vendredi 15 décembre 2023

Cambouis



J’avais croisé à plusieurs reprises les albums de Geoffroy de Pennart et même leur auteur au gré de salons de littérature jeunesse. Mais je ne m’étais jamais attardé sur son œuvre graphique. Et l’autre jour, alors que j’avais accompagné mon épouse et ma fille au Salon du Livre Jeunesse en Val de Drôme, je suis tombé en arrêt devant Cambouis, un album de 2017. Cet album satisfaisait a priori une de mes pulsions enfantines premières : l’amour des voitures, des petites d’abord, avec lesquelles j’ai longuement fait « vroum, vroum » et des grandes, surtout des belles et des chères, des voitures de course aussi, que je ne pourrai jamais me payer mais qui m’ont toujours fait rêver. Mon ami Dominique, regretté, dont j’aime à convoquer le souvenir à cet instant, m’avait un jour fait remarquer que je me retournais sur les voitures comme d’autres hommes sur les belles filles. Mais je ne suis pas là pour vous raconter ma life...

Cambouis donc, est un jeune garagiste qui a hérité son surnom de deux méchants demi-frères, deux affreux jojos dont les parents, guère plus recommandables, ont recueilli au berceau le petit Tom – car en vrai, il se prénomme Tom même si tout le monde l’a oublié – Tom, qui venait de passer du statut de bébé adoré à celui moins enviable d’orphelin abandonné. Ses parents adoptifs, Ross et Gladys ont aussi récupéré le garage Beltruf qui est passé à leur nom et dans lequel ils vont faire travailler très tôt le petit Tom. Par chance, celui-ci se prend de passion pour la mécanique et il s’avère très doué. Cette passion l’empêche de voir qu’il se fait exploiter par la famille Nonosse – c’est le nom de ces indignes qui l’ont réduit quasiment à l’état d’esclave domestique.

Heureusement, Tom alias Cambouis, a une autre passion que la mécanique : le chant. Il chante tout le jour dans son atelier. Alors quand la célèbre Lady Wawa, de passage dans sa ville, annonce qu’elle recrute des choristes, Cambouis - euh je voulais dire Tom - décide de se présenter. Evidemment, la famille Nonosse, les deux frères Nasty et Stiky en tête, vont n’avoir de cesse que de faire capoter l’audition de Tom, occasion pour notre auteur-illustrateur de multiplier les péripéties et de prolonger le suspense. Dois-je vous rassurer sur le dénouement ? C’est inutile. 

Geoffroy de Pennart, amateur de contes, a peu ou prou calqué son récit sur celui de Cendrillon, transformant les filles en garçons et la fameuse pantoufle de verre en tatane de mec. Il y a même une marraine bonne fée, Madame Poildur, qui va s’intéresser au sort de Tom. Vous retrouverez sans peine la structure du conte ancien repris par Charles Perrault et les frères Grimm et revisité par le célèbre long-métrage d’animation de Disney sorti en 1950. Cambouis serait  donc un Cendrillon pour garçons…

Ah, je ne vous ai pas dit : tous les personnages de Geoffroy de Pennart sont des animaux en costard ou en robe, et marchent debout sur leurs pattes arrière. L’album est vif et coloré et les pages de garde permettent, au début et à la fin, de détailler la distribution des rôles, comme dans le générique d’une superproduction. Les méchants ont des têtes de méchants et les gentils des têtes de gentils : on ne peut pas les confondre, c’est essentiel quand on lit un album à voix haute à des petits enfants.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:05) :


Cambouis Geoffroy de Pennart – album de 5 à 7 ans - Kaléidoscope (37 pages, 13 €)


 

vendredi 8 décembre 2023

Les Magni-freaks

 


Un « freak », en anglais, ça peut être aussi bien un monstre humain qu’un jeune qui refuse les valeurs de la société bourgeoise. C’est du moins la définition qu’en donne Gaspard Flamant à la première page de son roman intitulé Les Magni-freaks, jeu de mots sur freak et magnifique qu’on doit à un de ses jeunes héros. 

