mercredi 24 août 2022

Les Facétieuses

Trouble dans le roman jeunesse ou Les facéties de Clémentine Beauvais.



Peut-on lire la recette d'un gâteau et le déguster en même temps ? Le trouve-t-on meilleur d’avoir pu contempler la pâtissière à l'œuvre derrière sa vitrine ? Il appartiendra à chaque lecteur et lectrice des Facétieuses, le nouveau roman de Clémentine Beauvais, de répondre à  ces questions.  Et à d'autres encore car notre autrice trouble bien des règles du jeu romanesque, en posant d'emblée que le livre que nous ouvrons n’est sûrement pas un roman, même si c'est écrit sur la couverture. « Une enquête, une recherche, un récit », suggère-t-elle, faisant mine d'hésiter sur le pacte fictionnel qu'elle entend passer avec nous.

Ce trouble glissé dans l'acte de lire et de croire en ce qu’on lit, ne va cesser de se développer. Pourtant, en s'instaurant elle-même narratrice, on pourrait penser que notre autrice va nous raconter une histoire vraie, la sienne. D'ailleurs elle convoquera à intervalles réguliers des membres de sa famille à la rescousse pour donner quelque effet de réel à son texte : son père, sa sœur Agathe, un neveu juste né, pour l'ancrer aussi dans une réalité qui ne cesse de lui échapper. Elle nous expose aussi ses malheurs, ou supposés tels : chassée d’York par les Angliches, elle aurait trouvé refuge à Paris dans un studio qui appartiendrait à sa mère soi-disant défunte mais que sa sœur souhaite maintenant vendre (le studio, pas la mère). « Coincée en France, précise-t-elle à l’inénarrable Stéphane-Laurent de Contremouffe, je n’ai pas de vie sentimentale, je n’ai pas réussi à écrire le roman que je devais à mon éditeur », le dénommé Tibo Bérard qui vient de lâcher la maison d’édition où notre autrice a grandi (ça, c’est bien vrai). Ses finances sont au plus bas quand une mystérieuse metteuse en scène lui passe commande, aussi improbable que providentielle, d’un récit historique sur le destin de… Louis XVII. Elle s'en va donc enquêter sur la mort tragique du Dauphin, tout en restant tourmentée par la vraie commande de son vrai éditeur, un grand roman de fantasy qu’il attend pour la prochaine rentrée littéraire, commande qu’elle ne parvient pas à honorer.

C’est en s’aventurant à la recherche de « la marraine la bonne fée » de Louis XVII, cette marraine imaginaire des contes de notre enfance, que Clémentine Beauvais finit par nous coincer avec elle dans un univers où chaque événement, chaque séquence se trouvent entourés d’un halo de plus en plus fantastique. Convoquant ensemble les codes de la recherche universitaire et ceux de la féérie, produisant de fausses pages Wikipedia plus vraies que nature, elle entretient une collision permanente de particules réelles et imaginaires, dans une suite de scènes particulièrement réussies dont on ne citera que : la montée interminable dans l’ascenseur de la BnF en compagnie de Zacharie Rosen, et leur discussion sur les marraines la bonne fée trans (sic) auquel le jeune homme consacre sa thèse, l'échange serré avec l’historien réac Contremouffe autour d’un inattendu Pierre Bourdieu, la rencontre pseudo-torride avec Charles, un ex de la narratrice avec lequel il ne s’est jamais rien passé – mais ce rien est déjà beaucoup...ce même Charles qu’elle retrouvera dans une visite surréaliste du château de Versailles, autre séquence de choix. Tous ces échanges sont traversés de micro-événements et d'observations minuscules déposés par la palette tantôt impressionniste tantôt expressionniste de l’autrice, tendre ou violente à sa guise. Le temps et l’espace semblent se distendre en permanence pour loger dans la réalité l’impossible, le flou, le mou, comme dans un tableau de Dali, et les rendre vraisemblables. Et au final, au prix de multiples mises en abyme, Clémentine Beauvais aura bien écrit le livre de fantasy auquel elle semblait résister. 

