vendredi 30 mars 2018

Trois albums

Je ne vous parle pas souvent d’albums. J’étais il y a peu au salon du livre de La Ferté-Bernard, dans la Sarthe et ce fut pour moi l’occasion de croiser des auteur·e·s et illustratrices et de feuilleter sur leurs tables quelques unes de leurs productions. J’en ai rapporté trois, qui démontrent la richesse et la variété de ce qui est proposé aux jeunes enfants pour leur bonheur et celui de leurs parents ou grands-parents. Les trois livres ont des formats très différents, je vous les présente du plus petit au plus grand.




Le premier, carré et solidement relié, s’intitule Poèmes sur le fil de l’eau. Lucie Vandevelde, l’illustratrice, a peint à l’acrylique des fonds vivement colorés sur lesquelles elle a posé ses crayons de couleur. Elle nous offre une nature naïve, teintée de fantastique. Hélène Suzzoni y a inscrit ses textes rimés, qui chantent l’eau dans tous ses états et dans tous ses décors : en nuages et en gouttes de pluie, en source et en fleuve, en neige et en torrent, en lac et en océan. Chaque poème déploie un récit et des images qui dialoguent avec les illustrations. Les tableaux se succèdent, portés par le flot des mots et des dessins, liés ensemble. Un livre à lire à voix haute.




Le Petit catalogue des arts premiers nous fait faire une incursion dans 24 musées français. De chacun d’eux, Pascale Bougeault, auteure et illustratrice a rapporté un objet autour duquel elle a imaginé une scène de la vie quotidienne. Sous notre regard , un instrument de musique mongol retrouve pendant quelques instants sa vie d’avant, dans son pays d’origine, d’où il avait été prélevé pour finir dans une vitrine. Comme une bonne conservatrice, Pascale Bougeault a soigneusement étiqueté chaque pièce : nom, matériaux, provenance ethnique quand elle est connue, pays d’origine, musée d’où il a été extrait pour nous. Elle a opté, en pensant aux plus jeunes, pour une muséographie souriante : l’objet est d’abord vu partiellement, par une fenêtre pratiquée dans une page intercalaire de couleur unie et une question est posée pour attiser la curiosité.  Ainsi, la tête d’un animal apparaît et l’auteure interroge son lecteur ou sa lectrice : « qui a de si jolies moustaches ? ». Pour le savoir, il faut tourner la page. La réponse est : « une loutre sur un couteau yupik ». La dernière page de la séquence propose les dessins de quelques outils coupants issus de différentes civilisations, dessinés avec une fidélité qui ne sacrifie pas leur esthétique. Ce « Petit catalogue » fait rêver, ce dont peu d’ouvrages documentaires sont capables. Le livre est complété par de nombreuses références muséographiques et des adresses de sites internet où l’on pourra enrichir son information.



Le troisième album, le plus grand, est au format 36 X 28. Autant dire qu’il ne rentrera pas dans toutes les bibliothèques ! Mais il fallait bien qu’il fît cette taille puisque l’histoire imaginée par Benoît Broyart et illustrée par Delphine Jacquot conte les déambulations d’un jeune garçon qui fait visiter New-York à un éléphant. Contre toute attente, c’est à une promenade paisible que nous convient l’auteur et l’illustratrice, car personne dans la rue ne semble s’étonner de la présence d’un pachyderme dans la Grosse Pomme, même quand celui-ci se rafraîchit dans un bassin de Central Park ou franchit le Brooklyn Bridge en compagnie d’un zèbre et d’un tigre, portant John sur son dos. John a-t-il inventé cet éléphant, n’est-il qu’une création de son esprit ? On pourra se poser ces questions, mais la palette de Delphine Jacquot impose sa réalité visuelle, à coup de référence aux monuments emblématiques de New-York et à quelques-uns de ses artistes. On suivra simplement John et son éléphant, en pensant peut-être à un autre éléphant fameux, Babar, auquel l’illustratrice fait d’ailleurs un petit clin d’œil. 