Ils sont trois, une fille Cheyenne et deux garçons Liam et Squadro. Quoique pour Squadro, on n’est pas sûr que ce soit un garçon complet de partout. Disons qu’il sent le poisson en permanence et qu’il a des branchies à la place des côtes. Bref qu’il est plutôt dans la catégorie monstre marin humanoïde. Le récit expose d’ailleurs rapidement de quel accouplement tragique il est issu. Ses deux amis ont l’air un peu plus normaux, mais il ne faut pas s’y fier. Cheyenne, qui tient du passe-muraille de Marcel Aymé, traverse les murs avec un facilité déconcertante. Quant à Liam, c’est bien simple : il vole comme un oiseau. Comme Superman, Batman, Spiderman, etc. tous ces superhéros nés outre-Atlantique.

On comprend dès le premier chapitre que nos trois compères viennent de dévaliser un fourgon blindé à Lyon, sur les bords du Rhône et sous la pluie. Ne sont-ils que de petits truands dotés de pouvoirs anormaux ? Eh bien il faut lire la suite du roman pour comprendre. D’abord comment chacun a hérité ses dons.  Et ensuite à quel adversaire ils vont avoir à faire, dans la bonne ville de Montpellier, dont leur cité est la plaque tournante de tout un tas de trafics.

Au centre de cette plaque tournante et contrôlant tous ces trafics, il y a un boss, un parrain : Le Noble, qui tient tout d’une main de fer, je devrais dire plutôt de feu, mais vous le saurez bien assez tôt.

Pourquoi et comment notre trio d’Avengers à la française va s’attaquer à lui et au final, ont-ils une petite probabilité de le faire tomber ? Le Noble gouverne l’économie parallèle de ce quartier de Montpellier, à la tête d’une véritable armée de paumés et de petits malins à sa botte. La probabilité est donc faible. Pourtant, pourtant… je ne vous en dis pas plus.

Reprenant quelques codes des superhéros greffés sur la vie quotidienne d’une banlieue de province, Gaspard Flamant a écrit un roman policier et fantastique survitaminé. Les attributs hors normes de ses trois jeunes héros pimentent évidemment les scènes d’espionnage et d’affrontement, de discussions stratégique ou amicale. D’autant que leurs pouvoirs spéciaux sont encore un peu en rodage, ce qui nous vaut quelques gags qui évoquent l’univers du jeu vidéo. J’ajoute que ce livre de fiction ado a fait partie de la sélection des « Pépites » lors du salon de la presse et de la littérature jeunesse qui a fermé ses portes lundi dernier à Montreuil.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:31) :


Les Magni-freaks – Gaspard Flamant – Sarbacane – 2023 (308 pages, 17 €)


vendredi 1 décembre 2023

Marie-Aude Murail

 



Chers auditeurs et auditrices de RCF, exceptionnellement, je ne vous propose pas ce vendredi ma chronique habituelle.  Comme vous le savez peut-être, le monde de la littérature jeunesse se donne chaque année rendez-vous au salon de la littérature et de la presse jeunesse, le "SLPJ", qui tient cette année sa 39ème édition, du 29 novembre au 4 décembre à Montreuil en Seine-Saint-Denis. Pour cette occasion, j’ai préféré donner la parole à Marie-Aude Murail, l’une de ses plus éminentes représentantes, autrice prolifique, dont les œuvres comme Oh, boy ! Simple Miss Charity ou les séries comme Les mésaventures d’Emilien, les enquêtes de Nils Hazard et plus récemment Sauveur & fils, ce psychologue orléanais, ont assuré le succès en France comme à l’étranger, où elle est traduite en 27 langues à ce jour. Outre de nombreuses récompenses glanées au fil de sa carrière, c’est l’ensemble de son œuvre qui lui a valu de recevoir en 2022 le prix Hans-Christian Andersen, qui est la plus haute récompense internationale décernée à un écrivain pour la jeunesse, par un jury dont 83 pays sont parties prenantes.
Mardi, Marie-Aude Murail était rédactrice en chef du journal Libération pour le numéro spécial que celui-ci concocte chaque année à l’occasion de l’ouverture du salon ce mercredi… Bonjour Marie-Aude !

Bonjour Pierre-Michel, bonjour aux auditeurs et aux auditrices de RCF

Comment as-tu vécu mardi cette rencontre entre la littérature jeunesse et la presse quotidienne, entre la fiction et l’actualité ?



