vendredi 17 novembre 2023

Quand j'étais soldate

édition 2002
édition 2015


Paru en 2002, ce livre était resté longtemps dans ma bibliothèque sans que je l’ouvre. Il arrive ainsi qu’un livre attende son heure sur une étagère et cette attente est parfois fort longue. La durée qui sépare son arrivée de sa lecture a toutes sortes de raisons qui appartiennent à notre histoire de lecteur et à celle du livre. Pourquoi l’avions-nous abandonné sur un rayonnage ? Est-ce lui qui nous appelle quand son heure est venue ? Et si oui, quel cri pousse-t-il pour que nous l’interprétions comme une soudaine injonction : « Lis-moi ! »

En l’occurrence, la réponse est assez simple. La réactivation brutale par le Hamas, le 7 octobre dernier, du conflit israélo-palestinien, réveil d’un volcan jamais éteint depuis 1948, m’a jeté comme beaucoup devant les chaînes d’information, sur les réseaux sociaux, devant cette guerre virtuelle des images, parallèle à celle bien réelle et cruelle que se livrent les combattants des deux camps. Au bout d’un mois, j’ai éprouvé le besoin de me brancher autrement sur cette actualité terrible : en lisant.

Je me suis alors rappelé les récits que Valérie Zenatti avait écrits pour l’école des loisirs, consacrés à sa vie en Israël : Quand j’étais soldate et Une bouteille dans la mer de Gaza, paru en 2005, l’un autobiographique et l’autre imaginé. 

En 1988, Valérie Zenatti vit en Israël depuis cinq ans. Née à Nice en 1970, elle a 18 ans et à 18 ans là-bas, les filles comme les garçons intègrent Tsahal, « l’armée du peuple », « la deuxième armée du monde » dit-on, pour faire leur service militaire pendant deux années, deux longues années. Quand j’étais soldate est le récit de cette intégration et des moments forts vécus par cette jeune fille, dont le service militaire va faire une femme et une pleine citoyenne de son pays d’adoption. 

Quand l’autrice est appelée sous les drapeaux, le premier soulèvement - en arabe « intifada » - des Palestiniens dans les territoires occupés vient de commencer, à Gaza puis en Cisjordanie. C’est la « guerre des pierres », frondes contre fusils, pierres contre balles qui, à l’époque, sont encore, parfois, en caoutchouc.

Valérie a deux amies, Yulia et Rahel, nées en URSS et quand le livre commence c’est cette amitié qui la porte et les emporte ensemble vers le bac. Dernier baroud scolaire avant que la conscription ne les sépare. Mais très vite le récit se centre sur le déroulement du service militaire et Valérie Zenatti nous en donne une vision intérieure très prenante, nous livrant toutes les étapes à franchir et tous les états d’âme, les rêves et les doutes qui travaillent la jeune fille qu’elle était, à travers des extraits du journal qu’elle a tenu à l’époque et qu’elle intègre dans son récit rédigé une douzaine d’années plus tard. Devenir un matricule. Porter un uniforme. Se réveiller à quatre heures et demie. Apprendre le maniement des armes. Tirer à balles réelles. Devoir se promener en ville, un pistolet-mitrailleur Uzi en bandoulière. Continuer à espérer la paix. Et au milieu de tout ça, tenter de retenir Jean-David qui, Valérie ne s’y résigne pas, s’éloigne d’elle.

L’autrice nous plonge au cœur de la vie quotidienne d’une jeune soldate à la fin du XXe siècle, nous révélant peu à peu ce que les Israéliens doivent à leur passage par l’armée. À l’heure où certains pays européens rétablissent un service militaire national – la Suède récemment – il peut interroger le choix qu’a fait la France en 1997 de le supprimer. Mais ce livre n’explique évidemment pas pourquoi ni comment Tsahal vient de faillir à son devoir de défendre le pays, ni pourquoi la paix semble s’être encore éloignée, 30 ans après les accords d’Oslo.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:35) :


Quand j’étais soldate – Valérie Zenatti – l’école des loisirs – 2002 (336 pages, 8,50 €) 


vendredi 10 novembre 2023

La saison des disparus



 Aimez-vous les romans de Jane Austen ? Appréciez-vous les romans policiers ? Si vous répondez oui à ces deux questions, vous devriez A-DO-RER La saison des disparus, un livre de Matthieu Sylvander qui conjugue admirablement ces deux atmosphères a priori si différentes.

