vendredi 28 juin 2019

Lou après tout - I. Le Grand Effondrement



En ces premières années du troisième millénaire, notre monde ne se porte pas très bien. Le réchauffement de la planète Terre, son apparente accélération et les désordres climatiques qu’il engendre inquiètent une majorité d’experts et d’hommes politiques. Et aussi de citoyen•nes. La démocratie semble menacée dans bien des pays par des partis populistes d’extrême-droite qui arrivent au pouvoir ou sont sur le point d’y parvenir, surfant sur de multiples peurs et frustrations. La mondialisation de l’économie, sa financiarisation et la croissance des inégalités ont constitué une masse de laissés-pour-compte dans les sociétés développées comme dans les pays en voie de développement ou émergents. Internet et les réseaux sociaux ont imposé en quelques années des modes d’échange et de rapport au virtuel qui plongent bon nombre de nos contemporains dans une seconde vie, au prix d’une relation fusionnelle et addictive avec écrans, tablettes et smartphones Combien de temps ceux-là auront-ils encore une vraie vie ?

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que l’idée d’une fin du monde prochaine prospère et se répande, comme si tous les phénomènes que je viens de citer en étaient des signes avant-coureurs et convergents, vers une catastrophe généralisée. Comme si la question n’était plus de savoir si notre bonne vieille planète allait craquer, mais quand. Et les uns et les autres de lancer des durées ou des dates. « Dans 12 ans ». « En 2050 », etc.

Le romancier Jérôme Leroy s’est emparé à son tour de cette thématique apocalyptique et il vient de livrer le premier opus d’une trilogie intitulée Lou après tout. Le sous-titre de ce premier tome est éloquent : « le grand effondrement ». Lui aussi fixe une date pour la Grande Panne : le 13 juin 2040 et même une heure : 21 h 47. A noter sur nos agendas.

Son roman débute quelques années après, dans le Nord de la France. Un trentenaire, Guillaume, et une adolescente de 13 ans, Lou, ont survécu ensemble au chaos qui a suivi le crash mondial de la civilisation. Progressant dans un paysage hivernal, ils viennent de trouver un refuge provisoire dans la Villa Yourcenar, qui a accueilli dans le passé nombre d’écrivains en résidence et leur offre quelques ressources, miraculeusement échappées au pillage. C’est Guillaume qui raconte leur errance dans le pays livré à des hordes de Cybs et de Bougeurs, deux catégories d’humains hautement contagieux et définitivement transformés en prédateurs par l’abus d’antidépresseurs ou de réalité augmentée. Des sortes de zombies revus et corrigés par l’auteur.

Pour Guillaume, il ne le sait pas encore, cette Villa va être son terminus. Lou, l’orpheline qu’il a recueillie quelques années auparavant, est désormais une adolescente aguerrie, une vraie combattante, prête à tomber amoureuse de celui qui n’a été jusqu’ici qu’un grand frère ou un père de substitution.

L’essentiel de cette première partie est une longue analepse au cours de laquelle Guillaume raconte le monde d’avant et ce qui l’a conduit à la catastrophe décrite dans le final. Peu à peu, une société d’apartheid social, puissamment policière, s’était créée. Une séparation physique avait fini par être décrétée avec ceux du Dehors, les résistants, zadistes du futur, ceux-là qui, par un revers prévisible de l’Histoire, vont s’avérer être les mieux à même de survivre à l’effondrement.

Lou après tout est un grand roman d’anticipation. Un roman noir au sein duquel, assez curieusement, subsiste une forme d’espoir, incarnée par les figures de Guillaume et surtout de Lou, et de quelques compagnes et compagnons de leur vie d’avant puis de leur itinérance, dont on devine que le sacrifice n’aura pas été vain.
Ce premier volet boucle suffisamment son récit pour que le lecteur en accepte la suspension. « Après tout », Lou, notre héroïne, est toujours là, guerrière bien vivante. En attendant la suite, on peut déjà imaginer les épreuves qu'elle va devoir affronter, dans l’enfer blanc où elle s’enfonce, désormais seule.