Ecouter cette chronique  (extrait lu : Le lac, d'Hélène Suzzoni à 3:43) :


Poèmes sur le fil de l’eau - Hélène Suzzoni, illustré par Lucie Vandevelde - éditions Les P’tits Bérets (11 €)


Petit catalogue d’arts premiers - Pascale Bougeault - l’école des loisirs (20,10  €)

Un éléphant à New-York - Benoît Broyart, illustré par Delphine Jacquot - Seuil jeunesse (16 €)


vendredi 23 mars 2018

On a chopé la puberté

Qui a peur des Pipelettes ?




Nous souvenons-nous encore des conditions dans lesquelles nous avons franchi les étapes de la puberté ? Le cours de notre vie adulte semble avoir effacé les traces de ce passage. Mais si nous faisions un petit effort, que retrouverions-nous ? Des « jeux interdits » avec une petite voisine ou un petit voisin l’été de nos dix ans, les premiers émois de notre corps, de l’étonnement voire de l’effroi, la consultation en cachette du Larousse médical des parents, des petites conversations entre ami•e•s guère éclairantes, le silence plus ou moins gêné des parents sur ces « questions », les règles qui arrivent sans crier gare…

Les temps ont-ils changé ? En apparence, oui. L’information est accessible à tous dès le plus jeune âge, d’autant que l’école se charge désormais officiellement, dans le cadre des parcours éducatifs de santé, d’une « éducation à la sexualité ». Dans les faits, ce qui se passe au collège ou au lycée sur ses sujets est sans doute peu de chose au regard de ce qui se déverse sur les jeunes en provenance des médias et singulièrement d’Internet.

Dans ce contexte, le rôle que jouent les magazines et les publications pour la jeunesse reste essentiel. Et justement, en ce début d’année; les éditions Milan ont publié deux documents relatifs à la puberté. D’abord un hors-série du magazine Julie, assez plaisant et bien documenté, intitulé « Tout ce que tu dois savoir sur la puberté » et qui sera lu aussi avec profit par les garçons :



Ensuite un petit livre de 77 pages qui se veut plus détendu sur le même sujet, annonçant clairement la couleur. « On a chopé la puberté », c’est son titre, entend démontrer avec humour que ce passage, parfois difficile, n’est pas, contrairement aux apparences, une maladie… C’est de ce livre que je veux vous parler.

Les autrices et singulièrement Anne Guillard qui cosigne ce livre, ont pris un parti humoristique pour déminer et dédramatiser, en deux parties, les différentes évolutions du corps - « ce qui se passe dans ton corps » - et de l’esprit – « ce qui se passe dans ta tête » - qu’entraîne la puberté. A cet effet, Anne Guillard a mis les quatre « Pipelettes » qu’elle a créées il y a une dizaine d’années, et qui sont bien connues des lectrices du magazine Julie, au service  de cette cause informative. Marie-Hélène, Agnès, Anne et Anne ayant chacune son caractère, les autrices ont su déployer toutes les interrogations et remarques possibles, des plus ingénues aux plus farfelues, des plus complexées aux plus affranchies (du moins en apparence). 

Ce livre n’a pas la prétention d’être un guide exhaustif ou « scientifique ». C’est évidemment par antiphrase que la quatrième de couverture le présente comme « le livre sur la puberté le mieux documenté au monde pour les 9-13 ans ». C’est un livre destiné a priori aux filles mais les garçons pourront sans doute le lire avec profit, d’autant qu’en fin de livre un « dossier top secret spécial garçons » leur dévoile ce que les Pipelettes pensent d’eux, voire fantasment à leur propos.