Côté Austen, nous avons évidemment deux jeunes filles de la bonne – quoique provinciale – société anglaise, qui s’apprêtent avec fébrilité à entamer leur première Social Season à Londres. Cette saison particulière, qui s’ajoute aux quatre que nous connaissons bien est celle pendant laquelle l’Angleterre rassemble à Londres tout ce qu’elle compte de ladies et de gentlemen afin d’y renouer les liens tissés au cours des précédentes Seasons. C’est une succession de présentations à la cour royale, de réceptions, de bals et de sorties, destinées à faire se rencontrer des célibataires méritants et des jeunes filles à marier, sous l’œil exercé d’une parentèle vigilante.

Les sœurs Morwood, Eleanor et Eliza, deux brunes piquantes, qui vivent dans leur manoir d’Applefall Mansion, sont évidemment parées de toutes les grâces mais affichent aussi quelques petites différences. Si Eleanor, à peine 18 ans, a appris le français, le piano et lu tout Jane Austen, sa mère ayant décidé qu’elle devait lui ressembler en tout point, Eliza, d’un an et demi sa cadette, a été initiée par son père au calcul infinitésimal et fait preuve d’un débordement d’énergie que les mathématiques ne parviennent pas toujours à canaliser.

Tout est prêt pour que les sœurs Morwood débarquent à Londres accompagnées par leur mère, lorsqu’une série d’incidents vont les remettre entre les mains de Daisy Backburn, leur tante, une célibataire apparemment endurcie. Mais l’histoire va démontrer le contraire, pour la plus grande liberté de ses deux nièces qui vont être lâchées dans Londres.

Une fois à Londres, la Season semble répondre à tous les vœux des deux jeunes filles, et l’accueil des époux Petticoat va leur fournir une base confortable pour leurs raids sur le grand monde. Rapidement, des jeunes gens plus ou moins fortunés vont s’intéresser aux deux sœurs et tout serait allé de mieux en mieux si la curiosité d’Eliza ne s’était pas emparée d’un inquiétant fait divers : la disparition d’enfants dans plusieurs villes d’Europe. Y aurait-il sur le continent un ogre et si oui, pourquoi l’Angleterre serait-elle épargnée par lui ?

Lors d’une soirée donnée par la duchesse de Kenthumberland, qui est traditionnellement le clou de la Season, Éliza et Éléanor son confrontées à un mystérieux Valaque de Valachie,  le comte Munte, qui offre à l’assemblée un spectaculaire numéro de dressage d’abeilles. De mystérieux, ce comte doué de pouvoirs occultes va devenir inquiétant. Jusqu’au moment où il enlève Éléanor pour forcer sa sœur Éliza à le suivre dans une entreprise utopique et terrifiante issue de son cerveau délirant.

C’est alors que la saison se clôt brutalement pour les deux sœurs, l’une partant à la poursuite de l’autre, jusqu’en France et bientôt en Valachie, accompagné de trois fidèles, Victor le journaliste français du Daily Morning qui en pince pour Éliza, Mylord le costaud riche qui aime  Éléanor et dont la disparition lui est insupportable et Ben, son ami d’enfance et de collège qui se ferait tuer pour lui.

Matthieu Sylvander a retrouvé la douce ironie, souvent piquante, parfois toute en sous-entendus, qui caractérise l’univers de Jane Austen. Au point qu’on croirait parfois lire une traduction d’un roman anglais. En lui ajoutant une intrigue policière, l’auteur pimente singulièrement la deuxième partie de son livre d’une course poursuite haletante à travers la France et l’Europe centrale.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:50) :


