samedi 22 juillet 2023

Thierry Magnier, « hardeur » malgré lui ?

 

Un livre pour la jeunesse jugé pornographique



Alors que l’opération Partir en livre, lancée comme tous les étés par le Centre national du livre (CNL) pour inciter la jeunesse à lire pendant les vacances, menaçait de s’assoupir sous la canicule, le ministre de l’Intérieur vient à lui seul de relancer l’intérêt pour la lecture en interdisant par arrêté en date du 17 juillet « de proposer, de donner ou de vendre à des mineurs, la publication intitulée Bien trop petit de Manu Causse éditée par la maison d'édition Thierry Magnier. » L’éditeur incriminé aurait fait d’une de ses collections pour la jeunesse un nouveau cheval de Troie, un petit poney rose qui dissimulerait le puissant étalon noir de la pornographie.

Depuis une loi de juillet 1949, modifiée notamment en 2011, le secteur de la littérature jeunesse, la « LJ », est soumis à une commission de surveillance et de contrôle des publications pour la jeunesse, englobant l’enfance et l’adolescence jusqu’à 18 ans. Les livres destinés à ce public doivent obéir à un cadre que fixe la loi. La commission peut aller jusqu’à demander au ministre de l’Intérieur d’interdire la vente d’une publication (art. 14 de la loi) qui outrepasserait ce cadre.

C’est sur la base d’un avis de cette commission que le ministre a pris son arrêté,  en « considérant que l'ouvrage « Bien trop petit » de Manu Causse, manifestement destiné à la jeunesse, contient, à travers le récit d'une fiction imaginée par le personnage principal - notamment en pages 61 et 62, 85 et 86, 90 à 94, 105 à 108, et 158 à 160 - la description complaisante de nombreuses scènes de sexe très explicites ; » et que « dès lors que ce récit constitue un contenu à caractère pornographique, présentant de ce fait un danger pour les mineurs qui pourraient l'acquérir ou le consulter », il convenait de l’interdire aux mineurs.

Qu’en est-il ? L’éditeur Thierry Magnier a développé une collection au titre bizarrement désuet (gaullien ?), « L’ardeur », qui abrite des livres que l’éditeur présente ainsi :

« LIRE, OSER, FANTASMER, trois mots qui résument l’ambition de la collection L’Ardeur. Depuis ses débuts, notre maison est fière de défendre une littérature courageuse qui s’intéresse à l’adolescence telle qu’elle est, avec ses zones d’ombres, ses excès, ses émotions exacerbées. Mais l’adolescence est aussi une période où le corps se métamorphose, où la vie sexuelle commence. Quoi de plus logique, alors, que d’ouvrir notre catalogue à des textes qui parlent de sexualité, de désir, de fantasme. L’Ardeur se pose résolument du côté du plaisir et de l’exploration libre et multiple que nous offrent nos corps. »

De nombreuxses auteurices jeunesse ont fait une incursion dans cette collection, dont la très respectée Susie Morgenstern. On peut évidemment s’interroger sur l’opportunité de créer une telle « spécialité », un peu racoleuse, au sein d’une maison d’édition jeunesse. Il existe en fait aujourd’hui assez peu d’ouvrages destinés aux adolescents qui fassent l’impasse sur le sexe et ses avatars, sexualité qui est quand même la grande affaire de cet âge, nonobstant les prophètes du No Sex à venir. Et les dits adolescents qui veulent « s’informer » peuvent piocher tout à loisir dans la littérature générale, que rien ne leur interdit. Mais enfin, au marketing, rien d’impossible…

Manu Causse, qui avait déjà publié dans la collection « L’Ardeur » Le point sublime, a donc récidivé avec Bien trop petit. La 4ème de couverture de son livre le présente ainsi :

Grégoire est à deux doigts de ne plus jamais sortir de sa chambre. Tout, plutôt que retourner au lycée où un camarade de vestiaires s’est moqué de la taille de son sexe.

