vendredi 9 avril 2021

Voyage à Birmingham


Vous avez déjà dû remarquer que je faisais preuve d’un certain chauvinisme dans mes choix de livres. Je vous présente rarement un ouvrage traduit. C’est que la production française est tellement abondante, ses auteurs et autrices tellement talentueuses, qu’il me faudrait plusieurs fois cinq minutes par semaine pour écluser ne serait-ce que les meilleurs ouvrages produits en France. De toute façon, j’ai un côté « achetez français » et en ce temps de crise, nos artistes ont besoin de tout notre soutien hexagonal. Et puis n’est-ce pas Jean-Claude Mourlevat qui vient de recevoir mardi 30 mars le prix Astrid Lindgren, souvent décrit comme le prix Nobel de la littérature jeunesse ? Cocorico, donc.

Ceci dit, je fais aujourd’hui une entorse à mon nationalisme culturel en vous proposant une réédition en poche d’un livre paru en 1997 à l’école des loisirs et écrit par l’auteur africain-américain Christopher Paul Curtis. Voyage à Birmingham, c’est son titre,  conte l’odyssée de la famille Watson entre Flint (Michigan) et Birmingham (Alabama), une traversée des États-Unis du Nord au Sud. La famille Watson, c’est Daniel, le père, Wilona, la mère qui regrette tous les jours d’avoir quitté la chaleur de son Birmingham natal pour le froid polaire de la région de Flint et leurs trois enfants. Byron, l’aîné, est toujours en train de préparer ou de faire une bêtise et ses parents ne savent plus quoi en faire. Kenneth dit Kenny, le cadet studieux est gentiment persécuté par son grand frère, et Joetta, la benjamine adorable n’aime pas quand Byron se fait disputer (ce qui arrive souvent).

Les tribulations quotidiennes de cette famille occupent une bonne première partie du roman jusqu’à la bêtise de trop commise par Byron. Excédés, les parents mettent tout le monde dans la voiture  pour rallier Birmingham dans le but d’y laisser Byron entre les mains de Mémé Sands, sa grand-mère maternelle, dont la réputation de sévérité n’est plus à faire. Ce qu’il y a au bout du voyage, ce sera la découverte du Sud par des enfants qui n’y sont pas nés, et celle des tensions raciales : le mouvement de lutte pour les droits civiques bat son plein en cette année 1963. Jusqu’au drame. La famille Watson ne reviendra pas indemne de son séjour chez Mémé Sands.

C’est Kenny le cadet qui nous raconte toute l’histoire, à hauteur d’un gamin bien réfléchi d’une dizaine d’années, l’âge qu’avait l’auteur dans cette année sombre et décisive pour l’Amérique. Il le fait avec beaucoup d’humour et de détachement, avec un mélange d’intelligence et de candeur, qu’il décrive de l’intérieur les joies et tensions familiales ou plus tard le traumatisme qu’il va rapporter de Birmingham et qu’il devra surmonter. Il y sera aidé par son frère aîné, brutalement mûri lui aussi, persécuteur devenu protecteur. Les voyages forment décidément la jeunesse. 

Tout au long du récit, Curtis reste dans la tête de Kenny. Il n’essaie pas de se livrer à un plaidoyer politique antiségrégationniste. Sa peinture d’une famille noire ordinaire bousculée par les soubresauts de l’Histoire américaine n’en est que plus éloquente.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:08) :



Voyage à Birmingham – Christopher Paul Curtis – l’école des loisirs – 2021 (283 pages, 6,80 €)

vendredi 26 mars 2021

Pierre le voleur



Dans ce petit village cévenol où tout le monde se connaît, Pierre est sans doute le plus connu de tous car il s’est assis une fois pour toutes sur le VIIème commandement : « Tu ne voleras pas ». Si bien que chacun sait pertinemment que si quelque chose disparaît chez lui, c’est chez Pierre qu’il faut l’aller rechercher et qu’il ne fera d’ailleurs aucune difficulté pour restituer le produit de son larcin. D’autant que ce qu’il vole n’a souvent aucun intérêt pour lui. Du comportement de Pierre le voleur, point n’est besoin d’en faire une maladie en le taxant de kleptomanie pour attirer l’indulgence du village, qui lui est de toute façon acquise. Même les quatre gendarmes de la localité, Lopez, Sanchez, Martinez et Fernandez, garants de la loi, ont renoncé à se préoccuper des frasques de Pierre puisque les affaires se résolvent de gré à gré entre le voleur et celle qui n’oserait même pas se dire victime. 

