encore incapable et qu’il ne fait que mimer cette activité.

Ces bonnes paroles étant dites, passons aux travaux pratiques et ouvrons l’album de Julien Béziat, intitulé Le bain de Berk, publié en septembre dernier par Pastel, filiale belge de l’école des loisirs. Ou plutôt : examinons-le. Sur la couverture, il y a de l’eau, beaucoup d’eau, d’où émerge un bec jaune, deux yeux, une tête coiffée d’un bonnet. Au dos, sur ce qu’on appelle la 4ème de couverture, cinq paires d’yeux nous dévisagent, émergeant de ce qui semble être le bord d’une baignoire, ce que confirme le petit texte exclamatoire qui sert d’appât au jeune lecteur en lui faisant soupçonner une bêtise, texte à dire d’une voix bien adulte : « Mais qui a encore mis de l’eau partout dans la salle de bains ! ».

C’est bien évidemment la porte d’une salle de bains que l’on ouvre en tournant la page pour entrer dans le bain de Berk le canard. L’incipit de l’album, en français ses premiers mots, annonce en même temps un drame et une structure narrative complexe : « L’autre jour, un truc terrible est arrivé dans mon bain. C’est Berk, mon doudou, qui me l’a raconté ». Le narrateur, vraisemblablement un enfant, rapporte une histoire que lui a racontée son doudou. Les doudous, comme chacun sait, parlent. La baignoire apparaît par la porte entrebâillée. Sur un bord sont posés trois jouets de bain inertes, comme tous les jouets de bain du monde. Les deux pages suivantes déploient les acteurs du drame à venir : non pas trois mais quatre jouets de bain et le doudou Berk posé à la hâte sur le bord d’en face. L’histoire va réveiller ses cinq personnages mais je ne vous révélerai pas la suite, vous laissant la découvrir. Je dirai seulement que Julien Béziat développe un récit proprement haletant, qui se termine dans un éclat de rire… éclaboussant, c’est le moins qu’on puisse dire. Vous relirez ce livre cent fois sans vous lasser.

Je n’ai qu’un conseil à donner à celui qui lira l’histoire Le bain de Berk à voix haute : qu’il s’entraîne auparavant en répétant plusieurs fois :
« gléglégligliglangleuglin », « chéchéchichichancheuchin » et « blébléblibliblanbleublin »

Le bain de Berk - Julien Béziat - Pastel (40 pages, 13,50 €)

En podcast sur RCF Loiret (je vous raconte - comme je peux - l'album à 3:43...) :







[1] Lire l’album, Sophie Van der Linden, L’atelier du poisson soluble, 2006.
[2] In L’Obvie et l’Obtus, Essais critiques III, p. 31 cité par Sophie Van der Linden, p. 90

vendredi 25 novembre 2016

iM@mie


En matière de littérature pour la jeunesse, choisir un livre à lire ou à offrir n’est pas plus facile que dans le monde des grands. Mais comme dans celui-ci, les prix décernés chaque année peuvent permettre de repérer les bons livres sortis, sinon toujours les meilleurs. Certes il n’y a pas le battage médiatique qui accompagne chaque automne les prix Goncourt, Renaudot ou Femina. Mais certains prix jeunesse se distinguent par la qualité de leur jury ou par le procédé de désignation des lauréats. Trois exemples parmi d’autres : les Prix Sorcières sont attribués chaque année par un jury de libraires professionnels, regroupés au sein de l’Association des libraires spécialisés jeunesse ; le prix des Incorruptibles, lui, se veut comme son nom l’indique, libre de toute influence et ce sont les jeunes eux-mêmes qui votent pour le livre qu’ils ont préféré : ils étaient plus de 400 000 en 2015-2016 ! Ajoutons que tous les ans, début décembre, se tient le salon du livre et de la presse jeunesse, aussi connu sous le nom de salon de Montreuil. Y sont décernés désormais des « pépites » - auparavant c’étaient des « totems » - choisies cette année parmi une sélection de 36 titres répartis en 8 catégories (il y a aussi des documentaires et des livres audio). Partout en France, beaucoup de salons du livre organisent localement des prix qui ont deux fonctions : faire lire les jeunes et attirer les auteurs présélectionnés…

