vendredi 18 septembre 2020

La famille puzzle



Quand Camille et Julien se sont rencontrés, ils n’étaient pas seuls : Camille avait déjà deux préados, Clément et Louise, d’un ex, Antoine toujours fauché et en retard sur la pension alimentaire ; Julien, lui, avait trois plus petits à charge, Léon, Agathe et Rose, leur mère Virginie ayant préféré Flo, une compagne qui avait eu un petit garçon, Achille.

Pascale Bougeault, cette aquarelliste sensible qui a publié de nombreux albums à l’école des loisirs, de superbes carnets de voyage et qu’on a pu découvrir ici notamment dans Maman a tué le chef des pamplemousses et De quelle couleur es-tu ?, s’est lancée, avec La famille puzzle, dans le roman graphique, décrivant et illustrant les aventures en noir et blanc d’une famille recomposée. Comment 3 plus 4 vont-ils pouvoir faire 7 et au final, si tout va bien, UNE famille ? N’est-ce pas une gageure ?

Il faut commencer par le commencement. D’abord informer les enfants : « J’ai rencontré quelqu’un ». Puis organiser un pique-nique où pour la première fois les cinq enfants vont se voir, se jauger, se juger, comparer le nouveau compagnon de maman à leur père, découvrir cette femme qui ne sera jamais leur vraie mère.

Les enfants s’observent, jaugent ce couple, son évolution, participent à l’assemblage de ce puzzle que nul n’a dessiné pour eux, en mêlant leur expériences, en s’ajustant aux manies des uns et des autres, à coups de disputes et de concessions mutuelles, dûment négociées. Bientôt deux maisons ne vont plus faire qu’une, supprimant les harassants déménagements hebdomadaires, simplifiant la vie, même si les ex ont encore leur mot à dire.

Pascale Bougeault croque en quelques épisodes Camille et Julien se livrant au concours du meilleur parent, essayant chacun de faire prévaloir ses propres règles de vie au fil de petites saynètes de la vie quotidienne dessinées souplement au feutre pinceau, en noir et blanc, se réconciliant parfois sur le dos de leurs ex-conjoints. Ce troisième couple reste sous surveillance : les enfants guettent et redoutent le retour des conflits qui ont dissous les deux précédents, ceux qui les ont vu naître. Ce sont d'ailleurs les cinq, coalisés, qui vont siffler la fin du match : « Oh ça suffit les parents ! Y en marre de vos disputes ! »

L’autrice-illustratrice tend aux familles recomposées un miroir tendre où les drames domestiques se dégonflent comme des baudruches, parce que c’est quand même moins fatiguant de s’aimer que de se chamailler, l’un n’excluant pas l’autre. Et le puzzle se fabrique sous nos yeux. Au final, manquera-t-il une pièce ?

Écoutez cette chronique ("lecture" d'un extrait à 02:39) :

La famille puzzle – Petite chronique d’une famille recomposée – Pascale Bougeault – Rue de l’Échiquier jeunesse (110 pages, 15 €) Paru le 17 septembre 2020.




vendredi 14 août 2020

Sidonie Souris

 



Avant de s'exclamer "je sais lire !" puis "j'aime lire !", il arrive que l'enfant qui commence à suivre des yeux l'histoire que lui lit à voix haute un plus grand se dise à voix basse "je peux lire". C'est en tout cas l'argument de la collection lancée récemment par l'école des loisirs sous l'appellation Moucheron, qui étend la gamme des Mouche en direction de ces apprentis-lecteurs, qui se retiennent au bord du plaisir de pouvoir enfin lire tout seuls, peut-être pour profiter encore de la voix de papa ou de maman.

Clothilde Delacroix, qui nous a déjà ravi des aventures de Lolotte, chez Loulou et Cie, croque une merveilleuse famille souris dans Sidonie Souris. Sidonie a un petit frère Tilly, et bien sûr un papa et une maman, très absorbés dans les soins du ménage. Papa bricole et maman cuisine, Tilly joue et Sidonie... écrit. Elle passe son temps à se raconter des histoires jusqu'au jour où, patatras, elle tombe en panne d'inspiration : "Rien. Zéro. Nada". Heureusement, maman va avoir une excellente idée pour la tirer de son ennui naissant...