Nous étions 36 autour d’une table et le mot qui est revenu le plus souvent entre nous, c’était « intimidé e ». Donc c’est vrai que quand le rédacteur en chef nous a proposé les sujets du jour : les otages du Hamas, le raid de l’ultra-droite sur la ville de Romans-sur-Isère, le porno en deepfake dans les cours de récré, le procès de Monique Olivier… on s’est regardés en se demandant qui allait se dévouer parce que ce n’est pas a priori des sujets qu’on traite en littérature pour la jeunesse. Encore que… on ait l’habitude de parler de tout ! Et donc le challenge a été de garder notre spécificité d’écrivains et illustrateurs pour la jeunesse, tout en traitant de ces sujets-là, et donc en gardant notre humour, notre humanisme… et une petite lueur d’espoir, s’il vous plaît !

Après avoir écrit la 7ème saison de Sauveur & fils avec ta fille, Constance Robert-Murail, je sais que tu as un nouveau livre en cours ? Peux-tu en dire un mot au micro de RCF Loiret ?

Alors là, ça va être le scoop ! Bon, alors, ça devrait s’appeler - ça devrait parce que tout ça est encore fragile - ça devrait s’appeler Francoeur, et ça va parler d’une fratrie d’artistes au XIXe siècle, dans ce qu’on appelait « la vie de bohème », tous ces jeunes qui arrivaient de province et qui voulaient réussir, comme écrivain, comme peintre, comme poète, etc. Ils sont quatre, comme nous étions quatre, les Murail. Il y a une grande sœur, qui s’appelle Anna, qui va prendre le pseudo de « Francoeur » ; elle, elle est inspirée par George Sand ; viennent ensuite des jumeaux, Isidore et Marceau ; Isidore, lui, s’appuie sur un autre personnage, féminin, du XIXe, c’est une peintre, Rosa Bonheur ; Marceau, lui, va représenter tous les poètes maudits – vous pouvez faire la liste dans votre tête – et puis la petite dernière, Olympia, sera inspirée par Sarah Bernhardt.

Pourquoi crois-tu que ce récit de quatre vocations d’artistes au XIXe siècle pourrait intéresser des adolescents d’aujourd’hui ?

Parce qu’ils écrivent, parce qu’ils rêvent, parce qu’ils ont envie de créer et qu’ils ont peut-être besoin de savoir que d’autres avant eux ont osé. Le sous-titre de Francoeur sera peut-être – voilà encore un scoop – « Lettres à une jeune romancière », comme il y a eu les « Lettres à un jeune poète » [Rilke]. C’est un roman sous forme épistolaire et c’est une jeune fille qui s’adresse à Francoeur pour lui dire qu’elle a, elle aussi,  envie d’écrire ; et elle veut percer tous les secrets de « comment vous y êtes arrivée ? » et « d’où est-ce que vous venez ? ». Ce sont des questions qu’on me pose régulièrement. Oui, je crois que cela intéresse les enfants même et les ados, les adultes : « pourquoi vous êtes devenue écrivain ? Est-ce que vous écriviez quand vous étiez petite ? Est-ce que vous étiez bonne en rédaction à l’école », toutes ces questions reviennent très souvent. Ce sera une manière d’y répondre et puis ce sera aussi – comme je l’aurai écrit avec Constance – une manière de dialoguer avec cette jeune génération qui a tellement envie qu’on l’entende.

Dans ton article de Libération d’ailleurs, tu cites ta rencontre avec cette petite fille qui t’avait demandé « comment devient-on ‘écrivain célèbre’ ? »

Oui, un peu naïve, mais c’était une petite fille du CE2 et elle, elle voulait devenir « écrivain célèbre » et moi j’ai dû lui répondre que « non, ce n’était pas exactement comme ça que c’était vendu » et je lui ai un peu parlé des difficultés de ce métier, je ne les cache jamais à ceux qui ont cette vocation en eux, ce désir en eux. On n’écrit pas parce qu’on a envie de passer à la télé, on n’écrit pas pour se mettre plein de fric sur son compte en banque, on n’écrit pas pour avoir une bonne retraite, on écrit parce qu’on a des choses en soi et qu’on veut les donner aux autres.

