vendredi 31 mars 2023
Histoire de la ville endormie
vendredi 24 mars 2023
Les sœurs Lakotas
vendredi 17 mars 2023
Porté disparu
La disparition d’une personne, jeune ou adulte, est toujours un événement particulièrement traumatisant pour l’entourage. Si la maladie mortelle est une épreuve, si la mort accidentelle est un événement brutal, si le suicide plonge l’entourage dans l’incompréhension, les rites de deuil qui accompagnent ces décès les réinscrivent dans un certain ordre des choses, aussi dramatique fût-il, au prix d’un travail que le temps permet de poursuivre. Il n’en va pas de même avec une disparition, surtout si rien ne pouvait la laisser prévoir. Il s’ensuit une somme d’interrogations qui, ne recevant jamais de réponses, s’accumulent et s’enkystent dans un coin du cerveau et lestent jusqu’à la vie même de ceux qui portent alors un deuil impossible. Comme si désormais rien ne pouvait commencer, rien ne pouvait s’achever.
Ce sont des chiffres étonnants mais dont on ne parle presque jamais : en France, on estime que 40000 personnes disparaissent tous les ans. 30000 réapparaissent plus ou moins rapidement. 8 à 10000 ne sont jamais retrouvées dont quelque 800 jeunes. L’autrice Brigitte Giraud, qui a reçu en 2022 le prix Goncourt pour Vivre vite, un ouvrage autobiographique qui revenait, vingt ans après, sur la mort accidentelle de son mari, a fait paraître cette même année à l’école des loisirs un autre livre destiné, lui, à la jeunesse et intitulé Porté disparu.
« Personne n’ose imaginer ce que signifie le mot « disparition ». C’est la pire des choses, ne pas savoir. Cela laisse supposer tant de scénarios. L’esprit ne se calme jamais… » C’est par ces mots que Camille, la première des narratrices à qui Brigitte Giraud confie son récit, exprime ce qu’elle éprouve en arrivant à Nice, en plein mois d’août. Six mois après la disparition de Livio avec qui elle allait préparer le bac et dont elle était amoureuse en secret, elle essaie de retrouver sa trace dans la ville où se trouve la dernière demeure de Magnus Hirschfeld.
Car tout a commencé au mois de février précédent lorsque Livio a fait un exposé sur ce médecin allemand qui avait voulu résister au nazisme et en particulier aux lois réprimant l’homosexualité. Livio a scotché tous ses condisciples en profitant de son topo pour révéler, à 17 ans, sa propre orientation sexuelle. Mais les réactions violentes de deux élèves vont semer le désordre au lycée, dans l'esprit des parents et des enseignants, et sur les réseaux sociaux. Livio choisit alors de disparaître.
Brigitte Giraud, dans une construction assez simple, a donné la parole aux principaux protagonistes du drame, à tour de rôle. Camille, l’amie de toujours, Mme Martel la professeure d’histoire, Arthur, qui a mené avec Kenji la cabale contre Livio, la mère et le père de Livio, et jusqu’au dernier témoin, dont on ne révélera pas ici le nom. Mais derrière cette apparente simplicité, il y a une efficace construction romanesque qui fait se répondre ces voix parallèles. Chacune à leur place, elles s’interrogent sur le mystère de cette disparition et surtout sur la part de responsabilité que chacun porte, volontairement ou non. « Porté disparu » : le titre prend alors son sens plein. Et c’est un portrait en creux de Livio qui s’est tissé peu à peu lorsque l’ultime témoignage survient pour parachever le livre.
Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:22) :
Porté disparu – Brigitte Giraud – l’école des loisirs – 2022 (164 pages, 12,00 €)
vendredi 10 mars 2023
Scarlett et Novak
Dans la jungle urbaine, sous une pluie persistante, Novak court. Il est presque minuit. Il fait nuit et il n’y a pas un chat le long du fleuve. Une voix familière, féminine, l’informe de son rythme cardiaque, de la longueur de sa foulée. Si Novak court, ce n’est pas pour le plaisir, ce soir. Deux hommes sont à ses trousses, dont il soupçonne les intentions : lui voler son portable. Et ils se rapprochent, irrésistiblement. Au lieu de se mettre dans le rouge, Novak pourrait s’arrêter, dire « pouce » à ses poursuivants et leur tendre gentiment son téléphone. Ça lui éviterait peut-être de se faire tabasser, en plus.
Mais Novak tient à son smartphone plus qu’à tout autre chose. À sa vie même. D’ailleurs ce n’est pas un smartphone, mais un brightphone de dernière génération, relié à son cerveau par conduction osseuse.
Là vous commencez à comprendre. Nous ne sommes pas en 2023 mais dans un futur pas si éloigné que ça. La fille qui parle dans la tête de Novak s’appelle Scarlett, une « IA », en clair une intelligence artificielle. C’est sa compagne de tous les instants, au point que sans elle il est perdu.
Alors Novak court, de plus en plus vite, pendant que Scarlett continue à lui transmettre les valeurs de ses paramètres vitaux et le renseigne sur l’identité de ses poursuivants, Boris Bershov et Davor Suker, 23 et 26 ans, de nationalité inconnue. Ils ne semblent guère répertoriés, ce qui est encore moins rassurant.
