vendredi 12 octobre 2018

Chaque chose en son temps

Critique de la déraison guerrière 



« Chaque chose en son temps » : le titre du nouveau roman de Lorris Murail sonne comme une sentence de l'Ecclėsiaste. Mais qu'arriverait-il justement si les choses se mettaient à traverser le temps, décidant de ne plus rester dans le leur et de communiquer entre elles ?

Avec ce livre, Lorris Murail, grand expert ès science fiction, commémore à sa façon le centenaire de la Grande Guerre. Nous sommes en 1915. Reine est une jeune femme dont le père est au front et dont la mère et le petit frère se sont repliés vers l'arrière du pays, devant l’avancée menaçante des troupes allemandes. Restée seule pour garder la maison familiale, elle s’est mise au service, pour gagner sa vie, d'un étrange personnage, un savant qui vit reclus à l’écart du village et la considère comme une simple domestique, tout juste bonne à l'approvisionner et à tenir son ménage. Louis Nikolic est serbe mais nul ne sait comment il a atterri là. Il couvre son tableau noir d’équations incompréhensibles pour Reine et vit en permanence dans un fourbi de papiers et de livres. Surtout il a interdit à Reine d'accéder dans une aile de la maison, celle où il se livre à ses expériences.

Un siècle plus tard - il avait suffi de tourner la page pour passer de 2015 en 1915 - nous avions découvert Blaise et Quentin, son frère cadet, aux prises avec les Klingons, « une des races les plus anciennes de l'univers mais probablement la plus impitoyable. » On l’aura deviné, les frères Vermeulen vivent chez leurs parents une vie imaginaire et parallèle que les heures de repas interrompent à peine. Projeté en permanence dans le futur, Blaise n’est donc pas étonné outre mesure le jour où, descendant dans le sous-sol de la maison  familiale pour y nourrir son chat, il découvre un « minitrou », comme il va l’appeler, dans la terre battue de la cave. Matou ne réapparaît pas, seule reste son écuelle. Expérimental, Blaise devine vite qu'il ne s'agit pas d'un puits comme les autres, à la force d’attraction effrayante que celui-ci exerce sur tout ce qui en frôle le bord. Il y lance une pièce qui est avalée sans un bruit par ce gouffre sans fond. S’agit-il d’un trou noir ? Les Klingons ont-ils creusé  un tunnel dans l'espace-temps pour envahir la Terre ?

En 1915, Reine vient de découvrir dans le laboratoire de Nikolic dévasté par une explosion, un étrange canon pointé vers le ciel, qui a découpé une trouée dans l'espace, plus noire que la nuit la plus noire. Est-ce un télescope, une arme secrète ?  Dans l'immédiat Reine n'a pas le temps de s'interroger. Elle fait évacuer le savant gravement commotionné vers le village, mais elle le cherche en vain le lendemain, après avoir passé la nuit dans la maison éventrée pour la protéger d'éventuels pillards. Nikolic se trouve-t-il au château que la marquise à transformé en hôpital ? Pour s'en assurer autant que pour occuper utilement ses journées puisqu'elle a provisoirement perdu son employeur, Reine s'engage comme infirmière…

Murail décrit la guerre de façon incidente mais non moins suggestive. Il n'a pas eu l'intention, il le dit dans une sorte de bref envoi à la fin de son roman, d’ajouter quoique ce soit aux récits des Dorgelès, Barbusse ou Remarque. Mais en donnant la parole aux blessés, aux estropiés, aux morts en sursis, à  ceux qui en sont revenus et appréhendent de repartir dans les tranchées en compagnie des poux et des rats, il fait voir, à l'arrière, presque à froid,  les effets les plus terribles de la guerre, plus saisissants encore que les assauts pris dans l'ivresse de la violence meurtrière.

Tandis que le sentiment qu'elle éprouvait sans le savoir pour Louis se dévoile  peu à peu, l’infirmière rencontre un autre blessé, le sergent Cathala, instituteur dans le civil et profondément pacifiste. C'est avec lui, et nous avec elle, que Reine va découvrir la tragédie de cette guerre, dont Cathala va être le guide, lors d’une expédition initiatique dans des tranchées provisoirement abandonnées et devenues décor de la mort qui est passée là.

