vendredi 23 février 2018

La fourmi rouge





Y a-t-il une recette pour fabriquer un bon roman pour adolescents ? Des ingrédients indispensables, équivalents littéraires de ces basiques que sont en pâtisserie la farine, les œufs, le beurre et le sucre ? Des proportions et des temps de cuisson à respecter ? Et au-delà de ces éléments tangibles, quantifiables, ce tour de main qui fait les grands chefs, donnée plus ou moins indéfinissable, mélange d’expérience et de savoir-faire, secret parfois jalousement gardé ou simplement singularité d’un homme ou d’une femme, qu’elle soit cuisinière ou autrice ?

Je ne sais pas pour vous mais, personnellement, j’ai un rapport un peu irrationnel à la mayonnaise, mélange de crainte et d’agacement. Je sais que si j’ai peur de la rater, je vais la rater presqu’immanquablement. Donc, ma méthode consiste à ne pas trop réfléchir à ce que je fais, à agir mécaniquement en pensant à autre chose. Qu’un seul doute me traverse et je suis à peu près sûr de me retrouver avec une mixture non répertoriée. On va me dire que tout cela tient à la température de l’œuf, au fait que j’ai mis trop de vinaigre ou pas assez de moutarde, ou encore que j’ai versé l’huile trop vite dans le bol. Il n’empêche que je garde l’impression que la réussite ou l’échec de ma mayonnaise dépend plus d’une bonne volonté des éléments que de moi. La matière commanderait, en quelque sorte. En littérature donc, l’équivalent de ce que je vous raconte à propos de la mayonnaise serait ce que prétendent certains auteurs ou autrices : une fois créés, les personnages vivent leur vie et échappent plus ou moins à celui ou celle qui les a conçus.

Bon, les secondes défilent dans le studio, je vois Wahid qui s’agite derrière la vitre et se demande s’il ne va pas devoir me couper le micro, me changer de rubrique ou m’exfiltrer chez Top Chef. Je passe donc à la recette du jour.

Prenez une adolescente, donnez lui le nom d’une « pâtisserie autrichienne bourrative », Strudel (Tiens, ça me rappelle le nom du mari de la présidente de la République et néanmoins père de Mireille dans Les petites reines, de Clémentine Beauvais…). Aggravez votre cas en l’appelant de ce qui pourrait être un charmant surnom russe, Vania, mais qui, dans notre culture présente, est hélas une marque de protège-slip. Affectez la dite Vania Strudel d’une légère disgrâce physique, une paupière tombante, par exemple, d’une absence de mère mystérieusement évaporée dans la nature et d’un père éploré par cette disparition. Ce père, malheureusement aimant, de surcroît taxidermiste, roule dans une ouafture – une voiture ce serait trop simple – entièrement recouverte d’une sorte de moumoute synthétique qui vous met la honte dès qu’on monte dedans surtout en pensant qu’elle va vous déposer devant le lycée. Vous aurez tous les ingrédients du drame qui va se dérouler sous vos yeux.

Bien sûr, vous allez plonger résolument votre héroïne dans le grand bain du vaste monde, un mélange de voisinage et de lycée que vous aurez soin de porter rapidement à ébullition, en veillant par exemple à ce que Vania fasse, dès son premier jour, une entrée fracassante en Seconde, aux dépens de celui qui va être son proviseur pendant au moins trois ans. Touillez  rapidement avec des amours qui n’osent pas encore dire leur nom, j’ai nommé Pierre-Rachid dit Pirach, ajoutez en guise de piment la haine recuite de Charlotte Kramer, une vieille peau jalouse depuis le collège, malheureusement belle comme un astre contrairement à votre Vania qui se juge bien sûr moche comme un pou. Pour éviter que ne se développe trop l’amertume en fin de cuisson, pensez dès le début à l’amitié indéfectible de Victoire Morin, dont Vania est la seule à supporter l’odeur pestilentielle qu’elle émet jour et nuit pour une raison physiologique indépendante de sa volonté, Victoire qui a donc passé tout le collège assise en classe à côté de Vania, sommée de reléguer ses propres complexes au rang de futilité.

