vendredi 23 avril 2021

2000 ans pour s'aimer

 



Pour préparer le passage à l’an 2000, Béatrice Valentin, la rédactrice en chef de Je Bouquine, le magazine bien connu des adolescents, avait eu l’idée de commander à Marie-Aude Murail un feuilleton qui tiendrait en haleine ses abonnés jusqu’au réveillon. C’est ainsi qu’en mai 1999, le premier épisode de « La légende » parut, encarté dans le numéro 183. Cinq épisodes allaient être publiés. L’autrice écrivit l’amorce d’un sixième, à terminer par les participants au concours Miniplume organisé chaque année par Bayard presse.

Au mois de novembre parurent les six épisodes reliés. Le livre était intitulé D’amour et de sang. Il aurait pu s’appeler « La légende du parfum » car il y est bien question d’un parfum qui voyage à travers les siècles et qui a un double pouvoir : rendre irrésistiblement amoureux les deux êtres qui le respirent ensemble et guérir à coup sûr toute maladie ou blessure mortelle.

Évidemment, ce n’est pas n’importe quel parfum. On apprend vite qu’il vient de Palestine, d’où il a été apporté en Gaule par une certaine Marie, native de Magdala. Si, avant La légende dorée, on a lu l’évangile de Jean, on devinera  donc qu’il s’agit du nard précieux avec lequel Marie-Madeleine a baigné les pieds de Jésus avant de les essuyer avec ses cheveux.

Marie-Aude Murail nous transporte dans six époques successives. Au cours de chacune d’elles, le parfum qui semblait avoir disparu réapparaît et produit ses effets miraculeux. Nous passons ainsi de la Gaule romaine à l’époque contemporaine, voyant défiler successivement le temps des esclaves, le temps des barbares, le temps des merveilles, le temps des sorcières, le temps des rebelles, pour arriver à l’aube du troisième millénaire, dans ces temps nouveaux qu’on ne sait pas encore nommer puisque ce sont les nôtres, encore pluriels.

À chaque étape apparaît le nom d’un loup. C’est, avec le parfum, la seconde clé du roman, qui va se transformer en fable écologique, au seuil du XXIe siècle. 2000 ans pour s’aimer, paru le 21 avril, peut se lire comme six nouvelles séparées, richement documentées sur chaque époque évoquée mais très accessibles. Le lecteur traversera le temps dans le sillage d’un parfum unique auquel il ne pourra guère résister pas plus qu’aux émotions qu’il éprouvera grâce à lui.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:39) :


2000 ans pour s’aimer – Marie-Aude Murail – Bayard éditions – 2021 (237 pages, 6,50 €)


vendredi 16 avril 2021

Boucles de pierre

 


« On y voit aussi des statues
Qui se tiennent tranquilles tout le jour, dit-on
Mais moi, je sais que, dès la nuit venue,
Elles s'en vont danser sur le gazon. ♫ »


Non, vous ne vous êtes pas trompé d’émission, ni d’époque et sans savoir qui vous êtes, je suis quasi-certain qu’en dépit de la médiocrité de l’interprétation, vous avez reconnu à ces quelques mesures Le jardin extraordinaire, chanson de Charles Trenet. Tout ça pour vous introduire dans un autre jardin, celui que Clémentine Beauvais a proposé aux pinceaux de l’illustrateur Max Ducos. Boucles de pierre, c’est le nom de son nouvel album, conte la traversée quotidienne d’un jardin public par une jeune ado qui rend visite à son oncle malade. En chemin, elle croise toutes sortes de statues qui se tiennent tranquilles, effectivement. Mais au fil des jours qui deviennent des semaines, des mois et bientôt quatre saisons, notre fidèle nièce, qui continue à se rendre chez son tonton, un solide rouquin qui lit Brexit Romance, constate une bien étrange transformation : les cheveux des statues poussent, oui, vous avez bien entendu et pas seulement les cheveux, mais aussi les poils des barbes, les poils des aisselles, les poils des… je m’arrête là, car vous l’avez compris, c’est un livre pour les enfants. Quoiqu’écrit par Clémentine Beauvais, il ne fait donc pas, Dieu merci, l’inventaire exhaustif de nos pilosités.