Écouter cette chronique (extrait lu à 3:54) :

Lou après tout – I. Le grand effondrement - Jérôme Leroy – Syros (381 pages, 16,95 €)

vendredi 21 juin 2019

Juliette et Roméo



La Guyane a laissé une forte empreinte sur Yves-Marie Clément qui y fut enseignant pendant quelques années. Au point qu’il prend un plaisir visible à y transporter régulièrement ses lecteurs et lectrices. Je vous avais présenté fin 2017, du même auteur, Le Réveil de Zagapoï, cet esprit de la forêt amazonienne qui se révoltait contre une équipe de scientifiques venus tester un nouvel insecticide au péril de Mère Nature.

Son nouveau roman, Juliette et Roméo, nous remmène à Saint-Laurent-du-Maroni, au temps de la Première guerre mondiale, à l’époque où l’administration pénitentiaire expédiait encore au bagne des prisonniers qui devaient contribuer au « progrès de la colonisation française », dixit Louis Napoléon.

Roméo n’a pas le profil d’un criminel endurci, mais plutôt d’un garçon dans l’insouciance de la jeunesse, chien fou indiscipliné et insolent, auquel le lieutenant Dolympe fait payer durement la moindre incartade. Dans cette prison géante à ciel ouvert qu’est la Guyane, les cachots du camp de la Transportation sont des antres où grouillent les cafards qui galopent toute la nuit sur les corps mal endormis, cherchant la peau, les blessures, avidement.

Dans quelles circonstances Roméo va-t-il rencontrer sa Juliette, qui n’est autre que la fille du commandant du pénitencier ? C’est ce que raconte le roman d’Yves-Marie Clément. C’est évidemment l’amour qui foudroie dans une nuit d’orage les deux jeunes gens que tout sépare et en premier lieu le milieu social. Juliette a été promise par ses parents à un officier qui se bat à Verdun et cette perspective, un moment acceptée, la tourmente et l’accable progressivement depuis qu’elle a accompagné son père nommé en Guyane. Quand Roméo surgit dans sa vie, l’attrait irrésistible qu’elle ressent pour lui fait éclater ses chaînes intimes. Au fond, c’est elle qui était au bagne et c’est Roméo qui peut la libérer. Mais comment et à quel prix ?

Yves-Marie Clément fait rejouer à sa façon la pièce de Shakespeare, multipliant les obstacles sur la route des deux jeunes gens. Pourront-ils en triompher ? Son roman découpé en trois actes, dont l’écriture emprunte parfois au théâtre, n’est pas une tragédie, même si l’auteur abandonne à leur destin les deux amants enfin réunis, dans un voile de brume qui les enveloppe et nous les cache à jamais.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:24) :

Juliette et Roméo – Yves-Marie Clément – Le Muscadier (161 pages, 12,50 €)

PS : Une première version de ce roman est parue au Seuil en 2009.

vendredi 14 juin 2019

Le renard et la couronne




Ne cherchez pas la Draïna sur un atlas. Même en fouillant la mosaïque des Balkans, vous ne la trouverez pas davantage que les lecteurs de Tintin qui tentèrent de situer sur une carte la Syldavie de Georges Rémi. C’est pourtant en Draïna que Yann Fastier nous emmène pour suivre le destin d’Ana, petite orpheline élevée par sa grand-mère, en butte toutes les deux à l’hostilité sourde des gens de leur village, pour des raisons inexpliquées.

Quand la grand-mère meurt, Ana se retrouve brutalement seule. Elle a dix ans et plus personne ne la protège. Retrouvant un jour sa maison pillée et se sentant menacée, elle décide de partir droit devant elle avec pour tout compagnon un livre du XVIIIe siècle écrit en français, langue que sa grand-mère lui a enseignée.

Elle arrive dans un port de l’Adriatique où elle n’a rapidement pas d’autre choix pour survivre que d’intégrer les rangs d’une bande d’enfants sans famille qui vont lui enseigner l’art de détrousser les habitants. C’est un touriste français qu’elle vient de délester de son portefeuille, un vieux savant, un peu éberlué d’entendre une gamine des rues pratiquer sa langue avec deux siècles de retard, qui va l’arracher providentiellement à la misère et lui faire découvrir la France. Adoptée par le couple de son bienfaiteur, Ana grandit, devient une jeune fille éduquée et savante. Elle tombe amoureuse et son avenir semble tracé mais ses parents adoptifs meurent accidentellement, du moins en apparence, jusqu’à ce qu’une enquête accuse Ana et qu’elle soit jetée en prison.