En 2021, la lecture a été décrétée Grande cause nationale par le gouvernement. Les baromètres de la lecture des jeunes semblent tous virer au mauvais temps. Tu as écrit en 2016 Zapland, une dystopie qui met en scène Tanee, une fillette de 8 ans qui ne sait pas encore lire et dont les parents ne sont même pas inquiets. Que se passe-t-il selon toi ? Le monde de demain va-t-il ressembler à Zapland, un monde sans livres, voire sans lecteurs ? Et que faut-il faire ?

Si je le savais… D’abord, il faut donner l’exemple soi-même. Quand les parents viennent me dire « Comment faire pour que mon enfant lise ? », évidemment, je leur demande : « est-ce que vous lisez ? » et surtout « est-ce que vous êtes des lecteurs et lectrices heureux et heureuses ? ». Moi, c’est ça, ma première démarche, quand je vais dans les écoles, les médiathèques, je suis une lectrice heureuse, je suis le témoin de quelqu’un qui vit à travers les livres, qui a besoin de la lecture pour se construire et se constituer, parce que je continue de me construire grâce aux livres, je continue d’apprendre grâce aux livres. « Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux » disait Jules Renard. C’est de ça qu’il faut témoigner. Partout. Il faut faire envie, en fait. Faites-vous envie ? Il paraît qu’il faut avoir des gueules de ressuscités pour donner envie d’être chrétien, eh bien voilà, ayez des gueules de lecteurs et de lectrices qui sont heureux.

Merci Marie-Aude Murail !

Merci à vous de m’avoir écoutée !

Pour écouter l'interview de Marie-Aude Murail :

vendredi 24 novembre 2023

Tout va bien



 Ce n'était peut-être pas une bonne d’idée de se marier en Ukraine le jour du déclenchement de l’opération militaire spéciale de Vlad-le-Mauvais ! C’est pourtant ce qu’ont voulu Oksana et Oleksandr, deux officiers de l’armée ukrainienne. En guise de robe de mariée, Oksana porte un treillis, des Rangers boueuses et une Kalachnikov mais au dernier moment, tante Dascha a apporté une brassée de fleurs de prunier et a pu lui tresser une couronne de mariée. La petite Nastja est très fière de sa grande sœur quand le maire et le père Nikolaï, à peine descendus de leur 4X4, marient les jeunes militaires en deux formules et une bénédiction. La fête est malheureusement vite interrompue par les premiers bombardements qui forcent Oksana à troquer précipitamment sa couronne de fleurs contre un casque et à partir à toute vitesse vers le front, avec son mari à peine épousé.

Après ce prologue de fête-malgré-tout, Xavier-Laurent Petit a voulu retracer dans ce nouveau roman, intitulé ironiquement Tout va bien, les premiers jours  de la guerre russo-ukrainienne, subie par une famille d’artistes,  lui pianiste et elle contrebassiste. Leur fille Nastja a une dizaine d’années. Il y aussi la tante Dasha qui s’est mise immédiatement à confectionner des cocktails Molotov dans sa cuisine et surtout la grand-mère, Babusja qui a perdu la tête et chantonne à longueur de journée des comptines enfantines.

L’auteur nous fait vivre l’irruption brutale de la guerre, les premiers bombardements qui vont décider très vite le père à mettre sa famille à l’abri en lui faisant passer la frontière à l’Ouest du pays. Chacun entasse quelques affaires dans la Dacia, y compris la contrebasse de Polina, et c’est la route de l’exode, un voyage interminable dans les bouchons, le froid, avec la grand-mère qui, dans le fond de la voiture, chante imperturbablement ses comptines. Car il n’était pas question de l’abandonner sous les bombes. Pas plus qu’il ne sera question pour le pianiste d’abandonner la lutte.

Peut-on mettre la guerre en roman ? Xavier-Laurent Petit a choisi de raconter non la guerre mais ses dégâts collatéraux. Il explique dans un « dernier mot », à la fin du livre, comment ce récit est né, s’est imposé à lui après une rencontre en collège en mars 2022, du côté de Saint-Nazaire. Tout est faux et tout est vrai mais ses mots ont bien plus de poids que toutes les images que nous avons vues depuis vingt et un mois. Car c’est Nastja qui raconte la guerre à hauteur d’enfance. 