Seul le curé du village, au contraire du pasteur qui est toute indulgence, verrait bien Pierre mis en prison et il s’indigne fréquemment auprès des autorités supérieures du laxisme qui règne à Saint-Alban du Lingas. Mais sa voix porte peu et Pierre peut donc voler successivement le transistor d’Antonin, les chemises de nuit de Mariette, les planches de Roger, les roues de la Mercédès de Boutefigues, etc. sans que le village s’en porte plus mal. C’est juste l’occasion pour l’auteur, Yves Frémion, d’en brosser le portrait par touches successives, vol après vol pourrait-on dire. C’est même comme si ces divers épisodes faisaient respirer les habitants du lieu, à coups de soupirs mi-agacés mi-attendris.

Les choses pourraient toutefois changer avec l’arrivée d’un renfort saisonnier à la gendarmerie, un certain Dubois, dont le nom ne rime pas avec ses quatre collègues. Pour Dubois, la loi, c’est la loi. Et par un malheureux hasard, un nouveau vol se produit, un cambriolage chez des estivants, des bijoux dans un coffret. Pierre a beau nier, lui qui vole mais ne ment jamais, Dubois n’a pas l’intention de le lâcher et le met en cabane. Pierre le voleur est-il oui ou non coupable, cette fois encore ? La deuxième partie du roman est employée à dénouer cette affaire. Les enfants du village vont y concourir.

Le roman d’Yves Frémion a un doux parfum d’été, de campagne et d'anarchie, empreint de la nostalgie des récits de Pagnol ou de Giono. Il semble que rien de grave ne puisse se passer dans ce village solidaire, hors du monde pressé et stressé qui l’entoure. Mais s’agit-il du dernier témoin d’un passé définitivement révolu ou d’un modèle d’avenir à promouvoir ?

Écouter cette chronique (extrait lu à 02:44) :



Pierre le voleur – Yves Frémion – Le Muscadier – 2020 (98 pages, 10,50 €)


vendredi 19 mars 2021

Toutes les options du beau gosse

 


Au sein de la littérature jeunesse, la chronique collégienne reste un genre inépuisable et la classe de quatrième est une cible incontournable. Myriam Gallot, dont on avait présenté ici en juin 2018 Ma gorille et moi, s’est installée cette fois dans la tête d’un garçon, Lucas, 13 ans, effacé sans être timide, qui commence à regarder les filles sans trop savoir quoi en penser ni quoi faire. En apparence, ce n’est pas le cas de Florian, son voisin et meilleur ami, le fanfaron du collège qui veut encore jouer les machos à l’heure de #metoo et passe son temps à évaluer les filles avec le vocabulaire d’un vieux maquignon du monde d’avant. Lucas est fasciné par Florian, dont il voudrait bien avoir l’assurance et Florian en rajoute dans la provocation et les rodomontades en tout genre pour épater Lucas. Pour Lucas, Florian a "toutes les options du beau gosse" – c’est le titre du livre de Myriam Gallot – soit autant de raisons de rouler sa caisse devant les filles. Le pire est que ça a l’air de marcher. Florian est le garçon le plus populaire du collège.

Il va cependant tomber sur un os en commettant une agression sexuelle sur Gaëlle, une fille complexée par ses rondeurs dont il abuse la crédulité. Il va provoquer la révolte de ses amies, Cassandra, Laurène et Charline et passer un mauvais quart d’heure, forcé à s’excuser publiquement auprès de Gaëlle. Lucas, qui trouve aussi que Florian est allé trop loin, s’est rallié bon gré mal gré à cette séance de « correction ». Bien qu’il se sente en faute, Florian le vit comme une trahison de son ami, passé dans le camp des filles, et rompt avec lui.