Si je mentionne aussi le prix Chronos, c’est que l’auteure dont je veux vous parler aujourd’hui l’a reçu en 2016 pour son livre iM@mie. C’est un prix de littérature original qui s'attache, je cite, à « faire réfléchir les jurés sur le parcours de vie et la valeur de tous les temps de la vie, les souvenirs, les relations entre les générations, la vieillesse et la mort, les secrets de famille ainsi que la transmission des savoirs. » Dans iM@mie, l’auteure, Susie Morgenstern, la plus américaine des Françaises, se livre largement dans le personnage d’une grand-mère chargée par sa fille d’accueillir Sam, un ado bien doué mais trop accro aux jeux vidéo pour envisager raisonnablement de préparer chez lui son bac de français. On n’est pas sérieux quand on a 16 ans. Bien tranquille dans sa retraite niçoise, Martha pèse le pour et le contre. Certes elle s’entend très bien avec Sam, mais avoir ce jeune Parisien à demeure nuit et jour, hériter la responsabilité de le conduire jusqu’au bac, elle ne sait pas si c’est le rôle d’une grand-mère, si elle tiendra le coup, si même elle le souhaite. En bref, selon la l’expression qu’affectionne Susie elle-même, Martha hésite à la perspective de devoir « grand-merder » à temps plein.

En une série de très courts chapitres, qui ressemblent aux vignettes extraites d’un journal intime, Susie nous conte les relations affectueuses et tumultueuses d’une mamie avec son petit-fils. Car bien sûr, Martha a dit oui à sa fille et Sam débarque chez elle, sans ordinateur ni portable, pour un long sevrage d’électronique. Pour sa cure, il est bien tombé : sa grand-mère, veuve depuis vingt ans, n’a jamais touché un ordinateur de sa vie et n’a même pas la télé. Mais elle aime la musique – Sam est pianiste - fait très bien la cuisine – Sam est un ado gourmand - et sa maison est tapissée de livres – Sam en a un certain nombre à lire pour son examen. Tout ceci pourrait bien compenser cela.


C’est d’ailleurs à un drôle d’échange que nous assistons entre la grand-mère et le petit-fils, une sorte de corruption croisée et pourtant vertueuse, d’où chacun va tirer des bénéfices inattendus. Comment Sam va découvrir que, contre toute attente, sa vie ne se réduit pas à passer le bac, comment Martha va s’extraire de son long veuvage en forme d’hivernage, vous le saurez en lisant iM@mie. Jeunes et moins jeunes en prendront de la graine.  Mamies et papys, vous découvrirez comment et pourquoi on peut devenir des i-mamies et des i-papys, i comme internet, bien sûr. Et Susie Morgenstern vous administrera une nouvelle fois la preuve que la littérature pour la jeunesse est, à tous les âges, un vrai remède à la mélancolie.

iM@mie - Susie Morgenstern - l'école des loisirs (199 pages, 14,80 €)

Un portrait de Susie Morgenstern ? Cliquez ici.

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 3:41) :

mercredi 23 novembre 2016

Sauveur & Fils, saison 2

Sur le front de la vie




Les « vacances » des lecteurs furent un peu longues depuis la sortie de la saison 1, le 13 avril dernier. Mais nous sommes en septembre et les consultations reprennent enfin rue des Murlins, dans le cabinet de Sauveur Saint-Yves, psychologue clinicien. Ella et Sauveur, eux, se retrouvent après la coupure de l’été, non sans émotion, partagée : en principe, un thérapeute n’a pas de patient préféré mais nous savons déjà que Sauveur est faillible et c’est d’ailleurs par et pour ses failles qu’il est aimé. Pour lui, chaque jour de la semaine a donc un prénom. Le lundi c’est Ella.