Ce livre utile et sympathique n’était pas destiné à rester dans les annales de la littérature jeunesse. Pourtant, il s’y est inscrit définitivement depuis que son éditeur a décidé d’en stopper l’exploitation à cause d’une pétition qui dénonçait le caractère « sexiste » de deux ou trois passages isolés de leur contexte narratif. Pour la première fois, donc, un livre pour la jeunesse s’est vu banni par la vox populi, soit 140 000 personnes dont aucune ou presque ne l’avait lu, et ce sans attendre que la Justice se prononce sur une éventuelle interdiction. Cette nouvelle forme de censure exercée par le truchement des réseaux sociaux qui ont par ailleurs déversé des tombereaux d’insultes sexistes sur les trois malheureuses créatrices est particulièrement grave. L’éditeur Milan, à l’heure où j’écris ces lignes n’a pas su y résister, ni défendre ses autrices comme il aurait dû le faire. Comme l’a écrit l’auteure jeunesse Marie-Aude Murail dans une lettre adressée au journal Le Monde le 13 mars, « les pétitionnaires ont en apparence gagné, crient victoire et recommenceront. ».

Vous trouverez tous les détails sur cette affaire dans le billet que je lui ai consacré, Vers une police populaire du livre et des créateurs ? sur mon blog hébergé par le journal La Vie. 

Mais en attendant, vous rendrez service à la liberté d’expression en commandant ce livre à votre libraire favori ou en écrivant à l’éditeur Milan. Et, le cas échéant, en en discutant aussi librement avec vos enfants ou petits-enfants.

Écouter cette chronique (extrait lu à 4:19) :


On a chopé la puberté - Anne Guillard, Séverine Clochard et Mélissa Conté - Milan (77 pages, 11,90 €)


vendredi 16 mars 2018

Frères d'exil



Quelque part dans le Pacifique, une petite île s’enfonce lentement et inexorablement dans l’océan, pour des raisons mystérieuses mais qu’on devine liées au changement climatique. Le sauvetage de la population a été organisé, de grands paquebots vont venir chercher les milliers d’insulaires menacés, pour les conduire en lieu sûr, vers une terre ferme.

Nani, une fille de huit ans, est entraînée jusqu’au port par son père et sa mère, Janek et Youmi. Son grand-père, qu’elle nomme Ipa comme tous les grands-pères de son île, invalide, a choisi de rester avec Moo, sa femme. Mais, avant qu’elle ne le quitte, il fait à sa petite-fille trois cadeaux, autant de précieux viatiques qui vont l’accompagner et lui permettre d’affronter le voyage périlleux qui s’annonce, cet exode vers un avenir ignoré.

En trois temps, Kochka, l’autrice de Frères d’exil nous confronte aux bouleversements de toutes ces vies, vues à hauteur d’un jeune être qui peut encore ignorer la méchanceté du monde. 

C’est d’abord un sauve-qui-peut général jetant tous les insulaires, hommes, femmes et enfants sur les routes qui conduisent à l’unique port, sous une tempête tropicale indescriptible. Sur les quais, la crainte de ne pouvoir embarquer entraîne de nouvelles scènes de panique, dont Janek arrive à préserver sa famille mais qui n’épargne pas le grand-père de Semeio, tué dans une bousculade. Youmi et Janek vont recueillir sans hésiter cet orphelin et le prendre avec eux. La traversée est un moment de suspens et de brève résilience, entre nostalgie et crainte de l’avenir. Nani et Semeio font connaissance sur le bateau. L’arrivée sur le continent, dans un froid inconnu, l’accueil des réfugiés entassés dans de grands hangars, le tri vers des destinations improbables sera le troisième temps de cette odyssée.

Dédié « à tous mes frères », le livre de Kochka est un livre fraternel, à l’image du monde des hommes qu’elle décrit, un monde tel qu’il devrait être. Kochka dresse son utopie comme un rempart face au malheur qui déferle. Les illustrations de Tom Haugomat, claires et dépouillées, semblent conforter l’optimisme volontaire du propos. Cette utopie n’est pas autre chose que la somme indénombrable des bonnes volontés conquises jour après jour sur les égoïsmes naturels.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:20) :

Frères d’exil – Kochka – Flammarion jeunesse (155 pages, 12 €)

vendredi 9 mars 2018

Soixante-douze heures



En refermant ce livre une heure et demie après l’avoir ouvert, il m’est venu, je ne sais pourquoi, l’image d’un petit garçon qui met à l’eau le bateau en papier qu’il vient de fabriquer de ses mains et qui le regarde partir, frêle, au courant de la rivière, en rêvant à son voyage, à son destin.