Myriam Gallot parcourt avec Lucas tous les états du moi adolescent. Elle décrit par exemple le traumatisme vécu par son jeune héros, confronté par Florian à son premier film porno. Lucas, qui fait du judo, se retrouve brusquement dans l’incapacité de combattre les filles, obsédé par des images qui l’envahissent et polluent son regard. Lui qui les avait empoignées jusqu’ici sans arrière-pensées ne peut plus les toucher. Sans pouvoir rien expliquer à ses parents, il leur annonce qu’il veut abandonner son sport favori.

Les parents ont d’ailleurs leur place dans le récit. Lucas, fils unique, envie un peu la famille de Florian. Il est à l’âge où les parents des copains et copines sont toujours formidables comparés aux siens. Surtout quand ceux-ci vous annoncent une nouvelle qui pourrait bien bouleverser votre vie…

Évidemment, rien n’est figé ni définitif dans le monde changeant de l’adolescence où la sensualité prend lentement ses marques, au fil des élans et des rebuffades, des premiers émois du corps viril, des orages affectifs et des frémissements de l’amour entrevu, espéré. Myriam Gallot, par touches successives, recadre les comportements, pointant au passage les clichés et les stéréotypes du monde adulte qui ont la vie dure et qui enferment les adolescents, les empêchant d’être eux-mêmes. Les règles du jeu de l’amour et du hasard ont peut-être définitivement changé, dès le collège...

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:11) :


Toutes les options du beau gosse – Myriam Gallot – Syros – 2021 (260 pages, 15,95 €)


vendredi 12 mars 2021

D'or et d'oreillers

 


Dès avril 2019, je vous avais parlé ici même de Flore Vesco que je venais de découvrir dans L’estrange malaventure de Mirella. Cette remarquable fantaisie moyenâgeuse détournait à son profit le célèbre conte des frères Grimm, Le joueur de flûte de Hamelin. Ce roman allait valoir à notre autrice cette année-là le prix Vendredi et le prix Sorcières l’année suivante, toutes distinctions qui auguraient bien d’une carrière littéraire prometteuse.

Avec D’or et d’oreillers, qui vient de paraître à l’école des loisirs, Flore Vesco confirme cette promesse avec éclat. Si, abandonnant le Moyen-âge, elle s’est rapprochée de l’époque moderne, elle ne l’a fait qu’avec prudence. Elle a situé son nouveau roman au début du XIXe siècle anglais, à une époque où, dans la bonne société, marier ses filles était pour une mère sinon un emploi, du moins un souci à temps complet, comme l’a si bien raconté Jane Austen.

Aussi lorsque Mrs Watkins, qui en est dotée de trois, apprend 1°/ que le richissime Lord Henderson a réapparu dans Blenkinsop Castle – 2°/ qu’il recherche une épouse de toute urgence, son sang fait plusieurs tours. Certes, contre tous les usages et même la simple décence, milord a conçu pour choisir la femme de son cœur une épreuve bien singulière : qu’elle passe seule dans son château une nuit dans un lit extravagant. Les 80 000 livres de rente annuelle du lord permettent heureusement à Mrs Watkins de surmonter des principes et des pudeurs d’un autre âge et la voilà qui livre sans vergogne ses trois filles à Blenkinsop. Margaret, Maria et May sont jetées dans la gueule du loup bien sous tous rapports, notamment celui de la fortune, avec pour seule escorte Sadima, leur femme de chambre.

Je ne vais évidemment pas vous raconter ce qui s’ensuit mais si je vous révèle que Sadima était aux antipodes des blondes beautés diaphanes qu’elle accompagnait, qu’en dépit de la modestie qui seyait à ses fonctions, elle ne pouvait - citation - faire « oublier ses hanches arrondies, sa silhouette bien tournée, son joli teint bruni, ses traits réguliers et plaisants, ses pommettes ambrées, son nez rond, son front large, ses épaules galbées, ses cheveux bouclés, ses mollets bien pris, etc. », vous allez sans doute deviner un peu la suite, vous qui avez lu Cendrillon. Oui, mais…