La guerre et les hommes se révèlent en même temps pour Reine. C'est déjà beaucoup. Mais quand la machine infernale de Nikolic va s’avérer être une porte sur son propre destin, quels choix va-t-elle faire, contre toute vraisemblance, avec son jeune complice de l'an 2015 qui est entré en communication avec elle ?

On ne révélera pas tout mais Murail pousse à fond le paradoxe temporel. Il alterne et juxtapose les jeux de deux gamins du XXIe siècle ignorant tout de l’Histoire et les découvertes brutales et accélérées que fait la jeune femme sur le monde présent et à venir, sur les mouvements de son âme et de son corps. Reine, à l’aube de sa vie adulte, s’interroge, « sur les étonnants pouvoirs que, peut-être, on lui avait confiés. Pouvait-elle sauver ces deux hommes [ le savant et l’instituteur]. ? L’un du mal qui le dévorait, l’autre de la détresse qui le rongeait ? Et surtout en avait-elle le droit ? »

C’est une nouvelle fois un splendide portrait de femme, ni ange ni sorcière, que Lorris Murail propose dans ce livre, qu’on pourra lire aussi bien au collège qu’au lycée, à tous les âges à vrai dire.  Et l’auteur de révéler dans son envoi quel fut le sens véritable de son projet, à quelques mois des élections européennes : « Voilà ce que je voulais dire : après tant de sang et de larmes versés, cette Europe détestable, nous nous devons de l’aimer. Le reste, c’est la vie, avec ses mystères, ses amours et ses peurs. »

Écouter cette chronique :



Écouter un extrait (chapitre 14, pp. 259-263) :

Pour accomplir la promesse faite à un jeune soldat qu'il n'a pas su préserver de la mort, le sergent Cathala entraîne Reine dans une sorte de visite guidée des tranchées, d'où la guerre et les hommes se sont provisoirement absentés, en y laissant leurs marques toutes fraîches...


Cliquer ici.

Chaque chose en son temps – Lorris Murail – Gulf stream éditeur (341 pages, 16,50 €)

vendredi 5 octobre 2018

Io - pour l'amour de Zeus



Clémentine Beauvais, qui vient de publier Brexit romance, nous offre quasi-simultanément chez l’éditeur Nathan, dans une collection qui revisite les « histoires noires de la mythologie », un autre petit bijou littéraire, Io, sous-titré « pour l’amour de Zeus ».

C’est l’histoire épouvantable d’une jolie mineure de 16 ans, séduite par Zeus, le maître volage et transformiste de l’Olympe, qui n’en est pas à son coup d’essai, et châtiée par Héra, l’épouse éternellement bafouée du susdit, qui condamne la pauvre Io à être changée en vache, puis poursuivie par un taon qui ne cesse de la piquer cruellement. Dans sa fuite éperdue, Io doit abandonner sa terre natale en franchissant le Bosphore. Elle fait le tour de la Méditerranée en galopant et aboutit, pauvre immigrante harassée, en Égypte. La vengeance d’Héra cessera-t-elle un jour de s’exercer ?

En s’emparant du mythe d’Io pour le réécrire, Clémentine Beauvais réussit un livre étonnamment moderne, coulant son écriture directe et précise dans la chaleur de l’été grec pour en rapporter un splendide portrait de jeune fille devenant femme. Ce  « devenir femme » c’est un destin qui pourrait accabler Io mais dont elle transforme chaque moment, chaque étape, en manifestation de sa liberté d’aimer et de vivre. Clémentine Beauvais nous raconte cette histoire incroyable avec le naturel et l’allant d’un Giraudoux juvénile.