Max Ducos, lui, est bordelais. Si vous avez visité Bordeaux ou, mieux, si vous y habitez comme lui, vous reconnaîtrez sûrement dans ses splendides illustrations pleine page le décor du Jardin public, qui fut transformé en parc à l’anglaise sous le Second empire. L’œil se promène paisiblement sur cette nature grand format qui s’est invitée en pleine ville pour le plus grand bonheur des enfants, des pigeons et des mères de famille qui fréquentent ses allées. Peut-être même retrouverez-vous avec délices teintées de nostalgie cette époque où l’on se promenait nous aussi sans masques, visage nu, où l’on pouvait flâner sans autorisation de sortie...

Ah, il faut que je vous donne des nouvelles du tonton. Clémentine Beauvais aime les fins heureuses. Normalement. Au final, il va beaucoup mieux. Dès qu’il sera sur pied, ne vous inquiétez pas, tout rentrera dans l’ordre dans ce jardin (un peu) extraordinaire.


Ah, pour terminer, je ne peux pas m’empêcher de vous conseiller un autre album sur le même thème. Si, après avoir lu Boucles de pierre, la vie nocturne des statues dans les jardins intéresse votre enfant, vous pourrez aussi lui offrir Juste une seconde !, un album de Michel Gay publié il y aura bientôt vingt-cinq ans et toujours au catalogue de l’école des loisirs. Je le lisais à ma fille Constance quand nous sommes arrivés à Bordeaux l’année de sa parution (de l’album, ma fille, elle, était apparue deux ans plus tôt). Bref, je ne vais pas vous raconter ma vie. Sachez seulement qu’on y voit aussi des statues qui, la nuit, s’en vont danser sur le gazon, parsemé de nymphes nues et de cupidons guère plus habillés. Et c’est toujours un délicat album pour les enfants.


Et pendant qu'on est dans les jardins extraordinaires, allez donc voir aussi celui d'Yvan Pommaux, présenté ici même : Puisque c'est ça, je pars !



***

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:16) :

Boucles de pierre, album grand format de Clémentine Beauvais, illustré par Max Ducos -  Sarbacane - 2021 (32 pages, 16,50 €). À partir de 5 ans.


vendredi 9 avril 2021

Voyage à Birmingham


Vous avez déjà dû remarquer que je faisais preuve d’un certain chauvinisme dans mes choix de livres. Je vous présente rarement un ouvrage traduit. C’est que la production française est tellement abondante, ses auteurs et autrices tellement talentueuses, qu’il me faudrait plusieurs fois cinq minutes par semaine pour écluser ne serait-ce que les meilleurs ouvrages produits en France. De toute façon, j’ai un côté « achetez français » et en ce temps de crise, nos artistes ont besoin de tout notre soutien hexagonal. Et puis n’est-ce pas Jean-Claude Mourlevat qui vient de recevoir mardi 30 mars le prix Astrid Lindgren, souvent décrit comme le prix Nobel de la littérature jeunesse ? Cocorico, donc.

Ceci dit, je fais aujourd’hui une entorse à mon nationalisme culturel en vous proposant une réédition en poche d’un livre paru en 1997 à l’école des loisirs et écrit par l’auteur africain-américain Christopher Paul Curtis. Voyage à Birmingham, c’est son titre,  conte l’odyssée de la famille Watson entre Flint (Michigan) et Birmingham (Alabama), une traversée des États-Unis du Nord au Sud. La famille Watson, c’est Daniel, le père, Wilona, la mère qui regrette tous les jours d’avoir quitté la chaleur de son Birmingham natal pour le froid polaire de la région de Flint et leurs trois enfants. Byron, l’aîné, est toujours en train de préparer ou de faire une bêtise et ses parents ne savent plus quoi en faire. Kenneth dit Kenny, le cadet studieux est gentiment persécuté par son grand frère, et Joetta, la benjamine adorable n’aime pas quand Byron se fait disputer (ce qui arrive souvent).