Sauf qu’avec le récit de Marie-Sophie Vermot, le petit garçon est une jeune fille de dix-sept ans, Irène, et le bateau en papier est un petit garçon, Max, juste né  et lesté, faute de mieux, de trois prénoms.

Soixante-douze heures, c’est le titre de son nouveau roman, c’est aussi le délai que la loi laisse à une femme pour décider d’être ou non la mère de son enfant. La décision d’accoucher sous X, puisqu’il s’agit de cela, est souvent prise en amont de l’accouchement, mais un temps est laissé à l’accouchée avant de signer la déclaration d’abandon.

Marie-Sophie Vermot s’est glissée dans la tête d’Irène et lui a confié la narration de ces trois jours au cours desquels vont affluer tous les souvenirs de sa vie et singulièrement des neuf derniers mois qui ont fait exploser tous les secrets d’une famille bien sous tous rapports. Comme si cette nouvelle vie qui s’annonce avait valu pour tous ordalie, épreuve de vérité.

Lorsqu’Irène se résout à annoncer sa grossesse à ses parents, c’est qu’elle a déjà choisi de la dissimuler pour pouvoir la mener à son terme et remettre le destin de l’enfant à naître à des mains inconnues. Elle va évidemment se heurter aux siens et singulièrement à sa mère, mal-aimante. Enceinte par imprudence, refusant l’IVG, abandonnant son enfant à la naissance, Irène a tout faux au regard de la société : depuis sa famille bien sûr jusqu’à la boulangère du coin, en passant par ses condisciples du lycée. Seuls sa grand-mère, son frère Paul, son amie Nour restent à ses côtés, quoiqu’interloqués eux aussi par Irène dont le leitmotiv a toujours été : « On verra ».

Tout l’art de Marie-Sophie Vermot est de conduire le récit d’Irène comme une sorte de journal intime, ramassé sur ces trois jours passés en clinique, sans jamais donner prise à un jugement définitif sur l’adolescente. A cet effet, son comportement et ses états d’âme sont soigneusement décrits, mais jamais expliqués. Irène, c’est cette jeune fille qu’on voit sur la couverture du livre, repliée en position fœtale, la tête en bas, couvant cette révolution biologique qui s’est emparée de son corps à son insu et ne donnant prise à quiconque.

En lisant Soixante-douze heures, on pensera au film Juno. On pourra aussi comparer l’itinéraire d’Irène à celui de La fille du docteur Baudoin : Irène, comme Violaine, l’héroïne de Marie-Aude Murail, est fille de médecin, mais choisit, au contraire de Violaine, de mettre au monde. Aucune n’a tort, aucune n’a raison. Ces adolescentes nous mettent simplement face à la vie nue. Pro-choix versus pro-vie ? À elles deux, Murail et Vermot dynamitent cette fausse alternative au profit d’une réaffirmation de la singularité de chaque existence.

Ecouter cette chronique (extrait lu à 2:56) :
Soixante-douze heures – Marie-Sophie Vermot – Éditions Thierry Magnier (171 pages, 13 €)

vendredi 2 mars 2018

Les cancres de Rousseau



On pourrait croire qu’il y a chez l’éditeur Sarbacane une arrière-cuisine où quelque Grand Schtroumpf concocte le fond de sauce des livres qui en sortent, tant ils ont tous ce petit parfum reconnaissable, fait d’humour vache, d’insolence désespérée et de beaucoup d’amours de toutes sortes. Bien sûr, personne n’a reconnu ici le bonnet rouge de Tibo Bérard…

La semaine dernière, je vous parlais du livre d’Emilie Chazerand, La fourmi rouge, justement. Rappelez-vous. Son anti-héroïne, Vania, faisait une entrée tonitruante au lycée où elle allait être poursuivie toute son année de Seconde par un mystérieux message tombé de nulle part sur son ordinateur, la mettant au défi de cesser enfin d’être le « brouillon terne et médiocre » d’elle-même.