J'ai bien aimé : l'intérieur rose des pavillons d'oreille des souris, les yeux bleus des filles et jaunes des garçons, l'usage débrouillard et décoratif des ressources de la nature, la confiance de la maman envers sa fille, l'aplomb de l'intrépide Sidonie tout au long de ce petit album d'apprentissage. Longue vie à la famille Souris puisqu'on espère bien que ce premier opus inaugure une nouvelle souris... euh, pardon, une nouvelle série ! 

Pour écouter cette chronique (l'histoire - sans les images ! - est lue à partir de 01:59) :



Sidonie Souris - Clothilde Delacroix - l'école des loisirs, coll. Moucheron - 2020 (45 pages, 6 €)


vendredi 7 août 2020

À corps parfait

Le miroir et l'assiette*


Au Muscadier, la collection Rester vivant, propose des livres « à thèmes ». Redoutable défi pour un auteur ou une autrice. Peut-on écrire un roman à partir d’une idée, d’une thématique, au risque de ne produire qu’un squelette d’histoire sans chair ? A fortiori, s’il est question d’anorexie…

Ce défi, Vinciane Moeschler le relève dans À corps parfait, dont le titre sonne comme un dicton. À corps parfait… rien d’impossible ?  En suivant les quatre saisons d’Audrey, 15 ans, d’un automne à l’autre, l’autrice retrace l’itinéraire singulier d’une funambule de la vie aussi mince que le fil sur lequel elle évolue. Tombera, tombera pas ? Audrey la belle et bonne élève fascine Anton, le tchéco-cubain. Elle l’effraie aussi, du moins le combat qui se livre en elle et dont il perçoit les échos assourdis ou éclatants selon les jours et les humeurs. Pas facile, la miss, avec sa volonté de fer. Arrivera-t-il à lui donner la main et elle, à la saisir ?

Audrey triche. Fait semblant de manger et court aux toilettes se faire vomir. Écrit des haïkus. Audrey ment. Elle fait sa gentille aussi, pour amadouer son entourage et le manipuler. À ce régime (amical), elle pourrait avoir fait le vide autour d’elle et se retrouver seule. Heureusement, il y a Manon qui a pour toutes les circonstances de la vie une sentence du Dalaï lama à administrer, les parents d’Anton, modestes mais chaleureux, qui accueillent Audrey sans restrictions, quoiqu’un peu intrigués. Et puis Anton, bien sûr, qui ne sait pas toujours sur quel pied danser avec cette brindille qui semble prête à casser et jamais ne rompt, animée par une énergie surhumaine qu’elle puise on ne sait où. Alors Anton continue à danser, fidèlement, devant sa belle qui le fait parfois tourner en bourrique. En cas de blues, il peut heureusement compter sur Moka, un grand basketteur sénégalais, qui a lui aussi son jardin privé.

C’est évidemment du côté de la famille d’Audrey que se portent tous les regards et toutes les interrogations. Un petit frère, une mère brillante journaliste et grand reporter, un père business planner toujours fourré chez les Japonais, donc au total des parents très absents. Mamie est là, heureusement. Mais Audrey ne sait pas pourquoi sa mère refuse obstinément qu’elle voie son grand-père, qui n’est pas vraiment son grand-père. Ce papi tabou, que cache-t-il ? Est-ce vraiment dangereux d’aller chez lui ?

En optant pour un récit à double focale – Audrey et Anton – Vinciane Moeschler va nous conduire jusqu’au fantôme qui hante Audrey et sa mère comme seul sait le faire, parfois sur plusieurs générations, un secret de famille inavouable ou simplement inavoué.