D’avoir fait Io la narratrice de sa propre histoire nous vaut de saisissantes scènes, vécues de l’intérieur, comme par exemple celle où Io se transforme en vache. Elle va s’éprouver au quotidien dans ce corps animal qu’elle fait sien, dans une forme de jouissance ruminante qui l’étonne à peine et qui ne rebutera pas Zeus, toujours amoureux d’elle. Lequel Zeus se sent malgré tout un peu responsable, sinon coupable, de ses ennuis. Ce Dieu jouisseur et cynique, ce mâle blanc occidental hétéronormé qui a fait d’Io une femme, n’est peut-être pas entièrement mauvais. En tout cas, Io ne peut s'empêcher de continuer à l'aimer.

Quant à Héra, elle n’est pas tant jalouse de sa jolie et jeune prêtresse qu’envieuse de la liberté que Io s’invente et affermit à chaque épreuve que la femme de Zeus lui inflige. Prise dans le casse-noix pervers du couple divin, Io va s’épanouir, contre toute attente, au fil d’un formidable roman d’apprentissage.

Clémentine Beauvais a révélé sur son blog qu’elle avait écrit ce petit livre de commande parallèlement à son Brexit romance. Dans les riches annexes qui présentent les sources multiples du mythe d’Io, elle nous apprend aussi qu’elle « baigne dans la mythologie grecque depuis son plus jeune âge car son père, à qui ce roman est dédié, lui racontait chaque soir une histoire avant d’aller dormir ». C’est donc bien avant de séduire Io que Zeus, le roi des dieux, avait enlevé la petite Clémentine sous les apparences de son papa, pour la conduire bien loin dans son Olympe anglais où elle séjourne désormais.

Écouter cette chronique (extrait lu à 3:08) :

Io, pour l’amour de Zeus – Clémentine Beauvais – Nathan, collection ‘Histoires noires de la mythologie’ (125 pages, dont 26 pages de dossier sur le mythe d’Io, 5,95 €)


vendredi 28 septembre 2018

Dancers



Il y a, on le sait, parmi les écrivains pour la jeunesse, une proportion non négligeable et naturelle d’enseignants. Côtoyer à longueur d’année des enfants ou des adolescents ne leur donne pas d’emblée une supériorité littéraire sur leurs confrères et consœurs, mais elle leur procure sûrement une familiarité et une empathie particulières avec leur public. J’en vois la preuve administrée une nouvelle fois par Jean-Philippe Blondel, qui écrit aussi pour les adultes, et qui est professeur d’anglais dans un lycée près de Troyes. Je vous avais présenté son précédent roman, Le groupe, qui nous proposait de vivre de l’intérieur un atelier d’écriture dans un lycée.
 

Il revient en cette rentrée littéraire avec Dancers qui raconte de mars à juin la vie d’un trio d’adolescents, une fille et deux garçons, Anaïs, Adrien et Sanjeewa. Les itinéraires de chacun, bien différents, les conduisent tous les trois au même cours de danse, leur passion commune. Ils vont s’y mesurer les uns aux autres, s’aimer, se confronter, se séparer pour se retrouver dans une ultime synthèse, quand la danse aura su transcender, par la perfection et l’authenticité du seul mouvement, les balbutiements et les conventions de leurs premiers émois amicaux et amoureux. 

Si Adrien, Anaïs et Sanjeewa dansent et s’ils se retrouvent un beau jour dans le même cours, c’est sûrement pour guérir. Et s’ils ne savent pas exactement de quoi, ils vont l’apprendre au fil des mois, l’un par l’autre, Anaïs par Adrien puis par Sanjeewa, Adrien par Sanjeewa pour parvenir à ce miracle d’équilibre, un amour équilatéral, quand la danse aura su effacer tous les malentendus, loin de ces « mots [qui, le constatera Anaïs] sont parfois des bombes qui brisent les relations, les amitiés, les amours. »