Dès lors, la jeune fille va se retrouver entourée de conspirateurs, d’espions, et de révolutionnaires. Pourquoi est-elle menacée de mort, qui donc est-elle vraiment pour que sa personne même devienne l’enjeu de luttes et de complots politiques qui vont la ramener dans sa Draïna natale ? C’est ce qu’elle va comprendre peu à peu, cherchant à maîtriser un destin qui lui échappe au fur et à mesure qu’il lui est dévoilé et, avec lui, les passions multiples qui l’animent.

Le livre est en trois parties, comme autant d’époques de la vie d’Ana. Entre les sombres dystopies et les tranches de vie adolescentes, il n’y a plus beaucoup de place dans la production éditoriale contemporaine pour les romans d’aventures « à l’ancienne ». Le renard et la couronne renoue brillamment avec cette veine, riche de voyages, de mystères et de rebondissements, qui offre aux lecteurs et lectrices cette part de rêverie et de dépaysement qu’iels attendent toujours. Et au passage - ce n’est pas le moindre mérite de ce roman - Yann Fastier brosse un très beau portrait d’héroïne, libre de toutes sortes de façons, portrait qui a trouvé naturellement sa place chez l’éditeur Talents Hauts.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:40) :

Le renard et la couronne – Yann Fastier – Talents Hauts – 2018 (541 pages, 16,00 €)

vendredi 7 juin 2019

Comment mon père est mort 2 fois



Je vous avais présenté l'an passé la trilogie d'Yves Grevet, Méto, rééditée en un seul volume à l’occasion du dixième anniversaire de sa parution. Nullement cantonné dans un genre, qu'il s'agisse de science-fiction ou de roman historique, l'auteur nous emmène cette fois sur l'île de la Réunion où se déroule la vie plus que normale de Soën, collégien on ne peut plus ordinaire. Mais ce mercredi-là, juste après la baignade entre ami•es dans le lagon de Saint-Gilles, la vie insouciante de Soën va se défaire brutalement, de drame en révélations successives, jusqu’à ce que le jeune adolescent se heurte à un passé dont il ignorait tout : celui de son père.

Pendant qu'il se baignait tranquillement, Gilles, le père de Soën, trouvait la mort en voiture sur la route du piton Maïdo. À partir de là, tout s’enchaîne. D'abord la mort de Gilles est jugée suspecte. Le procureur ordonne une autopsie. Puis il s'avère que Gilles vivait sous une fausse identité, inconnue en métropole. Quand la thèse de l'assassinat est confirmée et que des enquêteurs très spéciaux  débarquent de Paris et dessaisissent la police locale, Soën sait qu’un long chemin vers la vérité commence. Ce qu’il ignore encore, c’est que la vie de sa mère et la sienne seront menacées à plusieurs reprises. Dans certaines affaires d’État, mêlant services secrets, barbouzes ou extrémistes manipulés, la curiosité est un défaut mortifère.

Toute personne qui a dû faire face dans sa vie personnelle aux mystères entourant la mort ou la disparition d’un proche lira ce livre d’une traite comme je l’ai fait moi-même. Yves Grevet a alterné les séquences d’enquête de Soën avec les morceaux de journal que son père avait tenu trente ans auparavant, lorsque celui-ci était jeune coopérant en Turquie, jusqu’à sa « première mort. » Les deux récits se déroulent en parallèle, jusqu’à ce que les parallèles se rencontrent. La vérité va-t-elle finir par éclater ou sera-t-elle de nouveau étouffée par la (dé)raison d’État ?

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:03) :

Comment mon père est mort 2 fois – Yves Grevet – Syros (347 pages, 16,95 €)

vendredi 31 mai 2019

Rattrapage



Un bruit lourd en cours de philo. Le choc d’un sac trop rempli qui tomberait par terre. Sauf que le sac en question, c’est un élève qui vient de tomber évanoui dans une flaque de sang. Quand il s’est ouvert les veines silencieusement, au fond de la classe, personne n’a rien remarqué. Pourtant le sang avait coulé des poignets tranchés sur la table et de la table sur le sol, goutte à goutte.