Écouter cette chronique (extrait lu à 02:57) :



À corps parfait – Vinciane Moeschler – Le Muscadier – 2020 (222 pages, 13,50 €)

* J'emprunte cet intertitre à un livre déjà ancien (1991) du Dr Bernard Brusset, L'assiette et le miroir, consacré à l'anorexie mentale de l'enfant et de l'adolescent.

vendredi 31 juillet 2020

Comme des sauvages

Le roman noir de l'initiation



Comme des sauvages. Ce texte est sans doute un des plus sombres que j’aie lus en jeunesse depuis un certain temps. Bien sûr, il est bien écrit et ficelé – c’est du Villeminot - si bien qu’en dépit de sa noirceur je n’ai pas eu envie d’en arrêter la lecture, j’ai même désiré aller jusqu’au bout, malignement baladé par l'auteur. J’attendais une éclaircie, une embellie, mais au lieu de cela, j’ai eu l’impression de m’enfoncer dans un long hiver qu’aucun printemps n’a suspendu. Voyage au bout de la nuit. Peut-être Vincent Villeminot aurait dû mettre l'avertissement de Dante au seuil de son livre : "toi qui entres ici, abandonne toute espérance !". 

Si vous avez tendance à trop vous attacher aux personnages, redoutez la déception. Plus d’une fois je me suis récrié : « non, pas lui, non quand même pas elle ! ». Ici les jeunes héros (potentiels) meurent les uns après les autres, parfois en vertu de règles communautaires implacables édictées par les adultes – c’est le prix à payer pour l'initiation du groupe - d’autres fois en raison d’un destin tragique préécrit sans doute dans un autre Livre qui semble avoir été dicté à l'auteur. Car l’univers très réaliste de Villeminot se teinte sans crier gare de fantastique, lorsqu'un sixième sens – animal, métaphysique ? – se glisse dans les personnages et leurs visions individuelles, ou qu'une forme de domestication a imposé ses illusions collectives au troupeau humain, auxquelles le lecteur peut se laisser prendre aussi.

La nature est omniprésente, personnage sans visage du roman et c’est peut-être d’elle qu’émanent les seules possibilités de rédemption, les sentiments les plus sûrs et les plus purs : un bison, un loup, vivent et meurent sans drame apparent, selon les us de leur espèce ou parce qu’ils croisent la route d’un chasseur. On retrouvera dans ce livre les belles descriptions que Vincent Villeminot nous avait livrées dans les forêts de Nous sommes l’étincelle, cette autre dystopie ; mais aussi, dans un cadre naturel présumé innocent, d’impitoyables chasses à l’homme exemptes de toute pitié.

Comme des sauvages mérite bien son titre, qui renvoie à la fois à la vie sauvage immémoriale et à la sauvagerie nouvelle d’humains piégés dans une aventure vouée tôt ou tard à se dérégler. Vincent Villeminot qui nous a donné pendant le confinement un feuilleton bien haletant et dramatique, L’île, semble se spécialiser dans l’hécatombe pré-apocalyptique. Noir c’est noir. Même s’il n’en reste qu’un – allez, deux, avec vous, c’est promis, Vincent Villeminot ne tue pas ses lecteurices - embarquez-vous dans ce roman noir pour deviner lequel !

Écouter cette chronique (extrait lu à 02:35) :


Comme des sauvages – Vincent Villeminot – PKJ (320 pages, 18,90 €) - parution le 10 septembre 2020.

vendredi 24 juillet 2020

Serial Tattoo

Les promesses de l'été (3)


Si vous aimez les séries policières et si vous avez apprécié Snap killer, le précédent roman de Sylvie Allouche, vous retrouverez sûrement avec plaisir (et frisson) l’équipe réunie autour de la commissaire Clara Di Lazio, Clément, Gauthier, Louise et Nathan, cinq policiers unis comme les doigts d’une main.
 
Cette fois, Clara va devoir plonger dans l’univers glauque et nocturne du trafic d’êtres humains lorsque qu’elle croise dans son commissariat une Nigériane qui lui avoue qu’elle vient de vendre sa fille aînée, Shaïna, pour renflouer sa famille. À qui et pour quoi ? Pour l'heure, il y a 30 000 euros dans un sac de voyage que la maman, en plein désarroi, a rapportés au commissariat comme preuve de sa « transaction ». Le temps qu’Ayo Madaki raconte les drames et les persécutions qui l’ont amenée à fuir son pays pour sauver ses trois filles avec elle, Clara va s’apercevoir que la disparition de Shaïna est plus compliquée qu’elle n’en a l’air.

