vendredi 16 juin 2017

Guingouin, un chef du maquis


Au mois d’avril 2017, j’ai eu le plaisir de croiser Yann Fastier, auteur, illustrateur et même éditeur, au salon du livre de Saujon, en Charente-Maritime. Comment ne pas saluer au passage les artisans de cette manifestation, ces bénévoles, retraités ou enseignants encore en activité, et au premier rang d’entre eux la libraire qui en est l’âme et la cheville ouvrière : Danielle Gay ? C’est grâce à elle que Je lis mômes existe depuis six ans dans son format actuel. Je ferme la parenthèse.

Yann Fastier, pour en revenir à lui, a réalisé un superbe documentaire sur la Résistance en Limousin, autour de son chef emblématique, le communiste Georges Guingouin. Cet album d’une quarantaine de pages, bien documenté, va à l’essentiel, racontant la progressive montée en puissance des maquisards, de mai 40 à août 44. Sur chaque double page, un fil d’actualité retrace en quelques mots les grandes étapes de la deuxième guerre mondiale. L’histoire locale des résistants limousins s’articule avec la grande histoire en marche, grâce un court récit qui campe tel ou tel aspect de la vie quotidienne et de la lutte au temps de l’occupation allemande. L’album donne même parfois la parole à un collaborateur ou un gendarme agissant pour le compte du régime de Vichy. Les tensions au sein de la Résistance, l’attitude des communistes dont beaucoup furent décontenancés par le pacte germano-soviétique, sont évoqués de façon accessible et synthétique. Sur la page de droite, Yann Fastier a réalisé une superbe illustration pleine page, une linogravure qui fixe de façon dramatique  et épurée le décor de chacune des situations évoquées.

Après les vues vivantes des doubles pages, une annexe reprend un récit plus historiquement ordonné de l’itinéraire de Résistance de Georges Guingouin, jusqu’aux soubresauts de l’après-guerre. En délicatesse avec le parti communiste, Guingouin et certains de ses lieutenants devront affronter en 53-54 une violente cabale et même un procès qui aboutira à un non-lieu. Georges Guingouin pourra reprendre son métier d’instituteur, désormais « éloigné des passions politiciennes », comme le résume Yann Fastier.


Complété par un court lexique, une bibliographie, une filmographie et des adresses de sites Internet, cet album peut constituer, dès les classes primaires, une excellente introduction concrète imagée et documentée, à l’histoire de la Résistance.

Guingouin, un chef du maquis - Yann Fastier - l'Atelier du Poisson Soluble (40 pages, 16 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait à 2:37) :

vendredi 9 juin 2017

Roslend (tome 1)


Je vous ai déjà présenté dans mes chroniques du vendredi trois livres qu’on peut ranger à des titres divers dans les rayons de la science-fiction jeunesse française : La maison des reflets, de Camille Brissot, New Earth Project, de David Moitet et le premier volet de la trilogie annoncée de C. Kueva, Les porteurs. Je vous rappelle à cette occasion que vous pouvez retrouver ces chroniques sur le site internet de RCF et les écouter ou les réécouter au moment choisi par vous.

Le livre du jour, intitulé Roslend, de Nathalie Somers, peut rejoindre la même étagère. Il repose sur une thématique classique dans l’univers de la SF, celle des mondes parallèles. Nous sommes à Londres, en septembre 1940, au moment où Hitler essaie de faire plier les Anglais sous les bombes, lesquels Anglais, armés de leur flegme légendaire et guidés par Winston Church, « keep calm and carry on » au milieu des explosions et des incendies. Lucan, 14 ans, est un grand costaud, joueur de hurling, ce « sport gaëlique qui se joue avec une crosse en bois et une balle en cuir » nous précise une note de bas de page. Il n’a qu’un désir : se faire passer pour plus vieux qu’il n’est et s’engager dans la Royal Air Force pour défendre Londres en pilotant un Spitfire. Orphelin, il est élevé par son grand-père, horloger de son état. Et il partage beaucoup de moments de sa vie avec Catriona, un « garçon manqué » de son immeuble, sa sœur de lait, jusqu’ici du moins, c’est-à-dire jusqu’à ce moment où une fille devient une femme et où le garçon s’en aperçoit, avec un petit temps de retard.