Les tribulations quotidiennes de cette famille occupent une bonne première partie du roman jusqu’à la bêtise de trop commise par Byron. Excédés, les parents mettent tout le monde dans la voiture  pour rallier Birmingham dans le but d’y laisser Byron entre les mains de Mémé Sands, sa grand-mère maternelle, dont la réputation de sévérité n’est plus à faire. Ce qu’il y a au bout du voyage, ce sera la découverte du Sud par des enfants qui n’y sont pas nés, et celle des tensions raciales : le mouvement de lutte pour les droits civiques bat son plein en cette année 1963. Jusqu’au drame. La famille Watson ne reviendra pas indemne de son séjour chez Mémé Sands.

C’est Kenny le cadet qui nous raconte toute l’histoire, à hauteur d’un gamin bien réfléchi d’une dizaine d’années, l’âge qu’avait l’auteur dans cette année sombre et décisive pour l’Amérique. Il le fait avec beaucoup d’humour et de détachement, avec un mélange d’intelligence et de candeur, qu’il décrive de l’intérieur les joies et tensions familiales ou plus tard le traumatisme qu’il va rapporter de Birmingham et qu’il devra surmonter. Il y sera aidé par son frère aîné, brutalement mûri lui aussi, persécuteur devenu protecteur. Les voyages forment décidément la jeunesse. 

Tout au long du récit, Curtis reste dans la tête de Kenny. Il n’essaie pas de se livrer à un plaidoyer politique antiségrégationniste. Sa peinture d’une famille noire ordinaire bousculée par les soubresauts de l’Histoire américaine n’en est que plus éloquente.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:08) :



Voyage à Birmingham – Christopher Paul Curtis – l’école des loisirs – 2021 (283 pages, 6,80 €)

vendredi 26 mars 2021

Pierre le voleur



Dans ce petit village cévenol où tout le monde se connaît, Pierre est sans doute le plus connu de tous car il s’est assis une fois pour toutes sur le VIIème commandement : « Tu ne voleras pas ». Si bien que chacun sait pertinemment que si quelque chose disparaît chez lui, c’est chez Pierre qu’il faut l’aller rechercher et qu’il ne fera d’ailleurs aucune difficulté pour restituer le produit de son larcin. D’autant que ce qu’il vole n’a souvent aucun intérêt pour lui. Du comportement de Pierre le voleur, point n’est besoin d’en faire une maladie en le taxant de kleptomanie pour attirer l’indulgence du village, qui lui est de toute façon acquise. Même les quatre gendarmes de la localité, Lopez, Sanchez, Martinez et Fernandez, garants de la loi, ont renoncé à se préoccuper des frasques de Pierre puisque les affaires se résolvent de gré à gré entre le voleur et celle qui n’oserait même pas se dire victime. 

Seul le curé du village, au contraire du pasteur qui est toute indulgence, verrait bien Pierre mis en prison et il s’indigne fréquemment auprès des autorités supérieures du laxisme qui règne à Saint-Alban du Lingas. Mais sa voix porte peu et Pierre peut donc voler successivement le transistor d’Antonin, les chemises de nuit de Mariette, les planches de Roger, les roues de la Mercédès de Boutefigues, etc. sans que le village s’en porte plus mal. C’est juste l’occasion pour l’auteur, Yves Frémion, d’en brosser le portrait par touches successives, vol après vol pourrait-on dire. C’est même comme si ces divers épisodes faisaient respirer les habitants du lieu, à coups de soupirs mi-agacés mi-attendris.