L’an passé, elle nous avait invités à sa suite dans une enquête aussi sérieuse que palpitante sur sa sainte aïeule, Marguerite-Marie Alacoque. C’était déjà une autofiction audacieuse, non dénuée d'un inévitable narcissisme. Cette année, c’est dans la forêt des contes qu’elle nous entraîne, plus ou moins malgré elle si on l’en croit, forêt qu’elle découvre pour nous dans une scène finale digne des meilleurs d’entre eux. Les Facétieuses est un livre extra-ordinaire, qu'on lit le sourire continûment aux lèvres, en se pinçant de temps à autre pour s’assurer qu’on a bien lu ce qu’on a lu, quitte à le relire. Clémentine Beauvais s’y donne ouvertement à aimer, renouvelant le pari qu’elle avait fait dans son précédent livre, de lier plus étroitement encore son sort d'autrice-narratrice à ceux de ses personnages. De mon point de vue, c’est un pari plus que jamais réussi !

Pour écouter cette chronique :


 Les Facétieuses - Clémentine Beauvais - Sarbacane - 24 août 2022 (310 pages - 17,00 €)

PS : On peut aussi réécouter l'interview de Clémentine B. par Laurent Marsick (RTL)

lundi 18 juillet 2022

Portrait au couteau



"Comme un envol d'oiseaux dans le ciel"... La jeune fille à la carnation opaline qui pose nue pour l'atelier Kolodine porte une curieuse cicatrice sous le sein gauche, cinq "v" comme des oiseaux dessinés par une main d'enfant. Travaillant côte à côte, Antonin et Elisabeth s'interrogent en chuchotant sur cette étrange particularité de leur modèle, qui a sensiblement leur âge.

Quand Antonin visite le musée d'Orsay quelque temps plus tard, il ne s'attend pas à retrouver le modèle de l'atelier en face d'un tableau peint en 1910 par un certain Odilon Voret. Le titre du tableau : Le cœur déchiré. Mais ce qui arrête le regard d'Antonin, c'est que la jeune femme représentée, jetée au sol, porte un couteau fiché dans son corsage blanc, à côté des mêmes quatre cicatrices superposées que le modèle semble contempler tout aussi fasciné.

Poussé par la curiosité, Antonin aborde la jeune femme qui le reconnaît comme un des élèves dissipés pour qui elle posait. Elle se prénomme Flavie et le peintre exposé, Odilon Voret, est son aïeul. La mère de Flavie, sa grand-mère ont porté les mêmes cicatrices. Et Flavie s'interroge sur ce qui la relie encore aujourd'hui à la jeune fille assassinée du tableau, lien qui ressemble à une malédiction jetée sur la lignée féminine du peintre. D'autant que ce tableau est le premier et le dernier grâce auquel Odilon Voret, artiste plutôt médiocre, a connu un succès aussi inexplicable qu'éphémère.

De musée en café, les deux jeunes gens sympathisent et se retrouvent chez Flavie. Elle montre à Antonin le seul héritage qu'elle ait recueilli de son ancêtre : un coffret contenant quelques coupures de journaux des années 1910, d'autres bricoles et surtout deux pinceaux lui ayant appartenu, qui portent encore des traces de couleur aussi bizarres que leurs poils. 

Malika Ferdjoukh entraîne ses jeunes personnages - et ses lecteurs et lectrices - dans une aventure sentimentalo-fantastico-policière, à cheval sur deux époques. En enquêtant avec Flavie, Antonin découvre que la jeune morte du tableau pourrait être le double artistique d'une vraie victime dont l'assassin n'a jamais été identifié. Et il va se trouver possédé par des forces paranormales venues de ce passé irrésolu.

Pendant ce temps, les demoiselles qui l'entourent exercent sur lui les forces bien présentes et bien normales du sentiment amoureux naissant. Antonin est attiré par Flavie, Elisabeth en pince pour Antonin qui a aussi un grand frère, Jasper, qu'il va présenter aux deux jeunes femmes. La vérité sentimentale va cheminer, elle aussi. Ses péripéties allègent de façon heureuse l'élucidation de ce "cold case" vieux d'un siècle, dont le récit tragique, qui ouvre le roman, ressuscite brillamment le Paris populaire et bourgeois de la Belle Époque.

Pour écouter cette chronique ( extrait lu à 03:01) :


 Portrait au couteau - Malika Ferdjoukh - Bayard - 2022 (235 pages, 13,90 €)

lundi 6 juin 2022

Yzé

 L'injuste grâce de la danse



Parmi tous les « enfants de papier » de l’autrice Anne-Marie Pol, Nina est sans doute la plus connue. Nina c’est l’héroïne d’une série intitulée Danse ! publiée chez Pocket Jeunesse dans les années 2000 en une quarantaine de volumes et rééditée depuis. Anne-Marie Pol a eu l’occasion de s’expliquer sur l’origine de cette série née d’un rêve brisé. Nina est la danseuse que l’autrice n’a pas pu devenir pour des raisons accidentelles. C’est la revanche sur la vie d’Anne-Marie Pol que la passion de la danse n’a pas quittée pour autant. 