L’adolescent en est à présent persuadé : sa vie est fichue, il finira seul – et sans doute puceau. Il se plonge dans le seul plaisir qu’il lui reste : l’écriture. Max Egrogire et Chloé Rembrandt, ses personnages de fanfiction, lui font oublier sa détresse.

Mais leurs aventures imaginaires attirent l’attention. À travers une étrange correspondance qui se tisse alors, Grégoire va découvrir que désir et plaisir sont peut-être moins liés à son anatomie qu’il ne le croyait…

Ma médiathèque a placé ce livre dans son « Fonds Jeunes Adultes » :



C’est un livre de 400 pages, publié le 21 septembre 2022, au sein duquel la commission a donc identifié 16 pages à caractère « pornographique », qui sont en fait les fanfictions que Grégoire, le héros malheureux de cette histoire, écrit pour se défouler. Je n'ai pas lu le roman de Manu Causse. Si je lis les extraits de Bien trop petit, publiés par ActuaLitté comme pièces à conviction (extraits fondant la décision du ministre de l'Intérieur), il s'agit de morceaux s'apparentant à de la romance glauque (« dark romance » en anglais) imaginés par le jeune héros, et nullement de scènes vécues par les personnages dans la réalité du roman. Il s’agit d’histoires dans l’histoire. Et on ne peut pas prendre des parties, si j’ose dire, pour le tout. D'une fantaisie sexuelle à sa réalisation, il y a certes une voie racoleuse (bis repetita), mais qu’une simple lecture n’oblige personne à emprunter.

Reste qu’à mon avis, il doit y avoir aussi en LJ, sur cette voie, un seuil, qui ressortit à la morale et au Code pénal, c'est-à-dire au souci de l'autre et à la connaissance des interdits. La LJ a sans doute quelque obligation d'aider ses lecteurices à identifier clairement ce seuil dans ses romans d'apprentissage ou ses contes d'avertissement. C'est me semble-t-il l'esprit de la loi de 49 qui encadre légitimement les publications destinées à la jeunesse. Dans le cas présent, il me semble toutefois évident que l'arrêté résulte d'une lecture « fondamentaliste », extractive, qui confond description et incitation (voire excitation, qui sait ?), incapable de restituer les extraits incriminés dans l'économie générale du roman.

Mais puisqu’il y a une commission et un ministre, il n’est peut-être pas mauvais qu’ils rappellent leur existence de temps à autre sur ce sujet, fût-ce à contretemps. On ne peut pas faire n’importe quoi dès lors qu’on prétend écrire « pour la jeunesse ».  C’est peut-être dommage que ce zèle institutionnel protecteur soit tombé sur Manu Causse, à moins que cela ne relance ses ventes, selon l'effet habituel de toute censure culturelle en France.

En tout cas, Julie Le Douarin, l'une des lectrices de la très sérieuse Revue des livres pour enfants de la BnF [1], qui, elle, a compris ce qu’elle lisait, contrairement à la commission et au ministre, n’a visiblement pas sauté au plafond avant d’écrire sa recension, gratifiant même l'ouvrage de Manu Causse, qu'on a déjà personnellement apprécié ici ou , de deux souriants (smileys en anglais) :




 



[1] RLPE n° 329, avril 2023, p. 49

vendredi 7 juillet 2023

Touchées - La Dame blanche

   


La semaine dernière, je vous avais emmené au grand large avec le livre de Stéphane Michaka, De larmes et d’écume. Aujourd’hui, pour cette dernière émission de la saison 2022-2023, je voudrais vous laisser au seuil de l’été avec Quentin Zuttion.

Quentin Zuttion, je vous en ai parlé à la fin du mois de janvier. Souvenez-vous, c’était une BD pas comme les autres, au titre à rallonge, Toutes les princesses meurent après minuit, qui allait recevoir un prix spécial du jury jeunesse au Festival international de la BD d’Angoulême, un Fauve. Si vous avez raté cette émission, vous pouvez la réécouter sur le site de RCF Loiret ou sur ce blog.

