vendredi 19 mars 2021

Toutes les options du beau gosse

 


Au sein de la littérature jeunesse, la chronique collégienne reste un genre inépuisable et la classe de quatrième est une cible incontournable. Myriam Gallot, dont on avait présenté ici en juin 2018 Ma gorille et moi, s’est installée cette fois dans la tête d’un garçon, Lucas, 13 ans, effacé sans être timide, qui commence à regarder les filles sans trop savoir quoi en penser ni quoi faire. En apparence, ce n’est pas le cas de Florian, son voisin et meilleur ami, le fanfaron du collège qui veut encore jouer les machos à l’heure de #metoo et passe son temps à évaluer les filles avec le vocabulaire d’un vieux maquignon du monde d’avant. Lucas est fasciné par Florian, dont il voudrait bien avoir l’assurance et Florian en rajoute dans la provocation et les rodomontades en tout genre pour épater Lucas. Pour Lucas, Florian a "toutes les options du beau gosse" – c’est le titre du livre de Myriam Gallot – soit autant de raisons de rouler sa caisse devant les filles. Le pire est que ça a l’air de marcher. Florian est le garçon le plus populaire du collège.

Il va cependant tomber sur un os en commettant une agression sexuelle sur Gaëlle, une fille complexée par ses rondeurs dont il abuse la crédulité. Il va provoquer la révolte de ses amies, Cassandra, Laurène et Charline et passer un mauvais quart d’heure, forcé à s’excuser publiquement auprès de Gaëlle. Lucas, qui trouve aussi que Florian est allé trop loin, s’est rallié bon gré mal gré à cette séance de « correction ». Bien qu’il se sente en faute, Florian le vit comme une trahison de son ami, passé dans le camp des filles, et rompt avec lui.

Myriam Gallot parcourt avec Lucas tous les états du moi adolescent. Elle décrit par exemple le traumatisme vécu par son jeune héros, confronté par Florian à son premier film porno. Lucas, qui fait du judo, se retrouve brusquement dans l’incapacité de combattre les filles, obsédé par des images qui l’envahissent et polluent son regard. Lui qui les avait empoignées jusqu’ici sans arrière-pensées ne peut plus les toucher. Sans pouvoir rien expliquer à ses parents, il leur annonce qu’il veut abandonner son sport favori.

Les parents ont d’ailleurs leur place dans le récit. Lucas, fils unique, envie un peu la famille de Florian. Il est à l’âge où les parents des copains et copines sont toujours formidables comparés aux siens. Surtout quand ceux-ci vous annoncent une nouvelle qui pourrait bien bouleverser votre vie…

Évidemment, rien n’est figé ni définitif dans le monde changeant de l’adolescence où la sensualité prend lentement ses marques, au fil des élans et des rebuffades, des premiers émois du corps viril, des orages affectifs et des frémissements de l’amour entrevu, espéré. Myriam Gallot, par touches successives, recadre les comportements, pointant au passage les clichés et les stéréotypes du monde adulte qui ont la vie dure et qui enferment les adolescents, les empêchant d’être eux-mêmes. Les règles du jeu de l’amour et du hasard ont peut-être définitivement changé, dès le collège...

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:11) :


Toutes les options du beau gosse – Myriam Gallot – Syros – 2021 (260 pages, 15,95 €)


vendredi 12 mars 2021

D'or et d'oreillers

 


Dès avril 2019, je vous avais parlé ici même de Flore Vesco que je venais de découvrir dans L’estrange malaventure de Mirella. Cette remarquable fantaisie moyenâgeuse détournait à son profit le célèbre conte des frères Grimm, Le joueur de flûte de Hamelin. Ce roman allait valoir à notre autrice cette année-là le prix Vendredi et le prix Sorcières l’année suivante, toutes distinctions qui auguraient bien d’une carrière littéraire prometteuse.

Avec D’or et d’oreillers, qui vient de paraître à l’école des loisirs, Flore Vesco confirme cette promesse avec éclat. Si, abandonnant le Moyen-âge, elle s’est rapprochée de l’époque moderne, elle ne l’a fait qu’avec prudence. Elle a situé son nouveau roman au début du XIXe siècle anglais, à une époque où, dans la bonne société, marier ses filles était pour une mère sinon un emploi, du moins un souci à temps complet, comme l’a si bien raconté Jane Austen.