Les choses pourraient toutefois changer avec l’arrivée d’un renfort saisonnier à la gendarmerie, un certain Dubois, dont le nom ne rime pas avec ses quatre collègues. Pour Dubois, la loi, c’est la loi. Et par un malheureux hasard, un nouveau vol se produit, un cambriolage chez des estivants, des bijoux dans un coffret. Pierre a beau nier, lui qui vole mais ne ment jamais, Dubois n’a pas l’intention de le lâcher et le met en cabane. Pierre le voleur est-il oui ou non coupable, cette fois encore ? La deuxième partie du roman est employée à dénouer cette affaire. Les enfants du village vont y concourir.

Le roman d’Yves Frémion a un doux parfum d’été, de campagne et d'anarchie, empreint de la nostalgie des récits de Pagnol ou de Giono. Il semble que rien de grave ne puisse se passer dans ce village solidaire, hors du monde pressé et stressé qui l’entoure. Mais s’agit-il du dernier témoin d’un passé définitivement révolu ou d’un modèle d’avenir à promouvoir ?

Écouter cette chronique (extrait lu à 02:44) :



Pierre le voleur – Yves Frémion – Le Muscadier – 2020 (98 pages, 10,50 €)


vendredi 19 mars 2021

Toutes les options du beau gosse

 


Au sein de la littérature jeunesse, la chronique collégienne reste un genre inépuisable et la classe de quatrième est une cible incontournable. Myriam Gallot, dont on avait présenté ici en juin 2018 Ma gorille et moi, s’est installée cette fois dans la tête d’un garçon, Lucas, 13 ans, effacé sans être timide, qui commence à regarder les filles sans trop savoir quoi en penser ni quoi faire. En apparence, ce n’est pas le cas de Florian, son voisin et meilleur ami, le fanfaron du collège qui veut encore jouer les machos à l’heure de #metoo et passe son temps à évaluer les filles avec le vocabulaire d’un vieux maquignon du monde d’avant. Lucas est fasciné par Florian, dont il voudrait bien avoir l’assurance et Florian en rajoute dans la provocation et les rodomontades en tout genre pour épater Lucas. Pour Lucas, Florian a "toutes les options du beau gosse" – c’est le titre du livre de Myriam Gallot – soit autant de raisons de rouler sa caisse devant les filles. Le pire est que ça a l’air de marcher. Florian est le garçon le plus populaire du collège.

Il va cependant tomber sur un os en commettant une agression sexuelle sur Gaëlle, une fille complexée par ses rondeurs dont il abuse la crédulité. Il va provoquer la révolte de ses amies, Cassandra, Laurène et Charline et passer un mauvais quart d’heure, forcé à s’excuser publiquement auprès de Gaëlle. Lucas, qui trouve aussi que Florian est allé trop loin, s’est rallié bon gré mal gré à cette séance de « correction ». Bien qu’il se sente en faute, Florian le vit comme une trahison de son ami, passé dans le camp des filles, et rompt avec lui.

Myriam Gallot parcourt avec Lucas tous les états du moi adolescent. Elle décrit par exemple le traumatisme vécu par son jeune héros, confronté par Florian à son premier film porno. Lucas, qui fait du judo, se retrouve brusquement dans l’incapacité de combattre les filles, obsédé par des images qui l’envahissent et polluent son regard. Lui qui les avait empoignées jusqu’ici sans arrière-pensées ne peut plus les toucher. Sans pouvoir rien expliquer à ses parents, il leur annonce qu’il veut abandonner son sport favori.

Les parents ont d’ailleurs leur place dans le récit. Lucas, fils unique, envie un peu la famille de Florian. Il est à l’âge où les parents des copains et copines sont toujours formidables comparés aux siens. Surtout quand ceux-ci vous annoncent une nouvelle qui pourrait bien bouleverser votre vie…

Évidemment, rien n’est figé ni définitif dans le monde changeant de l’adolescence où la sensualité prend lentement ses marques, au fil des élans et des rebuffades, des premiers émois du corps viril, des orages affectifs et des frémissements de l’amour entrevu, espéré. Myriam Gallot, par touches successives, recadre les comportements, pointant au passage les clichés et les stéréotypes du monde adulte qui ont la vie dure et qui enferment les adolescents, les empêchant d’être eux-mêmes. Les règles du jeu de l’amour et du hasard ont peut-être définitivement changé, dès le collège...