À vrai dire, je ne connaissais par grand-chose de l’œuvre de Quentin Zuttion, qui tient pour l’heure en sept titres (dont Appelez-moi Nathan, chroniqué ici-même) et je suis passé par la médiathèque centrale d’Orléans qui m’a rapatrié de la médiathèque Genevoix de La Source deux de ses ouvrages, Touchées, paru en  2019 et La Dame blanche, publié en 2021.

Touchées met en scène trois jeunes femmes victimes de violences sexuelles, qui vont se rencontrer dans un atelier d’escrime thérapeutique auxquelles elles se sont inscrites pour se libérer de ce qu’elles ont subi et tenter de reprendre en mains leur vie. Lucie a un jeune garçon de 6 ans, Léo, et dort la nuit – mal - avec un couteau de cuisine sous son oreiller. Tamara se bat, s’éclate, se rencoquille. Quant à Nicole elle s’est carrément effacée. Quentin Zuttion nous les montre dans leur vie quotidienne et à leur cours d’escrime, où elles sont accompagnées par Eva, un psychothérapeute spécialisées dans les violences sexuelles et conjugales. Au bout d’un an, quelque chose a changé pour chacune, qui a appris à attaquer, à se protéger, sabre au clair. 

Le deuxième album La Dame blanche nous transporte dans un tout autre quotidien, celui d’une maison de retraite, vu par Estelle, une infirmière et ses collègues. Quentin Zuttion nous plonge au cœur de l’intime des relations entre le personnel soignant et les résidents et nous montre quels liens se tissent au fil des soins, des repas, des parties de cartes et des morts. C’est d’ailleurs sur la toilette mortuaire lente et attentionnée de celle qui se faisait appeler Madame l’ambassadrice que s’ouvre l’album. Le talent de Quentin Zuttion éclate dès cette scène inaugurale, faite de plans larges et de détails, qui orchestrent le ballet des deux jeunes femmes autour du corps de Sophie, traité avec un infini respect. On a beaucoup parlé des « métiers essentiels » pendant la crise du Covid. L’art de Quentin Zuttion manifeste ici de façon transcendante l’essence humaine de cet essentiel.

Voilà, j’aurais voulu vous traduire mieux que je ne l’ai fait les fortes impressions que ces deux livres m’ont laissées. Quentin Zuttion n’a que 34 ans. Auteur-illustrateur, c’est d’ores et déjà un des grands artistes de la BD française et du roman graphique, qui a tous les atouts en main pour devenir le plus grand. Pour l’y aider, achetez ces deux albums et les autres, comme je vais m’empresser de le faire.

Pour écouter cette chronique :


Touchées est publié chez Payot Graphic, 204 pages, 21,80 € et La Dame blanche chez Le Lombard, 208 pages, 23,50 €

Je vous donne rendez-vous en septembre pour de nouvelles découvertes. Et n’oubliez pas que la littérature jeunesse est l’avenir de la littérature !


vendredi 30 juin 2023

De larmes et d'écume

 


Avec la chaleur de l’été qui vient, vous allez sûrement avoir besoin de vous rafraîchir. Stéphane Michaka vous offre De larmes et d’écume, un roman d’aventures maritimes, un roman au grand large à lire dès l’âge de 11 ans. Au cœur de cette histoire, une énigme : pourquoi et comment la Mary Céleste, une goélette ayant appareillé du port de New York le 6 novembre 1872, s’est transformée en navire fantôme, retrouvé au large des Açores, sans personne à bord, ni équipage ni passagers ? Que contenaient exactement les barils entassés dans la cale du navire ?

En 1884, 12 ans plus tard, un homme se bat pour résoudre ce mystère et il a une bonne raison pour cela. Basil Huntley  travaille au cœur de la City londonienne dans une compagnie d’assurances maritimes. Mais peut-être a-t-il une autre motivation, plus personnelle, que va découvrir progressivement le jeune « Spotty » Finch, quand Basil va commencer à lui raconter sa vie, son enfance et sa rencontre avec Elsie.