Elle vient d’ailleurs de nous offrir un nouveau personnage de danseuse, avec Yzé, une jeune Martiniquaise qui réussit à 17 ans  un concours local et gagne le prix « Étoile des Îles ». Cette récompense lui vaut de partir en stage à Paris, dans une académie de danse, soutenue par sa professeur de danse et sa mère, qui l’a élevée seule. Mais poursuivie par l’envie et la jalousie de Cyril son amoureux, un fils à papa assez insupportable qui voudrait la retenir en Martinique et qui serait bien capable, qui sait, de la poursuivre jusqu’en métropole.

La sœur de sa mère, Tante Lydie, accueille tant bien que mal sa nièce dans son petit appartement de Puteaux où Yzé va occuper la chambre du fils, militaire au Mali. Et Yzé fait ses premiers pas dans Paris et à l’Académie Carlotta-Grisi. Là, elle va devoir trouver sa place, au milieu des jalousies, des ambitions. Yzé n’est pas une « académi-cienne », comme ses consœurs, qui lui font sentir qu’elle n’est qu’une invitée, épiant toutes les attentions particulières que distribuent les enseignants à leurs élèves. Yzé est prête à travailler dur et ses deux professeurs, Ulrich et Élise, se rendent compte immédiatement de ses qualités, même s’ils sont avares de compliments. 

Yzé est jolie et  « exotique » dans le milieu de la danse classique, elle attire les regards, toutes sortes de regards, avec lesquels elle va devoir composer, jouer, se défendre. Mais ce que tous les professionnels de la danse qui la font travailler ou qui la découvrent ont remarqué d’emblée, c’est qu’elle a un talent qu’aucune technique ne permet d’acquérir. Ce qu’un chorégraphe lui révèle un jour : « transcender un mouvement, en faire un instant poétique, ne s’apprend pas. C’est une qualité qu’on possède ou qu’on ne possède pas. Toi, tu l’as. »

Anne-Marie Pol a écrit un beau roman d’apprentissage qui fera rêver une nouvelle génération de filles - et pourquoi pas de garçons ? - que la voix intérieure d’Yzé, impatiente et déterminée, fragile et combative, aidera peut-être à surmonter les inévitables moments de doute ou de chagrin qui transpercent les cœurs adolescents.

Écouter cette chronique (extrait lu à 02:54 ) :


Yzé - Anne-Marie Pol - 2022 - PKJ (347 pages - 17,90 €)

lundi 23 mai 2022

Nous, les enfants de l'archipel



Faut-il présenter Astrid Lindgren ? Née en 1907, elle est sans doute l'autrice suédoise pour enfants la plus internationalement connue et reconnue. Sa jeune héroïne Pippi Långstrump, littéralement Pippi-longues-chaussettes, nous est parvenue en France sous le nom de Fifi Brindacier. Astrid Lindgren avait inventé les histoires de Pippi Långstrump en 1941 pour sa fille qui était malade et alitée. Les aventures de la jeune héroïne, parues en France en deux tomes dans la Bibliothèque rose avaient malheureusement été édulcorées voire censurées par sa traductrice française. Ce n’est qu’en 1995 que la maison Hachette, en partie sous la pression de l’autrice elle-même, a publié une nouvelle traduction plus fidèle au personnage original. 

Nous, les enfants de l’archipel n’a pas subi le même traitement. À vrai dire, il s’agit de la novellisation par Astrid Lindgren d’une série télévisée suédoise dont elle avait écrit elle-même le scénario, en treize épisodes de 25 minutes. L’école des loisirs l’édite dans une belle édition reliée de 389 pages, traduite du suédois par Alain Gnaedig et richement illustrée par Kitty Crowther, l’illustratrice belge.