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:11) :


Toutes les options du beau gosse – Myriam Gallot – Syros – 2021 (260 pages, 15,95 €)


vendredi 12 mars 2021

D'or et d'oreillers

 


Dès avril 2019, je vous avais parlé ici même de Flore Vesco que je venais de découvrir dans L’estrange malaventure de Mirella. Cette remarquable fantaisie moyenâgeuse détournait à son profit le célèbre conte des frères Grimm, Le joueur de flûte de Hamelin. Ce roman allait valoir à notre autrice cette année-là le prix Vendredi et le prix Sorcières l’année suivante, toutes distinctions qui auguraient bien d’une carrière littéraire prometteuse.

Avec D’or et d’oreillers, qui vient de paraître à l’école des loisirs, Flore Vesco confirme cette promesse avec éclat. Si, abandonnant le Moyen-âge, elle s’est rapprochée de l’époque moderne, elle ne l’a fait qu’avec prudence. Elle a situé son nouveau roman au début du XIXe siècle anglais, à une époque où, dans la bonne société, marier ses filles était pour une mère sinon un emploi, du moins un souci à temps complet, comme l’a si bien raconté Jane Austen.

Aussi lorsque Mrs Watkins, qui en est dotée de trois, apprend 1°/ que le richissime Lord Henderson a réapparu dans Blenkinsop Castle – 2°/ qu’il recherche une épouse de toute urgence, son sang fait plusieurs tours. Certes, contre tous les usages et même la simple décence, milord a conçu pour choisir la femme de son cœur une épreuve bien singulière : qu’elle passe seule dans son château une nuit dans un lit extravagant. Les 80 000 livres de rente annuelle du lord permettent heureusement à Mrs Watkins de surmonter des principes et des pudeurs d’un autre âge et la voilà qui livre sans vergogne ses trois filles à Blenkinsop. Margaret, Maria et May sont jetées dans la gueule du loup bien sous tous rapports, notamment celui de la fortune, avec pour seule escorte Sadima, leur femme de chambre.

Je ne vais évidemment pas vous raconter ce qui s’ensuit mais si je vous révèle que Sadima était aux antipodes des blondes beautés diaphanes qu’elle accompagnait, qu’en dépit de la modestie qui seyait à ses fonctions, elle ne pouvait - citation - faire « oublier ses hanches arrondies, sa silhouette bien tournée, son joli teint bruni, ses traits réguliers et plaisants, ses pommettes ambrées, son nez rond, son front large, ses épaules galbées, ses cheveux bouclés, ses mollets bien pris, etc. », vous allez sans doute deviner un peu la suite, vous qui avez lu Cendrillon. Oui, mais…

…si Flore Vesco se plait à nouveau à revisiter quelques contes traditionnels dont on s’amusera à reconnaître les échos et les leçons, elle nous entraîne progressivement dans un univers de sortilèges bien à elle. Débarrassée des sœurs Watkins, ce n’est pas une mais deux puis trois épreuves que Sadima doit affronter. Quels secrets terribles abrite donc le château de Blenkinsop, où ne vivent que Lord Henderson et Philip son fidèle majordome, tous les domestiques ayant fui depuis longtemps ? Si ces deux-là taisent obstinément une vieille malédiction, est-ce que les pierres crieront à leur place ? Sadima saura-t-elle libérer son bel au bois dormant des puissances sourdes qui l'ont figé dans Blenkinsop déserté, l’empêchent de s’en éloigner et pourraient bien se déchaîner ?