C’est grâce à Ella-Elliot que cette deuxième – et non seconde – saison se raccorde en douceur avec la première. Le lecteur qui découvrirait Sauveur en ce 9 novembre deviendra vite familier de la tribu qui s’est constituée autour de lui, sans avoir à lire le volume précédent.

D’autant que la dite tribu va s’enrichir de nouveaux personnages, côté clientèle et côté « VéPé », cette « vie privée » dont Lazare, le jeune fils de Sauveur, a été un acteur-clé pendant la saison 1. C’est lui, rappelons-le, dont la curiosité nous a entrouvert la porte du cabinet de Sauveur. Mais nous n’avons plus besoin de ce jeune témoin pour suivre les thérapies en cours et nouvelles, racontées par un narrateur plus omniscient que jamais. Omniscience bienvenue car vie professionnelle et vie privée de Sauveur s’emmêlent de plus en plus, débordé qu’il est par ses amours régulièrement contrariées par son métier, ses hamsters prolifiques et des squatters qui tapent l’incruste chez lui : le jeune Gabin, qui se verrait bien adopté et Jovo, un vieux légionnaire SDF qui lui aussi élirait volontiers domicile fixe rue des Murlins, fût-ce dans la cave. L’adresse est bonne, qu’on se le dise ! Le rythme des semaines, qui forme les chapitres, a été gardé au seuil de cet automne 2015, où nous allons découvrir aussi que Gabin est un fan de The Eagles of Death Metal…

Il y a dans la saison 2 comme une nouvelle fluidité. Roman choral diront certains ou plutôt désormais : roman « fluminal ». Tout y communique, êtres et situations, parce que le courant de la vie emporte Sauveur et ceux qui deviennent de plus en plus les « siens » dans une sorte de fleuve plus fort que tous les principes thérapeutiques et tous les cloisonnements sociétaux. Au seuil de la retraite, l’institutrice de Paul et Lazare, que nous voyons se débattre dans sa classe, vient trouver chez Sauveur un remède à ce qu’elle pense être son obsolescence pédagogique. Pendant qu’une famille de réfugiés syriens est interviewée par Louise pour La République du Centre, notre psy entreprend d’en soigner la fille, Raja, traumatisée par les exactions de Daech.


La vie avance son front têtu, simultanément blessé et guéri. Ouvrant les bras de son récit, Marie-Aude Murail pousse une nouvelle fois devant elle son petit monde qui se débat, diversement violenté, jusqu’à un concert qui n’est pas encore celui auquel tout le monde pense, un an après. Il faudra attendre le printemps 2017 et la saison 3 pour savoir ce que la musique peut vraiment sauver.

Sauveur & Fils, saison 2 - Marie-Aude Murail - l'école des loisirs (320 pages, 17 €)

vendredi 18 novembre 2016

Les 50 ans de Pomme d'Api


L’an passé, l’école des loisirs fêtait ses cinquante ans. Cette année, c’est au tour des éditions Bayard de célébrer le cinquantenaire de Pomme d’Api. Ce mensuel, destiné aux enfants de 3 à 7 ans a été créé en 1966. Distribué au départ à la sortie des églises, visant un public auquel personne n’avait pensé et pour cause, celui des enfants qui ne lisent pas encore tout seuls, son succès a été immédiat. Les fondateurs, Yves et Mijo Beccaria, étaient issus de l’Action catholique, d’un christianisme engagé et ils s’appuyaient sur des vues pédagogiques modernes, celles de Maria Montessori en particulier : apprendre en jouant, en utilisant tout son corps et pas seulement sa tête, etc. Les années 70 ont vu Bayard développer une gamme de périodiques couvrant progressivement tous les âges de 0 à 20 ans : Les Belles Histoires, Astrapi, J’aime Lire, Okapi, Je Bouquine, Phosphore, autant de titres dans lesquels des générations successives ont acquis et consolidé le goût de la lecture.