Cette semaine, Djiraël aborde, lui, la Terminale. Djiraël, c’est le héros d’Insa Sané qui, dans Les cancres de Rousseau nous dépeint une bande de potes bagarreurs et insolents, malins et vivants, qui s’apprêtent à prendre le pouvoir au lycée, au grand dam de l’administration qui préférerait voir élus comme représentants de l’établissement des jeunes gens et jeunes filles mieux sous tous rapports. Mais, hélas pour le CPE du lycée Jean-Jacques Rousseau de Sarcelles, la popularité ne se décrète pas.

Notre auteur emmène donc Djiraël, Sacha, Rania, Doumam et les autres de la rentrée jusqu’au Bac, ce Bac redouté et attendu, même par des présumés cancres, parce qu’il reste tout de même le passeport pour une autre vie. Terminale ! Tout le monde descend, annonçait naguère Susie Morgenstern. Ce Bac qu’on vivra comme un épilogue, des épreuves aux résultats, avec « la peur au ventre », tout dur qu’on soit.

Entre ces deux moments, Djiraël vit la vie d’un grand ado de banlieue : entre Rania, la fille qui t’aime depuis toujours et en qui tu ne vois qu'une amie, Tatiana, la fille que tu aimes et qui ne te « calcule » même pas, cécités croisées, et les virées au cœur de Paris, les petites combines pour se faire de l'argent, un rival menaçant qu’il faudra finir par réduire car on ne peut pas se laisser marcher dessus dans une cité où tout se sait à la vitesse de la rumeur amplifiée par les réseaux, la vie de famille avec une maman qui fait régner tant bien que mal sa loi pour suppléer à celle d’un papa à éclipses, partagé entre l’Afrique et la France. « J’ai toujours eu plus peur d’elle que de Papa », avoue Djiraël. « Maman, c’est une Amazone ». Sa « daronne » chiante et bien-aimée.

En fait de loi, Insa Sané en évoque quatre, comme autant de trames de son livre. La loi de Jules Ferry, scolaire, est la première, omniprésente l’année du Bac. Insa Sané dresse au passage un beau portrait d’enseignant, Monsieur Fèvre, le seul à reconnaître et à considérer l’intelligence vivante de ces élèves pas dans le moule et pas toujours dans les clous. Il y a aussi la loi de la tanière, qui interdit à Djiraël, par la voix de son père, d’être un médiocre en France, lui l’Africain surdoué sur lequel ses parents ont tout misé. La loi de la rue, enfin, où il ne faut rien céder, et son corollaire, la loi du talion. 

Avec Les cancres de Rousseau, Insa Sané n’en est pas à son coup d’essai puisqu’il a l’ambition d’écrire une Comédie urbaine comme jadis Balzac a écrit sa Comédie humaine. Rien que ça ! Plusieurs de ses livres sont déjà sur les étagères des libraires et l’auteur a d’autres cordes à son arc, de musicien, de slameur, qu’on découvrira par exemple sur YouTube

Si l’on sort maintenant de la métaphore culinaire pour lorgner du côté des champs de course aux prix et des pur-sang de librairies, n’y aurait-il pas désormais, avec Insa Sané et quelques autres déjà recensé·e·s ici, comme un début d’écurie Sarbacane, en passe d’occuper une place de choix dans la littérature pour la jeunesse d’expression française ? Son entraîneur, le Grand Schtroumpf sus-nommé, y travaille, apparemment.