L’enquête commence sans beaucoup d’éléments, et puis Clara, pour une fois, semble perturbée par sa vie privée, ce qui amuse et intrigue son équipe. Les sœurs de Shaïna, d’abord muettes, vont livrer quelques informations précieuses à Louise, la jeune policière qu’on avait vu « faire ses classes » dans Snap killer. Une incursion en soirée au Bois de Boulogne place l’équipe de Clara face au monde de la prostitution dans lequel la commissaire pense trouver une piste qui la mènera à Shaïna. Sauf que ce monde-là n’est pas le sien, mais celui de la BRP, la brigade de répression du proxénétisme, avec laquelle elle va devoir s’entendre. Petit aperçu sur les rivalités entre policiers…

L’enquête doit aller très vite, car le temps est sans doute compté pour Shaïna. Sylvie Allouche conduit son récit à cent à l’heure, souvent à la limite des capacités de la petite équipe, qui, de planques en filatures, ne dort plus beaucoup. Surtout quand Louise propose une solution audacieuse et risquée pour remonter le fil ténu qui pourrait les relier encore à la jeune Nigériane disparue… Fil qui va passer par une artiste, une tatoueuse russe, et les mener jusqu’au bord de l’horreur.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 02:38) :



Serial Tattoo – Sylvie Allouche – Syros – (362 pages, 16,95 €) - parution le 20 août 2020.

vendredi 17 juillet 2020

Âge tendre

Les promesses de l'été 2020 (2)


 
Il en va sans doute des livres comme de certains gâteaux composites. Si des ingrédients nous rebutent a priori, la confiance dans la pâtissière doit nous inciter à mordre à pleines dents. Ce que je vous invite à faire avec Âge tendre, le nouveau mille-feuilles de Clémentine Beauvais paru le 19 août. Y compris dans les 21 premières pages. Je dois avouer que je fus intrigué par son incipit, une très officielle circulaire du ministère de l’Éducation nationale qui traçait en une page le cadre d’un Service civique de 10 mois (« serci » pour les intimes)  rendu obligatoire entre l’année de 3ème et celle de Seconde (quelle bonne idée ce serait dans la vie réelle !). Ma perplexité, voire mon inquiétude, allèrent croissant lorsque je me rendis compte que je tenais dans les mains le rapport de serci d’un dénommé Valentin Lemonnier qui m’expliquait pendant une vingtaine de pages pourquoi et comment il s’était retrouvé, lui le jeune Albigeois, à faire son service civique dans un établissement de Boulogne-sur-Mer « spécialisé dans la fin de vie des personnes atteintes de démence », choix qui ne semblait pas avoir sa faveur. Le dit Valentin semblait aussi inquiet que son lecteur. Et puis…

Et puis Clémentine Beauvais m’a emballé une fois de plus et j’ai mangé le gâteau avidement, jusqu’à la dernière miette. En croquant les dernières feuilles, le 4 juillet à 1 h 56, je n’ai pu que m’incliner une nouvelle fois : chapeau l’artiste ! Il fallait être sacrément culotté pour croire qu’on pouvait situer impunément le cœur d’un roman jeunesse dans une unité Alzheimer des Hauts-de-France où l’on a reconstitué minutieusement le décor et l’ambiance des années… 60. C’est pourtant là que l’autrice nous entraîne dans ce qui aurait pu être une dystopie tragique et qui est une utopie joyeuse : il est clair que le service civique obligatoire selon Beauvais pourrait exister, que sa Présidente qui œuvre à « une France encore plus juste, encore plus redistributive et à des services publics renforcés » mériterait d’être réélue pour la troisième fois (sic) : tout dans ce roman d’aujourd’hui semble aussi vrai et nécessaire que ces années 60 réinventées pour le bonheur mémoriel de quelques vieilles et vieux « déments ».