Pêcher, nager, bricoler, naviguer d’une île à l’autre, jouer ou rêver : les îles au large de Stockholm sont le lieu idéal pour toutes les aventures de l’été. C’est sur l’une de ces îles, Saltkråkan, que débarque la famille Melkerson, pour occuper une vieille maison de vacances, que tout le monde dans l’île appelle la Maison du Menuisier. Il y a le père, Melker, un veuf un peu lunaire et parfois tendrement débordé par ses quatre enfants. Il trouvera peut-être l’inspiration pour un prochain livre. La belle Malin, à qui les garçons font les yeux doux et dont Astrid Lindgren nous dévoile de temps à autre le journal intime. Les jumeaux intrépides Jonas et Niklas, prêts à toutes les audaces. Et le petit dernier, Pelle, qui adore les animaux et voudrait en adopter un. À peine la famille débarquée, il croise Tjorven, une petite fille décidée, flanquée en permanence de Bosco, un énorme Saint-Bernard. Le problème avec l’été, c’est qu’il passe vite. La famille Melkerson a été tellement bien accueillie à Saltkråkan qu’elle n’a qu’un souhait, revenir dès que possible. Pourquoi pas pendant les vacances de Noël suggère le papa ?

Astrid Lindgren nous promène dans deux saisons bien différentes. Saltkråkan au milieu de son archipel nous fait rêver à une vie communautaire et égalitaire, proche de la nature, où l’amour se glisse au gré des bateaux qui l’amènent ou le remportent, où les enfants de Stockholm éprouvent avec ceux de l’île les premiers frissons de la liberté.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:56) :


Nous, les enfants de l'archipel - Astrid Lindgren - traduit par Alain Gnaedig - illustré par Kitty Crowther - l'école des loisirs - 2022 (389 pages, 17 €)


dimanche 3 avril 2022

À l'hôtel du Pourquoi-Pas ?

 



Voilà. Il n'y aura pas d'autre livre publié sous cette double signature, « Marie-Aude et Lorris Murail ». À l'hôtel du Pourquoi-Pas ? clôt une aventure éditoriale  de 18 mois, sans doute unique dans les annales de la littérature jeunesse et qui aura abouti à ce qu'on nommera désormais la « trilogie Angie », du prénom de sa jeune héroïne, Angie Tourniquet.

Des circonstances exceptionnelles 

Lorsqu'en mars 2020, Marie-Aude revoit son frère Lorris à Bordeaux, celui-ci est déjà atteint par la maladie de Charcot depuis plusieurs mois. Il confie à sa sœur : « je n'écris plus, je me sens devenir invisible ». D'ailleurs, il a sur son disque dur un manuscrit achevé intitulé Capitaine invisible. Ils écoutent ensemble la déclaration de guerre au Covid du président Macron et l'annonce du confinement. Dans la voiture qui la ramène chez elle, Marie-Aude appelle son frère et lui propose d'écrire à deux, comme ils l'ont déjà fait dans le passé. Dès lors va s'engager une sorte de course : jouer la montre contre la mort,  écrire jusqu'au bout, au temps présent, celui de l'urgence et de la pandémie. Au téléphone tous les jours pour construire et trouver les idées, et pour pouvoir échanger matin et soir par messagerie les textes et les retravailler. Marie-Aude écrit  le jour et Lorris, fidèle à une longue habitude, la nuit. Le soleil ne se couche donc jamais sur le duo créateur. Angie ! Souviens-toi de septembre ! et À l'hôtel du Pourquoi-Pas ?  (quelque 1300 pages !) vont naître de cette coopération intensive qui n'aurait pas été possible sans Natalie, l'épouse de Lorris qui va veiller continûment sur lui  dans leur maison de campagne, avec le soutien d'une formidable équipe médicale animant cette hospitalisation à domicile (« HAD »).

Lorsque Lorris meurt le 3 août 2021, ils en sont à  la page 150. Lorris a envoyé ses derniers fichiers vocaux courant juillet : « Continue sans moi ! ». Marie-Aude lui a promis de terminer l'histoire en cours. Elle lui envoie jusqu’au bout les textes que sa fille Orane, à son chevet, lui lit à voix haute. Avant de terminer, seule.