Vous obtiendrez le roman aussi vif que désopilant d’Émilie Chazerand, La fourmi rouge. C’est bien sûr Vania qui nous raconte ses démêlées avec la vie. Son je en cherche le mode d’emploi avec cet humour ravageur qui est la politesse de son désespoir intime. Je veux parler bien sûr de l’ordinaire désespoir quotidien de tout·e adolescent·e qui se respecte mais qui prend ici, sous la plume de notre autrice les proportions d’une épopée hénaurme et hautement comique. Voyons par exemple comme se passe la rentrée solennelle de Vania au lycée…

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 3:15) :



La fourmi rouge - Emilie Chazerand – Sarbacane – 2017 (254 pages, 15,50 €)



vendredi 16 février 2018

Les disparues de Pumplestone



Un camp d’ados en été dans le Lake District, dans le centre de Pumplestone. Après une soirée comme les autres passée à observer au télescope la lune et les étoiles, au moment où l’une des monitrices, Trixie, fait sa tournée des chambrées avant de refermer les portes, une jeune fille, Tiffany-Claire manque à l’appel. Quiconque a fait une colo sait combien l’enfant manquant est l’une des hantises de l’encadrement, qui recompte régulièrement ses troupes. En l’absence de la directrice partie visiter ce jour-là un autre site, les monitrices et moniteurs s’interrogent, interrogent les jeunes, explorent à la nuit les alentours immédiats des bâtiments. Rien ni personne, aucun indice.

Au matin, après une nuit d’insomnie pour beaucoup, l’angoisse est montée d’un bon cran dans l’équipe d’encadrement et parmi les ados, angoisse nourrie par les multiples hypothèses ébauchées, égarement, accident, fugue, enlèvement. Il faut se résigner à prévenir la directrice, Helen, une femme d’un certain âge rapidement dépassée par l’événement, puis la police.

Au trouble provoqué par les circonstances incompréhensibles de cette disparition, s’ajoute celui jeté par les incertitudes sur l’identité même de la disparue. Chacun semble avoir une version différente de Tiffany-Claire quant aux traits physiques les plus élémentaires, tantôt brune tantôt blonde, pour les uns filiforme et pour les autres plutôt rondelette. Aucune description ne concorde et lorsque la directrice veut retrouver le dossier d’inscription dans l’ordinateur de la colo, il est manquant lui aussi. Une question folle traverse alors Pumplestone : Tiffany-Claire a-t-elle jamais existé ?

Avertis par leurs enfants, et alors qu’une recherche officielle est lancée, les parents commencent à s’inquiéter et certains viennent récupérer leur fille. Zoé est recueillie, contre son gré, par une tante qui habite à proximité de Pumplestone : elle va continuer à observer, de l’extérieur, ce qui se passe autour du centre et faire quelques découvertes insolites.

Dans le camp, un petit groupe se mue en détectives amateurs et conduit ses investigations parallèlement à l’inspecteur Ramjay et son adjoint.

Avec Les disparues de Pumplestone, Audren transforme peu à peu un fait divers d’apparence banale en une histoire insolite puis folle avant qu’elle ne trouve sa raison fantastique. La région anglaise des lacs prête son décor aux dérives progressives du récit. Du miroir sombre des eaux profondes se lève bientôt un autre monde, insoupçonné, dont le sort va s’avérer suspendu au nôtre.

Pour (ré)écouter cette chronique sur RCF 45 (extrait lu à 2:45) :