La saison des disparus – Matthieu Sylvander – l’école des loisirs – 2023 (460 pages, 17,50 €)



vendredi 3 novembre 2023

La maison sous la maison



À RCF, vous le savez, « la joie se partage » ! J’aime beaucoup la devise de notre radio et je crois qu’elle correspond assez bien à l’idée que je me fais de la littérature jeunesse : une joie partagée. Certes, la lecture pourrait être assimilée à un plaisir solitaire. Valéry Larbaud parlait même à son propos de « vice impuni ». C’est qu’elle donne accès à la part la plus profonde de mon moi, à ce for intérieur où les mots de l’écrivain se mêlent à mes expériences, renouvelant la palette de mes émotions, de mes sentiments, enrichissant mes connaissances, nourrissant même mon inconscient. La lecture nous prouve à chaque instant que la vie ne suffit pas et que d’autres mondes sont possibles. C’est pourquoi, après m’avoir soustrait quelques heures à mon environnement, elle me renvoie vers lui avec une perception renouvelée sur celles et ceux qui m’entourent, faite de désirs neufs mais aussi d’insatisfactions à surmonter. Et c’est là que peut se jouer le partage que vante notre station bien-aimée.

Oui, la littérature jeunesse a beaucoup de joies à partager et par les temps qui courent, ce n’est pas le moindre de ses bienfaits. Prenez le dernier roman d’Émilie Chazerand, intitulé La maison sous la maison. Son héroïne, prénommée Albertine, est une jeune diabétique qui va se voir attribuer dans sa douzième année  les clés d’un royaume magique qu’il lui sera donné d’entrevoir, de découvrir et qui deviendra le trésor imprenable de son cœur.

Mais revenons au commencement de l’histoire : Vera Janvier, qui élève seule ses trois enfants, Pierrot, 14 ans, Albertine, 12 ans et Barnabé, dit aussi Barnabébé, 2 ans est logée très à l’étroit. Le jour où son employeur lui signale qu’une « vieille dame donne sa maisons à la famille qui saura l’aimer, l’écouter et en prendre soin », elle est tentée mais elle hésite à prendre au sérieux une annonce aussi bizarrement rédigée, où, de surcroît, le mot maison est écrit au pluriel. Un échange au téléphone avec Fiammetta, la vieille dame en question, la convainc cependant de visiter la maisons avec ses enfants. Au cours de la visite, Fiammetta révèle discrètement à Albertine qu’elle a le même don qu’elle : non seulement elle parle aux plantes, mais celles-ci lui répondent. Comment Fiammetta était-elle au courant de ce don d’Albertine ?! Quoiqu’il en soit, Vera accepte l’offre de Fiammetta, et la petite famille s’installe dans la maisons.

L’histoire commence réellement quand Albertine découvre qu’un congélateur resté dans la cave donne accès, par une trappe, à un escalier qui s’enfonce sous la maison vers une autre maison… qui est habitée. Une jeune fille de son âge, prénommée Merle, apparaît dans l’escalier avant qu’elle n’ait eu le temps de dire ouf. Lorsqu’Albertine tente de la rejoindre la nuit suivante, sans rien dire à personne, elle tombe dans un piège gluant qui va l’entraîner à la découverte d’un Sous-monde ignoré du monde d’en-haut ! 

Émilie Chazerand nous introduit progressivement dans ce Sous-monde. Son héroïne s’est vue transmettre à son insu par Fiammetta la responsabilité que celle-ci exerçait jusqu’alors : être le « Grand Intermédiaire » entre les deux mondes. Et garder tout cela secret même aux yeux de sa famille. Mais en faisant ses premiers pas dans le Sous-monde sans avoir assimilé toutes ses règles, Albertine va en transgresser plusieurs et les ennuis – Oh là là ! - vont commencer pour elle, pour sa famille et pour les habitants du Sous-monde.

Émilie Chazerand nous conte une fable écologique. Les habitants du Sous-monde ont créé une harmonie nouvelle avec la nature et ceux qu’ils appellent les « amimaux ». Marion Arbona, l’illustratrice, s’en est donné à cœur joie pour traduire graphiquement les inventions de l’autrice. Mais en dépit des apparences, tout n’est pas rose dans le Sous-monde qui a lui aussi sa part obscure. Les trois enfants Janvier vont le découvrir à leurs dépens...