Petite parenthèse : cette réussite éditoriale de Bayard sera clonée quasiment terme à terme à partir de 1980 par une maison toulousaine concurrente dénommée Milan Presse. Patrice Amen, l’un des quatre fondateurs et ancien président du groupe, souhaitait, en dépit de son patronyme, créer une presse laïque, vierge de toute référence religieuse. Ce sera le lancement de Toboggan, concurrent direct de Pomme d’Api. Suivront d’autres succès de presse puis d’édition, comme Copain des Bois. Mais Bayard aura le dernier mot en absorbant le groupe Milan en 2004, tout en lui laissant une large autonomie qui perdure à ce jour.

Aujourd’hui, Pomme d’Api, pour revenir à lui, tire à plus de 100 000 exemplaires chaque mois, chiffre qu’il faut multiplier par 10 pour mesurer son audience véritable. Pour beaucoup d’enfants devenus aujourd’hui adultes et parents, leur première bande dessinée a été Petit Ours Brun, le héros intemporel créé dans Pomme d’Api par la gouache de Danièle Bour en 1975. Quarante ans après, « P-O-B » comme disent les spécialistes, est toujours présent et dans le numéro de novembre 2016, déjà paru, il rentre de l’école avec son papa. Trop sage, Petit Ours Brun ? Ses aventures font l’objet sur Internet de multiples détournements, des plus malicieux aux plus trash, preuves supplémentaires qu’il est bien un personnage culte de la petite enfance.

Ces revues pour la jeunesse, vous pouvez les découvrir et même les feuilleter sur les sites internet de Bayard ou de Milan ou chez votre marchand de journaux habituel. Aux approches de Noël, si vous ne savez rien offrir à vos petits- enfants - « qui ont déjà tout » vous lamentez-vous déjà - pensez qu’un abonnement à un mensuel ciblé pour leur âge sera un cadeau apprécié, qui leur rappellera en outre chaque mois, surtout si vous vivez au loin, qu’ils ont un papy ou une mamie qui pense à eux.

Bon, puisque vous avez été sages cette semaine, je vais vous lire, non pas un extrait, non, TOUTE une histoire de POB. Celle-là, je l’ai ressortie de ma bibliothèque. Je la racontais à mon fils Benjamin quand il avait cinq ans, il en a aujourd’hui 39 puisqu’il est né en même temps que J’aime Lire, ce qui ne nous rajeunit pas. C’est une histoire dramatique, qui s’intitule « Petit Ours Brun est fâché avec maman », en 7 images, comme toutes les histoires de POB depuis que POB existe.

Soyez bien attentifs. On est à la radio et pas à la télé. Il faut donc que je vous fasse aussi les images. Le drame se noue dans la cuisine. Maman est aux fourneaux et tourne la tête vers POB qui vient de débouler dans son dos :
-        -  Maman, un bonbon, s’il te plait, je veux un bonbon.
Vous aurez noté que notre petit ours national est bien élevé : il a dit « s’il te plait ». Pas sûr pourtant que ça suffise. De fait, la maman retourne ostensiblement à ses casseroles et énonce clairement :
-         - Non, Petit Ours Brun, on va dîner.
Vlan, une fin de non recevoir aussi brutale qu’unilatérale. Le POB ne se démonte pas. Il tire sournoisement par derrière sur les cordons du tablier de maman ours et lance :
-         - Je veux un bonbon, t’es pas gentille.
Pendant que maman, sans montrer trop d’agacement, renoue son tablier, POB porte l’estocade :
-         - Je t’aime plus, je veux une autre maman.
Est-ce que maman va se démonter, s’effondrer en sanglots, se mettre à genoux devant POB ? Pas du tout, ce monstre d’indifférence ose lancer à son petit ours adoré cette très froide réplique :
-         - Cherche une autre maman Petit Ours Brun.
A quoi POB répond du tac au tac par le cahier des charges de la maman idéale :
-         - Je veux une maman qui donne des bonbons, une maman qui gronde pas.
 -  Et quoi encore ? interroge la maman qui, un genou sur le carrelage, s’est enfin mise à hauteur de son ourson et lui pose la main sur l’épaule.
Danièle Bour a laissé le dernier mot à POB :
-         - Une maman toujours gentille.