Aussi lorsque Mrs Watkins, qui en est dotée de trois, apprend 1°/ que le richissime Lord Henderson a réapparu dans Blenkinsop Castle – 2°/ qu’il recherche une épouse de toute urgence, son sang fait plusieurs tours. Certes, contre tous les usages et même la simple décence, milord a conçu pour choisir la femme de son cœur une épreuve bien singulière : qu’elle passe seule dans son château une nuit dans un lit extravagant. Les 80 000 livres de rente annuelle du lord permettent heureusement à Mrs Watkins de surmonter des principes et des pudeurs d’un autre âge et la voilà qui livre sans vergogne ses trois filles à Blenkinsop. Margaret, Maria et May sont jetées dans la gueule du loup bien sous tous rapports, notamment celui de la fortune, avec pour seule escorte Sadima, leur femme de chambre.

Je ne vais évidemment pas vous raconter ce qui s’ensuit mais si je vous révèle que Sadima était aux antipodes des blondes beautés diaphanes qu’elle accompagnait, qu’en dépit de la modestie qui seyait à ses fonctions, elle ne pouvait - citation - faire « oublier ses hanches arrondies, sa silhouette bien tournée, son joli teint bruni, ses traits réguliers et plaisants, ses pommettes ambrées, son nez rond, son front large, ses épaules galbées, ses cheveux bouclés, ses mollets bien pris, etc. », vous allez sans doute deviner un peu la suite, vous qui avez lu Cendrillon. Oui, mais…

…si Flore Vesco se plait à nouveau à revisiter quelques contes traditionnels dont on s’amusera à reconnaître les échos et les leçons, elle nous entraîne progressivement dans un univers de sortilèges bien à elle. Débarrassée des sœurs Watkins, ce n’est pas une mais deux puis trois épreuves que Sadima doit affronter. Quels secrets terribles abrite donc le château de Blenkinsop, où ne vivent que Lord Henderson et Philip son fidèle majordome, tous les domestiques ayant fui depuis longtemps ? Si ces deux-là taisent obstinément une vieille malédiction, est-ce que les pierres crieront à leur place ? Sadima saura-t-elle libérer son bel au bois dormant des puissances sourdes qui l'ont figé dans Blenkinsop déserté, l’empêchent de s’en éloigner et pourraient bien se déchaîner ?

Le récit de notre autrice est aussi bien tourné que son héroïne. Il se transforme peu à peu en une quête sensuelle digne des cours d’amour courtois, où régnaient un langage de métaphores limpides et d’ellipses brûlantes. De ce langage, Flore Vesco reprend et modernise les pudeurs audacieuses à l'usage de la jeunesse. Sadima va comprendre qu’elle ne peut se faire aimer d’Adrian que si elle retrouve dans le château ce qui manque à son milord pour être un homme complet : une partie bien précise de son anatomie ravie à son enfance par celle qui l’aimait plus que tout. Aimer, c’est peut-être cela : chercher on ne sait quoi pour le rendre à quelqu’un qui ignorait l'avoir perdu. C'est ici suffisant, en tout cas, pour offrir la plus belle preuve d'amour et produire le plus beau des contes.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 04:14) :




D’or et d’oreillers – Flore Vesco – l’école des loisirs – 2021 (234 pages, 15 €)

vendredi 5 mars 2021

Le journal de Raymond le démon

 


Si l’anglais C.S. Lewis est connu pour Le monde de Narnia, ce royaume merveilleux qui attend sa délivrance pendant quelques tomes, il est aussi l’auteur à succès d’un malicieux ouvrage épistolaire beaucoup plus court, The Screwtapes Letters, traduit en français sous le titre Tactique du Diable, dans lequel un vieux tentateur expérimenté, Screwtape, essaie de transmettre son expérience à un démon néophyte, nommé Wormwood, chargé de saboter la foi d’un jeune chrétien.

Avec Le journal de Raymond le démon, Luc Blanvillain s’est lancé dans une entreprise littéraire un peu similaire, mais à l’usage de la jeunesse, imaginant un démon pour enfants qui voudrait bien monter en grade. Un peu comme l’ange, dans le film de Capra, La vie est belle, mais de l’autre côté. Car il voudrait pouvoir s’occuper un jour des adultes, c’est plus sérieux. D’accord, lui dit son chef, vous aurez une promotion mais à une condition : faire quitter le droit chemin à une collégienne, Anne-Fleur Berzingue, qui, de toute sa jeune vie d’humaine n’a jamais commis la moindre méchanceté.