Les disparues de Pumplestone - Audren - Albin Michel Jeunesse (287 pages, 12 €)



vendredi 9 février 2018

L'aube sera grandiose

La promesse d’une aube





C’est bien connu : pour atteindre l’aube sans risquer de la rater, il vaut mieux veiller toute la nuit. C’est dans une vieille cabane au bord d’un lac, retirée du monde, que Nine, 16 ans, se voit entraînée par sa mère, au terme d’un long périple dans une Opel déglinguée ; une Nine quasiment kidnappée, en tout cas arrachée en cette fin de mois de juin à la fête de son lycée, à ses amies, au beau Marcus... Titania, la reine des fées et accessoirement la reine du polar n’avait jamais parlé de cet endroit à sa fille. D’ailleurs, elle ne lui a jamais dit grand-chose de ce qui aurait pu la concerner : qui est son père, qui est sa grand-mère, son grand-père, a-t-elle eu des oncles et des tantes, etc. Nine s’est accommodée de cette mère sans mémoire, fantasque et mystérieuse, mais Titania, pour une raison qu’on ne découvrira qu’à la page 287, a décidé que le jeu de cache-cache avec le passé était terminé. Elle peut enfin déballer sa vie, ouvrir la première poupée russe – elle-même – puis la seconde, sa mère Rose-Aimée, cette grand-mère que Nine ne connaît pas plus qu’elle ne connaissait sa mère jusqu’à ce jour.

Anne-Laure Bondoux entraîne son lecteur au bout de la nuit dans un récit qui se dédouble en permanence, du présent au passé. Pendant que Nine apprivoise la cabane et les souvenirs qui l’enveloppent progressivement, Consolata – Titania n’est que son pseudo d’autrice – tente d’apprivoiser sa fille qui découvre le long mensonge par omission et par invention qu’a été la vie de sa mère duplice. L’horloge tourne, les années défilent et l’incroyable histoire de Consolata se reconstitue pour Nine et pour le lecteur.

A chaque interruption du récit, nous nous retrouvons seuls dans la cabane avec Titania et Nine, une mère et sa fille et nous n’avons qu’une envie, comme Nine, tantôt ébahie tantôt agressive : que ça continue. Et alors ? Et après ? Raconte, qu’est-ce qui s’est passé ? Que m’as-tu encore caché ? Et par la magie du récit qui reprend, la cabane se repeuple et Nine oublie où elle est, et nous avec elle.

Au terme de cette nuit de paroles, lorsque l’aube pointe comme Consolata l’avait promis, lorsque les fantômes du passé, convoqués par elle, s’apprêtent à se matérialiser dans la cabane magique, Antonine alias Nine a brusquement sa dose de vérités en tout genre, finalement pas toutes si grandioses que ça. Elle s’enfuit et plonge dans le lac, comme pour échapper à cette ultime révélation. Consolata vient-elle de perdre sa fille ?

J’ajoute que le livre d’Anne-Laure Bondoux a reçu le prix Vendredi qui récompense un ouvrage francophone destiné aux plus de 13 ans et qui était décerné pour la première fois en 2017.

Pour écouter cette chronique (lecture de l'extrait à 2:32) :





L’aube sera grandiose – Anne-Laure Bondoux - Gallimard Jeunesse (302 pages, 17 €)

vendredi 2 février 2018

Sauveur & Fils, saison 4



« Sauveur & Fils » : sur la page de couverture, on croit lire, au-dessus d’une drôle de boule de poils, l’enseigne d’une entreprise artisanale soudée par la filiation et on entre directement… au cœur de la consultation d’un psychologue clinicien, Sauveur Saint-Yves. Comme pour chacun des volumes de la série, l’action est précisément située dans le temps, entre le 4 janvier le 7 février 2016 pour celui-ci, et dans l’espace puisque notre psychologue, né en Martinique, exerce à Orléans au 12 rue des Murlins. Le fils, lui, se nomme Lazare et du haut de ses 8 ans, il a profité un jour d’une porte entrebâillée pour entrevoir le métier de son papa. Et c’est donc Marie-Aude Murail, l’autrice orléanaise récemment promue officier de la Légion d’honneur, qui, à nouveau, ouvre en grand la porte du cabinet pour ses lecteurs et lectrices.

Il lui aura fallu deux années et quelque 1200 pages pour boucler en quatre tomes et autant de « saisons » cette étrange aventure immobile d’espionnage. Bouclée, vraiment ? Dans la quatrième saison, publiée ce 17 janvier, la vie de chaque personnage reste en suspens, à charge pour le lecteur d’imaginer les destins que l’autrice a quand même pris le soin d’esquisser d’un trait plus ferme dans cette (peut-être) ultime volume.