Le trio formé par les trois adolescents m'a rappelé irrésistiblement Chloé, Bastien et Neville de 3000 façons de dire je t’aime, le roman de Marie-Aude Murail. Sauf qu'ici c’est la danse et non le théâtre, les corps avant les mots. Dans le théâtre, il s’agit de mettre les corps, leur forme et leur énergie, au service des mots. La danse, c’est le régime du muet, qui s’affranchit des mots pour dire autrement, avec d’autres signes, des choses qui vont d’ailleurs bien au-delà des possibilités de la langue. Du coup, aussi, c'est un peu plus compliqué à (d)écrire. Là où Murail pouvait laisser son narrateur dans l'ombre d'un "nous" au service d'un répertoire théâtral chargé à la fois de déguiser et de révéler les sentiments adolescents, Jean-Philippe Blondel opte pour un récit à focalisation multiple, très intérieur à des corps dont il faut épouser tantôt les mouvements tantôt les émois. C’est donc à tour de rôle qu’Adrien, Anaïs et Sanjeewa racontent leur histoire personnelle et commune.

Blondel fait vibrer intensément ces jeunes gens, « animés de sentiments contradictoires » comme parviendra à l’exprimer le mutique Adrien, mais ayant tous les trois trouvé dans la danse une certaine façon d’affronter la douleur d’exister, découverte propre à ce moment de la vie. En refermant ce livre, j’ai repensé aux mots de Claude Nougaro chantant La danse, mots qui valent aussi pour l'adolescence : « la danse est une cage où l’on apprend l’oiseau. »

Écouter cette chronique (extrait lu à 2: 52) :


Dancers - Jean-Philippe Blondel - Actes Sud junior - 163 pages, 13,90 €.

vendredi 21 septembre 2018

Ma vie a changé



En 1996, Marie-Aude Murail, qui venait de passer 37 des premières années de sa vie à Paris, arrivait à Bordeaux, découvrait les charmes de la province et l’Océan à trois quarts d’heure de chez elle. Elle ne prit pas immédiatement conscience du bouleversement que ce changement d’horizon allait imprimer dans son existence de femme, de mère et d’écrivain mais le premier livre qu’elle écrivit et publia  un an après son arrivée s’appela naturellement Ma vie a changé.

Toujours au catalogue depuis vingt ans, ce livre vient d’être réédité par l’école des loisirs après que l’autrice l’a soigneusement relu et retravaillé, comme elle a pris l’habitude de le faire avec tous ces long-sellers que sont beaucoup de livres pour la jeunesse.

Ce roman entraîne une certaine Madeleine Bouquet, documentaliste de collège, dans une aventure tout à fait fantastique puisqu’elle va être confrontée au monde astral, en la personne d’un elfe de 22 centimètres qui s’est échappé de chez son voisin du dessous.
Tout l’art de notre autrice est d’imprimer aux éléments surnaturels de son récit une forme d’évidence qui désarme l’incrédulité de Madeleine, pourtant affichée dès les premières lignes, et celle du lecteur qui entre dans cette histoire hautement invraisemblable comme on pénétrerait dans un roman naturaliste écrit par Marcel Aymé.

Madeleine va être aidée à faire ses premiers pas chez les elfes par son fils Constantin, élève de cinquième dans son collège, qui est à un âge où l’on n’a pas encore renoncé à croire ce qu’on voit tant que cela reste imaginable. C’est ainsi que Timothée, ce petit être vert aux ailes diaphanes que l’on devine sur la couverture, va imposer rapidement sa présence à la mère et au fils.

Tout juste sortie d’une douloureuse séparation, Madeleine ne va pas être insensible, en parallèle à cette aventure, à la cour assidue et un peu désuète d’un professeur de français, Jean-François Logé-Dangerre. Son collègue n’a certes pas tous les charmes de Timothée, mais il affiche une taille tout à fait normale pour un être humain. C’est finalement assez reposant pour notre héroïne, confrontée à domicile aux inquiétants mais néanmoins irrésistibles attraits et pouvoirs de l’elfe.