…si Flore Vesco se plait à nouveau à revisiter quelques contes traditionnels dont on s’amusera à reconnaître les échos et les leçons, elle nous entraîne progressivement dans un univers de sortilèges bien à elle. Débarrassée des sœurs Watkins, ce n’est pas une mais deux puis trois épreuves que Sadima doit affronter. Quels secrets terribles abrite donc le château de Blenkinsop, où ne vivent que Lord Henderson et Philip son fidèle majordome, tous les domestiques ayant fui depuis longtemps ? Si ces deux-là taisent obstinément une vieille malédiction, est-ce que les pierres crieront à leur place ? Sadima saura-t-elle libérer son bel au bois dormant des puissances sourdes qui l'ont figé dans Blenkinsop déserté, l’empêchent de s’en éloigner et pourraient bien se déchaîner ?

Le récit de notre autrice est aussi bien tourné que son héroïne. Il se transforme peu à peu en une quête sensuelle digne des cours d’amour courtois, où régnaient un langage de métaphores limpides et d’ellipses brûlantes. De ce langage, Flore Vesco reprend et modernise les pudeurs audacieuses à l'usage de la jeunesse. Sadima va comprendre qu’elle ne peut se faire aimer d’Adrian que si elle retrouve dans le château ce qui manque à son milord pour être un homme complet : une partie bien précise de son anatomie ravie à son enfance par celle qui l’aimait plus que tout. Aimer, c’est peut-être cela : chercher on ne sait quoi pour le rendre à quelqu’un qui ignorait l'avoir perdu. C'est ici suffisant, en tout cas, pour offrir la plus belle preuve d'amour et produire le plus beau des contes.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 04:14) :




D’or et d’oreillers – Flore Vesco – l’école des loisirs – 2021 (234 pages, 15 €)

vendredi 5 mars 2021

Le journal de Raymond le démon

 


Si l’anglais C.S. Lewis est connu pour Le monde de Narnia, ce royaume merveilleux qui attend sa délivrance pendant quelques tomes, il est aussi l’auteur à succès d’un malicieux ouvrage épistolaire beaucoup plus court, The Screwtapes Letters, traduit en français sous le titre Tactique du Diable, dans lequel un vieux tentateur expérimenté, Screwtape, essaie de transmettre son expérience à un démon néophyte, nommé Wormwood, chargé de saboter la foi d’un jeune chrétien.

Avec Le journal de Raymond le démon, Luc Blanvillain s’est lancé dans une entreprise littéraire un peu similaire, mais à l’usage de la jeunesse, imaginant un démon pour enfants qui voudrait bien monter en grade. Un peu comme l’ange, dans le film de Capra, La vie est belle, mais de l’autre côté. Car il voudrait pouvoir s’occuper un jour des adultes, c’est plus sérieux. D’accord, lui dit son chef, vous aurez une promotion mais à une condition : faire quitter le droit chemin à une collégienne, Anne-Fleur Berzingue, qui, de toute sa jeune vie d’humaine n’a jamais commis la moindre méchanceté.

Les premières tentatives du démon échouant lamentablement, son chef décide de passer à la vitesse supérieure : l’incarnation. Ainsi naît Raymond le démon, qui va débarquer au collège d’Anne-Fleur sous les apparences d’un orphelin placé dans une famille d’accueil où végète Brian, le fils de la maison, accro aux jeux vidéo et phobique scolaire. C’est donc le journal de bord de Raymond, le collégien tentateur, que le lecteur, parfois interpellé directement par son narrateur, tient entre les mains.

Raymond multiplie les tentatives pour faire « tomber » Anne-Fleur, se servant notamment d’une de ses rivales, la belle et insupportable Bérénice, qui a un secret honteux bien caché. Luc Blanvillain brosse un portrait savoureux de la vie adolescente contemporaine, de ses élans généreux comme de ses ornières pathétiques. Sans rien révéler des différentes péripéties que vont provoquer les tactiques successives de Raymond, on peut dire qu’elles vont toutes échouer et même pire – pour la promotion de Raymond en tout cas : car elles vont aboutir le plus souvent à l’inverse du but recherché. Brian pourrait bien finir par se rescolariser et Anne-Fleur « tomber » effectivement, mais tomber… amoureuse. Au point de faire éprouver au démon à peau d’ado un chatouillement inconnu de lui, assez proche d’un sentiment humain : la jalousie.