Côté cour, les patients, jeunes et moins jeunes ont cheminé au fil des séances, apparaissant et disparaissant dans l’espace de parole qui leur était offert. Dans cette espace, les pathologies sont devenues des histoires presque comme les autres et ont trouvé une forme d’apaisement voire de résolution qui étonne autant celui qui écoute que celui qui parle. L’autrice a avoué récemment qu’elle avait des préférences parmi les jeunes patients de Sauveur, qu’elle a, pour cette raison, maintenus à flot au long des quatre saisons. Ella, celle qui aurait dû naître Elliott, est de ceux-là. Et on ne s’étonnera pas que sa vocation se précise dans la dernière saison, tant Marie-Aude Murail s’est projetée en elle.

Côté jardin, la vie privée de Sauveur, menacée dans le premier tome, s’enrichit et s’amplifie au fil des saisons, au risque de déborder l’intéressé, d’autant que celui-ci peine à maintenir étanche la frontière entre ses patients et sa vie personnelle. La transgression de Lazare écoutant aux portes les séances n’est-elle pas le plus clair symptôme de cette difficulté ? Par cette frontière poreuse s’est glissé un jour Gabin, un ado en mal d’une mère schizophrène et bientôt internée, puis Samuel que Sauveur, après quelques séances, revoit en ville autour d’une pizza, au mépris de toute déontologie. Son bon cœur n’a pas davantage résisté devant Jovo, un vieux légionnaire SDF qui s’incruste aussi chez lui.
Et quel lieu de rencontre plus riche qu’une sortie d’école ? (école où, soit dit en passant, notre autrice s’aventure parfois pour observer Mme Dumayet, la maitresse de Lazare et de Paul). Les enfants se lient, les parents se saluent, puis on s’invite, on passe se prendre, on se raccompagne. Le veuf avec enfant du début n’est pas indifférent à Louise, la maman de Paul, meilleur copain de Lazare. Elle, est fraîchement divorcée, lui, est un veuf bien attirant, quelque chose se noue, lesté toutefois du passé de chacun. Pour Louise, la séparation est trop fraîche et constater chaque jour que son ex est un jeune con immature ne restaure pas ipso facto son ego ; quant à Sauveur, la première saison a révélé quel poids de culpabilité pesait tant sur ses propres origines que sur la mort de sa femme et ce poids ne semble guère s’alléger au fil des semaines.

Chaque saison de cette tétralogie peut être lue séparément. Mais bien évidemment on saisira mieux l’évolution de chaque personnage en respectant l’ordre de publication. Si vous découvrez d’abord la saison 4, ne manquez pas de remonter le cours du temps, pour mieux le redescendre. D'autant que la saison 1 est parue en poche le 16 mai 2018. Marie-Aude Murail a une ambition secrète mais qu’elle a déjà avouée : celle d’être lue, bien sûr, mais aussi et surtout celle d’être relue...

Pour réécouter cette chronique (extrait lu à 3:54) :



Sauveur & Fils, saison 4 - Marie-Aude Murail - l’école des loisirs (300 pages, 17 €).

vendredi 26 janvier 2018

Marche à l'étoile

Dans les pas d'un jeune esclave américain en fuite




Coincée entre le génocide des populations indigènes du continent nord-américain - ces « Indiens » longtemps cantonnés aux rôles de sauvages sanguinaires dans les westerns de notre enfance - et l’esclavage des noirs d’Afrique arrachés à leur terre natale pour mettre en valeur celle du Nouveau Monde, la mémoire des Etats-Unis travaille et souffre encore. Quels chemins cette mémoire doit-elle emprunter pour que la vérité des origines, souvent sanglante et brutale, vienne éclairer le temps présent sans la blesser à nouveau ?