Les premières tentatives du démon échouant lamentablement, son chef décide de passer à la vitesse supérieure : l’incarnation. Ainsi naît Raymond le démon, qui va débarquer au collège d’Anne-Fleur sous les apparences d’un orphelin placé dans une famille d’accueil où végète Brian, le fils de la maison, accro aux jeux vidéo et phobique scolaire. C’est donc le journal de bord de Raymond, le collégien tentateur, que le lecteur, parfois interpellé directement par son narrateur, tient entre les mains.

Raymond multiplie les tentatives pour faire « tomber » Anne-Fleur, se servant notamment d’une de ses rivales, la belle et insupportable Bérénice, qui a un secret honteux bien caché. Luc Blanvillain brosse un portrait savoureux de la vie adolescente contemporaine, de ses élans généreux comme de ses ornières pathétiques. Sans rien révéler des différentes péripéties que vont provoquer les tactiques successives de Raymond, on peut dire qu’elles vont toutes échouer et même pire – pour la promotion de Raymond en tout cas : car elles vont aboutir le plus souvent à l’inverse du but recherché. Brian pourrait bien finir par se rescolariser et Anne-Fleur « tomber » effectivement, mais tomber… amoureuse. Au point de faire éprouver au démon à peau d’ado un chatouillement inconnu de lui, assez proche d’un sentiment humain : la jalousie.

Mine de rien, chemin faisant, Luc Blanvillain explore assez systématiquement la question fort sérieuse qui est posée en sous-titre de son livre : « où est le Mal ? ». Il le fait certes de façon hautement comique et entièrement sécularisée, au contraire de Lewis chez qui la dimension religieuse est omniprésente. Que ce sous-titre ait été numéroté annonce une suite que l’on se réjouit d’avance de découvrir. Car vous imaginez bien que Raymond le démon, d’échec en échec, est loin d’avoir fait le tour de la question et de ses réponses. Et nous aussi. On attend maintenant de savoir "où est le Bien"...

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:02) :



Le journal de Raymond le démon – Luc Blanvillain – illustré par Sarah Vignon - 2021 – l’école des loisirs (239 pages, 12 €)

vendredi 26 février 2021

La faille



Il fait anormalement chaud cet été-là à Viskow, petite ville du littoral écossais. C’est le début des vacances et Mairead Kereban est dans sa treizième année. Elle a toujours connu la toux persistante d’Olbac son père, Lisa sa mère a perdu ses cheveux et elle, elle a de sérieux acouphènes. D’ailleurs, on lui fait passer régulièrement des visites médicales. À part ça, tout est normal. Enfin presque. La plage est bien tentante par cette canicule exceptionnelle, pourtant la baignade est interdite, depuis toujours. Il y a une grande usine au bout de la digue, qui produisait de l’électricité, mais qui semble être à l’arrêt, désaffectée. Il n’y a plus qu’une boutique dans le village, qui s’est progressivement vidée de ses habitants.

Heureusement pour Mairead, il y a Trent, un garçon qui est arrivé récemment avec sa petite sœur et leur père, un monsieur très occupé qui travaille dans une multinationale et qui s’absente fréquemment. Les parents de Mairead ont été très étonnés de les voir s’installer dans ce bout du monde délaissé. Mairead et Trent ont un banc où ils ont pris l’habitude de se retrouver et de se poser des questions métaphysiques du style « tu crois à la vie après la mort ? » C’est doux et tranquille, et puis, pour passer l’été, s’ennuyer à deux, c’est mieux que tout seul.

Mais c’est d’autres questions plus concrètes posées par un certain Ravenale, enquêteur ou journaliste, on ne sait pas trop, qui vont intriguer Mairead et la réveiller de ses 12 années de sommeil. Il y a décidément un mystère dans ce village, autour de cette usine et de tous ces gens qui sont partis. Les parents de Mairead ont l’air de ne rien savoir, ou détournent la conversation, gênés. Alors Mairead va enquêter, avec l’aide de Trent. Et peut-être découvrira-t-elle qui est ce grand jeune homme pris en photo avec elle, quand elle avait 2 ans ?