Alors quand un vieux corsaire apporte à Basil le soi-disant journal de bord d’une passagère de la Mary Céleste roulé dans une bouteille, Basil hésite. Comme il ne parvient pas à convaincre ses patrons d'acheter le document, Spotty souffle à Basil un autre moyen de se le procurer : le voler ! La rédactrice de ces feuillets pourrait-elle être l'amour de jeunesse de Basil, qu’il croyait perdue à jamais, Elsie ? Son interrogation se transforme progressivement en un espoir fou : celui de la revoir vivante après tant d’années, comme si le journal retrouvé était une preuve de vie.

En alternant le journal d’Elsie et la vie présente de Basil et ses souvenirs de jeunesse, en multipliant les péripéties passées et actuelles, Stéphane Michaka nous tient en haleine, jonglant avec les époques et les lieux. Serait-il possible que Basil retrouve Elsie, saine et sauve ? Que la fidélité amoureuse de l’un à l’autre, à travers les épreuves traversées, soit enfin récompensée ? Basil et le jeune Spotty vont former un redoutable tandem d’enquêteurs.

Il y a dans ce livre mille échos de classiques de la littérature du XIXe siècle que Stéphane Michaka a adaptés pour la radio, Au cœur des ténèbres, de Conrad, Vingt-mille lieues sous les mers, de Jules Verne ou Moby Dick, de Melville. Le Dickens des bas-fonds de Londres n’est pas loin non plus. Et nous nous laissons emporter par le souffle de l’histoire, sur terre et sur mer.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:18) :



De larmes et d’écumeStéphane Michaka – PKJ – 2023 (396 pages, 18 €)

vendredi 23 juin 2023

Octave

 


Avec Octave, l’auteur Arnaud Cathrine poursuit un cycle de romance jeune adulte. « Romance », c’était d’ailleurs le titre qu’il avait donné au premier opus. Ont suivi Les nouvelles vagues puis aujourd’hui cet Octave, qui semble être le personnage-clé de ce qui est à ce jour une trilogie. Quand le roman commence, on comprend sans avoir lu les tomes précédents qu’Octave a mis successivement a mal les sentiments de Vince, un jeune homosexuel, et de Marylin, une dessinatrice, deux personnages que l’on retrouve, désirs intacts quoiqu’un peu désenchantés.

Arnaud Cathrine développe son récit selon une triple focalisation, donnant la parole successivement à Vince, à Marilyn puis à Octave, entre décembre 2020 et mars 2021. Il l’ouvre sur un article de presse intitulé : CONFINEMENTS : UNE JEUNESSE À BOUT qui situe le roman dans cette époque, particulièrement pesante pour tout le milieu étudiant parisien, où évoluent ses personnages.

Pour le remettre de sa déception amoureuse, la mère de Vince lui a offert quelques séances de thérapie. Elle a même insisté et Vince s’est dit : pourquoi pas ? Les séances vont donc alimenter le redressement moral et sexuel de Vince, qui, en parallèle, va s’éprendre en silence d’un de ses jeunes profs de fac, Louis d’Estrée, qui distille à ses élèves les Fragments d’un discours amoureux, de Roland Barthes. Cette nouvelle cavale, en grande partie imaginaire, l’occupe et lui fait oublier Octave. En apparence.

Pendant ce temps-là, Marilyn se débat dans ses dilemmes d’étudiante larguée et fauchée : oublier Octave, quitter Cergy, trouver une colocation à Paris. Elle tombe sur Titus, qu’elle pense être gay, mais se trompe. En plus, le reconfinement met bas ses rêves : étudier l’histoire de l’art, écumer les musées et les galeries, traîner des heures au café ? Niet. Paris est redevenue « une attraction fermée au public », le décor d’une ville inanimée. Marilyn continue à dessiner, à poster sur Instagram, à créer tant bien que mal. Même dans un décor, on n’est pas à l’abri d’un coup de foudre qui reléguerait définitivement Octave dans les coulisses. Mais que faire de Titus, le coloc de plus en plus collant ?