Arrive très vite le drame qui va lancer l’intrigue. Le grand-père de Lucan est grièvement blessé lors d’un énième bombardement et il a juste le temps, avant de mourir, de confier à son petit-fils un secret, qui est enfermé dans une horloge de son atelier, une reproduction de Big Ben. Ce secret fait basculer brutalement Lucan dans un monde parallèle, tellement parallèle à celui des Britanniques qu’il est lui aussi en guerre et menacé de destruction totale par un adversaire impitoyable. Dans cet Alter Monde, comme le nomme l’auteure, coexistent plusieurs sociétés, antagonistes ou cachées. Le double de Londres, c’est Roslend, la capitale. C’est là qu’apparaît brutalement Lucan, qui est d’abord pris pour un espion étranger. Sans qu’il sache toujours s’il rêve ou s’il a effectivement franchi la porte d’un autre royaume, Lucan va multiplier les allers-retours entre Londres et Roslend. Des deux côtés, ce pouvoir qu’il a hérité de son grand-père va apparaître comme la marque d’une vertu salvifique détenue par le jeune homme, que chaque camp va vouloir exploiter. A son corps défendant, Lucan va devenir une sorte d’élu sur lequel repose le sort des deux mondes.

Dès l’ouverture de son livre, Nathalie Somers nous entraîne dans l’Alter monde qu’elle a créé de toutes pièces, avant d’y plonger Lucan, et le lecteur avec lui, dans un étonnement de tous les instants. Sous des apparences féodales, moyenâgeuses, c’est à bien des égards une société beaucoup plus avancée que le Londres des années 40. Les forces de l’esprit y ont développé une science bien différente de la nôtre. Ainsi, les avions de guerre sont d’énormes oiseaux d’élevage qui vont exaucer de façon inattendue les rêves de pilote que nourrit Lucan quand il se trouve à Londres. L’auteure balade l’adolescent dans ces deux univers et il va se retrouver propulsé au cœur d’enjeux stratégiques, initié et acteur malgré lui de choses qui le dépassent.

Le roman s’ouvre dans l’Alter monde, au pays de Nelbri, le rival en guerre. Altrïos, un espion de Roslend, est en difficulté...


En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait à 3:49) :



Roslend (tome 1) - Nathalie Somers - Didier Jeunesse (352 pages, 17 €)

vendredi 2 juin 2017

Le cœur est un muscle fragile


... à tous les âges de la vie.


C’est pour moi la magie principale de la littérature pour la jeunesse : en rejouant pour nous l’enfance, l’adolescence, les premiers émois et les premières fois, elle nous invite à nous rappeler d’où nous venons, à revisiter des séquences de nos vies parfois oubliées et qui pourtant portent, soutiennent, entretiennent le meilleur – je ne dis pas le plus facile - de ce que nous sommes aujourd’hui. Peut-être y a-t-il pour un adulte un plaisir régressif à lire ces livres, mais ils ont aussi le grand intérêt, quand ils sont authentiques, de nous faire entrevoir, de l’intérieur, comment vivent les jeunes aujourd’hui. Un peu de fiction remplace parfois avantageusement beaucoup de sociologie…

Le cœur est un muscle fragile, de Brigitte Smadja, est un de ces livres. Centré sur la personne de Simon, le récit nous raconte la vie d’un garçon du CE1 à la troisième. L’histoire est enchâssée entre un prologue qui nous donne envie de savoir qui est Simon et comment il en est arrivé là, à 15 ans et demi, et un épilogue qui vaut dénouement heureux.

Nous rencontrons Simon à un moment délicat, dont on devine immédiatement la violence. Il vient d’être victime sur Facebook d’un lâchage - pour ne pas dire d’un lynchage - généralisé, au point même que ses deux meilleurs amis, Nessim et Léonard semblent eux aussi sur le point de l’abandonner. Il est désemparé. Comment en est-il arrivé là ? Il y a une histoire de fille, mais ce n’est pas clair. C’est ce que le livre va éclaircir, au prix d’un long retour en arrière, qui ressaisit toute sa vie depuis l’âge de 7 ans et demi.

En ce sens, Le cœur est un muscle fragile, est un vrai roman d’apprentissage. Sur l’amitié, sur le milieu scolaire, les relations avec les parents, sur l’apparition des premières filles dans les radars des garçons et la naissance du sentiment amoureux. Plus subtilement, ce que le roman de Brigitte Smadja s’emploie à cerner et décrire, c’est chez Simon la lente et progressive construction de l’intime et l’énorme effort qu’il doit déployer pour préserver cette vie intérieure contre tous les empiètements du monde extérieur, jeunes et adultes confondus.