Mine de rien, chemin faisant, Luc Blanvillain explore assez systématiquement la question fort sérieuse qui est posée en sous-titre de son livre : « où est le Mal ? ». Il le fait certes de façon hautement comique et entièrement sécularisée, au contraire de Lewis chez qui la dimension religieuse est omniprésente. Que ce sous-titre ait été numéroté annonce une suite que l’on se réjouit d’avance de découvrir. Car vous imaginez bien que Raymond le démon, d’échec en échec, est loin d’avoir fait le tour de la question et de ses réponses. Et nous aussi. On attend maintenant de savoir "où est le Bien"...

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:02) :



Le journal de Raymond le démon – Luc Blanvillain – illustré par Sarah Vignon - 2021 – l’école des loisirs (239 pages, 12 €)

vendredi 26 février 2021

La faille



Il fait anormalement chaud cet été-là à Viskow, petite ville du littoral écossais. C’est le début des vacances et Mairead Kereban est dans sa treizième année. Elle a toujours connu la toux persistante d’Olbac son père, Lisa sa mère a perdu ses cheveux et elle, elle a de sérieux acouphènes. D’ailleurs, on lui fait passer régulièrement des visites médicales. À part ça, tout est normal. Enfin presque. La plage est bien tentante par cette canicule exceptionnelle, pourtant la baignade est interdite, depuis toujours. Il y a une grande usine au bout de la digue, qui produisait de l’électricité, mais qui semble être à l’arrêt, désaffectée. Il n’y a plus qu’une boutique dans le village, qui s’est progressivement vidée de ses habitants.

Heureusement pour Mairead, il y a Trent, un garçon qui est arrivé récemment avec sa petite sœur et leur père, un monsieur très occupé qui travaille dans une multinationale et qui s’absente fréquemment. Les parents de Mairead ont été très étonnés de les voir s’installer dans ce bout du monde délaissé. Mairead et Trent ont un banc où ils ont pris l’habitude de se retrouver et de se poser des questions métaphysiques du style « tu crois à la vie après la mort ? » C’est doux et tranquille, et puis, pour passer l’été, s’ennuyer à deux, c’est mieux que tout seul.

Mais c’est d’autres questions plus concrètes posées par un certain Ravenale, enquêteur ou journaliste, on ne sait pas trop, qui vont intriguer Mairead et la réveiller de ses 12 années de sommeil. Il y a décidément un mystère dans ce village, autour de cette usine et de tous ces gens qui sont partis. Les parents de Mairead ont l’air de ne rien savoir, ou détournent la conversation, gênés. Alors Mairead va enquêter, avec l’aide de Trent. Et peut-être découvrira-t-elle qui est ce grand jeune homme pris en photo avec elle, quand elle avait 2 ans ?

Pour son premier roman, Laëtitia Casado, plante un décor subtilement oppressant qui déteint progressivement sur son héroïne. De quels graves événements ce décor a-t-il été le théâtre, c’est ce que Mairead va découvrir, au prix de quelques expéditions risquées, les premières à l’insu de ses parents. L’idée d’une vérité à trouver, la certitude croissante qu’on lui cache des choses depuis douze ans, pour la protéger malgré elle, vont l’aider à s’émanciper de la bulle familiale, avec la complicité de Trent. C’est au bout du récit que Mairead comprendra ce qui s’est passé à Viskow peu après sa naissance. Le lecteur ou la lectrice, eux, auront pris un peu d’avance sur la jeune fille, car ils auront découvert parallèlement, dans le journal d’un certain Archie, employé à la sécurité de l’usine, que celle-ci était en fait une centrale nucléaire.

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Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:41) :


La faille – Laëtitia Casado – 2020 – Le Muscadier (191 pages, 13,50 €)


vendredi 19 février 2021

Soleil jusqu'à la fin




Pour faire un bon récit d’apprentissage, on connaît la recette : prendre un enfant avec de fortes capacités de résilience, supprimer père et mère dès les premières pages – les pères c’est facile, le boulot est déjà fait, en général, ils sont partis depuis longtemps - et lancer le gamin ou la gamine dans la vie sans autre forme d’avertissement. L’aventure peut commencer.