Pour son premier roman, Laëtitia Casado, plante un décor subtilement oppressant qui déteint progressivement sur son héroïne. De quels graves événements ce décor a-t-il été le théâtre, c’est ce que Mairead va découvrir, au prix de quelques expéditions risquées, les premières à l’insu de ses parents. L’idée d’une vérité à trouver, la certitude croissante qu’on lui cache des choses depuis douze ans, pour la protéger malgré elle, vont l’aider à s’émanciper de la bulle familiale, avec la complicité de Trent. C’est au bout du récit que Mairead comprendra ce qui s’est passé à Viskow peu après sa naissance. Le lecteur ou la lectrice, eux, auront pris un peu d’avance sur la jeune fille, car ils auront découvert parallèlement, dans le journal d’un certain Archie, employé à la sécurité de l’usine, que celle-ci était en fait une centrale nucléaire.

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Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:41) :


La faille – Laëtitia Casado – 2020 – Le Muscadier (191 pages, 13,50 €)


vendredi 19 février 2021

Soleil jusqu'à la fin




Pour faire un bon récit d’apprentissage, on connaît la recette : prendre un enfant avec de fortes capacités de résilience, supprimer père et mère dès les premières pages – les pères c’est facile, le boulot est déjà fait, en général, ils sont partis depuis longtemps - et lancer le gamin ou la gamine dans la vie sans autre forme d’avertissement. L’aventure peut commencer.

Mélanie Georgelin s’est souvenu visiblement de ces ingrédients en écrivant Soleil jusqu’à la fin. Bien sûr, on ne peut pas tuer tout le monde au départ, il y a toujours un proche parent qui traîne dans les parages. Pour Amaya, qui est restée prostrée huit jours à côté de sa mère morte jusqu’à ce que les policiers la trouvent, il y a Tante Theresa. Mais Tante Theresa va s’avérer être un plan B foireux. Elle est gentille mais trop encombrée d’elle-même et de ses cinq fils pour s’occuper d’Amaya. Page 17, Tante Theresa dépose donc Amaya sur le trottoir d’une MECS qui a bien voulu prendre en charge sa nièce. Bienvenue aux Coucous. L’aventure peut re-commencer, après ce faux départ nécessaire.

Amaya n’arrive pas seule aux Coucous. Elle traîne derrière elle sa fidèle Soledad, une poupée de chiffon assez bavarde, alter ego d’Amaya, qui la réconforte ou l’engueule selon le moment et l’humeur. Mais me direz-vous, qu’est-ce qu’une MECS ? MECS,  c’est l’acronyme de Maison d’enfant à caractère spécial, destinée à l’accueil temporaire des mineurs en difficultés. Et on peut considérer qu’Amaya, orpheline de fraiche date, après avoir tenté sa tante, est effectivement sérieusement en difficulté et relève des Coucous. C’est un vieux type tout racorni – c’est Amaya qui parle – qui l’accueille : Cactus. Cactus se rend compte tout de suite que ça ne va pas être facile avec Amaya. Mais il en a vu d’autres, et pour l’heure, il a déjà Tom, qui a passé des années dans un lit à barreaux avant qu’on s’aperçoive qu’il était devenu un peu grand, Pepito, bébé secoué par son père qui s’est retrouvé dans un fauteuil roulant et qui marche à l’oxygène, Djibril, 16 ans et toutes ses dents mais il ne sait pas comment il a réussi à les conserver, Svetlana prostituée à 14 ans, Danaé violée par son père et filmée par sa mère, Ruby née de père inconnu et de mère toxico, etc.… Donc, oui, Amaya, un peu rugueuse de prime abord, n’impressionne pas Cactus. Et Amaya va trouver sa place, aidée par Soledad qui ne la quitte pas d’une semelle et n’a pas non plus sa langue dans sa poche. Tout va bien, d’autant qu’il y a Billie, la plus chouette éducatrice de la Terre. Tout va bien jusqu’au jour où tout va mal, très mal, à un point qu’on ne racontera pas ici.