Dans cette construction de son for intérieur, et sans qu’il en soit réellement conscient, Simon va trouver un appui épisodique mais puissant auprès d’une grand-mère, refuge hors normes, qui vit en Normandie et a la passion des nuages. Du coup, le ciel a beaucoup d’importance dans la vie de Simon. Simon est dans les nuages. C’est la faute – ou la grâce – de Nine, qui ne se sépare jamais de son appareil et les photographie sans cesse en couleurs, en noir et blanc. De Nine, Simon, photographe lui aussi, tient donc ce regard affûté qui n’ignore rien du monde visible parce qu’il guette sans cesse les formes fugitives qui se dessinent dans le ciel. Brigitte Smadja rythme d’ailleurs ses chapitres avec des titres qui sont autant de considérations célestes : Ciel bleu limpide, miraculeux ; ciel perturbé électrique ; nuits blanches ; faut quitter les nuages.

Arrive bien sûr le moment où les filles deviennent la grande affaire des garçons. Qu’en pensent-ils exactement des filles, les garçons ? Elles se sont transformées trop vite pour eux.  Simon s’étonne quand il revoit Assia : il est « abasourdi par ce changement » (118). Son copain Nessim confirme : « les filles, elles changent si souvent que tu sais jamais à qui t’as affaire ». Puis, un peu plus loin, « les filles, faut pas chercher à les comprendre ». En fait « les filles sont comme ça » (97). Léonard qui a conquis la belle Assia n’est sûr de rien au point de demander à Simon : « j’arrive pas à comprendre si on est ensemble ou si on n’est pas ensemble. Tu dirais quoi, toi ? » (95) mais la question essentielle avec les filles est peut-être : « qu’est-ce qui les fait rire ? » (45). Alors Assia, Hortense, Bérengère, Thelma, Dune, Charlotte, qui êtes-vous ?


Brigitte Smadja épouse ces transformations et ces interrogations avec empathie et justesse. Elle compose d’ailleurs une scène stupéfiante de vérité entre Simon et Charlotte, la petite sœur de Léonard dont on devine qu’amoureuse de l’ami de son frère, elle est déjà prête à se jeter à son cou. (219 – 221) Le cœur est un muscle fragile effleure l’enfance et l’adolescence avec un mélange étonnant d’acuité et de tendresse, de pudeur et de drôlerie émue. Nous ne savons plus comment les ados vivent, ni dans quel monde, qui n’est plus le nôtre depuis longtemps. Brigitte Smadja, qui est aussi enseignante et vit à leur contact, semble avoir un sixième sens pour nous les faire redécouvrir.

Le coeur est un muscle fragile - Brigitte Smadja - l'école des loisirs (256 pages, 15,80 €)

En podcast sur RCF Loiret :

vendredi 19 mai 2017

Les porteurs #1 - Matt

Quand j'aurai 16 ans, je choisirai mon sexe.




Le bandeau du livre l’annonce : « à 16 ans, il faut choisir ». Entouré des symboles des sexes masculin et féminin, l’injonction est claire : dès les premières pages, C. Kueva, l’auteure, nous fait entrer dans un monde où les enfants naissent et grandissent hermaphrodites jusqu’au moment où ils doivent opter, à l’âge de seize ans, pour un sexe ou pour l’autre. Depuis la grande catastrophe nucléaire, commémorée tous les ans le 26 avril par une minute de silence, il y a donc une césure dans la vie de chacun, un avant et un après la « Seza » : Seza, c’est le nom donné à la cérémonie qui marque le passage à la vie adulte, sexuée. Des cours sont dispensés pour aider chaque jeune à prendre sa décision, parfois déjà mûrie par les relations amicales nouées dans la neutralité de l’enfance et de la pré-adolescence.

Tout cet aspect de la vie est régulé de près par le corps des Sanits et un Centre de planning hormonal, le « CPH », celui-là même qui se charge de déclencher en quelques semaines la puberté choisie. Dans cette société, on ne naît pas homme ou femme, on le devient, et la formule prend son sens le plus fort. Nous suivons l’itinéraire de trois amis, une Gaëlle déjà fille, son ami Matt qu’elle aime et qui se prépare à choisir d’être garçon, et Flo qui vient d’opter pour le sexe féminin mais se pose des questions sur la pertinence de l’orientation qu’elle a prise.

Les choses se compliquent dès le début du roman, quand, à la suite de sa prise de sang annuel, Matt apprend qu’il est Porteur, raccourci pour nommer l’anomalie génétique STYX qui le frappe : les Porteurs rejettent le traitement hormonal qui permet la sexuation. Matt va rester neutre pendant quinze à vingt ans, incapable de se reproduire, voué à une vie sociale diminuée, soumis de surcroît à un traitement lourd censé combattre cette déficience génétique.