Un thriller

Ce troisième et dernier volet reprend les personnages principaux campés dans les deux premiers : Angie et sa copine Rose-May, Emma la maman infirmière, leurs voisins de palier, le capitaine Augustin et Capitaine le chienne renifleuse de la brigade des Stups, Thérèse, la pittoresque tante adoptive d'Augustin, Alice Verne la commissaire amoureuse, l’homme de la PJ, le commissaire Félix Hautecloche et bien sûr Xavier Sitbon, le père d'Angie. Cette galerie  va s'enrichir d'un commandant de police en délicatesse avec l'institution, René Lamblin, éjecté aussi de chez lui par sa femme qui l'a sommé de choisir entre un monceau d'archives poussiéreuses entassées dans leur garage et... elle ! Profitant du désœuvrement temporaire d'Augustin, sur la touche depuis l'affaire Lecoq, Lamblin va l’attirer dans son univers d'affaires classées et non résolues qui vont vite passionner… Angie et Rose-May. Vont entrer en scène une autrice de polar aussi célèbre que mystérieuse, Cornelia Finch et un tueur psychopathe qui l'a peut-être inspirée à ses débuts. En s’attachant à un « cold case » qui ressemble étrangement à une des intrigues de la reine du polar - l'enlèvement d'un jeune enfant à bord du paquebot France en 1972 – Augustin ignore à quel point cette affaire va le concerner personnellement.

Mais quand deux puis trois jeunes femmes sont découvertes étranglées, c'est une brûlante actualité criminelle qui se rappelle à nos deux policiers plantés devant leur buffet froid. Cette fois encore, c’est Angie, qui traine au bureau des affaires classées, qui  va avoir les bonnes intuitions. Mais, à s'approcher d’un tueur en série au point de le défier en compagnie de Rose-May avec leur « Chaîne du Crime » postée sur YouTube, ne risque-t-elle pas de mettre sa propre vie en danger ?

Marie-Aude et Lorris Murail ont écrit un thriller à l'intrigue implacable. On a rarement invité un jeune lecteur à se mettre dans la tête et dans la vie quotidienne d'un psychopathe père de famille. Le conte d'avertissement est terrible. Mais le cheminement parallèle d'Augustin vers ses propres origines en fait aussi un récit d'apprentissage. Ce temps manquant et reconstitué va permettre au capitaine de se débarrasser des fantômes qui avaient entravé jusqu'ici sa vie amoureuse et d'alléger le dénouement de la trilogie. Alors, à votre avis, qui va-t-il choisir, Emma ou Alice ? 🙂

Pour écouter cette chronique :



À l'hôtel du Pourquoi-Pas ? - Marie-Aude et Lorris Murail - l'école des loisirs - 23 mars 2022 (409 pages, 17 €)


lundi 21 février 2022

Possession


Emportée par les Kinra Girls, sa série à succès publiée chez PlayBac, Moka était-elle sur le point d’oublier qu’elle avait excellé naguère dans les romans qui font peur comme Cela, L'enfant des ombres, La marque du diable, où elle cultivait des ambiances fantastiques et angoissantes ? Eh bien, je peux vous rassurer, elle a retrouvé la mémoire et nous donne avec Possession de quoi troubler à nouveau nos nuits et peupler nos cauchemars, en revisitant le thème de la maison maléfique.

Quand le roman commence, Malo, son jeune héros malgré lui, est raccompagné dans sa famille par sa mamie. On apprend qu’il vient de passer deux mois à dormir dans une maison de repos et on se demande d’emblée quel traumatisme a-t-il subi qui a justifié ce traitement. Avant de quitter la voiture, sa grand-mère lui fait comprendre à mots couverts qu’il ne devra plus parler chez lui de Lutèce, la sœur jumelle de Clélia. Ils étaient cinq, ils ne sont plus que quatre et tout le livre va tourner autour des circonstances mystérieuses de la mort de Lutèce.

En réintégrant sa famille, sa maison, Malo sent que plus rien ne sera comme avant. En apparence, pourtant, la vie familiale reprend normalement et Malo retourne à l’école. Mais il voit bien que ses camarades de classe le regardent bizarrement et n’osent plus lui parler. Heureusement, il y a Alice, dite Al car elle déteste son prénom. Elle a dix ans comme lui, elle est directe, elle peut tout entendre et surtout elle a envie de tout comprendre. Leur amitié va se nouer en quelques échanges sincères qui vont libérer Malo de la chape de silence que les siens font peser sur lui.

Par petites touches l'autrice nous fait comprendre que c'est la maison même qui menace Malo et singulièrement sa chambre où les manifestations étranges  se multiplient.. Le lecteur ne sait pas trop ce qu'il doit croire. Malo ne serait-il pas victime d'hallucinations ? N’est-il pas un peu fou comme semble le penser la plupart de ses camarades ? Les comportements de ses parents et de sa sœur  Clélia se dérèglent peu à peu, ils instaurent un confinement qui se resserre autour de Malo. Lui voudrait au contraire fuir cet endroit de plus en plus inquiétant. 