Écouter ici cette chronique (extrait lu à 2:54) :

Les cancres de RousseauInsa Sané - Sarbacane, 2017 (331 pages, 16 €)

vendredi 23 février 2018

La fourmi rouge





Y a-t-il une recette pour fabriquer un bon roman pour adolescents ? Des ingrédients indispensables, équivalents littéraires de ces basiques que sont en pâtisserie la farine, les œufs, le beurre et le sucre ? Des proportions et des temps de cuisson à respecter ? Et au-delà de ces éléments tangibles, quantifiables, ce tour de main qui fait les grands chefs, donnée plus ou moins indéfinissable, mélange d’expérience et de savoir-faire, secret parfois jalousement gardé ou simplement singularité d’un homme ou d’une femme, qu’elle soit cuisinière ou autrice ?

Je ne sais pas pour vous mais, personnellement, j’ai un rapport un peu irrationnel à la mayonnaise, mélange de crainte et d’agacement. Je sais que si j’ai peur de la rater, je vais la rater presqu’immanquablement. Donc, ma méthode consiste à ne pas trop réfléchir à ce que je fais, à agir mécaniquement en pensant à autre chose. Qu’un seul doute me traverse et je suis à peu près sûr de me retrouver avec une mixture non répertoriée. On va me dire que tout cela tient à la température de l’œuf, au fait que j’ai mis trop de vinaigre ou pas assez de moutarde, ou encore que j’ai versé l’huile trop vite dans le bol. Il n’empêche que je garde l’impression que la réussite ou l’échec de ma mayonnaise dépend plus d’une bonne volonté des éléments que de moi. La matière commanderait, en quelque sorte. En littérature donc, l’équivalent de ce que je vous raconte à propos de la mayonnaise serait ce que prétendent certains auteurs ou autrices : une fois créés, les personnages vivent leur vie et échappent plus ou moins à celui ou celle qui les a conçus.

Bon, les secondes défilent dans le studio, je vois Wahid qui s’agite derrière la vitre et se demande s’il ne va pas devoir me couper le micro, me changer de rubrique ou m’exfiltrer chez Top Chef. Je passe donc à la recette du jour.

Prenez une adolescente, donnez lui le nom d’une « pâtisserie autrichienne bourrative », Strudel (Tiens, ça me rappelle le nom du mari de la présidente de la République et néanmoins père de Mireille dans Les petites reines, de Clémentine Beauvais…). Aggravez votre cas en l’appelant de ce qui pourrait être un charmant surnom russe, Vania, mais qui, dans notre culture présente, est hélas une marque de protège-slip. Affectez la dite Vania Strudel d’une légère disgrâce physique, une paupière tombante, par exemple, d’une absence de mère mystérieusement évaporée dans la nature et d’un père éploré par cette disparition. Ce père, malheureusement aimant, de surcroît taxidermiste, roule dans une ouafture – une voiture ce serait trop simple – entièrement recouverte d’une sorte de moumoute synthétique qui vous met la honte dès qu’on monte dedans surtout en pensant qu’elle va vous déposer devant le lycée. Vous aurez tous les ingrédients du drame qui va se dérouler sous vos yeux.

Bien sûr, vous allez plonger résolument votre héroïne dans le grand bain du vaste monde, un mélange de voisinage et de lycée que vous aurez soin de porter rapidement à ébullition, en veillant par exemple à ce que Vania fasse, dès son premier jour, une entrée fracassante en Seconde, aux dépens de celui qui va être son proviseur pendant au moins trois ans. Touillez  rapidement avec des amours qui n’osent pas encore dire leur nom, j’ai nommé Pierre-Rachid dit Pirach, ajoutez en guise de piment la haine recuite de Charlotte Kramer, une vieille peau jalouse depuis le collège, malheureusement belle comme un astre contrairement à votre Vania qui se juge bien sûr moche comme un pou. Pour éviter que ne se développe trop l’amertume en fin de cuisson, pensez dès le début à l’amitié indéfectible de Victoire Morin, dont Vania est la seule à supporter l’odeur pestilentielle qu’elle émet jour et nuit pour une raison physiologique indépendante de sa volonté, Victoire qui a donc passé tout le collège assise en classe à côté de Vania, sommée de reléguer ses propres complexes au rang de futilité.