Hélène Montardre a pris le parti de la fiction pour raconter un bout de l’histoire de la traite négrière, en prenant bien soin de montrer que celle-ci s’est jouée de part et d’autre de l’Atlantique. Marche à l’étoile, son dernier livre, c’est d’abord l’itinéraire de Billy, un jeune esclave fugitif de 15 ans, enfui de sa plantation, traqué tout au long de sa cavale par un chasseur d’esclaves aussi endurant qu’implacable. La première partie du roman nous fait traverser l’Amérique de 1854 du Sud au Nord, de la Géorgie au Vermont. Billy « marche à l’étoile », celle dont on lui a appris qu’elle montrait le nord. C’est son seul viatique. Suivant la voie d’un mystérieux Underground Railroad, réseau de fortes et tranquilles volontés qui sauva tant d’esclaves fugitifs, l’autrice immerge son jeune héros dans les quatre saisons d’une nature immense et magnifique, tantôt protectrice tantôt menaçante. Elle donne au passage un grand coup de chapeau à tous ces Américains, et singulièrement aux Quakers, qui surent recueillir, cacher et aider bien des Noirs en fuite jusqu’au Canada avant que n’éclate la terrible Guerre civile américaine.

Lorsque l’histoire de Billy s’achève commence une autre quête, contemporaine celle-là. Jasper Stone est un jeune Afro-américain, de l’âge de Billy, qui hérite à la mort de son grand-père, la mémoire d’un lointain ancêtre, qui n’est autre que… Billy lui-même. Cet héritage s’empare de lui comme une énigme à résoudre et bientôt comme une passion mémorielle à assouvir. Jasper va en quelque sorte refaire le chemin de Billy à l’envers, chemin qui lui fera même franchir un océan pour retrouver les véritables racines de son histoire dans un port français.


Hélène Montardre a écrit un magnifique roman d’apprentissage dédoublé par le temps. Nous pensions connaître l’histoire de Billy, dans son âpre simplicité, et Jasper nous la fait relire et découvrir. C’est une enquête complexe qu’il entreprend dans un monde compliqué, le nôtre. Mais l’obstination qu’il met, un siècle et demi après, à déplier le passé, le mille-feuilles des crimes, des hontes, des trahisons et des silences, est le plus bel hommage qu’il pouvait rendre à son ancêtre, auquel il doit la vie et la liberté.

Pour écouter cette chronique sur RCF Loiret (extrait lu à 2:50) :

Marche à l’étoile - Hélène Montardre - Rageot (428 pages, 14,90 €)

vendredi 19 janvier 2018

Passionnément, à ma folie



Quand ce récit commence, Gwenaëlle dite Gwen, 17 ans, est dans la clinique du bien nommé Dr Lacasse pour ramasser les morceaux de son petit moi éclaté par terre et pour essayer de les recoller. Elle est bien persuadée qu’elle va y arriver toute seule, parce qu’elle est bien incapable de s’imaginer autrement que toute seule, au fond du trou qu’elle s’est creusée elle-même. Les amies ont disparu, ne restent que les parents, qui manifestent à chacune de leurs visites combien ils sont, eux aussi, malheureux et incapables de comprendre le geste de leur fille.

Les raisons de sa présence entre quatre murs blancs capitonnés tiennent en effet en deux lettres : TS. Les raisons de sa TS tiennent en une seule initiale, W, W pour William, le beau gosse du lycée dont elle s’est entichée au point qu’il tenait son existence entière entre ses mains. Le jour où il l’a lâchée, Gwen est tombée de très haut, très fort et il n’y avait plus rien ni personne autour d’elle pour la rattraper, tant William avait fait le vide autour de celle qui croyait être aimée absolument, inconditionnellement et pour toujours.

Dans sa clinique, Gwen commence à se souvenir et elle écrit, et le carnet qu’elle remplit de son histoire se fait livre sous nos yeux de lecteur. Le problème, c’est que se rappeler qu’on a été aimée, l’écrire, c’est continuer à penser, envers et contre tout et tous, qu’on l’est encore.