Cette vision, elle ne l’a pas oubliée, même si la classe où s’est déroulé le drame est restée fermée depuis. Elle l’a poursuivie jusqu’à ce jour de juillet où les cancres  et les malchanceux de tous les bahuts se retrouvent pour l’oral de rattrapage du bac. Car elle aussi, la jolie fille, la reine du lycée, qui a raté son année, elle est là. Et elle l’aperçoit, lui. L’a-t-il vue ? L’a-t-il reconnue ? 

Elle a fait partie d’une petite bande, « royauté » autoproclamée, qui s’amusait à rabaisser et ridiculiser d’autres élèves à travers un groupe Facebook baptisé Association des cassos anonymes. La tentative de suicide d’un de ces « cassos » l’a bouleversée, d’autant qu’elle avait, elle aussi, posté une photo qui avait suscité une salve de moqueries sur le réseau. La photo de trop, peut-être…

Le harcèlement scolaire est un thème ancien. Il a pris un tour particulier avec l’avènement des réseaux sociaux et des images volées, distribuées et commentées ad nauseam. De nouvelles vulnérabilités sont apparues et avec elles des jeux collectifs souvent sadiques et sans pitié. Symptôme de cette situation, les livres pour la jeunesse, qui l’explorent sont de plus en plus nombreux, comme autant de contes d’avertissement.

Dans Rattrapage, Vincent Mondiot, qui s’est mis dans la peau d’une fille, adopte un point de vue original : non pas celui de la victime mais celui d’une harceleuse, aussi anonyme, dont il nous livre le monologue intérieur, 80 pages incisives, une succession de tableaux en forme de malaise, de dégoût et de culpabilité croissants. Vers l’enfer ou la rédemption ? Il n’y a pas que le bac à rattraper à la veille des vacances.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:08) :

Rattrapage – Vincent Mondiot – Actes Sud Junior (80 pages – 9,80 €)

vendredi 24 mai 2019

Mathilde à la cantine 3 étoiles



Connaissez-vous Mathilde ? C’est la jeune héroïne campée par Sophie Chérer dans une dizaine de petits livres parus sur un quart de siècle – eh oui, déjà ! - dans la collection Mouche de l’école des loisirs. Cette collection est destinée aux plus jeunes lecteurs, ceux qui, sortis vainqueurs du Cours préparatoire, lisent-déjà-tout-seuls. Comme sa créatrice, Mathilde n’a pas froid aux yeux et n’a pas sa langue dans sa poche.

La onzième aventure de Mathilde publiée en janvier dernier est en fait une mésaventure qui finit bien, alors que comme beaucoup de révoltes, car ç’en est une, souligne notre autrice, elle aurait pu se terminer, je cite, « dans un bain de sang ou dans le découragement. ».

En ce jour de rentrée, l’heure de midi est le meilleur moment de la journée pour Mathilde. A l’entrée de la cantine, elle va retrouver le cuisinier, M. Mantault, qui traditionnellement salue chaque enfant par son nom et lui serre la main. Hélas, quand Mathilde pénètre dans la salle, M. Mantault n’est pas là et la cantine aux odeurs alléchantes s’est transformée en un affreux self-service sans âme plein de nourritures industrielles. Que s’est-il passé ? Le bruit court que M. Mantault aurait pris sa retraite. Sans prévenir ? Cela ne lui ressemble pas.

Mathilde décide de mener son enquête et pour commencer se rend chez M. Mantault, qui lui apprend qu’il n’a nullement pris sa retraite mais qu’il a bel et bien été licencié. « C’est pas juste », s’exclame Mathilde, d’autant que désormais, « c’est pas bon ». Mais la résistance va s’organiser, sous la forme d’un pique-nique géant devant l’école. Sans gilets jaunes, les enfants et les parents d’élèves auront-ils raison du directeur d’école responsable de cette catastrophe humaine et diététique ?

Vous le saurez en lisant Mathilde à la cantine 3 étoiles, rehaussé par les illustrations très facétieuses de Véronique Deiss, mention spéciale au Ministère de l’Alimentation, de la Transition écologique et du Transit intestinal.