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:42) :


Tout va bienXavier-Laurent Petit – l’école des loisirs (252 pages - 12,50 €)


vendredi 17 novembre 2023

Quand j'étais soldate

édition 2002
édition 2015


Paru en 2002, ce livre était resté longtemps dans ma bibliothèque sans que je l’ouvre. Il arrive ainsi qu’un livre attende son heure sur une étagère et cette attente est parfois fort longue. La durée qui sépare son arrivée de sa lecture a toutes sortes de raisons qui appartiennent à notre histoire de lecteur et à celle du livre. Pourquoi l’avions-nous abandonné sur un rayonnage ? Est-ce lui qui nous appelle quand son heure est venue ? Et si oui, quel cri pousse-t-il pour que nous l’interprétions comme une soudaine injonction : « Lis-moi ! »

En l’occurrence, la réponse est assez simple. La réactivation brutale par le Hamas, le 7 octobre dernier, du conflit israélo-palestinien, réveil d’un volcan jamais éteint depuis 1948, m’a jeté comme beaucoup devant les chaînes d’information, sur les réseaux sociaux, devant cette guerre virtuelle des images, parallèle à celle bien réelle et cruelle que se livrent les combattants des deux camps. Au bout d’un mois, j’ai éprouvé le besoin de me brancher autrement sur cette actualité terrible : en lisant.

Je me suis alors rappelé les récits que Valérie Zenatti avait écrits pour l’école des loisirs, consacrés à sa vie en Israël : Quand j’étais soldate et Une bouteille dans la mer de Gaza, paru en 2005, l’un autobiographique et l’autre imaginé. 

En 1988, Valérie Zenatti vit en Israël depuis cinq ans. Née à Nice en 1970, elle a 18 ans et à 18 ans là-bas, les filles comme les garçons intègrent Tsahal, « l’armée du peuple », « la deuxième armée du monde » dit-on, pour faire leur service militaire pendant deux années, deux longues années. Quand j’étais soldate est le récit de cette intégration et des moments forts vécus par cette jeune fille, dont le service militaire va faire une femme et une pleine citoyenne de son pays d’adoption. 

Quand l’autrice est appelée sous les drapeaux, le premier soulèvement - en arabe « intifada » - des Palestiniens dans les territoires occupés vient de commencer, à Gaza puis en Cisjordanie. C’est la « guerre des pierres », frondes contre fusils, pierres contre balles qui, à l’époque, sont encore, parfois, en caoutchouc.

Valérie a deux amies, Yulia et Rahel, nées en URSS et quand le livre commence c’est cette amitié qui la porte et les emporte ensemble vers le bac. Dernier baroud scolaire avant que la conscription ne les sépare. Mais très vite le récit se centre sur le déroulement du service militaire et Valérie Zenatti nous en donne une vision intérieure très prenante, nous livrant toutes les étapes à franchir et tous les états d’âme, les rêves et les doutes qui travaillent la jeune fille qu’elle était, à travers des extraits du journal qu’elle a tenu à l’époque et qu’elle intègre dans son récit rédigé une douzaine d’années plus tard. Devenir un matricule. Porter un uniforme. Se réveiller à quatre heures et demie. Apprendre le maniement des armes. Tirer à balles réelles. Devoir se promener en ville, un pistolet-mitrailleur Uzi en bandoulière. Continuer à espérer la paix. Et au milieu de tout ça, tenter de retenir Jean-David qui, Valérie ne s’y résigne pas, s’éloigne d’elle.

L’autrice nous plonge au cœur de la vie quotidienne d’une jeune soldate à la fin du XXe siècle, nous révélant peu à peu ce que les Israéliens doivent à leur passage par l’armée. À l’heure où certains pays européens rétablissent un service militaire national – la Suède récemment – il peut interroger le choix qu’a fait la France en 1997 de le supprimer. Mais ce livre n’explique évidemment pas pourquoi ni comment Tsahal vient de faillir à son devoir de défendre le pays, ni pourquoi la paix semble s’être encore éloignée, 30 ans après les accords d’Oslo.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:35) :


Quand j’étais soldate – Valérie Zenatti – l’école des loisirs – 2002 (336 pages, 8,50 €) 


vendredi 10 novembre 2023

La saison des disparus



 Aimez-vous les romans de Jane Austen ? Appréciez-vous les romans policiers ? Si vous répondez oui à ces deux questions, vous devriez A-DO-RER La saison des disparus, un livre de Matthieu Sylvander qui conjugue admirablement ces deux atmosphères a priori si différentes.