Le roman bascule alors et change d’horizon. Amaya est exfiltrée des Coucous, direction la montagne, chez Pierre et Madeleine, un vieux couple sans enfants mais rompu à l’accueil de ceux qu’on dit difficiles. Vont-ils réussir à apprivoiser Amaya et l’aider à se reconstruire après le nouveau drame des Coucous ? C’est l’enjeu de la deuxième partie du roman de Mélanie Georgelin. On suit avec attendrissement les efforts de Madeleine et surtout de Pierrot, moins à l’aise avec cette fille qui semble le rejeter. Heureusement, le titre ne ment pas : c’est soleil jusqu’à la fin, même si Amaya devra quitter ceux qu'elle aurait bien adoptés, au final.

Racontant l’histoire d’Amaya du point de vue de la jeune fille, lui prêtant souvent sa voix, presque trop parfois, Mélanie Georgelin dresse le tableau tantôt pathétique tantôt rassérénant d’une enfance en danger perpétuel qui grandit malgré tout. Pour une Amaya qui va s’en sortir, combien resteront à la porte de la vie ? La réponse est entre les mains de tous ces Cactus et de toutes ces Billie, de tous ces Pierrot et ces Madeleine qui œuvrent tous les jours en silence à l’accueil et à l’éducation des enfants meurtris mais toujours en vie.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:52) :


Soleil jusqu’à la fin – Mélanie Georgelin – Sarbacane – 2021 (277 pages – 16 €)


vendredi 12 février 2021

Isabelle/Porculus



Connaissez-vous Arnold Lobel ? Si vous avez eu des enfants ou des petits-enfants dans les années 70, peut-être leur avez-vous lu et relu plusieurs soirs d’affilée les Sept histoires de souris ? Et vous qui étiez ce petit garçon ou cette petite fille à la même époque, peut-être vous souvenez-vous de la jument Isabelle et du cochon Porculus ? 

Arnold Lobel est un illustrateur américain que l’autrice Sophie Chérer présente ainsi : « Arnold Lobel vivait à Brooklyn avec sa femme Anita, dessinatrice comme lui, et leurs deux enfants. Arnold Lobel ressemblait au Papa Souris de Sept histoires de souris : lunettes carrées, une moustache noire et drue, un regard bon et malicieux, et surtout l'aptitude perpétuelle à dénicher en toute chose ce qu'elle contient de poétique et de drôle. Arnold Lobel ressemblait aussi au petit éléphant d' « Oncle éléphant ». Il avait été élevé par sa grand-mère très aimante. En vieillissant, elle s'était mise à perdre la tête. Devenu grand, Arnold avait souffert de ne plus pouvoir communiquer avec elle comme avant, et c'est alors qu'il avait écrit Oncle éléphant, pour immortaliser la relation idéale, rêvée, entre un adulte et un enfant. Arnold Lobel est mort à 54 ans, en 1987. » Fin de citation.

L’école des loisirs qui a conservé fidèlement les œuvres de Lobel à son catalogue, vient de rééditer Isabelle et Porculus, dans la traduction d’Adolphe Chagot, en deux beaux albums reliés, sous une couverture solide et rassurante.

Les deux histoires, celle de la jument Isabelle et celle du cochon Porculus, se déroulent chez un couple de paysans d’opérette, le fermier et sa femme. Si le fermier, avec sa salopette rouge, son chapeau de paille et ses souliers à lacets ressemble assez peu à l’image qu’on peut se faire d’un agriculteur, la femme du fermier est encore plus éloignée des stéréotypes du milieu, quand Lobel la campe dans son intérieur petit-bourgeois, buvant du thé et écoutant la radio, toujours prête à convoquer chez elle sa kyrielle de copines chic de la ville, en robes et chapeaux.

C’est d’ailleurs à ses idées excentriques qu’Isabelle et Porculus vont devoir leurs aventures. Quand la jument se met en tête de devenir une dame, la femme du fermier l’y encourage et l’emmène faire les magasins pour l’habiller de la tête aux pieds. Mais à chasser le naturel, il revient au galop, c’est le cas de le dire. Isabelle ne supportera pas longtemps l’accoutrement dont elle a été affublée.

Quant à Porculus, c’est encore à une initiative intempestive de la femme du fermier que l’on doit son histoire. Lorsque celle-ci décide de faire subir à la ferme une opération propreté intégrale, jusqu’à supprimer la boue dans laquelle s’ébat joyeusement le cochon, le pauvre Porculus va s’enfuir pour tenter de retrouver son élément naturel. Cette fugue compose le cœur du récit.