Octave lui, qui vit aussi chez sa mère, poursuit son chemin presque solo  d’étudiant en deuxième année de médecine. Trois fois par mois, il passe la première partie de la nuit chez Nightline, une plate-forme téléphonique qui recueille les appels d’étudiants en détresse psychique ou économique ou qui veulent juste sortir de leur isolement. Octave aime les garçons autant que les filles : il se sent « fluide », comme il dit. Il a aimé Vince, Marilyn, il se sent attiré par Lou, qu’il a rencontrée chez Nightline, et il y a Lilian qui ne va pas bien, pas bien du tout…

Arnaud Cathrine brosse un tableau sans fards de la période Covid dont nous sortons à peine, laissant transparaître derrière l’apparente uniformité de la condition étudiante et de ses tourments sexuello-amoureux, les inégalités socio-économiques qui en troublent le jeu, en compromettent l’insouciance et en faussent les cartes. Marylin, la banlieusarde qui doit supporter un coloc immature et lourdingue pour se maintenir à Paris, n’a pas vraiment les mêmes atouts en main que Vince et Octave, les deux garçons qui vivent dans la capitale chez maman.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:26, sacré Titus...) :


Octave , un roman d’Arnaud Cathrine pour jeunes adultes, paru chez Robert Laffont, collection R – 2022 (392 pages, 17,90 €)



vendredi 16 juin 2023

Sous les étoiles de Bloomstone Manor




 « Personne ne veut d’une fille qui essaie de réfléchir comme un homme ». Il se trouve qu’Agathe Langley, tout juste 19 ans au seuil du XXe siècle anglais, n’a pas eu besoin d’un modèle masculin pour s’éprendre de physique et d’astronomie et risquer ainsi de décourager l’un après l’autre les prétendants que lui présentent ses parents. Son père, qui « ferait n’importe quoi pour s’attirer les faveurs de la bonne société » fait tout pour décourager la vocation scientifique de sa fille, qui a en outre le mauvais goût de parler dans la dite société et même de répondre sans qu’on l’y ait autorisée. Shocking !

Mais quand Agathe rencontre Lord Stone dans sa demeure, le Bloomstone Manor, elle sait très vite qu’elle va trouver dans cet ancien professeur de physique un appui sûr qui va se concrétiser quand il l’encourage à se présenter à un concours organisé par la Royal Society. Avec la complicité de sa gouvernante Miss Davies, elle passe quelques jours, invitée chez l’aristocrate, qui, autre originalité, gratifie son personnel de maison de relations scandaleusement cordiales. Lord Stone héberge aussi chez lui un garçon qu’il présente comme un cousin, Adrian, aussi épris de littérature qu’Agathe l’est de sciences. Les deux jeunes gens ne sont pas indifférents l’un à l’autre mais rivaliseraient de près s’ils participaient à un autre concours, de timidité celui-là.

Lord Stone n’a ni femme ni maîtresse déclarée, mais des amies délicieuses, telle Iris, sa voisine, mal mariée à un lord beaucoup plus vieux qu’elle. À vrai dire, la situation affective de Stone semble entourée d’un halo de mystère, sur laquelle Adrian ne jette aucune lumière. Tenant ses parents à distance autant que le permettent les conventions de l’époque, Agathe profite de l’hospitalité renouvelée de Lord Stone pour s’atteler à son concours, dévorant  livres après livres, noircissant d’équations ses carnets, jusqu’à trouver son sujet : conjecturer par le raisonnement et les mathématiques l’existence d’une nouvelle planète du système solaire, jusqu’ici inconnue, nommée Planet X.

L’opiniâtreté d’Agathe réussira-t-elle à vaincre les obstacles et les préjugés dont souffraient toutes les femmes à l’époque ? La découverte des sentiments qu’elle éprouve pour Adrian va-t-elle bouleverser ses habitudes de travail au point de la détourner du concours ? Qui est vraiment Lord Stone ?