Le récit de notre autrice est aussi bien tourné que son héroïne. Il se transforme peu à peu en une quête sensuelle digne des cours d’amour courtois, où régnaient un langage de métaphores limpides et d’ellipses brûlantes. De ce langage, Flore Vesco reprend et modernise les pudeurs audacieuses à l'usage de la jeunesse. Sadima va comprendre qu’elle ne peut se faire aimer d’Adrian que si elle retrouve dans le château ce qui manque à son milord pour être un homme complet : une partie bien précise de son anatomie ravie à son enfance par celle qui l’aimait plus que tout. Aimer, c’est peut-être cela : chercher on ne sait quoi pour le rendre à quelqu’un qui ignorait l'avoir perdu. C'est ici suffisant, en tout cas, pour offrir la plus belle preuve d'amour et produire le plus beau des contes.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 04:14) :




D’or et d’oreillers – Flore Vesco – l’école des loisirs – 2021 (234 pages, 15 €)

vendredi 5 mars 2021

Le journal de Raymond le démon

 


Si l’anglais C.S. Lewis est connu pour Le monde de Narnia, ce royaume merveilleux qui attend sa délivrance pendant quelques tomes, il est aussi l’auteur à succès d’un malicieux ouvrage épistolaire beaucoup plus court, The Screwtapes Letters, traduit en français sous le titre Tactique du Diable, dans lequel un vieux tentateur expérimenté, Screwtape, essaie de transmettre son expérience à un démon néophyte, nommé Wormwood, chargé de saboter la foi d’un jeune chrétien.

Avec Le journal de Raymond le démon, Luc Blanvillain s’est lancé dans une entreprise littéraire un peu similaire, mais à l’usage de la jeunesse, imaginant un démon pour enfants qui voudrait bien monter en grade. Un peu comme l’ange, dans le film de Capra, La vie est belle, mais de l’autre côté. Car il voudrait pouvoir s’occuper un jour des adultes, c’est plus sérieux. D’accord, lui dit son chef, vous aurez une promotion mais à une condition : faire quitter le droit chemin à une collégienne, Anne-Fleur Berzingue, qui, de toute sa jeune vie d’humaine n’a jamais commis la moindre méchanceté.

Les premières tentatives du démon échouant lamentablement, son chef décide de passer à la vitesse supérieure : l’incarnation. Ainsi naît Raymond le démon, qui va débarquer au collège d’Anne-Fleur sous les apparences d’un orphelin placé dans une famille d’accueil où végète Brian, le fils de la maison, accro aux jeux vidéo et phobique scolaire. C’est donc le journal de bord de Raymond, le collégien tentateur, que le lecteur, parfois interpellé directement par son narrateur, tient entre les mains.

Raymond multiplie les tentatives pour faire « tomber » Anne-Fleur, se servant notamment d’une de ses rivales, la belle et insupportable Bérénice, qui a un secret honteux bien caché. Luc Blanvillain brosse un portrait savoureux de la vie adolescente contemporaine, de ses élans généreux comme de ses ornières pathétiques. Sans rien révéler des différentes péripéties que vont provoquer les tactiques successives de Raymond, on peut dire qu’elles vont toutes échouer et même pire – pour la promotion de Raymond en tout cas : car elles vont aboutir le plus souvent à l’inverse du but recherché. Brian pourrait bien finir par se rescolariser et Anne-Fleur « tomber » effectivement, mais tomber… amoureuse. Au point de faire éprouver au démon à peau d’ado un chatouillement inconnu de lui, assez proche d’un sentiment humain : la jalousie.

Mine de rien, chemin faisant, Luc Blanvillain explore assez systématiquement la question fort sérieuse qui est posée en sous-titre de son livre : « où est le Mal ? ». Il le fait certes de façon hautement comique et entièrement sécularisée, au contraire de Lewis chez qui la dimension religieuse est omniprésente. Que ce sous-titre ait été numéroté annonce une suite que l’on se réjouit d’avance de découvrir. Car vous imaginez bien que Raymond le démon, d’échec en échec, est loin d’avoir fait le tour de la question et de ses réponses. Et nous aussi. On attend maintenant de savoir "où est le Bien"...

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:02) :



Le journal de Raymond le démon – Luc Blanvillain – illustré par Sarah Vignon - 2021 – l’école des loisirs (239 pages, 12 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...