Ah, au fait : dans la vraie vie, Mathilde existe : c’est la fille de Sophie Chérer. Elle a grandi depuis 25 ans. Mais ça, c’est une autre histoire.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:01) :

Mathilde à la cantine 3 étoiles - Sophie Chérer - illustré par Véronique Deiss – 2019 - Mouche de l’école des loisirs (71 pages, 8,00 €)

vendredi 17 mai 2019

Nos mains en l'air



Sur la couverture du livre, une voiture s’envole tirée vers le ciel par des ballons multicolores. Et c’est bien l’histoire d’une évasion surréaliste  que Coline Pierré nous raconte dans son dernier livre Nos mains en l’air

Victor, 21 ans,  vit avec ses deux frères sous la coupe d'un père malfrat qui a fait de ses fils les auxiliaires dociles de ses méfaits, cambriolages et braquages en tous genres. La mère de Victor a disparu sans laisser d'adresse. Victor plutôt habile dans son « métier » - j'ai mis des guillemets - ne s'y plaît pas. Il aspire à vivre honnêtement, désir évidemment extravagant aux yeux de son père. Yazel, 12 ans, quant à elle, est complètement orpheline et a été confiée à une tante riche qui ne l’aime pas, et c'est réciproque.

Victor et Yazel n’auraient jamais dû se croiser. Coline Pierrė en a décidé autrement, heureusement pour eux et pour nous, confirmant au passage que les orphelins ont le meilleur potentiel romanesque qui soit. Chacun s'appuyant sur l'autre va trouver le courage, à l'issue d'une rencontre pour le moins rocambolesque, de s'arracher à ses chaînes familiales, courage qu’aucun n'aurait eu tout seul. S'ensuit une longue fugue aux multiples péripéties à  travers la France, l’Italie, dont un long passage à Venise, puis la Slovénie, la Hongrie… Bien que tout les sépare, Karl, le père de Vic, et Odile, la tante bourgeoise et cupide de Yaz, nouent une alliance de circonstance et se lancent à la poursuite des deux fugitifs, tombés de surcroît  sous le coup d'une alerte enlèvement internationale lancée par Odile.

Il n’échappera à personne que, vue de l'extérieur, la situation est plutôt scabreuse. En clair, un jeune cambrioleur  s'est enfui en voiture avec une fillette à peine pubère, quoique pleine d'aplomb. Heureusement, c'est vue de l’intérieur que l'histoire nous est contée. La relation qui se noue entre Victor et Yazel pendant cette cavale échappe à tous les stéréotypes connus, mélange subtil de tendres sentiments tantôt fraternels tantôt filiaux, d'ébauches amoureuses platoniques  qui conduisent les deux jeunes à découvrir ce qu'ils sont chacun sous un regard enfin empathique. Cet apprentissage mutuel est nourri par une circonstance particulière : Yazel est malentendante – « sourde » préfère-t-elle dire elle-même pour ne  pas s’encombrer de précautions oratoires. À son contact, direct et parfois rugueux, Vic va cesser d'être perpétuellement « désolé » et se familiariser avec la langue des signes. Il va même faire un pas essentiel vers Yazel en faisant l'effort de l'apprendre.

Avec Nos mains en l'air, Coline Pierré  a écrit un roman d'émancipation en forme d' « éloge de la fuite ». C’est sous ce titre qu’Henri Laborit avait proposé en 1976 une typologie des comportements humains devant un conflit, typologie qui avait servi de trame, vous vous en souvenez peut-être, au film d’Alain Resnais, Mon oncle d'Amérique. Laborit distinguait trois réactions de base possibles : inhibition, fuite ou lutte.
  
Le roman de Coline Pierré fait justement passer Victor et Yazel par ces trois phases. L'un et l'autre sont au départ bloqués dans des situations familiales sans issue. Inhibés, ils trouvent une forme de salut provisoire dans une fuite totalement improvisée à laquelle Yazel a su donner un but. La fin du roman, c'est aussi la fin de cette fuite aux airs de fugue, au cours de laquelle nos deux héros se sont trouvés et construits mutuellement, ce qui va leur permettre d'affronter ensemble et le père et la tante. De lutter et, dans cette lutte, de se reconnaître, d’être reconnus et d'entrevoir un avenir.


Je suis sorti de cette lecture délicatement désorienté et le sourire aux lèvres, comme au retour d'un voyage aussi plaisant que mouvementé dans ma jeunesse envolée.

Écouter cette chronique (extrait lu à 3:44) :
Nos mains en l'air - Coline Pierré - Rouergue "doado" - 2019 (344 pages, 14,80 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...