Ce premier roman de la française Mary Orchard brosse un récit enlevé des mœurs anglaises de l’époque, à cheval entre l’univers d'Orgueil et préjugés de Jane Austen et celui de Miss Charity, de Marie-Aude Murail. Bloomstone Manor est un refuge et un paradis au sein d’une société de classe anglaise si corsetée qu’elle vient de condamner Oscar Wilde à deux ans de prison. Dans ce refuge, Agathe va s’épanouir, intellectuellement, amoureusement, jusqu'à l'intrépidité. Mary Orchard a écrit une romance d’apprentissage résolument féministe et optimiste, entourée providentiellement d'hommes et de femmes qui vont encourager son épanouissement.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 03:17) :


Sous les étoiles de Bloomstone ManorMary Orchard – Casterman – 2023 (395 pages, 16,90 €)


vendredi 9 juin 2023

Le Chant du bois


Le roman en vers trouve peu à peu sa place en littérature jeunesse. En 2016, Clémentine Beauvais donnait chez Sarbacane Songe à la douceur, un roman en vers libres inspiré par l’Eugène Onéguine de Pouchkine. En 2019, l'éditeur Nathan publiait Signé Poète X, d’Elisabeth Acevedo, une slameuse afro-américaine, dans la traduction de la même autrice. Avec sa diction particulière, le slam impose ses « groupes de souffle », ensemble de syllabes lues d’un seul jet, qu’on trouve depuis longtemps dans les histoires lues aux plus petits et qui commandent leur typographie. 

D’autres auteurs jeunesse ont cherché dans cette forme le moyen de doper la lecture d’une nouvelle énergie, comme récemment Damien Galisson avec son récit de fantaisie, La dragonne et le drôle (Sarbacane). Grâce à ses vers souvent libres, avec ou sans rime, à la métrique souple, jouant parfois sur les assonances, sur des ruptures, des rejets et des enjambements issus de la mécanique classique du poème, le roman en vers propose une lecture qui rompt avec l’horizontale et son apparente monotonie pour imposer une autre esthétique du texte et, littéralement, un autre coup d'œil sur lui. 

C’est particulièrement vrai avec le deuxième roman de Marie Boulic, Le Chant du bois. L’autrice a adopté cette forme en vers pour raconter tout un pan de notre époque, tendu et tragique. Et le regard du lecteur est comme entraîné dans une cascade de sens, une lecture verticale le long d’une étroite colonne de signes, une chute qui donne le sentiment un peu vertigineux tantôt d’une accélération tantôt  d’un ralentissement, plus globalement d’une pulsation du texte ponctuée de rebonds, toutes sensations que le sage enchaînement des mots et des paragraphes d’un livre normalement mis en page ne procure pas toujours.

Le narrateur de cette histoire n’est autre que le bois d’un arbre qui ne va cesser de faire entendre sa voix tout au long des métamorphoses qu’il doit subir pour se plier aux usages à lui imposés par les êtres et les destins qu'il côtoie.

Pour que ce chant du bois s’élève, il faut d’abord que l’arbre naisse, vive et meure, lui qui avait poussé sa frondaison au plus près des étoiles. Mort et équarri, l’arbre se fait bois, planches et bientôt coque de bateau.

Ce bateau porte sur la mer Zohra, la vieille pêcheuse qui, d’aventure, se fait un jour pêcheuse d’homme, ce drôle de poisson qui s’était aventuré sur la mer et a failli s’y noyer. 

C’est le bois des barques qui chante alors l’espoir et la tragédie des Africains qui tentent de rejoindre l’autre rive de la Méditerranée, là où la vie est plus riche et plus douce. On sait la traversée longue et périlleuse. Le chant du bois se fait alors déploration du drame des naufrages, de la profondeur des abysses qui volent tant de vies. 