Mélanie Georgelin s’est souvenu visiblement de ces ingrédients en écrivant Soleil jusqu’à la fin. Bien sûr, on ne peut pas tuer tout le monde au départ, il y a toujours un proche parent qui traîne dans les parages. Pour Amaya, qui est restée prostrée huit jours à côté de sa mère morte jusqu’à ce que les policiers la trouvent, il y a Tante Theresa. Mais Tante Theresa va s’avérer être un plan B foireux. Elle est gentille mais trop encombrée d’elle-même et de ses cinq fils pour s’occuper d’Amaya. Page 17, Tante Theresa dépose donc Amaya sur le trottoir d’une MECS qui a bien voulu prendre en charge sa nièce. Bienvenue aux Coucous. L’aventure peut re-commencer, après ce faux départ nécessaire.

Amaya n’arrive pas seule aux Coucous. Elle traîne derrière elle sa fidèle Soledad, une poupée de chiffon assez bavarde, alter ego d’Amaya, qui la réconforte ou l’engueule selon le moment et l’humeur. Mais me direz-vous, qu’est-ce qu’une MECS ? MECS,  c’est l’acronyme de Maison d’enfant à caractère spécial, destinée à l’accueil temporaire des mineurs en difficultés. Et on peut considérer qu’Amaya, orpheline de fraiche date, après avoir tenté sa tante, est effectivement sérieusement en difficulté et relève des Coucous. C’est un vieux type tout racorni – c’est Amaya qui parle – qui l’accueille : Cactus. Cactus se rend compte tout de suite que ça ne va pas être facile avec Amaya. Mais il en a vu d’autres, et pour l’heure, il a déjà Tom, qui a passé des années dans un lit à barreaux avant qu’on s’aperçoive qu’il était devenu un peu grand, Pepito, bébé secoué par son père qui s’est retrouvé dans un fauteuil roulant et qui marche à l’oxygène, Djibril, 16 ans et toutes ses dents mais il ne sait pas comment il a réussi à les conserver, Svetlana prostituée à 14 ans, Danaé violée par son père et filmée par sa mère, Ruby née de père inconnu et de mère toxico, etc.… Donc, oui, Amaya, un peu rugueuse de prime abord, n’impressionne pas Cactus. Et Amaya va trouver sa place, aidée par Soledad qui ne la quitte pas d’une semelle et n’a pas non plus sa langue dans sa poche. Tout va bien, d’autant qu’il y a Billie, la plus chouette éducatrice de la Terre. Tout va bien jusqu’au jour où tout va mal, très mal, à un point qu’on ne racontera pas ici.

Le roman bascule alors et change d’horizon. Amaya est exfiltrée des Coucous, direction la montagne, chez Pierre et Madeleine, un vieux couple sans enfants mais rompu à l’accueil de ceux qu’on dit difficiles. Vont-ils réussir à apprivoiser Amaya et l’aider à se reconstruire après le nouveau drame des Coucous ? C’est l’enjeu de la deuxième partie du roman de Mélanie Georgelin. On suit avec attendrissement les efforts de Madeleine et surtout de Pierrot, moins à l’aise avec cette fille qui semble le rejeter. Heureusement, le titre ne ment pas : c’est soleil jusqu’à la fin, même si Amaya devra quitter ceux qu'elle aurait bien adoptés, au final.

Racontant l’histoire d’Amaya du point de vue de la jeune fille, lui prêtant souvent sa voix, presque trop parfois, Mélanie Georgelin dresse le tableau tantôt pathétique tantôt rassérénant d’une enfance en danger perpétuel qui grandit malgré tout. Pour une Amaya qui va s’en sortir, combien resteront à la porte de la vie ? La réponse est entre les mains de tous ces Cactus et de toutes ces Billie, de tous ces Pierrot et ces Madeleine qui œuvrent tous les jours en silence à l’accueil et à l’éducation des enfants meurtris mais toujours en vie.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:52) :


Soleil jusqu’à la fin – Mélanie Georgelin – Sarbacane – 2021 (277 pages – 16 €)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...