Quand il apprend la nouvelle, Matt s’effondre, malgré le soutien de ses parents, de son frère aîné. C’est Gaëlle qui va l’aider à faire face, en se lançant sur la piste des médecines alternatives et en l’entraînant dans ses recherches. Recherches qui vont vite s’avérer dangereuses pour les jeunes gens, tant elles heurtent de puissants intérêts et peut-être des secrets d’État jusqu’ici bien gardés. Dans ce monde où tout semble si bien organisé, peut-on résister et à quoi exactement ?

Une trilogie nous est promise. Avec ce premier volume, l’auteure C. Kueva, parvient à rendre son univers du genre choisi parfaitement plausible. Elle amène progressivement le lecteur à se poser pour lui-même cette question un peu déconcertante : et si j’avais eu le choix, moi aussi, serais-je devenu homme ou femme ?


Dans le passage que je vous lis à la fin de ma chronique, Flo est devenue Floriane. Mais elle vient confier ses doutes à son Référent, qui l’a aidée à préparer sa Seza et à choisir d’être une fille :

En podcast sur RCF (écoutez un extrait à 2:55)

Les porteurs - C. Kueva - éditions Thierry Magnier (250 pages, 14,90 €)

vendredi 12 mai 2017

Dans les rêves de grand-père


La semaine dernière, je vous parlais de la mort de papi vue par une petite Emma qui prêtait sa voix à l’écrivain Mikaël Ollivier dans Mange tes pâtes !

Dieu merci, tous les papis ne sont pas morts ! Il en est encore un, bien vert, Jean Perrot, universitaire réputé, spécialiste de littérature pour la jeunesse, qui vient de publier, peut-être en guise de travaux pratiques après avoir longtemps critiqué ceux des autres, un album illustré par le grand Jean Claverie. Les deux Jean ont en effet uni leurs talents pour entrer Dans les rêves de grand-père, c’est le titre du livre. Celui-ci nous conte l’arrivée de Davidou dans le fracas du monde. Le regard étonné et inconditionné d’un grand-père sur son petit-fils laisse pointer tantôt « un sourire en coin » tantôt l’inquiétude devant « une ombre qui grandit ». 

La méditation de Jean Perrot se déploie dans une prose poétique, comme autant de tableaux qui composent au final un art d’être grand-père, dans un monde où l’amour est désormais seul à ignorer les frontières. De façon originale, l’auteur a introduit deux graphies dans son texte : ce qui est destiné à l’enfant est en caractères romains et ce qui est davantage destiné à l’adulte, du moins dans un premier temps, en italiques. La lecture à voix haute se nourrira et se renouvellera de ces variantes possibles et comme dans tout album, du contrepoint des images : quand Jean Perrot écrit en italiques un mot plus compliqué comme « générations » qu’on pourra ne pas lire, Jean Claverie dessine de dos, unis face au soleil couchant, le grand-père et sa canne, le père et le petit-fils déjà adolescent. Car mots et dessins tracent aussi un chemin de croissance, celui de l’enfant qui grandit, celui aussi que projette pour lui un grand-père qui sait déjà qu’il n’accompagnera pas jusqu’au bout son petit-fils.


Pour illustrer le procédé qu’a employé Jean Perrot, je vous lis à la fin du podcast les deux versions du poème « Veille de ton grand-père ». Jean Claverie a représenté un adolescent dans un cimetière, sans doute recueilli devant la tombe de son grand-père, dans un futur imaginé par ce dernier :

En podcast sur RCF Loiret (écoutez deux extraits à 2:32)


Dans les rêves de grand-père - Jean Perrot (illustré par Jean Claverie) - Albin Michel Jeunesse (48 pages, 14 €)

vendredi 5 mai 2017

Mange tes pâtes !


« Ce matin, ils ont mis papi dans un grand trou ». Le grand-père d’Emma vient de mourir et sa petite-fille, qui n’a pas sa langue dans sa poche, se pose des tas de questions, à voix haute. Et pour une fois, papa, qui a d’habitude réponse à tout, semble caler, autant que maman, Mamie, et Mme Delcroix l’institutrice. Il y a des pourquoi qui sont veufs de parce que. Mais cela n’impressionne pas Emma qui poursuit son enquête. Le jour de la Toussaint, la visite au cimetière en compagnie de ses parents et de Mamie est l’occasion pour Emma d’être confrontée aux deux versions de l’après. Pour Mamie, qui est croyante, papi est « là-haut ». Mais pour papa, comme il l’explique à sa fille, après, il n’y a « rien » et, comme en réponse à ce « rien » qui intrigue Emma, il compare étourdiment la mort à un sommeil sans rêves. Pas étonnant que la petite fille ait du mal à s’endormir ce soir-là…

En quelques pages incisives, Emma fait son chemin. Mikaël Ollivier a su trouver les mots les plus simples pour dire la mort à hauteur d’enfant, même si la voix raisonnable de l’écrivain se superpose parfois à celle de sa jeune narratrice et à son questionnement insatiable, qui fournira au livre une chute comique. C’est dire que Mange tes pâtes ! – c’est le titre de ce petit livre – vaut pour lui-même mais qu’il entre aussi dans la série de ces textes de circonstance, qui pourront aider un enfant à exprimer ses sentiments et ses interrogations après le décès d’un proche.