La première mission qu’on confie à Valentin lorsqu’il arrive dans l’unité Mnémosyne (du nom de la déesse grecque de la mémoire) est d’écrire à madame Laurel une lettre signée « Françoise Hardy » lui annonçant que non, la chanteuse est désolée, mais elle ne pourra pas venir chanter à son anniversaire. Pourquoi écrit-il le contraire – tout aussi faux - que, oui, Françoise Hardy, sera très heureuse de venir ? Désormais, il va devoir mettre la main sur une jeune femme capable de chanter La maison où j’ai grandi, une Françoise Hardy plausible de 22 ans…

Le personnage de Valentin est coincé à souhait, d’une rigidité morale très « vintage », mais dans sa candeur généreuse et obstinée, c’est bien lui le « tendre » qui va emporter l’adhésion de tous : ses camarades de serci, le personnel et les pensionnaires. Et le lecteur. C’est ce que lui fait remarquer le Dr Sola Perré, qui va jouer un grand rôle auprès de Valentin (et réciproquement) :

« Sola : Tu sais, tu as une grande capacité à animer le monde autour de toi de tes pensées et de tes peurs. Je crois que c’est pour ça que tu y lis souvent des signes. »

L’autrice a doté aussi son jeune héros d’une hypermnésie qui transparaît dans son rapport : ce qui devait faire 30 pages se transforme donc en une sorte de journal de plus de 300 pages, truffé de détails dont l’accumulation et la précision – Valentin a quelques traits autistiques, de prime abord... - participent grandement au comique du récit. Des NOTES RÉTROSPECTIVES, censément ajoutées après la fin du « serci », permettent aussi de mesurer l’évolution de Valentin, de son point de vue sur ses contemporains et sur ses parents, sur les personnes âgées et sur Françoise Hardy et ses robes Courrèges, dont il ignorait tout, évidemment. Dans ces notes, Valentin se fait exégète de lui-même, tantôt en retard sur le lecteur qui a déjà compris bien des choses, tantôt en avance quand il lui fait de nouvelles révélations sur lui. Ce va-et-vient entre le Valentin d’avant et le Valentin d’après est le cœur battant de ce roman d’apprentissage au long duquel l’artiste naissant va déborder et envelopper peu à peu le simili autiste. Surtout, au milieu de ce mille-feuilles, il y a une histoire d’amour cachée, intense et dramatique, dont Valentin va être l’accoucheur obstiné, naïf et roué, tantôt admiratif tantôt choqué, histoire qui va le libérer et avec lui, celle qui la lui confie : Sola, le docteur Sola Perré, la seconde héroïne cachée du roman. Mais chut…

L’écriture polymorphe de Clémentine Beauvais épouse au plus près l’univers saturé de signes dans lequel Valentin vit intérieurement et qu’il objective dans son rapport. Pour autant, ce n’est jamais un exercice de style gratuit. Si l’autrice passe du régime de la circulaire officielle aux dialogues surréalistes entre pensionnaires, parfois pimentés en disputes absurdes, utilise les dialogues théâtraux avec didascalies, des mises en page hachées et syncopées, des encarts et des tableaux (comme dans un vrai rapport de stage), c’est pour composer avec ces matériaux en apparence disparates et chaotiques - la Vie, en somme ! - une symphonie puissante et intergénérationnelle des sentiments humains, au final aussi harmonieuse que cacophonique, aussi audacieuse que pudique. 


Écouter cette chronique sur RCF Loiret :


Âge tendre - Clémentine Beauvais - Sarbacane (378 pages, 17 €) - parution le 19 août 2020.


vendredi 10 juillet 2020

Sauveur & fils, saison 6


Les promesses de l'été 2020 (1)



Avec les 333 pages de cette sixième saison de sa série Sauveur & fils, Marie-Aude Murail poursuit l’exploration de la psyché contemporaine – déjà quelque 1500 pages ! - telle qu’elle se reflète dans le miroir biface du 12 rue des Murlins à Orléans. C’est à cette adresse en effet que Sauveur Saint-Yves, le désormais célèbre psychologue martiniquais, doit se partager, entre son cabinet de consultation côté rue et une famille largement augmentée et recomposée côté jardin. Cette nouvelle saison nous entraîne du 26 novembre 2018 jusqu’à Noël, qui constitue l’épilogue de ces cinq semaines, en forme d’apothéose émue et joyeuse. Ce Noël en rappellera un autre aux lecteurs fidèles de la série, celui de la saison 3, quand Nanou, l’ex-belle-mère de Louise, recevait - et découvrait - Sauveur et sa suite bigarrée (dont Jovo n’était pas le membre le moins surprenant !).