Embarquez-vous avec Madeleine, Constantin, Timothée et Jean-François, dans cette « fable malicieuse » qui est aussi un « petit chef-d’œuvre d’humour », comme l’annonce la quatrième de couverture qui, pour une fois, ne survend pas son contenu. Votre vie va changer.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 2:32) :

Ma vie a changé - Marie-Aude Murail – l’école des loisirs - 185 pages, 6,80 €.


vendredi 14 septembre 2018

François




La couverture est à la fois émouvante et impressionnante. Barrée de ce simple prénom, François, la coupole de Saint-Pierre de Rome, bleutée,  fait ressortir le nom que s’est choisi le cardinal Bergoglio en devenant pape, après la démission inattendue de Benoît XVI. Au premier plan, le dessinateur a tracé la silhouette puissante et solitaire du pape dans sa soutane blanche, le visage grave, le regard tourné vers le sol comme s’il y cherchait un appui. Le vent fait voler un pan de son étole, rappelant celui qui souffle sur l’Église aujourd’hui et singulièrement sur l’homme qui est en charge de la guider depuis le 13 mars 2013, jour de son élection.

C’est une biographie complète et passionnante de François que propose en cette rentrée l’éditeur Les Arènes, sous la forme d’une bande dessinée qui nous fait vivre de l’intérieur, par épisodes, le conclave qui a conduit à désigner le cardinal argentin comme le premier pape issu du continent américain. Entre chaque étape du conclave, la vie de Jorge Bergoglio est racontée en détail, sans omettre les années noires de la dictature argentine que le futur pape dut traverser comme provincial des Jésuites, au milieu d’une Église dont le clergé et les principaux dignitaires étaient largement compromis avec le pouvoir militaire du général Videla. Tous les membres de l’Église argentine qui étaient engagés au côté des pauvres furent persécutés, parfois torturés et tués, au nom de la lutte contre l’idéologie marxiste. Entre autres destinées tragiques, sont rappelées celles des deux religieuses françaises, Alice Domon et Léonie Duquet, assassinées en décembre 1977.

Confiant la narration à celui qui est son secrétaire particulier depuis de longues années, Guillermo Karcher, la bande dessinée entrelace habilement la vie passée et l’action présente de François, montrant leur cohérence dans le temps. Elle relate comment le nonce apostolique à Buenos Aires, en partance pour Rome, annonce à celui qui est loin de s’imaginer en pape qu’il va être nommé évêque auxiliaire de la capitale argentine. C’est en mai 1992, dans l’aéroport de Cordoba. Le scénariste met ces mots prémonitoires dans la bouche du nonce : « Je ne sais pas comment vous faites, Bergoglio… Mais vous êtes toujours élu sans rien demander. » Ce qui sera encore le cas lors du conclave de 2013.

En lisant cette BD, d’aucuns trouveront peut-être le marié trop beau, et ce biopic trop hagiographique. Nulle zone d’ombre dans ce parcours d’un petit-fils d’immigrés italiens. C’est en effet son grand-père, Angelo, qui, en 1929, vendit sa confiserie de Turin  et s’embarqua avec ses six enfants pour rejoindre ses frères déjà émigrés en Argentine. Il ne pouvait pas se douter qu’un de ses petits-fils reviendrait un jour en Italie pour y être élu successeur de Pierre. Mais en lisant le récit de cette vie, on acquiert la certitude que celui qui a su traverser les épreuves de la dictature argentine sans y laisser ni sa vie ni son âme, a sans doute toutes les qualités humaines pour être aujourd’hui à la barre du navire Église et le guider entre les écueils de ce temps.

Pour écouter cette chronique (extrait lu à 3:13) :



François, Arnaud Delalande (scénario), Laurent Bidot (dessin), avec la collaboration d’Yvon Bertorello, Les Arènes BD, 95 pages, 20 €.

mercredi 22 août 2018

Brexit romance

Le roman existentialiste et transmanche de la génération Y





A force de loger des intervalles de sa vie dans des Eurostars, il était fatal qu’elle y commençât un jour un de ses romans pour emmener ses lecteurices outre-Manche : c’est chose faite. Après Comme des images, où elle soldait ses comptes d’adolescente avec un grand lycée parisien, après Les petites reines qui faisaient pédaler trois boudins et un soleil dans la campagne française, après Songe à la douceur qui nous introduisit aux amours étudiantes différées, voici Brexit Romance. Clémentine Beauvais, qui monte en gamme et en volume, nous fait traverser le Channel et nous livre à la jeunesse cosmopolite de Londres, celle des presque trentenaires – ça va si vite - qui se débat dans ses charmes contrastés – je parle des charmes de la capitale britannique – non sans un petit détour très piquant par l’aristocratie locale la plus réactionnaire.