Alors que le piège domestique se referme sur Malo, son amie Alice ne va pas l'abandonner. Elle incite sa grande demi-sœur Charlotte dite Chacha, apprentie journaliste, à mener l'enquête sur cette étrange maison, sise dans une rue dont le nom énigmatique, « Roue d'abandon », pourrait bien fournir la raison d'une ancienne malédiction. Dans ses recherches, Charlotte va être épaulée par un garçon aussi érudit que séduisant, Gatien Renard, vrai rat de bibliothèque qui a ses entrées partout. Les deux jeunes gens ne vont pas lâcher l'affaire, pas plus que la maison maudite ne va relâcher son étreinte sur ses occupants. Qui va gagner ?

Extrait lu :


 
Possession – Moka – l’école des loisirs – 2022 (189 pages, 14 €)



lundi 7 février 2022

Terre promise



     En 2019, Marion Brunet nous avait donné Sans foi ni loi, un western qui invitait le genre en littérature jeunesse chez l’éditeur Pocket Jeunesse. En 2021, c’est Philippe Arnaud qui s’attaque à l’Amérique des années 1870, celle qui n’est pas encore tout à fait remise de ce que nous nommons la guerre de Sécession et que les Américains appellent la Civil war, la guerre civile.

Philippe Arnaud, nous le connaissons. En 2019, il avait publié La proie, un récit d’esclavage moderne entre Cameroun et France. Cette fois, avec son nouveau roman Terre promise, paru chez Sarbacane, il nous dépayse au Kansas, dans un trou paumé et bien mal-nommé, New Hope, « nouvel espoir ».

Quand Jim Lockheart y débarque sur son cheval Stormy, il se fait désarmer d’entrée de jeu par le shérif du lieu, auquel – c’est la règle locale - tous les visiteurs doivent confier leur arme, le temps de leur visite. Jim y consent bon gré mal gré, sauf qu’il s’aperçoit que celui qui vient de le désarmer est … une femme. Une femme shérif ! On aura tout vu chez les Yankees.

Son cœur de jeune confédéré Sudiste, légèrement sexiste, s’en indigne mais un deuxième choc culturel l’attend au bar, quand il découvre que celui-ci est tenu par un Noir, Louis. Car Jim est également raciste. D’ailleurs, s’il est là, c’est qu’il poursuit depuis sa Géorgie natale un ancien esclave de la plantation de son père, pour une raison que l’on découvrira au fil des pages.

Pour l’heure, la belle Ellen, shérif teigneuse et bonne gâchette, et Louis le barman débonnaire s’interrogent sur les motivations de ce nouveau venu qui n’imagine pas que sa haine et son mépris puissent être percés à jour par cette petite blonde et ce gros Noir. Jim sent que sa traque touche à son terme, mais prend un boulot qui lui sert de couverture pour éviter les questions de « la » shérif.

Peu à peu, à coups de retour en arrière – d’analepses dit-on quand on veut éviter l’anglais flashback - Philippe Arnaud nous éclaire sur le passé de Jim, d’Ellen et de Louis. Leurs portraits s'affinent et s'affirment. Les trois personnages principaux se fréquentent, se jaugent mutuellement, et un courant de sympathie, pour lui contre nature, entraîne irrésistiblement Jim vers cette femme et vers Louis, tandis qu’il garde encore le secret de sa quête mortifère : un désir de vengeance qui le ravage intérieurement.

De ce cœur verrouillé à double tour, Ellen et Louis vont trouver les clés. Juste à temps pour faire face ensemble à l’arrivée d’un chasseur de primes féroce et sadique, surnommé Wild Blood, un écorcheur qui sème la terreur partout où il passe et qui recherche le même homme que Jim.

C’est cet ultime combat qui va permettre à Jim de choisir entre les démons de son passé et ce dont il n’osait plus rêver depuis longtemps : un chemin possible vers une terre promise, celle d’une nouvelle alliance, et, qui sait, d’un amour.

Terre promise tient ses promesses. Philippe Arnaud nous emmène dans un Ouest qui n’a rien de terne et où tous les problèmes contemporains des États-Unis ont leurs causes et leurs racines. Il y a même quelques Indiens dans le décor. Et en dehors de l’affreux de la fin qui fait tourner le roman en thriller, tous les personnages s'avèrent être aussi complexes qu'attachants.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:27) :


Terre promise de Philippe Arnaud est publié chez Sarbacane dans la collection jeune adulte Exprim X’ (297 pages, 17 €)



La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...