Pour écouter cette chronique ( extrait lu  04:04) :


La maison sous la maisonÉmilie Chazerand – Sarbacane – 2023 (383 pages, 16,90 €)

PS : D'Émilie Chazerand, on peut lire aussi le désopilant opus La fourmi rouge chroniqué dans ce blog.


vendredi 27 octobre 2023

Manu et Nono chez Ursule


Catharina Valckx est une autrice-illustratrice de livres pour enfants. Née aux Pays-Bas, elle a passé une partie de son enfance en France et elle a écrit et illustré de nombreux livres, notamment pour les plus jeunes lecteurs. 

Une de ses séries les plus récentes, éditée à l’école des loisirs dans la collection Moucheron, met en scène deux copains, Manu et Nono, une oie blanche et une petite boule de plumes noires d’espèce indéterminée, qui vivent ensemble dans une maison au bord d’un lac. Six histoires ont déjà été publiées et cette semaine j’ai décidé de vous présenter Manu et Nono chez Ursule.

Il faut vous préciser d’emblée que Manu et Nono sont assez gourmands. Aussi, lorsqu’Ursule, qui est très chouette, les invite à venir prendre le thé chez elle, ils n’hésitent pas une seconde : elle aura sûrement fait un excellent gâteau, comme d’habitude.

Ils sont déjà en route quand ils s’aperçoivent qu’ils n’ont pas pensé à apporter un cadeau à Ursule. Ça ne se fait pas d’arriver les mains vides quand on est invité ! Heureusement, ils arrivent à hauteur d’un parterre de fleurs bleues splendides et Manu va les cueillir. Malheureusement les fleurs vont disparaître pour une raison que vous découvrirez dans l’histoire. Manu et Nono les remplacent avantageusement par un fer à cheval que leur a offert Charlot. Mais va-t-il vraiment, comme il en a la réputation, porter bonheur à Ursule ?

Vous le saurez en lisant Manu et Nono chez Ursule, une bonne lecture apaisante du soir, loin du bruit et de la fureur du monde. Les illustrations de l’autrice sont directes et touchantes comme l’est son petit tandem de volatiles qui parlent. Elle convient donc tout à fait à des enfants qui commencent à lire tout seuls  - la collection Moucheron est d’ailleurs sous-titrée « Je peux lire ! » -   ou des plus petits qui vous écouteront raconter cette histoire à voix haute, assis sur vos genoux, ou dans leur lit, les yeux déjà mi-clos…

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:12) :

Manu et Nono chez UrsuleCatharina Valckx – collection Moucheron de l’école des loisirs – 2021 (43 pages, 6,00 €)


vendredi 20 octobre 2023

Histoire de la fille qui ne voulait tuer personne

 


Grand Prix de l'Imaginaire 2024

Fermez les yeux et imaginez. Nous sommes en 2069. Rouen est la capitale française de la Fédération européenne depuis que Paris a dû être abandonnée. Au début de ce que tout le monde nomme désormais la Décennie terrible, la fièvre de Marburg a décimé le monde, tuant 15 % de la population et provoquant une refondation politique de l’Europe ravagée par le virus. Ce monde nouveau n’est pas parfait. Il est même profondément inégalitaire car la Fédération a laissé tout une partie de la population à l’extérieur, dans une zone misérable baptisée le Dehors, où vivent aussi beaucoup d’opposants à la fédération, qu’on nomme les « zops ».

L’héroïne de l’histoire, Ada Veen, a 17 ans. C’est elle « la fille qui ne voulait tuer personne », dont Jérôme Leroy conte l’histoire. De cet auteur, je vous avais présenté ici une trilogie, Lou après tout, parue en 2019-2020, une dystopie dont on retrouve ici certains éléments d’ambiance et de décor. 

Ada Veen est une « fille de », en l’occurrence de Clara Klein-Veen, vice-gouverneur de l’État français. On apprend rapidement qu’un référendum d’initiative populaire a provoqué le rétablissement de la peine de mort, largement contre l’avis de son actuelle présidente, Agnès Cœur, compagne de la Refondatrice, Vigdis Mendoza. Ce rétablissement a toutefois été assorti d’une condition terrible : que ce soit non pas un bourreau professionnel qui l’applique, mais un citoyen tiré au sort dans le pays. Loterie monstrueuse et écrasante responsabilité que celle d’appuyer sur un bouton et d’assister en direct à la mort du condamné, retransmise par la télévision.