La collection « petite poche » de l’éditeur Thierry Magnier mérite bien son nom. Ses livres, d’une quarantaine de pages, tiennent dans le creux de la main, sont écrits en gros caractères et leur apparence devrait rassurer un lecteur débutant que les textes trop longs effraient encore, mais sûrement pas les idées qui sont de tous les âges. Dans la dernière livraison de l’éditeur, on trouvera aussi un président qui s’invite à table, un garçon qui rêve d’une fille qui rêve d’un garçon, et d’autres charmants invités qui se transforment peu à peu en cruels envahisseurs.


Mais revenons à Emma…

En podcast sur RCF Loiret (écoutez l'extrait à 2:19)


Mange tes pâtes - Mikaël Ollivier - éditions Thierry Magnier, collection "petite poche" (44 pages, 3,90 €)

vendredi 28 avril 2017

Virée nomade


Editeur engagé, comme le sont ses auteurs, Le muscadier propose dans sa collection Rester vivant nouvelles et romans qui parlent du monde d’aujourd’hui et posent sur celui-ci un regard exigeant et critique. La Virée nomade que nous raconte Alain Bellet, qui se définit lui-même comme « un écrivain impliqué dans la cité », projette au cœur du désert saharien sept adolescents en rupture de ban.

Un juge des mineurs leur a présenté cette insolite alternative : ou bien rester en France, en détention préventive, jusqu’au procès en assises ; ou bien partir au pays des Touaregs, dans le cadre d’un centre d’éducation renforcée.

Maxou, 16 ans, n’a pas trop hésité. En découvrant les six compagnons de ce singulier voyage, il décide de ne pas trop se lier avec eux. Lui voudrait bien faire quelque chose de ce sursis qui lui a été accordé. Les autres non. Alain Bellet, au départ de la caravane, se glisse dans la tête de Maxou et ne va plus la quitter, pour nous faire découvrir le désert, la vie des Touaregs et ce qui, dans un autre temps et dans un autre monde, chemine lentement dans la tête et dans le cœur de l’adolescent.

Confronté au désert qui, pour ses compagnons, n’est pas autre chose qu’une prison sans barreau, Maxou rentre en lui-même, revisite sa vie passée, la mort de son père, l’école qui l’avait lâché brusquement, les mauvaises fréquentations, la bande, l’arrestation. Son seul viatique, c’est le souvenir de Marine qu’il retrouve chaque soir comme une étoile imaginaire, proche et lointaine, quand il va s’assoir tout seul au sommet d’une dune.

Une nuit, deux irréductibles choisissent de fuir, avec un chameau, quelques provisions, comme s’ils s’évadaient. Livrés à eux-mêmes dans le désert, perdus dans son immensité sans repères, leur pronostic de survie est faible : quatre jours, cinq peut-être. Maxou ne sait pas ce qu’il va advenir d’eux et dans la caravane, personne ne semble s’émouvoir de leur sort, les laissant libres du choix qu’ils ont fait.

Alain Bellet nous conte « la fuite monotone et sans hâte du temps » comme jadis Jean Ferrat chantait d’autres nomades. Il nous fait arpenter cette nature épurée où l’homme ne peut plus échapper à lui-même. En éprouvant pendant plusieurs semaines la fatigue, le trop peu de nourriture, la ration d’eau quotidienne, les ampoules aux pieds, Maxou se sent enfin vivant comme jamais il ne l’a été.


Au contact des hommes bleus, dans ce Sahara que Théodore Monod avait nommé « le vrai squelette du monde », une sorte d’utopie pénètre lentement le corps et l’âme de l’adolescent et nous, les lecteurs, nous nous mettons nous aussi peu à peu à cette « école d’humilité absolue » dont Alain Bellet nous offre la description fascinante.



Virée nomade - Alain Bellet - Le Muscadier (69 pages, 8,50 €)

En podcast sur RCF Loiret (écoutez un extrait à 2:52)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...