Vous obtiendrez le roman aussi vif que désopilant d’Émilie Chazerand, La fourmi rouge. C’est bien sûr Vania qui nous raconte ses démêlées avec la vie. Son je en cherche le mode d’emploi avec cet humour ravageur qui est la politesse de son désespoir intime. Je veux parler bien sûr de l’ordinaire désespoir quotidien de tout·e adolescent·e qui se respecte mais qui prend ici, sous la plume de notre autrice les proportions d’une épopée hénaurme et hautement comique. Voyons par exemple comme se passe la rentrée solennelle de Vania au lycée…

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 3:15) :



La fourmi rouge - Emilie Chazerand – Sarbacane – 2017 (254 pages, 15,50 €)



vendredi 16 février 2018

Les disparues de Pumplestone



Un camp d’ados en été dans le Lake District, dans le centre de Pumplestone. Après une soirée comme les autres passée à observer au télescope la lune et les étoiles, au moment où l’une des monitrices, Trixie, fait sa tournée des chambrées avant de refermer les portes, une jeune fille, Tiffany-Claire manque à l’appel. Quiconque a fait une colo sait combien l’enfant manquant est l’une des hantises de l’encadrement, qui recompte régulièrement ses troupes. En l’absence de la directrice partie visiter ce jour-là un autre site, les monitrices et moniteurs s’interrogent, interrogent les jeunes, explorent à la nuit les alentours immédiats des bâtiments. Rien ni personne, aucun indice.

Au matin, après une nuit d’insomnie pour beaucoup, l’angoisse est montée d’un bon cran dans l’équipe d’encadrement et parmi les ados, angoisse nourrie par les multiples hypothèses ébauchées, égarement, accident, fugue, enlèvement. Il faut se résigner à prévenir la directrice, Helen, une femme d’un certain âge rapidement dépassée par l’événement, puis la police.

Au trouble provoqué par les circonstances incompréhensibles de cette disparition, s’ajoute celui jeté par les incertitudes sur l’identité même de la disparue. Chacun semble avoir une version différente de Tiffany-Claire quant aux traits physiques les plus élémentaires, tantôt brune tantôt blonde, pour les uns filiforme et pour les autres plutôt rondelette. Aucune description ne concorde et lorsque la directrice veut retrouver le dossier d’inscription dans l’ordinateur de la colo, il est manquant lui aussi. Une question folle traverse alors Pumplestone : Tiffany-Claire a-t-elle jamais existé ?

Avertis par leurs enfants, et alors qu’une recherche officielle est lancée, les parents commencent à s’inquiéter et certains viennent récupérer leur fille. Zoé est recueillie, contre son gré, par une tante qui habite à proximité de Pumplestone : elle va continuer à observer, de l’extérieur, ce qui se passe autour du centre et faire quelques découvertes insolites.

Dans le camp, un petit groupe se mue en détectives amateurs et conduit ses investigations parallèlement à l’inspecteur Ramjay et son adjoint.

Avec Les disparues de Pumplestone, Audren transforme peu à peu un fait divers d’apparence banale en une histoire insolite puis folle avant qu’elle ne trouve sa raison fantastique. La région anglaise des lacs prête son décor aux dérives progressives du récit. Du miroir sombre des eaux profondes se lève bientôt un autre monde, insoupçonné, dont le sort va s’avérer suspendu au nôtre.

Pour (ré)écouter cette chronique sur RCF 45 (extrait lu à 2:45) :



Les disparues de Pumplestone - Audren - Albin Michel Jeunesse (287 pages, 12 €)



La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...