C’était, exceptionnellement cette semaine, une histoire COMPLÈTE de Petit Ours Brun, de Danièle Bour, parue il y a fort longtemps dans Pomme d’Api, le magazine mensuel de Bayard destiné aux enfants de 3 à 7 ans, qui fête cette année ses cinquante ans.

Petit Ours Brun est fâché avec maman - Danièle Bour - Centurion jeunesse

En podcast sur RCF Loiret (écoutez une histoire ENTIÈRE de POB à partir de 2:49) :

vendredi 4 novembre 2016

Renommer


Où passe la frontière entre la littérature pour la jeunesse et la littérature pour les « grands », dite générale ? Ni les éditeurs ni les auteurs et encore moins les prescripteurs ne sont d’accord sur son tracé. Sans doute est-elle mouvante et chaque nouveau livre la redessine à sa façon. On invente parfois de nouvelles classifications pour la déplacer : les anglo-saxons ont ainsi créé la catégorie « young adult » pour essayer de surmonter leur puritanisme qui, joint à leur protectionnisme culturel, leur interdit de traduire en anglais bon nombre de romans français d’aujourd’hui. « Jeune adulte », c’est sans doute plus valorisant pour le lecteur que « vieil ado » ! En 2004, un colloque s’était tenu à Cerisy sur cette question des limites. Il s’intitulait : « Littérature de jeunesse, incertaines frontières ». Une chose reste sûre : les livres pour la jeunesse se reconnaissent partout au fait qu’ils peuvent être lus par tout le monde et donc partagés entre toutes les générations.

C’est une autre certitude littéraire que nous fait partager l’école des loisirs en publiant ces jours-ci le nouveau livre de Sophie Chérer, intitulé Renommer. Au commencement de toute forme de littérature sont les mots, mais si l’on ne veut pas se payer de mots, justement, il faut sans doute se demander comment les mots eux-mêmes ont commencé, remonter à leurs premiers balbutiements, lorsqu’ils n’étaient encore que des racines qui se promenaient, indécises,  entre les langues, hésitant à se fixer dans l’une ou l’autre. Juste avant Babel. C’est à quoi s’emploie notre auteure, accompagnée par les illustrations décalées et joliment ironiques de Philippe Dumas.

Sophie Chérer introduit sa promenade dans le trésor des mots  en évoquant une rencontre avec des élèves de 6ème. Interrogée par l’un d’eux sur ce qu’elle était en train d’écrire, elle s’est mise à leur parler d’étymologie et de la fabrique des mots. C’est sans doute l’écoute passionnée qu’elle a suscitée qui l’a convaincue qu’elle était en train d’écrire un livre pour la jeunesse, aussi nécessaire qu’une quelconque fiction et qui fera aussi, n’en doutons pas, le régal des professeurs de français.


Sophie Chérer fait bien plus que nous promener dans une sorte de dictionnaire personnel. Qu’elle évoque l’économie, la nature ou la société, ses convictions sociales, sa foi même, surgissent au détour des mots qu’elle tourne et retourne comme un jardinier bêche la terre : crise, pollution, laïcité, religion, pour ne donner que quelques exemples, retrouvent les couleurs d’une révolte nécessaire face à toutes les langues de bois qui ont laissé pâlir leur sens. A retrouver ainsi la saveur de mots, les pays d’où ils viennent, peut-être allons nous mieux les accueillir et entendre ce qu’ils ont à nous dire, non seulement du passé, mais aussi de notre avenir.

Renommer - Sophie Chérer (illustrations de Philippe Dumas) - l'école des loisirs (278 pages, 16,50 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait du livre à 2:40) :


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...