Nous sommes en juillet 2017, un an après le vote en faveur du Brexit qui a plongé dans l’affliction toute cette génération, née sans frontières et livrée toute numérisée dans ses langes. A la perspective de perdre leur passeport européen, les jeunes Angliches s’affolent et dans cet affolement, Justine Dodgson, angliche elle aussi, glisse opportunément Mariage Pluvieux, la start up qui doit calmer tout le monde : soit une application qui, en quelques clics, permettra aux insulaires de se marier avec des continentaux  - ou tales – du moins ceux ou celles décidé·e·s à sortir avec leur parapluie et venir les rejoindre pour consommer un mariage blanc et cinq années de cohabitation tout aussi continente. Un certain nombre sont déjà sur place, ce qui devrait faciliter le matching, je veux dire : les rapprochements pertinents.

Si j’étais une blogueuse, je dirais que ce roman est un « bonbon fondant » (plutôt acidulé) ou une « perle précieuse » (trop grosse pour être tout à fait lisse). Si j’étais critique à Télérama, j’écrirais « jubilatoire », avec trois points d’exclamation. Dégusté pendant un aller-retour en autocar dont les quatre heures ne m’ont jamais paru aussi courtes, je fus une publicité vivante pour les éditions Sarbacane, régulièrement secoué d’un rire inextinguible. Car ce roman est certes fondant et précieux, même pour un quidam comme moi au stade de la jubilación ( « retraite » en espagnol) mais il est aussi et surtout hautement comique.

Clémentine Beauvais y a encore densifié sa plume et prend son lecteur au collet pour ne plus le lâcher. Plutôt que d’écrire un précis de sociologie comparée anglo-française,  ce dont elle eût été tout à fait capable, elle distille mille anecdotes soigneusement serties dans son récit, qui nous font saisir comme de l’intérieur la vie quotidienne au temps du Brexit, de WhatsApp et d’Instagram. Et donc, je l’ai déjà dit, font exploser périodiquement de rire son lecteur, au point que je me suis pris à conserver un léger sourire, ma lecture durant, pour éviter un claquage des zygomatiques.

La question pourtant très sérieuse du mariage et de l’amour est, on l’a compris, au cœur de cette intrigue politico-romanesque. Ce n’est pas pour rien que Jane Austen est citée en exergue, aux côtés de Theresa May. Avec ce double patronage, ça ne rigole pas. D’ailleurs Brexit Romance, sous ses airs subtilement loufoques, est, une fois admis le fait que l’existence précède l’essence, un traité essentiel de la rencontre amoureuse à l’ère des réseaux sociaux, de la messagerie instantanée et du CDD – pardon pour ce sigle galliciste totalement déplacé.  Non, en fait, je voulais dire que c’est une comédie virevoltante, énervée, éblouissante, où des Français « défaitistes » et néanmoins « conflictuels », à l’exemple de Pierre Kamenev, lecteur de l’Huma et pianiste blessé, mentor de Marguerite, croisent des Anglaises auxquelles la dite Marguerite, la soprano colorature de 17 ans, finira pas s’identifier, jusqu’à devenir, dans son expression, « absolument indirecte et totalement peu claire, et pourtant d’une grande précision dans son vague absolu », en bref, « tout à fait britannique », ainsi que la félicitera sa professeure à son retour à Grenoble.