L’histoire commence réellement quand Ada Veen est tirée au sort à son tour et se rebelle, refusant d’appliquer la sentence de mort. Elle, la Pionnière jusqu’ici modèle qui faisait la morale à tout le monde, elle qui, à l’âge de cinq ans, a dénoncé aux autorités son propre père qu’elle avait surpris en train de fumer, comportement absolument prohibé, n'a d'autre choix que de s’enfuir pour échapper à son devoir de citoyenne. Dans sa fuite, sa toute-puissante mère ne va pas être la dernière à lui mettre des bâtons dans les roues, car ses ambitions politiques pourraient être contrariées si le comportement hors-la-loi de sa fille éclatait au grand jour.

Ada doit d’abord s’enfuir dans le Dehors et elle va pouvoir le faire avec la complicité de Jason, un garçon dont elle est tombée amoureuse en dépit de l’infirmité dont il est affligé de naissance : il n’a qu’un œil dans un visage difforme. Mais il lit du Nerval, écrit de la poésie et fréquente un groupe qui s’est baptisé du nom du poète, le Gang Nerval.

Le récit à deux voix de Jérôme Leroy est celui de cette fuite, dramatique, vers la République libertaire du Portugal, dernier îlot de liberté et siège de la Douceur, une utopie déjà évoquée dans Lou après tout. Au passage, Ada retrouvera Boris, son grand-père, sorte de médecin sans frontières qui s’est mis au service des gens du Dehors. Elle aura aussi par lui des nouvelles de son père, dont elle ne savait qu’elle avait été le sort, après qu’elle l’avait dénoncé 12 ans auparavant. Les deux adolescents parviendront-ils au terme de leur périple ? C’est tout l’enjeu du roman, conduit par Jérôme Leroy avec le sens du suspense dramatique qu’on lui connaît.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:25) :


Histoire de la fille qui ne voulait tuer personne - Jérôme Leroy - 2023 - Syros (363 pages - 17,95 €)

vendredi 13 octobre 2023

C'est beau de mentir

 


Dans la courte présentation que son éditeur fait d’elle, nous apprenons que notre autrice du jour, Catherine Grive, a écrit à l’âge de huit ans à la reine d’Angleterre pour lui souhaiter son anniversaire mais qu’elle n’a malheureusement jamais reçu de réponse. C’est ce silence qui serait à l’origine de sa vocation d’écrivaine, celle qui écrit en vain, en quelque sorte.

Son héroïne du jour, Lucile, est une sorte de menteuse pathologique qui y trouve provisoirement son compte. D’où le titre de son livre, à rebours des admonestations qui ont brimé notre enfance : C’est beau de mentir. C’est beau le mensonge puisque grâce à lui, Lucile s’apprête à squatter l’appartement des Walton, de riches voisins, pour y fêter ses 15 ans avec une vingtaine de potes et ainsi continuer à leur en mettre plein la vue. D’ailleurs elle a bien choisi le thème de sa soirée d’anniversaire : « Tout ce qui brille ». Grâce aussi à Nathalie, une voisine qui a toutes les clés de l’immeuble depuis que la gardienne, soi-disant trop chère pour tous ces gros richards de l’avenue Foch, a été renvoyée.

Nous sommes dans les beaux quartiers, mais depuis que son père les a quittées, Lucile et sa mère ont emménagé certes à Paris XVIe mais dans deux chambres de bonne réunies sous les toits, avec des toilettes sur le palier. Tout ce qui est arrivé à Lucile, à son père et à sa mère, nous allons en fait l’apprendre… dans l’ascenseur. Car au moment où Lucile veut remonter de la cave où elle est allée chercher des bouteilles de vin, l’ascenseur tombe en panne. S’engage alors un étrange dialogue, comique bien qu’il ne fasse pas toujours rire Lucile, entre un curieux dépanneur et la prisonnière. Et une course contre la montre car si par malheur ce fichu ascenseur ne se remet pas en route, les mensonges de Lucile vont s’effondrer comme un château de cartes. En attendant, Lucile nous fait revisiter sa vie passée et présente. 