Le chemin est donc long pour Gwen, entre ses griffonnages journaliers et ses rencontres régulières avec le Dr Lacasse, à qui elle ne veut rien dire et dont elle ne veut rien entendre. Jusqu’au jour où…

L’Orléanaise Gwladys Constant nous conte de façon très réaliste l’histoire de l’emprise progressive et irrésistible d’un garçon sur une fille ni plus bête ni plus naïve qu’une autre. On pense évidemment au modèle du « pervers narcissique », très à la mode. Donnant la parole à sa narratrice, notre autrice s’interdit tout commentaire « surplombant ». Les amies, Lucile, rencontrée à la clinique, Claire, que William, horrifié en apprenant qu’elle était lesbienne, lui avait fait rejeter comme d’ailleurs ses autres amies du lycée, et bien sûr le Dr Lacasse, offrent au récit de Gwen des échappées, des trouées de lumière, évitant qu’il ne se réduise à un monologue trop obscur et étouffant.


Avec ce livre, Gwladys Constant fait peut-être mentir Marguerite Duras qui affirmait que « l’écriture ne sauve de rien ». Car c’est bien notamment en écrivant que Gwen remonte peu à peu à la surface de sa vie.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 2:35) :

Passionnément, à ma folie - Gwladys Constantéditions du Rouergue, collection doado (207 pages, 13,20 €)

vendredi 12 janvier 2018

Ni lire, ni écrire !

Mon papa ne sait pas lire ?!



Le monde de l’édition pour la jeunesse française est très riche, même si ses autrices et auteurs sont loin de l’être tous. A côté des poids lourds du secteur, une multitude de petits éditeurs cherchent et trouvent leur place auprès des auteur·e·s et, plus péniblement, sur les tables surencombrées des libraires. Kilowatt est un de ceux-là, aux côtés par exemple du Muscadier. Ces éditeurs proposent fréquemment à leurs lecteurs une littérature engagée. D’aucuns pourraient, à juste titre parfois, redouter de voir paraître, sous cette appellation, des livres dégoulinants de bons sentiments et d’intentions politiques naïves, où l’ambition littéraire serait sacrifiée à quelque message à transmettre à la jeunesse.

Les livres d’Yves-Marie Clément échappent, me semble-t-il, à cet écueil, combinant style, lisibilité et cette forme d’engagement qui ne trompe pas quand il est aussi, hors écriture, celui d’une vie. Ainsi, Kilowatt, l’éditeur mentionné, a publié récemment Ni lire, ni écrire, un petit récit de 41 pages, lisible à partir de 7/8 ans, annonce la 4ème de couverture.

Zoé vient tout juste d’apprendre à lire quand elle s’aperçoit d’une chose  étonnante que son papa avait réussi à lui cacher jusqu’ici : il ne sait ni lire, ni écrire, d’où le titre du livre, qui n’est pas une revendication, mais le constat d’un fait social bien réel.

Dans notre pays, on estime que 5 % de la population ayant été scolarisée en langue française, en France ou à l’étranger, est illettrée. Dans les études sur le sujet, l’analphabète est celui qui n’a jamais appris à lire ni à écrire, cas rarissime chez nous, alors que l’illettré est celui qui a appris, souvent mal, et qui a « oublié », la plupart du temps à la suite d’un parcours de vie difficile qui a pesé d’abord sur sa scolarité. De ce fait, il éprouve des difficultés à lire, qu’il vit comme insurmontables, et dans la gêne et la honte quand, arrivé à l’âge adulte, il n’arrive plus à masquer son handicap.

Zoé se fiche évidemment des statistiques. La révélation, dans les circonstances que l’on va voir, que son super papa à elle ne sait pas lire, la submerge d’une émotion incontrôlable. Cela lui semble à peine possible et à peine croyable. Comment s’en sortir ? On ne racontera pas ici comment Yves-Marie Clément dénoue la chose. Son récit se joue à deux voix alternées, celle de Zoé et celle de Cédric, le papa, mis en quelque sorte au pied du mur par le cheminement scolaire de sa fille.


Et c’est dans une librairie où Zoé traîne son papa, très réticent, que le mur va se présenter… (extrait lu à 2:55)



Ni lire, ni écrire ! - Yves-Marie Clément - Kilowatt éditions (48 pages, 7,30 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...