Côté Austen, nous avons évidemment deux jeunes filles de la bonne – quoique provinciale – société anglaise, qui s’apprêtent avec fébrilité à entamer leur première Social Season à Londres. Cette saison particulière, qui s’ajoute aux quatre que nous connaissons bien est celle pendant laquelle l’Angleterre rassemble à Londres tout ce qu’elle compte de ladies et de gentlemen afin d’y renouer les liens tissés au cours des précédentes Seasons. C’est une succession de présentations à la cour royale, de réceptions, de bals et de sorties, destinées à faire se rencontrer des célibataires méritants et des jeunes filles à marier, sous l’œil exercé d’une parentèle vigilante.

Les sœurs Morwood, Eleanor et Eliza, deux brunes piquantes, qui vivent dans leur manoir d’Applefall Mansion, sont évidemment parées de toutes les grâces mais affichent aussi quelques petites différences. Si Eleanor, à peine 18 ans, a appris le français, le piano et lu tout Jane Austen, sa mère ayant décidé qu’elle devait lui ressembler en tout point, Eliza, d’un an et demi sa cadette, a été initiée par son père au calcul infinitésimal et fait preuve d’un débordement d’énergie que les mathématiques ne parviennent pas toujours à canaliser.

Tout est prêt pour que les sœurs Morwood débarquent à Londres accompagnées par leur mère, lorsqu’une série d’incidents vont les remettre entre les mains de Daisy Backburn, leur tante, une célibataire apparemment endurcie. Mais l’histoire va démontrer le contraire, pour la plus grande liberté de ses deux nièces qui vont être lâchées dans Londres.

Une fois à Londres, la Season semble répondre à tous les vœux des deux jeunes filles, et l’accueil des époux Petticoat va leur fournir une base confortable pour leurs raids sur le grand monde. Rapidement, des jeunes gens plus ou moins fortunés vont s’intéresser aux deux sœurs et tout serait allé de mieux en mieux si la curiosité d’Eliza ne s’était pas emparée d’un inquiétant fait divers : la disparition d’enfants dans plusieurs villes d’Europe. Y aurait-il sur le continent un ogre et si oui, pourquoi l’Angleterre serait-elle épargnée par lui ?

Lors d’une soirée donnée par la duchesse de Kenthumberland, qui est traditionnellement le clou de la Season, Éliza et Éléanor son confrontées à un mystérieux Valaque de Valachie,  le comte Munte, qui offre à l’assemblée un spectaculaire numéro de dressage d’abeilles. De mystérieux, ce comte doué de pouvoirs occultes va devenir inquiétant. Jusqu’au moment où il enlève Éléanor pour forcer sa sœur Éliza à le suivre dans une entreprise utopique et terrifiante issue de son cerveau délirant.

C’est alors que la saison se clôt brutalement pour les deux sœurs, l’une partant à la poursuite de l’autre, jusqu’en France et bientôt en Valachie, accompagné de trois fidèles, Victor le journaliste français du Daily Morning qui en pince pour Éliza, Mylord le costaud riche qui aime  Éléanor et dont la disparition lui est insupportable et Ben, son ami d’enfance et de collège qui se ferait tuer pour lui.

Matthieu Sylvander a retrouvé la douce ironie, souvent piquante, parfois toute en sous-entendus, qui caractérise l’univers de Jane Austen. Au point qu’on croirait parfois lire une traduction d’un roman anglais. En lui ajoutant une intrigue policière, l’auteur pimente singulièrement la deuxième partie de son livre d’une course poursuite haletante à travers la France et l’Europe centrale.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:50) :