Le livre de Clémentine Beauvais est un feu d’artifices de références culturelles et de jeu comparatif sur les langues anglaise et française, qui passeront au-dessus de la tête de beaucoup d’adolescents, mal armés par les fables de La Fontaine que vient de distribuer M. Blanquer en cette rentrée. D’ailleurs ce livre – je parle de Brexit Romance - leur est-il destiné, pour que j’y aie pris tant de plaisir, moi un vieux croûton ? Quand je parlais en introduction de « montée en gamme », j’entendais qu’à mon sens Clémentine Beauvais avait écrit LE roman existentialiste de sa génération. Mais d’un existentialisme qui aurait appris à rire. J’y ai même retrouvé des traces du bookclub que Constance, ma propre fille, vient de lancer à Paris et même une des autrices qu’elle fit lire naguère à ses ami·e·s et que je dois à chaque fois qwanter pour pouvoir orthographier correctement son nom… voilà, c’est ça, hop, copié/collé : la nigériane Chimamanda Ngozi Adichie.

Je gage que Brexit Romance va se faire rapidement une place de choix parmi cette génération Y. Le bleu pastel de sa couverture m’a irrésistiblement évoqué, je ne sais pourquoi, mon dernier high tea chez Fortnum and Mason à Londres. Je l’ai donc refermée avec un grand désir écœurant de petits fours et de scones sur des plateaux à étages, arrosés d’un thé fumé fumant bien noir.




Brexit Romance – Clémentine Beauvais – Sarbacane (449 pages, 17 €) – Sortie le 22 août.

vendredi 6 juillet 2018

L'enfant et la rivière

Une aventure interdite.




C’est bientôt les vacances pour beaucoup. C’est en tout cas l’été. Comme l’an dernier à la même époque, je vais vous laisser pour deux mois sur une superbe BD tirée du livre d’Henri Bosco, L’enfant et la rivière, un grand classique paru en 1945.

Pascalet est un jeune garçon qui vit dans une métairie provençale isolée de tout, enfant unique, entre des parents occupés et une tante qui régente la maison. C’est dire qu’il n’a pas grand-chose à faire, sinon nourrir son imaginaire. Or justement, cet imaginaire est empli par l’existence d’une rivière qui coule non loin du domaine mais qu’il n’a jamais eu le droit d’aller voir : il y a, prévient la tante sévère, « des trous noirs où l’on se noie,  des serpents parmi les roseaux et des Bohémiens sur les rives ». 

Cette description inquiétante et l’interdit qui frappe la rivière ne peuvent qu’enflammer l’esprit vacant de Pascalet.  D’autant que Bargabot, un braconnier qui vend son poisson aux métayers, semble bien connaître cette rivière. Sa personnalité, étrange et farouche, tout à la fois attire et effraie le jeune garçon.

A la première absence de ses parents, Pascalet échappe à la vigilance de sa tante et court à la rencontre de la rivière. Dès lors, celle-ci devient le personnage principal du récit, et Xavier Coste déploie les aventures du jeune garçon avec celle qui est devenue « sa » rivière à lui.

Cette BD pourrait constituer une bonne introduction à la lecture d’Henri Bosco. Mais elle est aussi, par le talent de l’illustrateur, une œuvre à part entière. Dessin et couleurs semblent s’être nourris de la prose de Bosco pour restituer, graphiquement, la force imageante de ses descriptions. L’escapade de Pascalet vers la rivière interdite le jette de plain-pied dans une vie intemporelle où rêve et réalité ne sont plus démêlables, ce que les images de Xavier Coste retranscrivent, au plus près des émotions éprouvées par son jeune héros. Si je ne craignais de vexer les bédéistes, je serais tenté de dire que cette BD est belle comme un album…


En tout cas, au seuil de l’été, sa lecture fera s’évader à coup sûr ceux qui ne sont pas partis.

Écouter cette chronique (extrait lu à 2:15) :



L’enfant et la rivière – Henri Bosco, Xavier Coste – Sarbacane (108 pages, 19,50 €)

La plume de Marie

  À la mort de sa mère, qui était servante au château des Rochecourt, Marie a été recueillie généreusement par les châtelains et élevée en c...