Zohra, elle, arrive à bon port. Quant à sa barque, échouée, elle pourrait être vouée au pourrissement sur une côte de l'île de Lampedusa. Mais voici que d’autres mains, celles de prisonniers, s’emparent de ce bois peint, multicolore, pour le façonner à nouveau, de sorte qu’il pourrait bien se mettre à chanter vraiment, se faisant instrument au cœur de la musique, laissant entrevoir une rédemption revenue de ces étoiles que l’arbre, à l’origine, avait tutoyées.

En six chants, comme autant de chapitres, Marie Boulic déploie donc le récit d’un témoin inattendu de la folie et de la résilience humaine : le bois, fruit de l’arbre sacrifié, cinquième élément de l’univers. Le choix du roman en vers n’est pas ici gratuit. Le bois ne saurait parler, comme un livre ordinaire, de la vie et de la mort, de l’exil et de la prison. Le roman en vers claque ses mots, pour retrouver leur intensité originelle. Mais il sait aussi se faire sensuel comme dans ce court passage :

« Mes formes rondes
te parlent.
Tu t’attaches à la chaleur
de mon bois
qui te devient familier.
Nos rendez-vous te délivrent. »

Ces formes rondes, ce sont celles d'un violon né des mains de prisonniers milanais auxquels un luthier italien a transmis son savoir-faire et son art.

Le Chant du bois, c'est aussi ce chant humain qui court tout au long de ce récit dont Marie Boulic a sculpté la forme en magnifiant chaque mot.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 04:30) :


Le Chant du boisMarie Boulic – 7 juin 2023 - éditions Thierry Magnier (191 pages, 15,50 €) 

On pourra lire aussi de Marie Boulic, Nos étés sauvages.


vendredi 2 juin 2023

Ce qui m'attend dans le noir


Prix "Le Point" du livre jeunesse 2023

Avez-vous déjà vécu cette très désagréable expérience, au retour de vacances ou d’un simple week-end : retrouver votre porte d’entrée fracturée et votre intérieur sans dessus dessous ? C’est ce qui arrive à Allie, 16 ans, et à ses parents à l’issue de leur semaine au ski.

Bizarrement les voleurs n’ont pas emporté grand-chose, quelques bouteilles d’alcool, et Lise, la maman, remet rapidement l’appartement en ordre. Les policiers eux-mêmes restent perplexes devant ce cambriolage sans objet apparent. Allie, elle, en garde un étrange malaise qui se prolonge. Son petit royaume sous les toits a lui aussi été visité et un collier sans valeur, mais auquel elle tenait beaucoup car héritée de sa grand-mère, lui a été dérobé. Et elle n’en a rien dit, ni à ses parents, ni aux enquêteurs.

Les jours suivants, son amie Cassandre arrive à la distraire et le bac blanc de français se profile. Sans compter qu’Allie a rapporté de la montagne un premier baiser volé par le beau Martin, qui lui fait du profit. Mais elle continue à subir des cauchemars répétés toutes les nuits. Elle finit même par se sentir épiée dans sa chambre, dont l’intimité a été violée, au point que le décor qui la rassurait naguère, comme un cocon familier, prend des allures fantastiques et effrayantes, dans le noir. Que lui arrive-t-il ?

En quatre chapitres intitulés éloquemment effraction, intrusion, invasion, évasion, Delphine Bertholon retrace le parcours chamboulé d’Allie, lycéenne, et de Matthieu, alias Shark, un plus jeune du lycée qui s’est fait un film sur elle, comme on dit, dans son coin. Sans voir les conséquences qu’il y aurait à en entreprendre le tournage dans la vraie vie, aux dépens d’Allie, au risque de transformer des rêveries de pré-ado en thriller. Parcours initiatiques dangereux, angoissants mais au final libérateurs. Au terme, l’un et l’autre auront grandi selon des parallèles qui se seront frôlées alors qu’elles étaient vouées à ne jamais se croiser. L’autrice tente d’orchestrer jusqu’au bout les voix des deux adolescents, affectivement et socialement dissonantes. 

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:19) :


Ce qui m’attend dans le noir - Delphine Bertholon - 2023 - Albin Michel (181 pages, 14,50 €)


La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...