Dans les deux histoires, la narration obéit au même principe : une boucle rassurante qui, à l’issue de leur aventure, ramène les deux animaux à leur point de départ. Après avoir été un moment déstabilisés et pour ainsi dire dénaturés - la jument Isabelle par ses vêtements, le cochon Porculus par son expérience mouvementée de la ville - les deux animaux retrouvent leur vie d’avant. On n’est jamais si bien que chez papa-maman pourrait être la morale un tantinet conservatrice de ces deux contes. Mais ces albums, vifs et gais, offrent à tous les âges plusieurs niveaux de lecture et d’identification, tant pour les adultes qui le liront à voix haute que pour les jeunes enfants, filles ou garçons, qui se projetteront aisément dans Isabelle ou Porculus et leurs envies passagères du monde adulte et de ses promesses de liberté.

Pour écouter cette chronique (extrait d'Isabelle lu à 03:42) :


Isabelle – Arnold Lobel – l’école des loisirs – album (66 pages, 12 €)

Porculus – Arnold Lobel – l’école des loisirs – album (68 pages, 12 €)


vendredi 5 février 2021

Angie !

 




Marie-Aude Murail et son frère Lorris n’avaient pas écrit ensemble pour la jeunesse depuis les années 2000, quand ils nous racontaient Golem (2002) à trois avec leur sœur Elvire , alias Moka, et puis, à deux, L’expérienceur (2003), deux romans récemment réédités.

Et voici que l’école des loisirs vient de publier mercredi Angie !,  un roman policier que les deux écrivains, à nouveau associés, ont voulu situer au Havre, leur ville natale, où leur enfance et leurs premiers jeux en commun se sont inventés.

Augustin Maupetit est capitaine à la brigade locale des Stupéfiants. Une course-poursuite en moto parmi les conteneurs de Port 2000 l’envoie brutalement dans le décor et il se retrouve cloué dans un fauteuil roulant pour une durée indéterminée, au troisième étage sans ascenseur de sa résidence. Qui va bien pouvoir descendre faire pisser sa plus fidèle compagne, j’ai nommé Capitaine, une chienne malinoise qui le seconde de son flair infaillible dans toutes ses enquêtes ?

La solution s’appelle Angie Tourniquet, 12 ans, sa voisine de palier qui vit avec sa mère Emma, infirmière à domicile dans le quartier ouvrier des Neiges. Nous sommes en mars 2020, la France vient d’être confinée pour cause de Covid, Angie la collégienne est censée faire l’école à la maison, mais elle va surtout s’incruster chez Augustin et devenir rapidement l’auxiliaire indispensable du policier. Ceci au grand dam de sa mère qui, circonstance aggravante, n’est pas totalement indifférente, elle non plus, au charme rugueux de son voisin, qu’elle découvre grâce au confinement.

Voulant retrouver à tout prix celui qui l’a balancé de sa Yamaha, Augustin, apparemment réduit à l’impuissance, va devoir mener ses investigations par personnes interposées avec des méthodes pas totalement orthodoxes, que sa commissaire Alice Verne, conquête d’un soir et néanmoins supérieure hiérarchique aura le plus grand mal à canaliser.

La mort atroce d’un jeune docker, dont le grand-père est un patient d’Emma, l’implication probable d’un riche importateur de café dans le trafic de cocaïne havrais, qui va faire ressurgir une vieille affaire criminelle mal résolue douze ans auparavant, vont entraîner Augustin, mais aussi Angie et Emma dans une enquête aux multiples ramifications, face à des trafiquants prêts à tout, enlèvements et assassinats inclus, pour protéger leurs filières criminelles.

Alors que la ville portuaire vit à l’heure nouvelle du coronavirus et du confinement, Marie-Aude et Lorris Murail brossent une comédie policière au temps présent, âpre et tendre, sombre et réjouissante. Leurs personnages sont intensément vivants, la trame du récit est serrée, deux marques de fabrique des Murail. Et ainsi, Angie ! est sans doute l’un des premiers grands romans jeunesse à rendre compte de la période si étrange que nous traversons depuis bientôt un an. 

Pour écouter cette chronique (extrait lu à  03:05) :


Angie ! – Marie-Aude et Lorris Murail – 2021 – l’école des loisirs (443 pages, 17 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...