Famille recomposée, home d’enfants ou arche de Noé ? On hésite à caractériser cette tribu joyeuse et tonique d’humains et d’animaux, hamsters, cochons d’Inde et désormais chat puisque Miou y fait son entrée, au grand dam des petits rongeurs. Sauveur ne sait toujours pas dire non à celles et ceux qu’il accueille, recueille, soigne, dans un grand élan d’empathie dont les débordements menacent de mettre en péril, sinon son éthique professionnelle ou sa propre santé mentale, du moins son compte en banque.

L’autrice, elle, épouse résolument la cause de son psy préféré aux côtés de Louise, la peut-être future Mme Saint-Yves, et ne peut donc s’empêcher d’introduire de nouveaux personnages de papier. Ceux-ci prennent chair en quelques lignes et s’inscrivent dans la patientèle du psychologue avec une évidence et une présence telles qu’ils semblent en faire partie depuis le commencement : Sarah l’entendeuse de voix, Ghazil, la petite sœur de Solo, le « maton » de Saran, et bien d'autres, à découvrir dans cette saison, marquée par un événement dramatique.

Le voile pourrait bien se lever publiquement sur le trouble passé de Jovo, de plus en plus "à l'Ouest". Sauveur devra-t-il prendre la décision devant laquelle il a toujours reculé, de saison en saison : se séparer du vieux légionnaire ?

Ella devenue Elliot poursuit sa transition, dont Sauveur ne sait ce qu’il doit en penser jusqu’à ce qu’il se résolve à revoir le jeune homme et son ami Kimi, le dessinateur. Devant l’équilibre qui s’esquisse sous ses yeux, Sauveur va-t-il faire le chemin de pensée et de reconnaissance qu’Elliot attend de lui, dans l'ombre tutélaire de son père ?

Paul et Lazare continuent à grandir ensemble mais leur lien se transforme, se distend. Et depuis que Gabin s’est engagé dans la Marine, Alice s’entraîne aux garçons sans conviction. Va-t-elle supporter longtemps les mains baladeuses de Paulin ? On le sentait venir, on l'attendait : Gabin l’absent prend brutalement de plus en plus de place dans sa tête, dans son cœur, dans son corps. Jusqu'où ?

Dans cette équipe de « boys », Louise se sent un peu seule, surtout depuis qu’elle a perdu le bébé qu’elle attendait (en saison 5). Mais c’est ce qu’elle veut désormais, d’autant plus farouchement : un enfant de Sauveur, qui scellera leur union. Une fille, absolument. Mais la volonté ne suffit pas toujours à déterminer la conception ni a fortiori le sexe d’un nouveau-né…

Comme un bonheur ne vient jamais seul, la saison 6 annonce aussi… une saison 7. Il est loin le temps où Marie-Aude téléphonait in extremis à son éditrice pour lui demander de sous-titrer la couverture du premier Sauveur et fils, « saison 1 »… Que tout le monde se rassure : ce que la saison 6 aura noué, la 7 le dénouera. Avec plus de 130 000 exemplaires vendus en France - près de 60 000 pour la seule saison 1 - et sans doute cinq à dix fois plus de lecteurs et lectrices, la série, traduite désormais en russe et en italien, et bientôt en slovène et en hongrois, poursuit sa course, réunissant toutes les générations.

Pour écouter cette chronique sur RCF Loiret :



Sauveur & fils, saison 6 - Marie-Aude Murail - l'école des loisirs (333 pages, 17 €) - parution le 19 août 2020.

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...