D'ailleurs Scarlett demande à Novak s’il a peur. À ses données physiologiques, elle soupçonne quelque chose d’anormal dans son comportement. Novak lui crie « aide-moi ! » mais Scarlett ne sait que répondre à cet appel au secours et se contente d’égrener ses battements par minute et le rythme de diminution de sa masse graisseuse.
Vous l’avez deviné, ça va mal se passer pour Novak. C’est Alain Damasio qui a écrit cette poursuite haletante qui ne laisse aucun répit au jeune adolescent, ni au lecteur. Scarlett et Novak, c’est un conte d’avertissement moderne. À peine futuriste, il pointe les conséquences de notre dépendance de plus en plus accrue aux smartphones, aux réseaux et aux nouveaux modes d’appréhension des autres et du monde que ces outils technologiques tendent à imposer. La dyade que forme Novak avec son IA va exploser et Novak va se trouver désemparé à un point qu’il n’avait jamais imaginé.
Dans la revue des livres pour enfants de janvier 2023, passionnant numéro qui est consacré aux dystopies, Alain Damasio forme le vœu que son petit livre, le premier pour la jeunesse, soit utilisé comme support pédagogique pour inventorier toutes les composantes de l’addiction au smartphone et imaginer toutes celles à venir, dans ce monde qui fabrique, à notre insu, notre consentement et notre asservissement.
Pour écouter cette chronique (extrait lu à : ):
Scarlett et Novak - Alain Damasio - Rageot - 2021 (57 pages, 4,90 €)
vendredi 3 mars 2023
ALT chez La Martinière Jeunesse
Marie Bluteau, responsable éditoriale chez La Martinière Jeunesse, a fait le pari en ce début d’année 2023 de lancer une nouvelle collection de courts essais d’une trentaine de pages en direction des grands ados et des jeunes adultes, les 15-25 ans grosso modo. Au format d’une petite plaquette de 11 cm sur 17, vous les trouverez peut-être présentés à côté de la caisse de votre librairie, au tarif de 3,50 €.
Avec cette collection, dénommée « ALT » comme « altitude », l’éditrice se propose d’arracher pendant quelques instants les mordu•es du portable à leurs réseaux sociaux, non pas tant pour les confronter à l’avis tranché d’une spécialiste ou d’un expert que pour les faire entrer avec elle ou lui dans un mode de questionnement qui ouvre le champ des réponses plutôt qu’il ne le referme.
Les trois premiers essais parus en janvier portent d’ailleurs un titre en forme de question : S’informer, à quoi bon ? Avorter, un droit en danger ? A-t-on encore le droit de changer d’avis ?
Le premier essai a été rédigé par Bruno Patino, l’actuel président d’ARTE, la chaîne de télévision franco-allemande. L’auteur veut dissiper l’illusion que nous avons d’être surinformés et de tout savoir. C’est justement ce qu’il nomme cette infobésité et la fatigue informationnelle qu’elle engendre qui rend indispensable de sortir d’une attitude purement passive et réceptive. Cette passivité pourrait faire de nous les jouets d’une « guerre des récits » qui fait rage sur les réseaux sociaux et menace l’information elle-même. S’informer est devenu un travail citoyen.
La deuxième plaquette aborde le délicat problème du droit des femmes confrontées à une grossesse non désirée et au risque, selon la formule de Me Gisèle Halimi employée en 1972 au procès de Bobigny, de « donner la vie par échec, par erreur, par oubli ». On sait qu’en France, l’interruption volontaire de grossesse a été dépénalisée par la loi Veil de 1975, soit dans une période relativement récente au regard de la longue histoire de cette question. Celle-ci est reprise, jusqu’à ses développements les plus récents - dans une optique résolument pro-choix, il faut le préciser ici - par le Dr Ghada Hatem, une médecin qui dirige la Maison des Femmes à Saint-Denis, où elle accueille les victimes de violences et les femmes confrontées à une grossesse non désirée.
Le troisième texte édité par La Martinière Jeunesse est dû à Blandine Rinkel, une écrivaine, journaliste et musicienne. Intitulé « A-t-on encore le droit de changer d’avis ? », écrit au « je », il se présente plus comme une confession personnelle que comme un essai à proprement parler. C’est la description d’un itinéraire où les choix qui lient alternent avec les choix qui libèrent. Mais il parlera à tous les jeunes pris dans les affres de ParcoursSup ou d’une orientation ultérieure, leur montrant qu’on peut décider de se couper les cheveux à 18 ans et de les laisser repousser quelques années plus tard. S’il se termine par un éloge de l’incertitude, c’est qu’au fond, Blandine Rinkel, qui préfère décidément lier plutôt que séparer, partage peut-être la position de Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus à qui l’on demandait de choisir et qui avait répondu : « Je choisis tout ».
Pour écouter cette chronique :
S'informer, à quoi bon ? par Bruno Patino - La Martinière Jeunesse, collection ALT (29 pages, 3,50 €)
Avorter, un droit en danger ? par Ghada Hatem - La Martinière Jeunesse, collection ALT (30 pages, 3,50 €)
A-t-on encore le droit de changer d'avis ? par Blandine Rinkel - La Martinière Jeunesse, collection ALT (30 pages, 3,50 €)
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