Parmi la vingtaine de camarades de sa classe qu’elle a invités, il y a surtout Octave. Il ne s’est pas encore passé grand-chose entre eux mais Lucile pense bien frapper un grand coup et enfoncer les défenses du garçon au cours de la soirée.

Encore faudrait-il qu’il y eût une soirée… L’heure tourne et peu à peu nous nous énervons avec Lucile, nous nous angoissons avec Lucille, nous nous asphyxions avec elle. Bref, vous avez compris le principe. Catherine Grive nous montre quels effets cette retraite forcée dans un ascenseur en panne va produire sur son héroïne. Lucile pourra-t-elle enfin se sortir  de ses mensonges ? Et franchement, y a-t-elle intérêt… ?

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:28) :



C’est beau de mentirCatherine Grive – éditions Sarbacane (185 pages, 15 €)

vendredi 6 octobre 2023

Fantomatique Road Trip


Un premier roman est toujours un petit événement. Pour l’auteur ou l’autrice, évidemment, qui vient de franchir victorieusement les portes d’un éditeur, souvent après plusieurs tentatives infructueuses. Mais pour les lecteurs et lectrices aussi, curieux de découvrir une nouvelle plume et ce qu’elle ajoute dans le paysage éditorial et deviner ce qu’elle promet.

Cette semaine, Litté’Jeune accueille Mathilde Payen pour un premier roman jeunesse intitulé Fantomatique Road Trip. Son titre franglais dévoile une partie de son intrigue, car il y est bien question d’une aventure itinérante qui va croiser un jeune fantôme et passer par l’Angleterre.

Pour Ninon et June, c’est peut-être le dernier été d’insouciance qui s’offre à elles. A la rentrée prochaine, elles seront en Terminale. Et Ninon qui vient de découvrir un vieil atlas routier annoté n’a soudainement plus qu’une idée : partir par des petites routes jusqu’au bord de la mer, se baigner et revenir, le tout à l’insu des parents auxquels chacune aura fait croire qu’elle passe des vacances avec sa copine.

Moyen de locomotion : un vieux Solex et une remorque, à retaper dare-dare. Avec l’aide de Lewis, trop casanier pour se lancer dans l’aventure avec ses amies, Ninon et June vont réussir à faire redémarrer le Solex et à réparer la carriole. La grande évasion peut commencer. Leur première nuit en forêt, à la belle étoile, ne va pas être de tout repos. En route, le Solex va faire des siennes aussi. 

Mais ce qui les attend un peu plus loin, dans une maison abandonnée qu’elles vont explorer avec deux garçons du coin, va donner un tour nouveau à leur escapade. June met la main sur une correspondance vieille de 40 ans adressée un certain Louis, le fils de la maison, décédé dans un accident de voiture. Quand des bruits inexpliqués se font entendre dans la maison, les quatre ados sortent en panique. Plus de peur que de mal.

Mais le lendemain, quand June et Ninon reprennent la route, elles se retrouvent escortées par un garçon qui n’est autre que Louis, le destinataire de la correspondance, le garçon mort il y a si longtemps, en un mot : un fantôme. Comme tout bon ectoplasme, il n’est visible que des deux filles, auxquels il va confier que pour s’effacer définitivement de la Terre, il doit absolument retrouver Diane, la rédactrice des lettres. Et qu’alors seulement, il pourra disparaître de la vue des humains et reposer en paix.

Grâce à Internet, les filles vont retrouver la trace de Diane… en Angleterre, à Oxford exactement. Vont-elles être assez débrouillardes pour franchir le Channel, est-ce que les parents découvrant la supercherie et sans nouvelles de leurs filles ne vont pas lancer à leurs trousses toutes les polices de France et de Grande-Bretagne ?

Mathilde Payen nous entraîne à la suite du trio improbable des deux filles et du fantôme et nous les suivons volontiers au travers des multiples embuches qui jalonnent leur voyage. Ce roman, c’est un peu le journal de bord de June, qui nous conte tout par le menu, jour après jour et heure après heure.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:07) :



Fantomatique road tripMathilde Payen – Syros (325 pages, 17,95 €)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...