La saison des disparus – Matthieu Sylvander – l’école des loisirs – 2023 (460 pages, 17,50 €)



vendredi 3 novembre 2023

La maison sous la maison



À RCF, vous le savez, « la joie se partage » ! J’aime beaucoup la devise de notre radio et je crois qu’elle correspond assez bien à l’idée que je me fais de la littérature jeunesse : une joie partagée. Certes, la lecture pourrait être assimilée à un plaisir solitaire. Valéry Larbaud parlait même à son propos de « vice impuni ». C’est qu’elle donne accès à la part la plus profonde de mon moi, à ce for intérieur où les mots de l’écrivain se mêlent à mes expériences, renouvelant la palette de mes émotions, de mes sentiments, enrichissant mes connaissances, nourrissant même mon inconscient. La lecture nous prouve à chaque instant que la vie ne suffit pas et que d’autres mondes sont possibles. C’est pourquoi, après m’avoir soustrait quelques heures à mon environnement, elle me renvoie vers lui avec une perception renouvelée sur celles et ceux qui m’entourent, faite de désirs neufs mais aussi d’insatisfactions à surmonter. Et c’est là que peut se jouer le partage que vante notre station bien-aimée.

Oui, la littérature jeunesse a beaucoup de joies à partager et par les temps qui courent, ce n’est pas le moindre de ses bienfaits. Prenez le dernier roman d’Émilie Chazerand, intitulé La maison sous la maison. Son héroïne, prénommée Albertine, est une jeune diabétique qui va se voir attribuer dans sa douzième année  les clés d’un royaume magique qu’il lui sera donné d’entrevoir, de découvrir et qui deviendra le trésor imprenable de son cœur.

Mais revenons au commencement de l’histoire : Vera Janvier, qui élève seule ses trois enfants, Pierrot, 14 ans, Albertine, 12 ans et Barnabé, dit aussi Barnabébé, 2 ans est logée très à l’étroit. Le jour où son employeur lui signale qu’une « vieille dame donne sa maisons à la famille qui saura l’aimer, l’écouter et en prendre soin », elle est tentée mais elle hésite à prendre au sérieux une annonce aussi bizarrement rédigée, où, de surcroît, le mot maison est écrit au pluriel. Un échange au téléphone avec Fiammetta, la vieille dame en question, la convainc cependant de visiter la maisons avec ses enfants. Au cours de la visite, Fiammetta révèle discrètement à Albertine qu’elle a le même don qu’elle : non seulement elle parle aux plantes, mais celles-ci lui répondent. Comment Fiammetta était-elle au courant de ce don d’Albertine ?! Quoiqu’il en soit, Vera accepte l’offre de Fiammetta, et la petite famille s’installe dans la maisons.

L’histoire commence réellement quand Albertine découvre qu’un congélateur resté dans la cave donne accès, par une trappe, à un escalier qui s’enfonce sous la maison vers une autre maison… qui est habitée. Une jeune fille de son âge, prénommée Merle, apparaît dans l’escalier avant qu’elle n’ait eu le temps de dire ouf. Lorsqu’Albertine tente de la rejoindre la nuit suivante, sans rien dire à personne, elle tombe dans un piège gluant qui va l’entraîner à la découverte d’un Sous-monde ignoré du monde d’en-haut ! 

Émilie Chazerand nous introduit progressivement dans ce Sous-monde. Son héroïne s’est vue transmettre à son insu par Fiammetta la responsabilité que celle-ci exerçait jusqu’alors : être le « Grand Intermédiaire » entre les deux mondes. Et garder tout cela secret même aux yeux de sa famille. Mais en faisant ses premiers pas dans le Sous-monde sans avoir assimilé toutes ses règles, Albertine va en transgresser plusieurs et les ennuis – Oh là là ! - vont commencer pour elle, pour sa famille et pour les habitants du Sous-monde.

Émilie Chazerand nous conte une fable écologique. Les habitants du Sous-monde ont créé une harmonie nouvelle avec la nature et ceux qu’ils appellent les « amimaux ». Marion Arbona, l’illustratrice, s’en est donné à cœur joie pour traduire graphiquement les inventions de l’autrice. Mais en dépit des apparences, tout n’est pas rose dans le Sous-monde qui a lui aussi sa part obscure. Les trois enfants Janvier vont le découvrir à leurs dépens...

Pour écouter cette chronique ( extrait lu  04:04) :


La maison sous la maisonÉmilie Chazerand – Sarbacane – 2023 (383 pages, 16,90 €)

PS : D'Émilie Chazerand, on peut lire aussi le désopilant opus La fourmi rouge chroniqué dans ce blog.


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...